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HISTOIRE
LITTÉRAIRE
DE LA FRANCE
HISTOIRE
?
LITTÉRAIRE
)E
LA
FRANC]
OUVRAGE
COMMENCÉ PAR DES
RELIGIEUX RÉNÉDICT1NS
DE LA CONGREGATION DE SAINTMAUR
ET CONTINUE
PAR DES MEMRRES DE L'INSTITUT
ACADEMIE DES INSCRIPTIONS ET IIEI.IES-I.ETTRES
TOME XXXIX
SUITE DU QUATORZIÈME SIÈCLE
PARIS
IMPRIMERIE NATIONALE
MCMLXII
AVERTISSEMENT.
La Commission de YHistoire littéraire de la France a décidé de faire
paraître le tome XXXIX en un volume unique, d'étendue d'ailleurs
normale. L'Imprimerie Nationale devant, en effet, utiliser doréna-
vant de nouveaux caractères assez sensiblement différents de ceux
qu'elle avait employés jusqu'ici pour notre collection, il en serait
résulté des disparates d'un fâcheux effet entre le fascicule I, dont la
matière forme le présent tome, et le fascicule II précédemment
prévu.
Les auteurs de ce trente-neuvième volume de YHistoire littéraire
de la France, membres de l'Institut (Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres), sont désignés, à la fin de chaque article, par les
initiales de leurs noms.
E. F. Edmond Faral.
M. R. Mario Roques.
A. J. Alfred Jeanroy.
C. S. Charles Samaran, éditeur.
NOTICE
SUR
FRANÇOIS OLIVIER-MARTIN
l'N DES AUTEIRS DU TOME XXXVIII DE L'HISTOIRE LITTERAIRE DE LA FRANCE.
(mort le 8 mars ig5s)
François Olivier-Martin n' n'a fait que passer à la Commission de. l'Histoire
littéraire, où, sur la proposition d'Alfred Coville, l'Académie l'avait appelé le 2 3
décembre 19^2 en remplacement de Henry Omont. Certes, il était assidu aux
séances de travail en commun et il avait mis en chantier au moins l'un des mé-
moires cpii lui avaient été demandés. Malheureusement, rien ne s'est conservé des
notes grâce auxquelles il se préparait à étudier pour nous, avec une compétence
qui lui était très particulière , les coutumiers français anonymes du xive siècle et
les ouvrages de certains autres jurisconsultes dont les noms sont parvenus jusqu'à
nous, tel Jacques d'Ableiges, le célèbre auteur du Grand Coutamier de France. Seuls
portent la signature d'Olivier-Martin dans notre tome XXXVIII, outre la notice
consacrée à son prédécesseur Henry Omont, sept ou huit pages de commentaire
introductif à un traité anonyme portant pour titre : Jura feodalia in vicecomitalu
Parisiensi.
Cette carence, due partie aux difficultés de la dernière guerre mondiale, partie
au fait que les dernières années de la vie d'Olivier-Martin ont été celles d'un
homme touché par la maladie, est d'autant plus regrettable que toute sa carrière
d'historien du droit français le destinait à remplir avec succès à la Commission de
X Histoire littéraire le rôle pour lequel il y avait été appelé.
Il était né le 3o octobre 18-79 à Binic (Côtes-du-Nord), dans une famille bre-
tonne et plus précisément originaire du pays de Penthièvre. Son père appartenait
à l'administration des finances, ainsi que son grand-père maternel; sa famille
maternelle était implantée à Jugon, gros bourg du département (arrondissement
(l' C'est par décret en date du 1 3 juillet 1 g3o inséré au Bulletin des Lois que François Martin avait
été autorisé à porter désormais légalement le nom de François Olivier-Martin, Olivier n'étant
jusque-là que son deuxième prénom.
vin NOTICE SUR F. OLIVIER-MARTIN
de Dinan), où elle avait compté à l'époque de la Révolution un maître de postes
et où le père d'Olivier-Martin revint s'établir lors de sa retraite.
Bachelier de Rennes en 1896, licencié en droit de la même Université en
1899, Olivier-Martin vint alors à Paris pour y poursuivre ses études juridicpies,
bientôt couronnées par deux doctorats. La première de ses thèses (1901) étudiait
La crise du mariage dans la législation intermédiaire (1789-Î80i); la deuxième
(190/1) portait sur Le Tribunal des Centumvirs. Chargé de cours à la Faculté de
Droit de Lyon en igoô, François Olivier-Mari in était reçu premier en 1908 au
concours d'agrégation des Facultés de Droit. Sa carrière de professeur avait déjà
commencé et allait se poursuivre dans des conditions brillantes; sa carrière de savant,
également marquée par de nombreux succès, allait s'ouvrir avec son premier livre
intitulé L'Assemblée de Vincennes de 1329 et ses conséquences (Paris, 1909).
L'Université de Rennes, qui l'avait formé, et la Fondation Thiers, dont il avait été
quelque temps pensionnaire, avaient tenu à ce que ce travail de '100 pages parût
sous leurs doubles auspices.
Entre-temps, Olivier-Martin avait jeté son dévolu sur un sujet beaucoup plus
vaste, dont la documentation et la rédaction devaient l'occuper pendant de longues
années et fonder sa réputation : Y Histoire de la Coutume de la prévôté et vicomte de
Paris. C'est le titre sous lequel cet ouvrage monumental a paru en deux volumes
de 1922 à io3o. Il est très vite devenu classique, en ce que s'y affirme, avec la
vigueur de l'esprit e1 l'art de clarifier les problèmes, la maîtrise de l'érudit capable
de dominer une documentation étendue puisée dans les cartulaires de l'Ile-de-
France, dans les fonds ecclésiastiques el judiciaires, avec lesquels il avait acquis
une familiarité qu'il aimait faire partager à ses élèves au cours de visites prolon-
gées aux Archives nationales.
Car chez Olivier Martin les dons du professeur allaient de pair avec ceux du
savant. La clarté de son esprit, l'aisance de sa parole, l'autorité naturelle qui
émanait de sa personne lui valaient l'attention, puis [a gratitude de vastes auditoi-
res qui passent à bon droit, pour particulièrement difficiles. Les étudiants de
l'Ecole «le Droit savaient aussi que leur maître ne négligeai aucune occasion de
leur être utile. C'est en pensant à eux qu'il a autorisé la diffusion, sous forme de
brochures autographiées, de ses Répétitions d'histoire du droit public , auxquelles les
candidatsàla licence et au doctorat ne cessenl «le se référer; c'esl a leur usage aussi
qu'il a rédigé en iq3o son Petit précis d'histoire du droit, développé plus tard
(19/18) en une Histoire du droit français îles origines à lu Révolution, gros volume de
près de 800 pages de pensée forl personnelle.
Chargé en 1921 du cours d'histoire du droit public a la faculté de Droit de
HISTOIRE LITTÉRAIRE DE LA FRANCK ix
Paris, puis titularisé en remplacement de Paul Fournier, au moment où celui-ci
prenait possession de la chaire de droit canonique nouvellement créée pour lui,
Olivier-Martin a enseigné jusqu'à la retraite avec un succès toujours égal.
En dehors des questions touchant l'histoire proprement dite de notre droit et de
nos institutions, Olivier-Martin s'était beaucoup intéressé à certains problèmes
sociaux, voire politiques, pour l'éclaircissement ou pour la solution desquels il se
sentait porté à scruter le passé quand le présent lui paraissait pouvoir profiter des
leçons anciennes. De là son livre, quelque peu tendancieux, et partant très discuté,
sur L'organisation coijiorative de la France d'ancien régime (1938). On y trouve, en
tout cas, avec quelques exagérations et paradoxes, la preuve de la conscience avec
laquelle l'auteur s'était informé et de la vigueur qu'il avait mise à exposer et à dé-
fendre ses idées personnelles.
Le dernier livre de François Olivier-Martin aura été le petit ouvrage posthume
( 1906) sur sa petite ville de Jugon, où il a mis tout son talent et tout son amour
pour sa petite patrie bretonne qu'il allait retrouver fidèlement chaque été.
Le 27 mars ig36, François Olivier-Martin avait succédé à Antoine Thomas à
l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il était depuis 1927 membre du
Comité des Travaux historiques, depuis ig3i membre du Comité des Sciences
humaines à la Recherche scientifique, depuis ig33 membre résidant de la Société
nationale des Antiquaires de France, depuis 1937 président de la Société d'histoire
du droit, depuis 19/12, comme délégué de notre Académie, membre du Conseil
de perfectionnement de l'Ecole des chartes. Copropriétaire de la Revue historique
de droit français et étranger, il n'a pas peu contribué à maintenir à ce périodique le
prestige dont il jouit dans le monde savant.
Chez François Olivier-Martin, l'homme était aussi attachant que l'érudit et le
professeur. Son aspect physique attestait de prime abord la distinction de son
esprit et , si l'on avait sous les yeux quelques pages de sa main , on ne pouvait
pas ne pas être frappé par l'aisance et par la maîtrise de soi dont témoignait son
écriture droite, nette, régulière, sans reprises ni bavures d'aucune sorte.
François Olivier- Martin est mort le 8 mars 1982, ayant grandement servi les
disciplines qu'il s'était choisies : l'histoire du droit, et spécialement du droit pari-
sien, l'histoire de l'Eglise de France dans ses rapports avec l'Etat, enfin l'histoire
des institutions françaises et bretonnes.
En rappelant brièvement ses mérites et en rendant hommage à sa mémoire,
son successeur ne peut que déplorer les circonstances cpii ont privé notre Com-
mission des services qu'elle était en droit d'attendre de lui.
C. S.
HISTOIRE
LITTÉRAIRE
DE LA FRANCE.
GUILLAUME DE DIGULLEVILLE,
MOINE DE CHAALIS.
L'œuvre littéraire de Guillaume de Digulleville se compose de trois
romans didactiques en vers français, respectivement intitulés le Pèle-
rinage de la Vie humaine (dont il existe deux rédactions), le Pèlerinage
de l'Ame et le Pèlerinage de Jésus-Christ; d'un poème allégorique inti-
tulé le Roman de la fleur de lis, également en français; enfin de quel-
ques poèmes latins (1). Les seuls renseignements qu'on possède sur sa
personne et sur sa vie se tirent de ces écrits.
SA VIE.
11 est né en 1295. On voit en effet, d'après un passage du Pèleri-
nage de la Vie humaine écrit en i33i(2), qu'il avait alors 36 ans(3) et,
'l| Selon Philippe Seguin, cité par De Visch pondre aux écrits latins que nous connaissons
{Bibliotheca scriptorum Ordinis cisterciensis , (voir ci-après, p. 73 ss.). Mais on serait curieux
a* éd., i656, p. i35), la bibliothèque de de savoir ce qu'ont pu êlre les Dialogues, collo-
Chaalis conservait encore au xvi" siècle, outre ques familiers et lettres. Philippe Seguin (voir
les Pèlerinages, les opuscules suivants de Guil- De Visch, p. 280) a été prieur de Chaalis et a
laume, dont nous ne trouvons pas de trace dans écrit en i58a et l5go une Bibliotheca cisler-
les catalogues anciens de l'abbaye ( voir ci-après , ciana , d'où De Visch a tiré les renseignements
p. 106, n. 1) : «[1] Libellum quemdam preca- précédents. L'ouvrage est resté manuscrit,
lionum, editum latine et gallice; [2] Libellum L'autographe en a appartenu à Angelo Manri-
alium piarum médit ationum. Sermones et ora- quez, évêque de Badajoz, qui en a fourni une
tiones plures ; [ 3 ] Libellum dialogorum et collo- copie à De Visch.
quiorum familiarium , et epistolas varias.» Cer- (,) Voir ci-après, p. 11.
tains de ces écrits (n" 1 et 2) peuvent corres- (S) Vers 5775-5782.
2 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
d'après quelques vers du Pèlerinage de l'Ame, lequel fut composé entre
1 355 et 1 358 (I), qu'il avait à ce moment-là passé la soixantaine (2).
Il était iils de Thomas de Digulleville^. Ainsi que l'attestent plu-
sieurs pièces acrostiches insérées dans ses diverses compositions*4', il
écrivait son nom, à la latine, « Guillermus de Deguilevilla ». Digulle-
ville est aujourd'hui un petit village du Gotentin, situé près du cap
de la Hague. Les archives du département de la Manche, en 1928,
ne contenaient rien sur la famille des Digulleville(5); mais on peut
supposer que Thomas fut un homme de quelque rang. Dans un pas-
sage du Pèlerinage de la Vie humaine, la Détractation personnifiée
s'adresse au Pèlerin (c'est-à-dire à Guillaume lui-même) et lui dit :
« Envie, ma mère,
8524 Onq(ues) n'ama toi ne ton père. »
Ces paroles (à moins d'être un propos en l'air) indiqueraient que
Thomas, comme son fds, avait eu à pâtir de l'hostilité des envieux :
or l'envie épargne d'ordinaire les petites gens.
On ignore en quel lieu Guillaume est né : il pouvait s'appeler « de
Digulleville » du nom de sa famille et non pas du lieu de sa naissance.
Mais il est visihle qu'il avait des attaches avec la Normandie. Non seu-
lement certaine particularité de sa versification (l'atone finale du vers
comptant pour la mesure) ne se retrouve guère que dans des poèmes
anglo-normands; mais de plus, bien qu'il professât pour le Roman de
la Rose une grande admiration, il a inséré dans sa seconde rédaction
du Pèlerinage de la Vie humaine® une vive protestation contre les vers
où Jean de Meung, qui n'aimait pas les Normands, en a lait les sol-
dats de Maie-Bouche, incarnation de la médisance. Un passage du
Pèlerinage de l'Aine^ où l'on a voulu voir une preuve de son informa-
tion particulière sur la Normandie'81 est moins concluant. Au sujetde
(11 Voir ci-après, p. 48. sous les n" VIII et \ ci-après, p. 77).
(,) Vers 9375 ss. m Voir Ch.-V. Langlois, La vie en France
(s) Pèlerinage de la Vie humaine, v. 5q65. tin moyen âge, l\ : La vie spirituelle, Paris,
'' Seconde rédaction du Pèlerinage de la Vie 1928, p. ao3.
ci après, p. 15 ; Pèlerinage de l'Ame, '"' Voir <i après, p. 37.
v. i5o3 ss. el 107.M ss.; Pèlerinage de Jésus Vers 7608 ss. Voir ci après, p. fio.
Christ, v. 3679 ss.; et pièces latines analysées >] Ch.-\. Langlois, op. cit., p. uo/i , n. 2.
SA VIE. 3
la façon de choisir les chefs, Guillaume exprime, par la bouche de
son Ange gardien, le regret que, pour les mettre à la tête des villes,
on ne les prenne pas dans la ville même, ce qui vaudrait, pense-t-il,
beaucoup mieux; et il donne Rouen pour exemple :
7608 Celui qui de Roan est né Que ne seroit un Toulousain
Et y a son héritage, Ou un Lombart ou un Romain ;
Ses amis, biens et lignage, 761.S Car un estrange s'enfuira
Se la personne le valoit , Ou tousjours l'autre demourra . .
Meillor chevetain en seroit Et tex furent ceux que veïs.
11 ne paraît pas que le dernier de ces vers soit certainement une
«allusion à la conduite de baillis de Rouen, sans doute bien connus de
l'auteur ». L'habitude de Guillaume n'est pas de désigner trop claire-
ment les gens ni les choses. Au temps où il composait son poème, son
attention devait être naturellement sollicitée par ce qui se passait dans
la région de Sentis, où il résidait; et c'est dans l'Ile-de-France, ou sur
les terres immédiatement avoisinantes, que la question des capitaine-
ries était alors d'actualité (1). Le nom de Rouen a pu venir sous sa plume
au hasard, à titre d'exemple intentionnellement gratuit, aussi bien
que les qualifications de « Toulousain » , de « Lombart » , et de
« Romain ». En tout cas, l'on ne voit point quels événements il aurait
visés dont le théâtre aurait été Rouen. Il reste seulement que le nom
de cette ville, même s'il l'a cité sans raison précise, serait l'indice
d'une curiosité naturellement tournée du côté de la Normandie.
H a du, en sa jeunesse, faire de bonnes études. Il savait le latin, le
traduisait bien, et l'a employé en plusieurs de ses compositions. H
avait aussi une lecture étendue. Mais on ignore en quel endroit il reçut
son instruction. L'abbé Goujet(2) l'a qualifié de «parisien », sans don-
ner de preuves, en ne faisant que répéter Charles De Visch'3l En fait,
les connaissances de Guillaume touchant la scolastique et, jusqu'à un
certain point, la théologie peuvent donner à penser qu'il aurait fré-
quenté les écoles de Paris, où florissait ce genre d'études et dont il a
m y°iy.ci-aP,'ès- P- 6o- Visch, ayant relevé dans La Croiv du Maine
• Bib Uothèque française, t. IX , 1 7.45 , p. 72. les mots « natif de Chalis » , aura confondu , en
, Blbhol,}cca scnptorum Ordmis ctstercieiuis , relisant ses notes, Chatis el Paris. Chalis n'est
a* edit., 1606, p. i35. On soupçonne que De d'ailleurs pas plus vraisemblable que Paris.
4 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
fait mention (1), soit qu'il ait commencé par là avant d'entrer en reli-
gion, soit que, déjà moine cistercien, il ait été envoyé pour quelque
temps au studium parisien.
C'était sans doute un homme de forte et robuste constitution. Dans
le Pèlerinage de la Vie humaine, Grâce de Dieu, sa conseillère, à un
moment où il recule devant l'effort qu'elle exige de sa volonté, lui
adresse une sévère admonestation, qui contient d'assez claires allu-
sions à sa personne physique. La force te manque, lui dit-elle, parce
que tu manques de cœur; et ce n'est pas
« que espaulus
4622 Ne soies assez, et ossus. »
Puis elle ajoute
'162- " Que pourra dire uns petis hom,
Quant tu, qui semblés champion?
Porter tes armes refuses
Et par flebece t'escuses? »
On peut se tenir pour averti qu'on n'aura pas affaire ici à une
nature débile; et le trait s'accorde assez bien avec certains caractères
du tempérament littéraire de notre auteur.
11 semble, en plusieurs endroits, s'accuser d'avoir cédé aux entraî-
nements de la jeunesse et de la vie mondaine (2); et la vigueur de cer-
taines de ses peintures pourrait dénoter quelque expérience des séduc-
tions du siècle. On croit reconnaître une sorte de confession indirecte
dans le passage du Pèlerinage de la Vie humaine où Raison l'apostrophe
en ces termes :
57/jy «Tu «loi/, savoir que tu nourris N'est viande précieuse,
Cil qui est tes ur.ins ennemis'3'. Cousteuse el délicieuse
IV loi touz les jours est peùs, Que ne li veuilles aprester,
5~5o Abrevés, chauciés el \rstus. Combien que te doic couster.
:,) Voir ci-après, p. -i5. \. :"> 7 '1 7 82; Pèlerinage de /' [me, v. 1237 ss.
" Voir Pèlerinage de lu Me humaine, V savoir son corps.
SA VIE.
5755 Pour toi servir baillé te fu,
Mes tu ses sers es devenu.
Au lignolet'11 le veus chaucier
Et nobles robes li baillier, ^77°
Li coinloier de jouelés, '2'
5-760 De tabletes et coutelés, '3'
Greille couroie ferrée
Et bourse pinpelotee M
De las de soie desguisés, '5'
Rouges et vers entremeslés. 5yyy
5760 Tu cointement espigacier (6'
Le veus touz les jours, et cou-
[cbier
Toutes les nuis moût molement
Et li faire son aisément.
Un jour tu li chaufes le baing
Et puis l'estuves l'endemain;
Tu le pignes et le blondis
Et aplanies et polis
Et li quiers soûlas et déduit,
Tant com tu pues et jour et
[nuit. . .
Grant temps a que tu commenças
Ne onques puis tu ne finas :
Se .xxxvi. ans '7' disoie ,
Je cuit que pou mesprendroie. »
Mais quelle part ne faut-il pas faire à la déclamation dans ce genre
d'aveux? La profession d'humilité veut peut-être qu'on exagère ses
torts. Est-il bien croyable que cet homme de trente-six ans, entré
en religion (comme on le verra) depuis quelque quinze années, se
soit jusqu'alors, comme Raison l'en accuse sans qu'il s'en défende, si
mollement et coquettement dorloté?
Il n'y a qu'un passage, en toute son œuvre, où l'on reconnaisse une
allusion un peu précise à quelque fait réel. C'est dans le Pèlerinage de
l'Ame, où Syndérèse (le remords) le rudoie en ces termes :
■i3o
i35
« De tes lautes t'ai avisié 12/11
Souvent par très grant cbarité,
Pour ce que ton bien vouloie
Et ton salut pourchaçoie.
Pour les meffais et tes mesdis 1 245
T'ai si souvent mors et repris
Que tous mes dens en sont usés
Et tous rompus et tous cassés.
Si dur as en tous temps esté,
Et si rebours et obstiné 1 -îbo
Que , pour mordre ne remordre ,
Ne t'ai peu de mal destordre, . .
Et le deûsses recorder
Que, quant jadis te vi aler
La sauvage beste veoir
Que on gardoit en un manoir,
Et que tu donnas ton argent
Pour veoir la tant seulement,
Je t'avisai des lors et dis :
«S'en toi eusses bon avis,
«Toi meïsmes regardasses,
«Et plus loing de toi n'alasses
« La sauvage besle veoir,
« Car assés festoies de voir. »
(,) «au petit fil», c'est-à-dire «finement».
(,) «bijoux».
(3) Les «tablettes» peuvent être des tablettes
à écrire ou des des cadrans solaires portatifs.
Les «coutelets», petits couteaux, se portaient
à la ceinture.
(J) «enjolivée».
(5) «bigarrés».
(6) Peut-être « rendre brillant d'onguents par-
fumés». Voir Du Cange, au mot spicus.
<7) Cf. ci-dessus, p. 1 .
UIST. LITTER.
0 GUILLAUME DE DIGULLE VILLE.
Mais comment voir un grand péché dans cette curiosité pour une
bête de ménagerie ?
Guillaume est entré en religion vers i3i6, à l'âge de 21 ans.
11 déclare, en effet, dans une seconde rédaction du Pèlerinage de la Vie
humaine®, laite en 1 355 , qu'il était à cette date cloitré depuis « trente-
neuf ans ou plus » , ce qui conduit à l'année 1 3 1 6. Et le même passage
laisse entendre clairement qu'il était toujours resté dans le même
monastère, à savoir l'abbaye de Chaalis, où, en i33o, il entreprit son
premier grand ouvrage'2'.
On s'est demandé'3' comment il était arrivé que ce Bas-normand
fût entré chez des Cisterciens de l'Ile-de-France; et l'on a lait remar-
quer qu'au temps où il florissait, l'abbaye avait été gouvernée succes-
sivement par Jean VI de Gaillefontaine (41 (jusqu'en i33y), par
Enguerrand de Gournai (jusqu'en i34o)(5), par Laurent «de Mar-
cellis » (jusqu'en i352)(6), par Jean VII de Gaillefontaine (jusqu'en
1372); — qu'ainsi elle avait été placée, durant cette période, sous
l'autorité de trois Normands, originaires a la vérité de la Haute-Nor-
mandie; — qu'il était donc probable que Guillaume de Digulleville
« v entra sous les auspices d'un Jean de Gaillelontaine et qu'il v mou-
rut sous un autre personnage du même nom ». Mais, quand Guillaume
arriva à Chaalis, en 1 3 1 6 , l'abbé n'était pas un Gaillefontaine : c'était
Jacques de Thérines(7), lequel n'était pas un Normand. Jacques de Thé-
rines prit ses fonctions abbatiales à Chaalis entre les années i3o8 et
1 3 1 1 et les garda jusqu'après le 1 1 août 1 3 1 7 : le 11 juin 1 3 1 8 il les
avait quittées pour prendre l'abbaye de Pontigny, au diocèse d'Auxerre.
Une pièce du Cartulaire de l'Université de Paris, qu'il faut dater de
l'une des années i3o4, i3o5 ou i3oG, l'intitule « Jacques, moine de
Chaalis, de l'ordre de Cileaux, maître régent en théologie». Cette cir-
(,) Voir ci-après, p. 44. indiquée par Ch.-V. Langlois d'après la Gallia
(,) Pèlerinage de la Vie humaine, v. 33; ckristiana, est incomplète. On voit, en eflet,
a* ml., prologue. d'après les Slatuta capituloram generalium Ordi-
(S] Ch.-V. Langlois, op. cit., p. ao4. ni» cisterciensis , publiés par dom Canive/.,
(,) Dans la Seine-Maritime. t. III, p. 684, qu'il y eut en 1 344 un abbé du
(i) Donné à tort par Ch.-V. Langlois comme nom d' Vlmalfus relevé pour indignité.
mort en i348. 7- Thérines est dans l'Oise, canton de Son-
'*' Donné à torl par le même comme mort geons. Notice du pers innage dans {'Histoire
en i.V|.>. — Cette liste des abbés de Chaalis, littéraire de la France, t. XXXIV, p. 179-319.
SA VIE. 7
constance inviterait à supposer que Guillaume, ayant étudié à l'Uni-
versité de Paris, aurait été orienté vers Chaalis par l'exemple ou par
les conseils de Jacques de Thérines.
Parmi les «filles de Citeaux», l'abbaye de Chaalis, sans être des
plus illustres, et tout en dépendant de Pontigny, faisait belle figure.
On ne sait pas ce qu'elle était au juste vers i32o; mais l'on peut s'en
faire une idée par une lettre de Jean de Montreuil, écrite probable-
ment peu de temps après l'année i38o(1). On y trouve un éloge
enthousiaste des beautés naturelles du lieu et de la magnificence des
installations qu'on y voyait. L'auteur s'émerveille de la richesse du
domaine, où des nuées d'ouvriers travaillaient aux champs, aux mou-
lins, aux pressoirs et aux ruches, produisant en abondance le drap,
le vin, la farine, l'huile et le miel. 11 décrit l'église majestueuse où
étaient abrités, près de l'autel, les tombeaux de neuf évêques de Sen-
lis, puis la maison de l'abbé, la salle du chapitre, le dortoir, le réfec-
toire, et il n'a garde d'omettre la riche bibliothèque. C'est dans ce site,
aidé des ressources matérielles et spirituelles offertes par le monastère,
que Guillaume de Digulleville a composé son œuvre'2'.
L'histoire de sa vie après son entrée au couvent est aussi peu con-
nue que celle de ses vingt et une premières années. Un passage du
Pèlerinage de la Vie humaine contient peut-être une précision sur le
caractère de sa profession monacale. Il se fait expliquer, dans le cadre
de la fiction qu'il a imaginée, la constitution de l'Eglise et le sens des
symboles qui y sont en usage. 11 a vu, en particulier, que certains
personnages ecclésiastiques sont munis d une épée et d'un trousseau
de clés; et il voudrait, lui aussi, en être pourvu. Mais il ne recevra,
pour sa part, qu'une épée dans son fourreau et un trousseau de clés
enveloppé. Or ce que désigne l'épée, c'est la charge de direction des
âmes et de prédication; le trousseau de clés, le pouvoir d'absolution.
Guillaume n'aura droit d'en user qu'au cas de « péril de mort » ^ et en
l'absence d'autre personnage « à qui appartienne le fait » (4). Et il a
(11 Texte dans Martène, Veterum scriptorum mnnibus surit, de tribus peregrinationibus,
et monumentorum amplissima collectio , t. Il, Chrisli scilicet Animaeque ac Vitae humanae,
c. i388 ss. dictitavit, cum plerisque Sacrae Scripturae
's' Jean de Montreuil en fait mention en ces conimentariis ac orationibus devotissimis plu-
termes : « Exiit insuper de superstitis (sic). . . ribus, fervore lidei plenissimis ».
aetale religiosus quidam Guillelmus Domine, (J) Vers ilxoù.
qui tria illa volumina, quae passim in vulgi ("' Vers i4ia
2.
8 GUILLAUME DE D1GULLEV1LLE.
encore éclairci le sens du symbole dans un résumé de son ouvrage (1),
où il a indiqué expressément que le passage visait « les prêtres ordon-
nés » et la distinction à faire « des prêtres qui les cures ont et de ceux
qui nulles n'en ont». On pourrait conclure de là que, n'étant pas
prêtre chargé de cure, il avait pourtant reçu une partie des ordres et
qu'il était, à tout le moins, moine de chœur.
C'est une question de savoir s'il ne serait pas devenu prieur de son
monastère. Le titre lui est donné par Jean Galoppes, dit le Gallois,
doyen de l'église collégiale de La Saussaie en Normandie (2), dans une
mise en prose du Pèlerinage de l'Ame qu'il dédia entre 1422 et 1 43 1
à Jean de Bedford, régent de France (3). Mais on ignore la valeur de
ce témoignage, qui reste isolé, bien que l'abbé Goujet se soit fondé,
pour qualifier Guillaume de prieur, sur l'autorité, non autrement
précisée, de «plusieurs écrivains».
Toujours est-il que, dans ce couvent de Chaalis, il passa de lon-
gues années, qui ne furent pas toutes filées dans la paix la plus
sereine. Sa seconde rédaction du Pèlerinage de la Vie humaine contient,
à cet égard, des allusions d'une obscurité voulue et irritante, mais
qui donnent à penser. 11 vient de raconter son entrée en religion; il
veut maintenant parler du temps qui suivit; et l'essentiel de ce qu'il
trouve à dire, c'est qu'il fut alors victime des menées de l'envie1'11.
Le passage, écrit en 1 355 , commence par ces vers :
Ainsi en cest ebastel lenus Avoieia, que bien advis
Fui par .xxxix. ans ou plus; M'estoit que rien ne sentoie
Et si les grans clartés apris Et tout bien en gré prenoie. . .
Et l'auteur poursuit en racontant comment, malgré sa bonne
volonté, Conspiration, aidée de Trahison et de Détractation, s'était
attaquée à lui, et si gravement que, longtemps après, il n'en avait pu
chasser le souvenir ni calmer sa douleur. A vrai dire, on est toujours
dans le roman et l'on se heurte, ici comme en beaucoup d'autres pas-
sages, à la dilliculté de savoir si le récit est celui de son Pèlerin ima-
ginaire ou le récit d'un épisode de sa propre existence. Mais le doute
" Edit. Stûrzinger, t. Il, append. m, (3) Voir P. Paris, Les manuscrits de la biblio-
27.12. thèque du Roi, t. V, [>. i3a.
(î| Eure, arrondissement d'Evreux. '*' Voir ci-après, p. 44.
SA VIE. 9
se dissipe pour peu qu'on considère le singulier poème, envers latins
et français alternés, qu'il a inséré en cet endroit et où il gémit sur son
infortune : les lettres initiales des vingt-quatre strophes qui le compo-
sent, mises bout à bout, donnent son nom, Guillerrnus de Deguilevilla,
et il a pris soin d'en indiquer la raison : il a voulu, dit-il, signifier
par là qu'il s'agissait dune mésaventure qui était proprement la sienne.
Reste à savoir en quoi elle avait au juste consisté et à quel moment il
convient de la situer.
A tenir compte de la mention qu'il fait de trente-neuf années déjà
passées par lui au couvent, il faudrait supposer que les faits auraient
été postérieurs au terme ainsi fixé. Mais ces trente-neuf années ont été
calculées depuis la date de son entrée au couvent (1 3 16) jusqu'au
moment où il récrivait son roman ( 1 355). Or il s'agissait, à son dire
même, de laits déjà anciens à cette dernière date, puisqu'il se plai-
gnait de ne pouvoir les effacer de sa mémoire. Il en faut conclure qu'il
n'a pas voulu établir de rapport chronologique entre les trente-neuf
années dont il parle et les événements qu'il vise. 11 a sans doute voulu
dire qu'il avait pendant trente-neuf ans donné des preuves de fidèle
docilité et que, malgré sa soumission, il n'avait pu échapper à de per-
fides attaques.
Faut-il maintenant supposer que les faits aient été antérieurs à
l'époque où il avait composé son premier Pèlerinage de la Vie humaine,
c'est-à-dire à i33o? On peut remarquer, en ce sens, la place qu'il a
faite, dès ce moment-là, aux personnages de l'Envie et de ses détesta-
bles auxiliaires, et aussi le ton qu'il y a employé : celui d'un homme
qui en aurait eu gros sur le cœur. On peut aussi remarquer les deux
vers, que nous avons déjà cités, où il fait dire à Détractation qu'Envie
ne l'avait jamais aimé, ni lui ni son père. Enfin, dans son addition
de 1 355 , il parait bien imputer les procédés dont il avait souffert au
relâchement de la discipline qui s'était produit dans son couvent; et
comme il fait mention d'une réforme qui remit ensuite les choses en
place, songeantainsi à la bulle « bénédictine » de 1 335 , on voit encore
par là que ses difficultés ont dû être antérieures, sinon à i33o,du
moins à i335(1).
(l) On peut encore alléguer, en confirmation dont il remet l'exposé à plus, tard et qui préci-
de ce sentiment, les vers i3o23 ss. du Pèleri- sèment ont été remplacés, dans la seconde
nage de la Vie humaine (voir ci-après, p. 44), rédaction du poème, par le récit qui nous
où il fait mention de contrariétés antérieures occupe.
10 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
Quant à la nature des faits, quel fut ce « coup de massue », dont il
dit par deux fois qu'il fut l'épreuve la plus terrible de sa vie (l)?
11 ne paraît pas douteux qu'il se soit agi d affaires intérieures au cou-
vent : les circonstances qu'il rapporte le prouvent avec évidence. Il ne
paraît pas moins certain qu'il eut à souffrir non seulement de la médi-
sance, mais d'accusations en quelque sorte officielles, suffisantes pour
avoir ébranlé son espérance et lui avoir inspiré la pensée de quitter le
couvent : la façon dont il s'exprime dans son poème «farci » suggère
l'idée d'une action de justice (il prononce le mot) où il aurait été
défendeur et qui, menée sur enquête superficielle, aurait tourné con-
tre lui. Faut-il attacher quelque importance au fait que, dans son
récit, Envie et ses complices tentent de le désarçonner du cheval qu'il
monte et dont les quatre jambes représentent le bon renom, la liberté
de condition, la légitimité de naissance et la santé d'esprit? Faut-il
supposer qu'on aurait attaqué en sa personne les conditions requises
d'un témoin véridique? On serait encore, par là, amené à la suppo-
sition d'une procédure en règle, et qui aurait abouti à une sanction
assez lourde, à ce «coup de massue» qui l'avait terrassé. On ignore
ce qu'aurait été cette sanction; mais il est remarquable que, parlant
de l'excommunication, il ait insisté sur la nécessité de ne point en
user brutalement et qu'en 1 355 il soit encore revenu sur ce sujet
avec plus de force en montrant qu'elle stérilise au lieu de féconder.
Cette grave mésaventure n'a pas empêché Guillaume de s'intéresser
aux affaires de son couvent en homme qui y ('tait fortement attaché.
Relations avec le pouvoir séculier et le pouvoir spirituel, relations
avec les seigneuries avoisinantes, fournitures et impositions, causes
de décadence, affaiblissement du respect de la règle, effets désastreux
du pillage et des dilapidations : tout cela a trouvé place dans son
Pèlerinage delà Vie humaine et atteste la curiosité d'un religieux très
attentif aux conditions d'existence de son ordre.
Son activité littéraire, dans la mesure où elle nous est connue, se
situe, (m le verra, entre les années i33o et 1 358. Le Pèlerinage de la
Vie humaine est de. i33o-i33i; la seconde rédaction de ce poème,
de 1 355. Le Pèlerinage de l'Ame a été écrit entre 1 355 et i3f>8;
le Pèlerinage de Jésus-Christ, en i358. Dans l'intervalle des années
Voii ci-après p 15.
SES ÉCRITS.
I !
i33i et 1 355, il n'a donné que son petit Romande la Fleur de Lys ,
daté de i338, et la série de ses poèmes latins : c'est relativement peu
pour un homme qui avait la plume extrêmement facile. En tout cas,
sa carrière d'auteur s'achève, pour nous, à l'année i358. On ne sau-
rait dire s'il a vécu au delà de cette date.
SES ÉCRITS (,).
1. LE PELERINAGE DE LA VIE HUMAINE.
Le Pèlerinage de la Vie humaine a été commencé en l'année i33o :
cette date est fournie par l'auteur lui-même dans le prologue d'une
seconde rédaction du roman (2) ; mais elle se déduit aussi d'un passage
du texte, où, s'agissant de l'Eglise chrétienne, il est dit qu'elle fut
fondée i33o années plus tôt(3). On ignore en combien de temps le
travail fut achevé : on voit seulement que le passage où est inséré le
vers 5 2 56 fut écrit en i33i (4). H n'est pas impossible que le tout ait
été terminé dans le courant de cette dernière année.
{1) Le Pèlerinage de la Vie humaine (= 1 '"), le
Pèlerinage de l'Ame (= A) et le Pèlerinage de
Jésus Christ (=J) ont été publiés par .1. .1. Sliir-
zinger pour le Roxburghe Club, Londres, 3 vol.,
1893, i8g5 et 181)7. Stùrzinger se proposait de
donner aussi le texte de la seconde rédaction du
Pèlerinage de ta Vie humaine (= V), ainsi qu'une
étude sur la vie et les œuvres de Guillaume;
mais il est mort en 1903 sans avoir réalisé ce
dessein. Une liste des manuscrits dont il a connu
l'existence figure en tète de son premier volume,
p. Xl-xm. Elle appelle des compléments et des
corrections, dans le détail desquels nous n'en-
trerons pas. En gros, on a alTaire à plus de
75 manuscrits, dont 2,4 donnent ^séparément ;
11, la série VA ; 18, la série VAJ; 3, la série
VA; et 5, la série VAJ. Sur le ms. (Y. n" 2
de la bibliothèque de John Ryland à Man-
chester, voir Marioo Lel'thousè (Bulletin of
the John Rylands Library, XIX, ig35, p. 170-
2l5).
Le Roman de la Fleur de Lys , conservé en
deux manuscrits (Bibl. nat.,'fr. 4i20, et
Arsenal, 3646), a été publié par A. Piaget
(llomania, LX1II, i g36 , p. 3i7-358).
Il existe, de la plume de Guillaume, un
résumé en à"]â vers de VA , que Slùrzinger a
publié dans son tome II (Appendice III).
Les poèmes latins de l'auteur sont inédits.
A consulter : J. E. Hultman, Guillaume de
Deguileville, En studie i Fransk Litteratur-
historia, Upsal, 1902, 209 p. in 8°, et Ch.-V.
Langlois, La Vie en Fiance au moyen âge, IV:
La vie spirituelle, Paris, 1928 (notice et analyse
de VA). La dissertation de Stanley L. Galpin,
On the sources of Guillaume de Derjuilcville's
Pèlerinage de l'Ame (Publications ofthe Modem
Language Association of America, XX, 1910,
n" 1 2, p. 275-3o8 ) , ne contient que très peu de
chose qui intéresse notre sujet.
<!) L'an mil ecc, x par trois fois ,
Un songe vi aventureus . . .
<3) Vers 397-400.
<4) Nous ne savons pourquoi Grôber, ren-
voyant à ces vers, a écrit 1332 , erreur qui s'est
propagée.
12 GUILLAUME DE DIGULLEV1LLE.
Ce poème est une œuvre touffue, d'une invention mal disciplinée,
mais qui, malgré beaucoup de superfluités el d'incohérences, répond
à une intention plus fermement conçue que ne le laisse d'abord
paraître la forêt broussailleuse de ses treize mille et quelques vers.
L'auteur a voulu montrer comment l'homme, élevé dans les prin-
cipes de l'Eglise, muni de ses sacrements et des vertus qu'elle ensei-
gne, peut, lorsqu'il s'est fourvoyé, et avec l'aide de la grâce divine,
retrouver la voie du salut en se pliant, par pénitence, à la discipline
du cloître.
Il a traité ce sujet en adoptant la forme d'une fiction romanesque,
dont l'idée lui a été imposée par une tradition littéraire déjà ancienne
et encore vivante de son temps. C'est, dit-il, une lecture du Roman
de la Rose qui suscita le songe dont son livre est le récit. Entendez
qu'il a usé du même procédé, vision et allégorie, qu'avaient déjà
employé Guillaume de Lorris et Jean de Meung. Mais, s'il est parti de
cette œuvre célèbre, qu'il goûtait et à laquelle il a beaucoup emprunté ,
il est possible qu'il ait aussi connu d'autres poèmes allégoriques pré-
sentés comme le récit d'un songe : par exemple, le Soncfe d'Enfer de
Raoul de Houdan; ou la Voie de Paradis d'un autre Raoul (proba-
blement un Franciscain); ou la Voie de Paradis de Rulebeuf.
D'autre part, il a donné l'aventure qu'il rapporte comme sa propre
aventure : le Pèlerin dont il décrit le pèlerinage, c'est lui-même; le
monastère où est entré le Pèlerin, c'est Chaalis. Son roman est donc,
jusqu'à un certain point, une confession personnelle.
Or, pour exécuter un ouvrage ainsi conçu et dont l'idée première
était déjà compliquée, il fallait beaucoup d'art : plus d'art que n'en
avait Guillaume. Du moment qu'il voulait lui donner un caractère à
la fois impersonnel (comme étant un enseignement de commune
expérience) et personnel (comme représentant sa propre expérience) ,
il eût été souhaitable que l'élément personnel ne se mêlât pas confu-
sément au reste : ce qui n'est pas le cas. On eût aussi voulu, dans le
déroulement de l'aventure, une succession logique des faits et des
idées; et c'est encore un point qui laisse beaucoup à désirer : car à tel
moment, où le Pèlerin ne fait que s'engager dans la voie qui le
mènera au couvent, on voit apparaître des traits qui ne peinent
convenir qu'à un moine déjà cloîtré. De plus, le même auteur qui a
reproché à Jean de Meung d'être trop souvent sorti de son sujet en
SES ECRITS. 13
mêlant à un roman d'amour des questions qui n'y avaient que faire,
est tombé lui-même dans un défaut analogue en déviant plus d'une
fois de son véritable propos. Enfin, rien n'est plus difficile, en une
œuvre allégorique, que l'ajustement du symbole à la pensée; et
Guillaume n'a pas su bien fondre la chose signifiée et son signe :
laute de goût, il a personnifié ou matérialisé avec gaucherie et n'est
même pas resté dans les limites de la simple vraisemblance poé-
tique, qui sont pourtant si larges.
Aussi l'analyse de son livre est-elle malaisée. Le résumer minu-
tieusement n'est peut-être pas le meilleur moyen de ne pas le trahir.
Il semble qu'on risque moins d'en fausser la perspective (car, après
tout, il a son ordonnance) en procédant d'abord à une interprétation
d'ensemble, pour revenir ensuite sur telle ou telle partie.
Donc, une nuit de l'été i33o, àChaalis, Guillaume aperçoit en
songe, reflétée par un miroir, l'image de la Jérusalem céleste. On ne
peut pénétrer dans la cité sans être frappé par l'épée de Chérubin (1) :
pourtant, sur les murailles, saint Augustin et d'illustres docteurs
amènent à eux, par la voie des airs, un peuple nombreux, tandis que,
d'un autre côté, saint Benoît dresse j)our ses amis l'échelle d'humi-
lité à douze degrés et que saint François hisse les siens au moyen
d'une corde à nœuds. Le martyre, la vie chrétienne dans le inonde,
la vie religieuse chez les Bénédictins ou chez les Franciscains comme
moyens d'atteindre au ciel : c'est ce que signifie ce tableau. (V. 1-200).
Guillaume veut entreprendre le pèlerinage de cette Jérusalem
nouvelle; et il se met en quête du sac et du bourdon dont tout
pèlerin doit s'équiper. Mais, cet équipement, il nejle trouvera pas chez
le mercier. Une belle dame, Grâce de Dieu, s'offre à le lui procurer.
Elle le conduit en certaine maison (l'Eglise) qu'elle a fondée et dont
elle lui révèle l'organisation. Elle l'initie d'abord à l'institution du
baptême, qu'il reçoit; puis elle lui explique le rôle de divers person-
nages qu'elle emploie, prélats, prêtres et clercs; la nature des sacre-
ments; le miracle de l'eucharistie; le sens de la confession, de la
pénitence et de la communion; le genre de pouvoir conféré aux
prêtres par l'épée flamboyante et les clés dont ils sont porteurs. Enfin,
m Traditionnellement représenté, le poing armé de l'épée flamboyante, comme le gardien
du Paradis [Genèse, III, nl\)-
14 GUILLAUME DE DIGUULEVILLE.
après l'avoir instruit, elle lui remet « l'écharpe » (1) et le bourdon : 1 e-
charpe symbolise la foi, le bourdon symbolise l'espérance, — la foi et
l'espérance étant les deux premières des trois vertus théologales
(V. 201-3788).
A ces deux objets, Grâce de Dieu voudrait ajouter des armes :
le gambeson de Patience et le haubergeon de Force; le heaume
de Tempérance, avec la gorgière de Sobriété et les gantelets de
Continence; l'épée de Justice, avec le fourreau d'Humilité, la renge
de Persévérance; enfin le bouclier de Prudence. Force, tempé-
rance, justice et prudence, ce sont les quatre vertus cardinales.
Mais tant d'armes pesantes semblent au Pèlerin un écrasant far-
deau : il prétend se contenter de son bourdon, comme jadis David
de sa fronde. Grâce de Dieu, qui le désapprouve, l'avertit du danger
qu'il courra, et elle ne l'assistera plus que de loin. Toutefois, pour
porter ces armes dont il refuse de se charger, elle lui donne une
servante nommée Mémoire. Entendons que Guillaume, trop confiant
dans le seul secours de la foi et de l'espérance, négligera la pra-
tique des vertus chrétiennes, mais qu'il pourra se ressouvenir
utilement, à l'occasion, de l'enseignement qui lui en aura été
donné. (V. 3789-6092).
Il communie, puis se met en route; et commencent alors ses
aventures.
Il rencontre d'abord un affreux vilain, nommé Puide Entendement,
qui prétend lui ùter son écharpe et son bourdon. Nous dirons plus
loin ce que représente ce personnage, défenseur borné de l'Evangile
et fauteur d'hérésie. Le Pèlerin serait bien en peine de lui écliapper
s'il n'était secouru par liaison, parlant au nom de Grâce de Dieu,
qui exige du rustre une stricte obéissance. (V. 5o93-5686).
Profitant alors de l'obligeance de cette nouvelle conseillère, il la
prie de lui expliquer certains propos de Grâce de Dieu, qui l'avait
trouvé trop « d ni », trop robuste, pour porter ses armes. L'explication,
c'est qu'en effet le corps trop vigoureux est l'ennemi de l'âme; trop
fort, il ôte à l'âme la force de pratiquer le difficile exercice des vertus.
Le Pèlerin porte donc en lui-même un redoutable adversaire, qui est
sa chair. (V. 5687-6482).
Guillaume reprend sa route, avec l'espoir que Raison continuera
(l) C'est à-dire un sac porlé en sautoir.
SES ECRITS. 15
de l'assister; mais cette aide ne sera qu'intermittente; et son corps ne
tardera pas à l'égarer.
Il arrive en elFet à une bifurcation, où s'ouvrent deux chemins,
séparés par une haie épaisse, toute hérissée d'épines.
A l'entrée du chemin de droite (la voie d'innocence), un person-
nage de mine austère est occupé à tresser, détresser et retresser sans
cesse la même natte. C'est Labeur, qui fait au Pèlerin l'éloge du travail
continuel. Certes sa tâche est modeste :
6577 Chascun ne peut mie forgier
Couronnes d'or ni or changier '".
Mais le travail , quel qu'il soit, est la protection de l'homme; et
65g 1 Mieus vaut povre mestier loial
Que Huiseuse (Oisiveté) de cour roial.
A l'entrée du chemin de gauche une brillante jeune fille, une main
à la taille, joue de l'autre avec un gant : c'est Oisiveté. Au Pèlerin qui
l'interroge, elle dit :
je sui portière 6755 De harpes et simphonies,
67/18 De biau chemin et huissiere. D'orgues et d'autres sonneries. ..
Je maine les gens au vert bois 6759 La leur fais je veoir baleurs,
6750 Quellir violetes et nois ; Gieusdebastiaus(2,etdejugleurs,
Je les maine au lieu de délit, Gieus de tables et d'eschequiers,
D'esbatement et de déduit : De boules et de mereliers,
La leur fais je ouir chançons, De dés et d'entregelerie '3',
Rondiaus, balades et dous sons Et de mainte autre muserie'4 ■'. ..
Et voilà le chemin que va prendre le Pèlerin : il a écouté la voix de
celle que saint Bernard appelle «marâtre de vertu», «plus marâtre
aux pèlerins que l'escouile n'est aux poussins». Désormais, il sera
séparé de la bonne route par la redoutable haie d'épines, la haie de
Pénitence, qu'il n'aura pas le courage de franchir. Averti de son er-
reur par Grâce de Dieu et par Raison, il essaie bien de la traverser;
mais l'obstacle le rebute, il hésite; et pendant ce temps-là il va être
(I) C'est-à-dire « être orfèvre ou changeur». m a tours de passe-passe».
(s> « gobelets d'escamoteurs ». (t> 0 amusement».
16 GUILLAUME DE DIGULLEV1LLE.
assailli successivement par d'affreuses vieilles, qui sont les sept péchés
capitaux : Paresse, Orgueil, Envie, Ire, Avarice, Gloutonnie et
Luxure. (V. 6483-7o32).
Paresse, armée d'un rouleau de cordes comme en portent les lou-
viers du roi ou les loutriers , le saisit dans ses lacs. Si laide quelle
soit, elle a la cynique fierté de coucher
en chambres d'empereurs,
7098 De rois et d'aulres grans seigneurs,
Et en courtines d'evesques,
D'abbez, de prelas et prestres.
Elle est celle qui retient les enfants dans leur lit, qui endort le pilote
à son gouvernail, qui fait pousser les orties dans les jardins, qui
remet toujours au lendemain, et qui s'ennuie de tout. Les cordes
qu'elle porte, ce sont la Négligence, la Lâcheté, la « Fétardie % la
Désespérance. Elle saisit le Pèlerin, le ligote et, chaque fois qu'il
tente de passer la haie de Pénitence, elle resserre ses liens. (V. yo33-
7338).
Mais voici deux autres vieilles, l'une portant l'autre. Celle qui
chevauche, une corne au front, porte un bâton, un cor, un soufflet et
a chaussé deux éperons. C'est Orgueil. Elle est fdle de Lucifer; elle a
inspiré au premier homme la prétention de devenir par la science
L'égal de Dieu son souverain. Depuis, elle suscite sur terre les querelles
et les guerres :
-j!\i)'i .le suis dame et conduiresse, 7S0S Je lais chaperons pourfdez
Ghefaine et conestablesse De soie, et d'or entour listez;
Des cstours et chevauchiees, Chapiaus hupés et haut crestus
Ou banieres desploiees \ marmousés, cocus, locus'2';
Sont, et heaumes cl bacinés, Estroiles cotes par les flans,
•7500 Timbres et vestus velvés'1' y5io Manches a penonchaus pcndans,
A or hatu et a argent A blanc surent rouge manche;
El a autre contoiemenl \ col et poitrine blanche
Nouveletez se font par moi; Cote bien escoletee13'
Plus en fais assez que li mi. Pour bien estre regardée;
(l> Vvstii* irlr. ■'.< ,< virnicnts de velours». posés. Le sens des vers 7507-8 est « chapeaux :<
(,) Ch.-V. Langtois {op. cit., p. 329, note) huppe et à haute eréte pour jeunes élégants ou
écril que «cocus locus n est 1 e expression fous de cour (marmousets), [chapeaux] cornus
dont le sens n'est pas clair». II ne s'agit pas cocbj et i bouillons locus)».
d'une expression , mais de deux adjectifs juxta- (S) C'est-à-dire idécolletéi
SES ECRITS.
17
7 5 i 5 Vestemens trop cours ou trop
Ions ,
Trop grans ou petis chaperons ;
Estiviaus petis et estrois,
Ou grans, dont on feroit bien
trois ;
Greille çainture ou large trop,
-520 Dont se cointoient neiz ii clop,
Li boisteus, Ii espaveignié.
Borgne , boçu et mehaignié.
Tex choses fa s pour ce que veul
Que chascun ait vers moi son oel,
752 5 Que soie dite sans pareil . . . "'
Elle ne souffre aucune leçon ; rien n'est bien fait que par elle ; elle se
dépite du succès d'autrui; elle feint de ne pas accepter l'éloge, mais
c'est pour inviter le flatteur à renchérir; et alors , dit-elle, « quand je
m'entends louer,
7897 De joie le cuer me haleté
Et me sautele et me trepete. »
Elle se gonfle, elle s'épanouit :
7613 Le sourcil lieve et le menton
En faisant roe de paon,
Des espaules espauliant ,
Et de mon col vois coliant,
Toutes mes jointes jontoier
Et tous mes ners fas contoier.
Quant aux autres, elle les raille, et il n'est pareille moqueuse à Chà-
teau-Landon (2). La corne qu'elle porte au front, c'est la Fierté et la
Cruauté. Son soufflet, c'est la Vaine Gloire, qui égara Nabuchodonosor,
qui fit aussi perdre son fromage au corbeau de la fable, qui la remplit
d'aise quand on lui dit qu'elle est belle, qu'elle a une belle cotelle,
qu'elle est noble, et puissante, et sage, et courtoise. Son cor, c'est la
Vantance, qui lui tourne la tête :
78 1 5 Comme geline qui a post (3),
A chascun je le dis tantost :
« Tru tru , di je, tru tru tru !
Avez ouï , avez veù
Comment j'ai dit, comment j'ai
lait?
Qu'en distes vous, est ça bien
fait? ... »
(1> D'autres textes sur le costume que por-
taient les élégants vers la même époque ont été
étudiés par A. Lângfors [Mélanges Emile Picot,
1913, I, p. i5g ss.).
(s) Les habitants de cette ville étaient réputés
pour leur humeur moqueuse. Voir Rutebeuf,
Complainte de Guillaume de Saint-Amour, v. 5o.
Cf. d'autres textes cités par Leroux de Lincy,
Livre des Proverbes, 2e éd. 1 , 334-
(3) « pondu 1..
18 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
Elle sait d'avance tout ce que les gens veulent lui dire; elle leur coupe
la parole ; elle répond sans être interrogée et « fait voler ses sentences » ;
elle «argumente, résout et conclut»; et si on lui disait que tel drap
n'est pas de la couleur qu'elle a dite, elle serait prête à «faire voler la
foudre ». Cor malencontreux, d'ailleurs; car il fait fuir tout le monde,
comme le jacassement de la pie empêche tous les oiseaux de nicher
dans son voisinage. Ah! ce n'est pas le cor de Roland! Ses éperons,
l'un a nom Inobédience, qui fit la ruine d'Adam; l'autre a nom Rébel-
lion, qui causa la perte de Pharaon. Son bâton, c'est l'Obstination,
qui endurcit le cœur des vilains. Son manteau enfin , c'est l'Hypocrisie ;
il est par dehors de blanche laine de brebis, mais il est lourré de peau
de goupil; car elle trompe les gens :
8009 Se onques enchanteur veïs Pour ce pourras entendre bien
Jouer du chapel leveïs'", 801 5 Que, com soie enmanlelee
Comment a la gent cuidier fait Par dehors et enchapee,
Qu'aucune chose dessous ait Qui par dedens me verroit bien ,
Et souvent est qu'il n'i a rien, Il diroit : « Souffle, ci n'a rien. »
Trompeuse comme Renart qui fit le mort pour avoir des harengs;
trompeuse comme le singe qui se donna pour savetier; trompeuse
comme le Pharisien. (V. 7339-8094).
Quanta l'autre vieille, que chevauche Orgueil et qu'elle pique de
ses éperons, c'est Flatterie, son grand soutien. (V. 8096-8190).
Survient ensuite le troisième ennemi du Pèlerin : l'Envie, hâve et
décharnée, marchant à quatre pattes. Elle est fille d'Orgueil et de
Satan. Elle ne peut supporter la prospérité d'autrui et se «dévore le
sang» : elle périrait à voir le bonheur du paradis. Les deux traits que
dardent ses regards sont le courroux de la joie d'autrui et la joie de
l'adversité d'autrui. Elle a les yeux du basilic. Et sur son dos elle porte
laTrabisonet la Détractation. Trahison, avec sa boîte d'«oignements »
et son couteau dissimulé, est experte à tromper : on ne prend pas les
oiseaux avec des épouvantails; elle lait beau visage aux gens et frappe
comme le scorpion, avec le dard de sa queue ; elle mord sans aboyer;
elle se tapit dans l'herbe, comme le serpent guettant sa proie; ou ne
connaît pas les gens à leur vêtement, ni les vins à leur tonneau : elle
■ i|u'on lève t.
SES ECRITS. 19
est la planche vermoulue qui se rompt sous les pas. Détractation a la
gueule ensanglantée comme le loup qui a étranglé une brebis; elle se
complaît dans l'ordure; elle forge de sa langue la calomnie; elle fait
des brochettes de toutes les oreilles qu'elle a frappées de ses men-
songes cruels: il lui faut détruire toute bonne renommée. Envie,
Trahison et Détractation assaillent le Pèlerin et prétendent le désar-
çonner; car, fait remarquer Trahison,
« a cheval est cil montez
S702 Qui de bon nom est renommez.
Ce cheval quatre pies avoir
Doit, si corn chascuns doit
savoir . . .
S709, Li uns des piez a ce cheval,
C'est crue li homs n'ait en soi
mal
Qui sente diffamation.
L'autre est que de condiction
D'aucun servitute ne soit.
Li tiers est que engendré soit
8yi5 En bon, loial mariage.
Et li quars est que il n'ait rage
Ou autre forsenerie
Ne n'ait en toute sa vie.
Ce sont quatre piez convenables
8720 A ceus qui portent tesmoignages.
Et pour ce que te sent monté
Sur ce cheval ma suer, parlé
Elle a de toi jus Irebuchier » '".
Pourtant, grâce à son bourdon, le Pèlerin résiste. (¥.8191-8796).
Mais alors se présente une quatrième ennemie. Ire (c'est son nom)
est faite comme un hérisson; elle porte un couteau recourbé et deux
pierres bises; et sa bouche est armée d'une scie; le feu jaillit de ses
•égards. «Je suis, dit-elle,
la reboulee,
8876 La crapoude envenimée,
La rechisnee mère aus chiens... »
Elle aveugle les hommes, en fait des chats huants en plein midi.
De ses deux pierres, en les battant, elle met le feu partout. Sa scie à
grosses dents, si différente de la lime de Correction, est la Haine; et
(1) On voit, d'après ces vers, que Guillaume
se considérait comme un homme de bon renom,
de condition libre, de naissance légitime et sain
d'esprit. Il donne ces qualités comme celles des
témoins admis à porter témoignage : ce qui ,
concernant la naissance légitime, n'était pas
vrai selon le droit ni canon, ni romain. Il vise
ici les conditions exigibles pour rendre témoi-
gnage quant à la doctrine du Christ, c'esl-à
dire pour accéder à la prêtrise. D'où il lau-
dralt conclure qu'il avait été écarté de la
prêtrise faute (au dire de l'« envie») d'avoir
rempli l'une des quatre conditions qu'il énu-
mère. Cf. Vacant, Mangenot et Amann, Dic-
tionnaire de llicolofjie catholique. Vil, II, art.
IRRÉGULARITÉ.
20 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
son couteau est celui dont elle arme les meurtriers, le couteau de
Barrabas. (V. 8797-8972).
Le Pèlerin voudrait Lien, de nouveau, tenter de passer la haie de
Pénitence; mais il ne le peut pas, paralysé par Paresse, le premier
vice. Et tandis qu'il s'engage dans un val ténébreux, il rencontre la
plus horrible des bètes dont aient parlé Daniel, Ezéchiel et l'auteur de
l'Apocalypse. C'est l'Avarice aux. six mains,
9703 Boisteuse, torte etboçue,
D'un gros viez burel vestue ,
Ratatelee'1' de clustriaus1-',
De viez panufles'3', de churriaus'4'.
Elle invite le Pèlerin à monter sur un tertre, d'où il découvre le monde,
fait comme un échiquier, dont toutes les pièces, Roi, Cavaliers, Pions,
ne pensent qu'à sauter dans la case du voisin. Le Roi tout le premier,
qui s'applique, en se servant d'une crosse d'évèque, à saper un «beau
moutier», parce qu'il est «près de son échiquier». Avarice dit:
9210 «Au roi, qui les moustiers fonder
Doit et deffendre et gouverner,
J'ai baillé oustil d'onneur plain
Pour faire ouvrage de vilain :
C'est une croce d'evesque
Pour faire en bouel (5) et besche. »
A ce crime le «cornu» (le mitre) a pari, car il livre au roi les
« dixièmes » et lui abandonne l'Eglise :
9239 L'un est vilain et l'autre plus,
Mais pas ne di lequel " l'est plus.
C'est de quoi se lamenta autrefois Jérémie, voyant que l'Eglise « payait
subventions, dixièmes et extorsions» et que de maîtresse elle était
devenue tributaire. Tout cela c'est l'œuvre d'Avarice, qui ensorcelle
rapiécée, portant un vètemenl rapiécé». '*' 'loques»,
baillons». •< boyau ".
nilles . (,) Du pape ou du roi.
SES ECRITS. 21
ducs el princes et qui, dans le lit du roi , a supplanté Libéralité. Elle
est née à Cahors, patrie des banquiers et des usuriers. Elle est insa-
tiable , retenant pour elle seule les biens dont elle regorge et dont elle
n'a que faire, pareille
au chien
9385 Qui se gist sus le tas de fain ,
Auquel, se autrui met la main,
Il aboie, et brait, et crie,
Com qu'il n'en menguce mie.
Elle est le grand gouffre de mer qui engloutit tout sans rendre jamais
rien. (V. 8973-9426).
Sa première main, c'est Rapine, qui détrousse les pèlerins et tue
sur les grands chemins,
la main du huât qui hape
9/180 Les poucins et les agrape,
Qui prend chevaus et charetes
Et les pourveances qu'ont faites
Les bonnes gens pour leur user.
Pour mieux tondre, elle écorche. Elle suce, comme l'araignée épuise
la mouche et la vide de sa substance. (V. 9^27-9482 ).
Sa seconde main, quelle dissimule, c'est Coupe-Bourse et Larcin.
Elle opère de nuit, perce les murailles, brise les écrins, rogne les
florins, fabrique de faux sceaux, de la fausse monnaie, vraie « Poite-
vineresse » (1) trichant sur les deniers. Elle dépouille les morts, en
exécutant leurs testaments. Elle fait les mauvais forestiers, les mau-
vais sergents, les mauvais meuniers qui trichent sur la mesure.
(V. 9483-0566).
La troisième main, muuie d'une lime et d'une balance, est Usure.
Elle convertit, par enchantement, les tournois en parisis et de cinq
deniers elle en lait six; elle fait ces « vaches de fer »(2), qui ne peuvent
(1> Les Poitevins avaient la réputation de elles périssaient , était à la charge du preneur :
tricheurs. Voir Raoul de Houdan, Le Songe pour le bailleur elles existaient ainsi à perpé-
d'enfer, v. 62-87. tinté. Cf. Philippe de Beaumanoir, Coutumes de
(2) On appelait «bêtes de fer» celles qu'on Beauvaisis , éd. A. Salmon, S ig38, et Du
donnait à lerme et dont le remplacement, si Cange, au mot beslia (bestiaferri).
HIST. LITTÉR. — XXXIX. 3
22 GUILLAUME DE DIGULLEY1LLE.
mourir; elle engrange l'avoine pour la vendre plus cher au temps
de hausse : ainsi de sa lime use-t-elle le bien d'autrui. En sa balance
elle « pèse le zodiaque et le soleil » : c'est-à-dire qu'elle s'approprie
le temps et le vend; car elle vend à terme et tire ainsi bénéfice des
semaines, des mois et des ans. Les « bosquillons », propriétaires de
forêts, qui vendent leur bois trente sous au comptant et quarante au
terme d'un an, sont-ils dans ce cas? C'est à voir. Jadis ils vendaient
leur bois sur pied et en majoraient le prix s'il ne devait être pris et
payé qu'au bout d'un an : car dans l'intervalle les bois auraient
encore pu croître. Mais, vendant le bois coupé, comme ils font main-
tenant presque toujours, l'argument ne vaut plus. Toutefois, s'ils ne
coupaient pas leur bois d'avance, les acheteurs passeraient sans
acheter, de peur d'avoir à attendre la livraison : ils le coupent donc
et le débitent dans l'intérêt du preneur; et comme ils y perdent la
croissance d'une année, il est d'usage admis qu'ils majorent leur
prix d'autant : ils ne « vendent pas le zodiaque ». (V. 9567-972 2).
La quatrième main, avec son écuelle et son sac à pain, est Coqui-
nerie et Truanderie. Elle mendie : elle pourrait souvent s'en dispen-
ser si elle travaillait. Elle tend la main aux passants, exagère ou
simule 1 infirmité, se courbe sur son bâton en poussant des soupirs.
Et voilà que les nobles se mettent aussi à truander. Voyez comme ils
[ont avec les monastères :
9769 En leur grans gans a fauconnier Et d'un collier a mon lévrier.
Bien la savent mettre (leur main) De voz fromages mefaciez
[etmucier, Donner, et pas ne me (ailliez
El bien la sevent desganter Que n'aie cote hardie. M
Quant il en veulent truander. Du blanchet'5' de l'abaïe !
Ans religieus la tendent 9788 Prestez moi uit jours un som-
El sans avoir honte estendent [mier
1)771 En demandant : «Or ça, des Et un roncin a chevauchier,
[piaus, Une charete a amener
Or ça, chaperons ;i nisiaus'1'! Ma busche, et ma terre a arer
Unes longes, se vous voulez, Deuz bonnes charues ou trois!
El unes guiches'2) me donnez! 979° Vous la rares dedans le mois.
D'une surçaintc*3' ai grant mestier
" • oiseaux de chasse. • (,) Cote hardie : «houppelande».
(,) «courroies.» <5) L'étoffe de laine blanche dont était l'ail
(S) «ceinture • l'habit de chœur des Cisterciens.
SES ECRITS.
23
C'est une nouvelle manière que noblesse mendie son pain. (V. 9728-
9812).
La cinquième main, armée d'un crochet, est Simonie. On voit
bien à la forme de son initiale qu'elle porte crosse abbatiale. Par
elle, les pasteurs vivent du troupeau qui leur est confié; et ainsi
tombent aussi dans le vice ceux qui payent pour faire chanter des
messes, et les prêtres qui reçoivent de l'argent pour les chanter.
(V. 981.3-9898).
La sixième main, enfin, porte des noms divers : Barat, Tricherie,
Tricot, Hasart, Décevance. Elle fait faux, poids et fausses mesures; et
selon qu'elle achète ou qu'elle vend, elle use de l'unité qui lui
convient. Et que d'autres méfaits à sa charge !
9938 Une fois coçonne(1) chevaus
Et fait les mauvais bons sembler
A ceuz qui veulent acbater.
Une autre fois par le pais
Faus saintuaires et faintis
Porte et monstre a la simple gent
Pour faussement avoir argent.
g 9 45 L'autre fois prent en ces mous-
[ tiers
Aucuns images qui sont viez,
Leur fait pertuis en la teste
Pour faire gaignier le prestre :
Es pertuis qu'a fait huile met
9960 Ou eaue ou vin, ce qu'a plus
[prest,
Afin que, quant celle liqueur
Descent aval, dite sueur
Soit, et de faire miracle
Renommée le viez image.
99
60
9955 Et afin que plus coulouré
Soit le miracle et renommé,
Je m'en vois aus coquins parler
Et leur fais faire simuler
Que boisteus soient ou contrais,
Sours ou mués ou contrefais
Et en tel point venir les fais
Devant l'image et crier : « Las !
Saint image, garissiez moi !
Aprez Dieu ai en vous grant foi ! »
Adonc de ma main les lieve
Et touz sains en heure brieve
Moustre. Merveille n'est mie,
Quar n'avoient maladie ;
Seulement mon mal avoient,
Mais la gent ne le cuidoient.
Il le reputent miracle,
Dient que c'a fait l'image ,
Et ainsi gaaigne le prestre . . .
9965
997°
Le mensonge a bien d'autres occasions de s'exercer. A la cour du
roi, l'avocat, qui a étudié les lois, fait aller sa langue comme la lan-
guette de la balance, qui penche du côté où est le poids : il va vers
l'argent, plaidant et jurant sciemment en faveur du faux et du tort
pourvu qu'il y trouve intérêt. (V. 9899-101 16).
revend» et, ici, « niaquignonne».
24 GUILLAUME DE D1GULLEVILLE.
Enfin Avarice porte une bosse : la Propriété, la bosse du chameau,
qui empêche de passer par le chas de l'aiguille le religieux qui
manque à son vœu de pauvreté. Or, dit Avarice, les « bossuaus et
bossus
01 58 Qui en ces cloîstres sont reclus
Sont mes parens et mes cousins
Et plus que autres mes aflïns.
Delez leurriule bocus sont
Et delez droite voie vont
Tortuement, et d'adreceur
N'ont cure ne de repreneur. »
Et Avarice a un « mahomet » , son idole : le denier d'or ou d'ar-
gent, marqué à l'effigie du seigneur de la contrée. C'est le dieu qui
se loge dans les écrins et dans les cachettes souterraines, le dieu pour
lequel on se fait dépouiller de sa cotte en jouant aux mérelles et aux
dés. (V. 101 17-102 18).
Tandis qu'Avarice tarde à se saisir du Pèlerin, deux autres vieilles
surgissent : l'une portant aux dents un sac percé avec un entonnoir;
l'autre, chevauchaut un porc, et brandissant un trait. Ce sont Glou-
tonnie et Luxure. Gloutonnie au long nez, qu'on appelle aussi Gas-
lrimargie(1), dit :
1 o35-2 « Je leuve sui du boscage
Qui touzjours ai es dens rage,
Que le menton faire troter
.Me faut, et la gueule baer.
Je sui Bel qui deveure tout,
Qui es cuisines mon nez houte
Par 1rs fciu'stres pour llairier. . . »
Otiand elle est rassasiée de nourriture et de vins, elle ne se possède
plus, capable alors de « dire vilenie à Dieu et à sainte Marie », faisant
fi de toute vertu, et préparant les voies à « dame Venus ». (V. 10219-
io5o6).
De fait, Vénus, qui la suit montée sur un pourceau, attaque à son
tour le Pèlerin. De son dard elle lui transperce l'œil. Elle est pire que
1 Terme assez rare {■) aarpiuip^'a), qu'on
trouve employé surtout dans les textes concer-
nant Clteaux, Voir la ■ Bénédictine ■ de 1 335
(Slatata Capituloram generaliam Ordinia cislcr-
ricHsis,]). p. dom Canivez, t. III, 1 g35 , p. 4a3).
Cf. les Statuts de i357 (ibid., p. 533) et le
De ordtne vilac mis sous le nom de s. Bernard
(Migne, l'air, lat., l. CIAWIV. col 579, S 3i .
SES ÉCRITS. 25
« charogne puante »■; elle est l'ennemie haineuse des gens de religion,
chez lesquels règne Chasteté, qu'elle exècre; elle se pare, elle se
farde, pour tromper, mais elle n'est en réalité que « baveuse et limo-
neuse», plus qu'on ne saurait dire : ses œuvres, on les dénomme
raptus, et stuprum, et incestus , et adulterium, et fornicatio. (V. 10607-
10696).
Attaqué par les sept monstres qui viennent d'être décrits, frappé,
terrassé, démuni de son bourdon, le Pèlerin gémit de n'avoir pas eu
le courage de franchir la haie de Pénitence et d'avoir si inutilement
reçu les sacrements. Mais Grâce réapparaît, qui tance sa mollesse et
lui rend son bourdon. Elle l'avertit d'adresser sa prière à Celle dont
il peut attendre toute miséricorde et elle lui remet le texte d'une
oraison a la Vierge : c'est un poème abécédaire de 2 5 strophes,
composées chacune de douze octosyllabes, qui riment selon le schéma
aabaabbbabba. Le Pèlerin récite cette prière, puis sollicite le secours
que Grâce peut discrétionnairement lui accorder ou lui refuser,
mais sans lequel il ne peut rien. Grâce le lui octroie, et les sept
monstres n'ont plus de prise sur lui. (V. 10697-1 i3oo).
Encore a-t-il à témoigner de dispositions qui lui vaillent la clé-
mence divine. Grâce le mène à une roche, d'où dégoutte une eau
recueillie par-dessous en un grand cuvier: cette roche est l'image du
cœur endurci, mais d'où peuvent jaillir abondamment les larmes du
repentir. Le Pèlerin se baigne dans le cuvier tout plein, mais non
point tant encore qu'il en soit purifié : il s'agit de savoir si, en une
tentative nouvelle, il franchira enfin la haie de Pénitence; et il se
met en route pour l'épreuve. (V. 1 i3oi-i 1/I06).
Son chemin le conduit devant une vaste mer, agitée par les tem-
pêtes, où un peuple d'hommes et de femmes s'efforce de nager. Il lui
faut la j>asser. Un monstre affreux y pêche, qui se dispose à le saisir
et alerte de son cor une vieille femme, sa fille Hérésie la borgne,
celle qui s'emploie à déformer l'Écriture, qui fit brûler les Templiers,
et qui plaida contre saint Augustin. Grâce le protège contre son
attaque et lui explique la signification de cette étrange mer : l'or-
gueil, l'avarice, la vanité mondaine, l'aveuglement y causent la perte
de ceux qu'on y voit se débattre. Le sinistre pêcheur, Satan, les
prend de ses engins variés et y multiplie ses ruses. (V. 11407-
1 1780).
26
GUILLAUME DE DIGULLEV1LLE.
Mais, tandis que Grâce instruit ainsi le Pèlerin, survient une
demoiselle pimpante, une pelote à la main, les pieds emplumés
comme ceux d'un pigeon. Elle dit :
o3 « Jeunece suila legiere,
La giberresse '1J et coursiere,
La sauterelle, la saillant,
Qui tout dangier ne pris un gant.
Je vois, je vieng, sail et vole,
J'espringale, je karole,
Je trepe et {Rieur, danre et baie
1 o Et vois a la huitefale^1;
Je luite et sail fossez piez joins
Et gete la pierre au plus Joins,
Et nulle fois je ne m'esmaie
De trespasser muret ou haie.
1 5 Se des pommes a mes voisins
Vuel avoir, tost en leurs gardins
Sui saillie et sur un pommier
Sui tost rampee de legier.
Pour nient ne sui pas duvee'3'
20 Es pies ne si emplumee.
Mes piez me portent ou je vuel,
Ailes ont, tu le vois a l'ueil.
Asael jadis les porta . . .
11829 P°ur ce pieç a sainte Eglise
Ordena que ne fust mie
Personne pour li gouverner
Qui n'eûst pies de plonc . . .
1 1 835 Un estuef me faut pour jouer
Et une croce a soûler '4) . . .
1 1 Sa 1 Encor ne sui pas saoule
De jouer au gieu de boule,
D'aler (millier, d'aler billier,
Et déjouer au mereillier,
ii845 D'ouïr chançons et instrumens
Et querre mes esbatements.
En ma pelote 5 jour et nuit
Ai plus soûlas et plus déduit
Qu'en quanquemedit mon père
1 1 85o Ne que m'enseigne ma more. »
Cette jeune étourdie offre au Pèlerin de lui faire passer la mer, à
son grand péril. C'est ainsi quelle l'expose à des dangers fameux :
les hauts fonds de Sirtes, qui sont la «propre volonté»; les tourbil-
lons de Caribdis, qui sont l'agitation mondaine; les jaillissements et
les gouffres de Bitalasso et de Scilla, qui sont, au gré de la lortune,
le flux montant de la prospérité et les chutes de l'adversité; les chants
de Syrena, qui sont le «soûlas mondain», le péril le plus grand
couru par la jeunesse. ( V. 11 781-1 1970).
Mais alors se présente une vieille, armée d'outils de forgeron :
1 201 1 « Je sui, Ji-t elle, l'orfevresse
Du ciel et la forgeresse
Oui fas et Forge en cesl païs
Les couronnes de Paradis. ■
■ celle <|ni aime à s'agiter <
■< arade • (?).
,5) 1 duvetée».
(4> soûler : «jouer à la soûle», sorte de
(s) La balle qu'elle porte à la main.
SES ECRITS. 27
Elle s'appelle Tribulation. Le marteau dont elle frappe, qui est
Persécution, améliore les bons métaux et détruit les mauvais. Ses
tenailles sont Détresse et Angoisse; son tablier est Honte et Confu-
sion. Elle montre la commission dont Dieu Ta munie et qui la
charge de ruiner partout la prospérité pour obliger ceux qu'aveuglent
les séductions d'ici-bas à tourner enfin leurs regards vers le ciel :
cette commission est datée du jour où Adam fut «mis en exil». Mais
il y en a aussi une autre, émanée de Satan, qui la charge, en frap-
pant, d'ôter aux pèlerins l'écharpe et le bourdon, c'est-à-dire l'espé-
rance et la loi. Ainsi Tribulation travaille pour Dieu ou pour
l'Ennemi, selon la façon dont l'homme accepte ou regimbe.
Martelé par Tribulation, abandonné par Jeunesse, le Pèlerin
adresse une prière à Dieu, lui demandant l'aide de sa grâce. Tribu-
lation reconnaît à ce signe qu'il est de ceux que l'épreuve améliore :
elle décide donc de le conduire au refuge qu'il a mérité, auprès de
Grâce. (V. 1 1 97 1-1 2 344)-
Et voici de nouveau le Pèlerin en présence de Grâce, qui, après
l'avoir quelque peu rudoyé pour son inconstance, lui apporte un
secours décisif : elle lui enseigne un moyen de faire pénitence plus
court que de traverser la haie si épineuse; ce sera de passer la mer
sur la Nef de Religion. Le vaisseau, cerclé de liens trop lâches (les
liens symbolisent les commandements, trop négligés), peut cepen-
dant naviguer : que le Pèlerin y prenne place, en l'un des « châteaux »
qui s'y trouvent, Cluni, Cîteaux, ou tel autre à sa convenance.
(V. 12345-12554).
Le Pèlerin visite le château où Grâce l'a mené. Il est accueilli par
le portier, qui a nom Peur de Dieu, qui enseigne le commencement
de la sagesse, et qui lui assène un coup de massue, comme on donne
la colée au chevalier qu'on adoube. A l'intérieur, il aperçoit :
ctoitre et dortoir,
12638 Moustier, chapitre et refectoir,
et aussi hôtellerie et infirmerie. Il traverse l'hôtellerie, où Charité
fait le service des pauvres. Puis il aperçoit plusieurs dames, dont il
apprend à connaître les offices : au chapitre, Obédience, maîtresse
28 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
du lieu, tenant des cordes dont elle lie Propre Volonté; puis Disci-
pline, une lime à la bouche, et armée d'une targe; au dortoir,
Pauvreté volontaire, vêtue d'un simple gambeson et qui chante gaî-
ment sa pauvreté; puis Chasteté, armée d'un bâton, qui refait les
lits; au cloître, Étude, suivie d'une colombe, et qui répand les
leçons de l'Ecriture; au réfectoire, Sobriété, et là les morts, dont le
bien qu'ils ont laissé repaît les vivants, demandent en retour à ceux-
ci de prier pour eux; au moutier. Oraison, munie d'une tarière, qui
perce les cieux, et d'une boîte de messagère, d'où les prières s'en-
volent, venant en aide aux défunts et préparant le Paradis aux
vivants; puis Latria, qui de son cor annonce les heures et qui joue
de l'orgue et du psalterion, en y mêlant les chants et les psalmodies.
(V. 1255/i-i 2972).
Maintenant, le Pèlerin est l'hôte du château, où Obédience, la
« prieuresse», l'a lié de ses liens. Il y passe un long temps, au bout
duquel deux vieilles se présentent à lui : l'une est Enfermeté (la
maladie), portant un lit sur sa tête, et qui incline à la pénitence les
plus orgueilleux; l'autre, aux pieds de plomb, aux deux béquilles,
Vieillesse la sensée et aussi la radoteuse :
1 320 1 « Vieillece ai non la redoutée, ! El pas taire ne ie covientj
La piaucelue, la ridée, ... 1 ,'îa i 5 Que, comment qu'aie assez veû,
i32oô Celle a cui conseil demander Assez esprouvéet seù,
On «loi t et granl honneur porter, Et combien qu'aie bien cent ans,
Quar j'ai veû le temps passé . . . Que sui mise au renc des enfans
1 3-2 1 3 Toutevoies souvent avient El que radote au derrenier ...»
Enfermeté el Vieillesse sont les messagères de la Mort, dont
l'approche est adoucie parla bonté de Miséricorde à la bienfaisante
mamelle, qui prend soin des malades et des vieillards; mais la Mort
n'en arrive pas moins, qui fauche les vies comme herbe sur pré. Et
l'âme du Pèlerin quitte son corps.
Mais ce o'étail qu'un songe : un songe que le Pèlerin , s'éveillant
sur l'heure de matines, a mis par écrit pour l'édification de tous ses
frères humains. (V. 12978-1 354o).
SES ECRITS. 29
2. — Seconde rédaction
du Pèlerinage de la Vie humaine.
Ayant écrit son Pèlerinage de la Vie humaine, Guillaume de
Digulleville s'est ensuite avisé d'en donner une seconde rédaction (1).
11 a expliqué, dans un prologue à ce nouveau texte, l'origine de cette
entreprise : son premier récit, rédigé à l'impromptu en i33o, au
lendemain de sa vision, avait été, dit-il, mis en circulation sans son
aveu et s'était ainsi répandu sous une forme imparfaite; il comptait
l'amender; et c'est ce qu'il fit vingt-cinq années plus tard, en relaçon-
nant le poème (2).
Cette déclaration ne laisse pas de surprendre. Si sa rédaction
de premier jet a réellement couru le monde sans son approbation,
il faut convenir qu'il a bien longuement tardé à la reviser. On peut
clouter qu'elle ait été diffusée malgré lui ou même simplement à son
insu. 11 a dû avoir, ]30ur la remanier, des raisons qu'il n'a point dites
et qui pouvaient tenir à l'opportunité autant qu'à son goût personnel.
Il est possible qu'il ait été critiqué, avec quelque retard, alors que
son œuvre, ayant fait une brillante fortune, aurait provoqué la
censure de vigilants Aristarques et peut-être aussi l'envie de quelques
Zoïles malintentionnés. Mais ses véritables motifs, qu'il n'a pas
énoncés, ne nous sont pas connus avec certitude et se laissent seule-
ment deviner d'après la nature des corrections auxquelles il a
procédé.
(l) La seconde rédaction du Pèlerinage de la nant des Augustins" de Lyon), lequel contient
I ie humaine est immédiatement reconnaissante les trois ouvrages V, A et /, et une série de
à son incipit : «Par maintes ibis il advient poèmes latins. L'écriture, du type libraria, est
bien». du xv' siècle. Sauf vers la fin, de larges places
Une analyse en a été laite par Hultman, ont été réservées, à raison d'une ou deux par
ouvr. cité, p. 21-29, ma's (sans que l'auteur |>age> pour l'illustration, mais sont restées en
l'ait suffisamment indiqué) d'après un imprimé blanc.
de l'an i5oo qui donne le texte d'un remanieur m 11 n'est pas dit, d'ailleurs, que tout ce
du remaniement de Guillaume, et non point le travail de revision se soit fait en 1 355. La date,
remaniement de Guillaume. donnée dans le prologue, peut être celle de
Notre étude de ce texte sera faite d'après le l'achèvement; et plusieurs des éléments nou-
manuscrit de la Bibliothèque nationale veaux introduits dans le poème peuvent avoir
n° 1246G (anc. Suppl. fiançais 2iibis, prove- été composés sensiblement plus tôt.
30 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
La comparaison de ses deux rédactions (1) fait apparaître d'abord
un changement dans la destination de l'œuvre. L'idée initiale de
Guillaume, en i33o, avait été d'intéresser et d'instruire un auditoire
de laïques : il l'avait indiqué dans son prologue, et c'est à ce dessein
que répondait la division de son récit en quatre journées de
lecture (2) : suspendant sa narration, et faisant une «pause», il ren-
voyait chaque lois ses auditeurs à une autre séance pour entendre la
suite. Dans la seconde rédaction, toute trace de cette division a
disparu; les raccords ont été supprimés; il n'est plus fait mention
d'un public qui écouterait : l'auteur, apostrophant son livre, l'envoie
maintenant par le monde pour être lu, non plus pour être entendu.
A-t-il craint, après coup, de s'être rendu suspect de mondanité en
s'adressant trop spécialement à un public profane, pour la satisfac-
tion duquel il avait peut-être déjà fait, en composant, d'assez grands
sacrifices? C'est possible : autant valait ne pas trop afficher l'in-
tention.
Une autre particularité est également significative, et dans le
même sens : la nouvelle rédaction contient, en elfet, insérés dans
la trame de langue française, plusieurs longs morceaux en langue
latine. Lorsque Grâce remet au Pèlerin l'écharpe, symbole de la loi,
où pendent les douze clochettes qui représentent les douze articles
du Credo, elle y ajoute un écrit dont l'auteur donne le texte : c'est
un long poèmi' latin de 43 douzains, formés d'octosyllabes, rimes
selon le schéma aabaabbbabba (strophe, dite d'Hélinand), dont les
mots initiaux, mis à la suite les uns des autres, reproduisent inté-
gralement le texte du Credo. De même, au bourdon, dont elle munit
le Pèlerin et qui symbolise l'espérance, Grâce joint deux autres
écrits latins, composés selon la même formule rythmique que le
poème sur le Credo, et dont l'un, de 39 douzains, reproduit par la
(1) Obligés de nous en tenir à l'essentiel, auteur; et, quelle que soit la valeur intrinsèque
nous ne pouvons donner, dans les pages qui de l'œuvre, on est à même, en ce cas privilégié,
suivent, que les principaux résultats de la con- d'entrer avec précision et sûreté dans le secret
frontalion <pie nous avons laite, point à d'un travail littéraire dont les intentions et les
point, des deux versions considérées. Celle procédés aident a connaître non seulement
élude comparative, poussée jusqu'au détail, les goûts de l'auteur, mais aussi, à travers sel
et assortie îles preuves convenables, ferait préoccupations, certaines façons de juger de
opportunément L'objet d'un travail séparé. 11 ses contemporains.
est, en effet, très rare qu'on possède ainsi <lni\ fers 1 -5o66 ; .">!>('>- go54; o,o55 11 I06 ;
rédactions d'une même œuvre par un même 1 i4o7-i354o.
SES ECRITS. 31
juxtaposition des mots initiaux de chaque strophe le texte du Pater
nosler, l'autre, de 1^ douzains, le texte de Y Ave Maria. Enfin k l'occa-
sion des épreuves que Tribulation impose au Pèlerin, celui-ci adresse
à la Vierge Marie une longue prière en prose latine, inspirée de
l'ensei<>nement de saint Bernard, toute nourrie du souvenir de
r O
l'Ecriture, et développée en partie, au cours de quelque sept pages
pleines, selon la règle de Y interpretatio per verba.
Or un livre fait pour la lecture par l'œil et à tête reposée ne
bénéficie pas, devant la critique, des mêmes immunités qu'un livre
destiné à la lecture à haute voix : en tout premier lieu, les défauts
de composition, plus immédiatement sensibles, y sont plus diffici-
lement acceptables. C'est pourquoi, sans doute, Guillaume de
Digulleville, en refondant son ouvrage, y a apporté d'importants
changements dans la distribution des parties.
11 avait d'abord placé le discours de Raison sur l'antagonisme de
l'âme et du corps après la rencontre du Pèlerin avec Rude Entende-
ment et avant celle des divers Péchés : il l'avait ainsi intercalé assez
mal à propos dans une série d'épisodes qu'il y avait intérêt à ne
point rompre par l'intrusion d'un développement d'une autre sorte.
11 a corrigé ce défaut en reportant tout le discours à un moment
antérieur de l'action et en le présentant comme l'ultime leçon de
Grâce (d'ailleurs mieux en ce rôle que Raison), donnée au Pèlerin
avant qu'il se mît en route.
Il lui a de même paru que l'intervention de Jeunesse, racontée
seulement vers la fin du poème(I), bien qu'elle fût, pour le Pèlerin,
l'une des premières causes de ses fautes, se produisait ainsi trop
tard : il l'a donc fait venir aussitôt après la rencontre avec Rude
Entendement.
On voit moins bien pourquoi il a modifié l'ordre primitif dans la
présentation des Péchés capitaux: il a en effet, dans sa seconde ré-
daction, mis en tète Gloutonnie et Luxure, qui, d'abord, n'arrivaient
que les dernières (2). Peut-être a-t-il voulu se débarrasser tout de suite
de deux épisodes qui semblent l'avoir moins intéressé que les autres.
(,) Vers 1 1782-885. (relatifs à Luxure) ont été rejetés après le ver-
<s) 11 a, en tout cas, mis un pen pins d'ordre 10J06 (pour être ainsi réunis au portrait prin-
en séparant mieux, dans son exposé, ce qui se cipal de ce personnage). Sur ce point, son in-
rapportait à chacune d'elles : les vers 102 5 1-74 tention semble assez claire.
32 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
Mais le souci d'un arrangement plus rationnel réapparaît quand
un groupe de quelque 1 1 5 vers, placés initialement dans le passage
relatif à l'Envie et où il est question du cheval symbolique monté par le
Pèlerin, a été rejeté plus loin, comme élément d'un épisode nouveau,
où l'auteur a voulu mentionner certaines de ses mésaventures après
son entrée au couvent. C'est qu'en ellet le trait ne convenait point à
l'endroit où il se trouvait : il arrivait plus naturellement en un
passage de caractère plus personnel, où, vers la fin du poème, et à
propos de la vie menée par Guillaume au couvent, il prenait sa véri-
table signification,
o
De même, Tribulation ne survenait, dans la première rédaction,
qu'au terme du voyage, juste avant l'entrée du Pèlerin au couvent :
elle aurait pourtant dû s'imposer beaucoup plus tôt. Aussi les vers qui
la concernent ont-ils été insérés dans le récit dès le moment où le
Pèlerin avait affaire à Ire.
Enfin, la vision de la Roche aux Larmes, qui venait d'abord après
celle des Sept Péchés capitaux et après la prière à la Vierge, a été
rejetée vers la fin, au moment où l'insuffisance du repentir éprouvé
par le Pèlerin est compensée par son entrée en religion (1).
Beaucoup d'autres modifications, suppressions ou corrections
n'intéressent que la forme du poème. Elles sont souvent difficiles à
expliquer et l'on n'aperçoit guère, en bien des cas, pourquoi telle
expression a été substituée à telle autre. L'auteur, cependant, a dû
avoir parfois son idée; et il ne semble pas que ce soit au hasard qu'il
ait partout lait disparaître ce qu'il avait dit d'abord des « gagnepains »,
sorte de gantelets, dont Grâce avait voulu munir le Pèlerin : non seu-
lement le passage où il avait cherché à expliquer le terme par recours
à l'histoire de David, mais, partout ailleurs, le terme même de
«gagnepain». D'autres corrections, touchant le style, et qui d'ailleurs,
à notre sens, n'apportent guère d'amélioration, répondent néanmoins,
elles aussi, à une intention réfléchie, soit (pie l'auteur substitue, par
exemple, dans le dialogue, le tutoiement au vouvoiement, soit qu'il
remplace par des verbes ces substantifs, apparemment des néolo-
gïsmes,donl il avait lait d'abord un grand usage '-'. Quanl à la suppres-
sion de nombreux vers ou groupes de vers, elle semble n'avoir pas eu
"» Vers 3763-968. « Voir ci-après, page 3g.
SES ÉCRITS. 33
d'autre raison que le besoin de raccourcir, afin de laisser place à des
éléments nouveaux : en quoi, d'ailleurs, le poème a parfois perdu;
car ces vers, de faible intérêt pour l'action, avaient du moins, à
l'occasion, le mérite d'introduire un certain mouvement dans le
récit.
Mais les changements les plus dignes de remarque, et qui sont
nombreux, ont rapport au fond même des choses : l'auteur a voulu
tantôt rectifier ce qu'il avait écrit précédemment, et qui pouvait
prêter à la critique soit pour la doctrine soit pour des raisons de
convenances, tantôt le renforcer et le préciser, tantôt y ajouter des
compléments pour les besoins de son sujet ou au gré de sa fantaisie.
Un classement méthodique des iaits risquerait d'être arbitraire, et le
mieux est peut-être, ne serait-ce que pour la clarté, de les énumérer
dans l'ordre où les présente le texte. Voici les principaux :
Suppression des vers 1 64-202, où il était dit que l'accès de la
Jérusalem céleste était réservé aux pauvres.
Dans le portrait de Grâce (v. 226-248), addition de ce trait qu'elle
est accompagnée d'une colombe (qui, dans la suite de l'action, jouera
un certain rôle)
Aux vers qui concernent le premier des sacrements (v. 42 3-478),
addition d'un long développement sur le péché originel, lavé par le
baptême, avec allusion au cas de l'auteur, qui a reçu de son parrain
le nom de Guillaume.
A la suite d'une tirade sur l'usage abusif de l'excommunication,
addition (v. 1 1 5 ) de l'apologue du prêtre qui, ayant excommunié un
cerisier où il s'était déchiré, l'avait frappé de stérilité, puis lui avait
rendu sa fertilité en l'absolvant.
Au vers 1271, à propos des souhaits inconsidérés, mention des
fils de Zébédée.
Au vers i424i après ce qui a été dit de l'interdiction laite aux
religieux d'user du glaive et des clés, remarque que certains d'entre
eax peuvent cependant recevoir ce droit sur autorisation exception-
nelle du pape, à condition que les prêtres chargés normalement
d'une cure ne s'en trouvent pas lésés; et comparaison, à ce sujet, avec
les corps célestes, par l'intermédiaire desquels Dieu régit le monde,
mais sans renoncer pour autant à sa puissance d'intervention directe.
Vers 1829-1940, où Nature se plaignait que Grâce opérât sans elle
34 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
le miracle de la transsubstantiation et où Grâce lui répliquait,
supprimés.
Vers 2465-25o6, où il était raconté que l'équerre portant les lettres
mystiques FAX avait servi de jouet à Jésus en son enfance, puis
avait été laissée par lui aux hommes sur les conseils de Charité :
supprimés et remplacés par un développement sur le testament de
Jésus-Christ.
\près le vers 336 1, addition de 173 nouveaux vers pour expli-
quer que l'écharpe et le bourdon dont sera muni le Pèlerin ne se
voient pas avec les yeux, mais qu'ils s'imaginent, jusqu'à devenir
sensibles pour la vue, d'après ce qu'on en a appris par l'ouïe.
Vers 3467-3664 : au sujetde l'écharpe du Pèlerin, quelques abrège-
ments. Mais addition du texte sur lequel s'est fondé saint Paul pour
dire qu'il était écrit que le Pèlerin devait vivre sur son sac (Habacuc,
II, 4)(1)- Parmi les erreurs de la foi que l'établissement du Credo
avait eu pour objet de prévenir, mention des hérésies des Ariens, des
Pélagiens, et d'autres encore, dont l'auteur «se restraint de parler».
A propos de l'origine du Credo, indication que les douze articles en
avaient été arrêtés, non point (comme le donnait à croire la première
rédaction) par les douze apôtres, mais par plusieurs conciles, déci-
dant d'après l'enseignement de ces apôtres. A propos de l'origine des
gouttes de sang dont l'écharpe du Pèlerin est tachetée, rectification:
ces gouttes sont expliquées comme le souvenir, non plus du martyre
de saint Etienne, mais de la passion de tous les martyrs en général;
et à ce propos, allusion aux projets de croisade, dont l'auteur avait
pu, de son temps, constater l'avortement :
Nulz ne se veult plus opposer
Aus tyrans pour la foy garder.
Bien dient aucuns qu'il yront.
Quant bien mangié et beû ont,
Et jurent, et [se] font croisier.
Mais, quant ce vient a l'esploilier,
N'est rien si fort, tout est perdu (2).
''' Il vise les mots : «justus autem in sua au réveil, voir Rutebenf, Complainte da comte
f'devivet». Eadei de Vevers, v. 1 .7-1 62 , et Nouvelle
'' Sur ce thème des vœux sans lendemain , complainte d'outremer, v. a5i a64. On le re-
formés dans les fumées du vin et abandonnés trouve en d'autres écrits.
SES ÉCRITS. 35
Vers 3668 et 3762. Addition que l'écharpe du Pèlerin est fixée
parla ceinture de Justice, conformément à la parole d'Isaïe : «De
justice aras çainture. » l1'
Vers 3763-4568. Le passage a été fortement remanié : suppres-
sion, comme nous l'avons dit, de ce qui concernait les « gagnepains» ,
et aussi de la mention du fourreau où saint Benoît tenait son épée. En
revanche, addition de ce trait que Grâce refuse au Pèlerin des jam-
bières, qui l'alourdiraient pour fuir devant Vénus.
Vers 4569-6746. La leçon de Grâce au Pèlerin sur sa faiblesse et
sur la façon dont il interprétait l'exemple de David pour refuser des
armes a été supprimée. Mais Grâce lui délivre les cinq pierres dont
était muni David : un rubis, symbolisant le souvenir du Christ; une
perle, le souvenir de la Vierge-, un saphir, le souvenir de la «gloire
perdurable» ; un asbestos, le souvenir du feu inextinguible de l'enier;
une émeraude, le souvenir de l'Ecriture.
Vers 4982-6502. Dans l'enseignement sur le conflit de l'âme et du
corps (un peu abrégé en quelques parties), addition de l'exemple de
persévérance donné parla fourmi qui s'efforce de gravir un monticule
de sable croulant sous ses pattes et qui finalement y parvient (2).
Vers 652 1-6688. Épisode du Nattier. Le texte a subi des coupures,
portant sur des parties de dialogue assez vivantes, mais de faible
intérêt didactique. En contre-partie, une addition : le Nattier, expli-
quant qu'on néglige ses paroles parce qu'il est mal vêtu, remarque :
Se aus escoles de Paris
Avoit par trente ans apris
Un povre, et mal vestu fust
Ou riche vestement n'eûst.
Ja ne serait tant honoré
Com serait un fol bien fourré.
Aus escoles n'est mais li sens :
Fui s'en est es vestemens.
Vers 6875. Là s'arrêtait, dans la première rédaction, le discours
d'Oiseuse au Pèlerin cà l'entrée des deux chemins. Dans la seconde
(1) Isaïe, XI, 5 : «Et erit justifia cingulum C'est un renvoi au Livre des Proverbes, VI,
lumborum ejus. » 6 : « Vade ad l'ormicam , o piger, et considéra
m Au début de la description : vias ejus. . . » Mais, dans ce livre, la Tournoi
., , r • est donnée comme un exemple de prévoyance,
Va ten, pareceux, au tourmi, , , . , -S • , *t „oc -„„„
r>. . , ' " iii- et non de persévérance; et il n y est pas ques-
Uist le sage, et aprend de li. , . r , , ■
° r tion du tas de sable.
36 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
rédaction, c'est elle qui l'éclairé en outre sur la signification de la
haie de Pénitence, qui sépare les routes. Le Pèlerin, ainsi amené à se
remémorer certains enseignements de Grâce, résiste aux sollicitations
de Jeunesse et de son corps, et s'engage d'abord dans la voie de
droite, la bonne voie : c'est le sujet d'un nouvel épisode. Arrivant à
un mur percé de trois portes, il trouve à celle du milieu une dame
de manières courtoises, Vertu morale, qui, conformément aux prin-
cipes des « Ethiques», rejette les vices vers les portes latérales (et les
vices sont tous les extrêmes, couardise comme « trop hardie emprise »,
avarice comme prodigalité). Elle recommande la porte du centre au
Pèlerin, qui s'y engage. Mais celui-ci, découvrant alors un corps en
croix et un Esprit, apprend de l'Esprit, qui est Mortification de la
chair, que ce corps est le sien, et que, selon l'enseignement de l'Evan-
gile, il le contraint à subir sa pénitence et à porter sa croix.
Vers 6905-7015. Grâce, dans la première rédaction, faisait
entendre sa voix au Pèlerin pour lui reprocher de mal choisir sa route
et lui éclaircissait le symbole de la haie de pénitence. Dans le nouvel
arrangement, elle n'avait plus à le faire, puisque le Pèlerin, averti
incidemment par Oiseuse, n'avait pas encore pris la mauvaise voie
Son discours porte maintenant sur un autre point : elle l'instruit sur
l'effort que doit faire la volonté pour résister au mal. Elle lui montre
une roue à quatre rayons en croix, tournant autour d'un axe, de
l'Orient vers l'Occident, tandis qu'une roue intérieure et de petites
dimensions tourne en sens inverse, de l'Occident vers l'Orient (1). La
grande roue symbolise les appétits du corps; la petite, l'elfort de
l'âme pour résister au mouvement qui l'entraînerait. C'est ainsi (pie,
dans le ciel, se meuvent les planètes, lesquelles, par le jeu des épi-
cycles, résistenl à l'entraînement de la sphère étoilée : la lune recule
(I un jour en un mois; le soleil opère sa révolution propre en un an,
Saturne en douze, Jupiter en trente (J).
Or tous ces enseignements ne font que décourager le Pèlerin, qui,
'' L'idée de celle roue a été inspirée à l'an- de concevoir, comme un mouvement toujours
teur, comme il le dit, par la lecture d'Ezéchiel. rétrograde, la révolution des planètes, l'.i ce
Guillaume fait ici preuve de certaines qu'il ajoute des excentriques, dont il semble
connaissances en astronomie. Mus il ne \n\ait considérer qu'ils créent desmonve nts anor-
peut-être pas très clair en ce qu'il croyait maux, dénoterait une interprétation inexacte
sa\oir. Il y aurait beaucoup à dire sur sa façon des théories de l'école.
SES ECRITS. 37
se laissant emporter par Jeunesse, revient d'un bond à l'entrée du
chemin de gauche, le chemin d'Oiseuse, le mauvais chemin où il va
rencontrer successivement les sept péchés capitaux.
Vers 10235-71 4 : rencontre de Gloutonnie et de Vénus. Un chan-
gement et une addition. Vénus vient de déclarer sa haine pour
Chasteté : le poète a supprimé les vers qui suivent (v. 10571-84) et
les a remplacés par une série d'une soixantaine de nouveaux vers, où-
Vénus, ayant énoncé que le Roman de la Rose était entièrement sien,
ajoute que toutefois le clerc auquel elle l'avait dicté (Jean de Meung)
y avait aussi introduit certains éléments qui ne la concernaient point
et qui, d'ailleurs, à l'insu de beaucoup de gens, avaient été moisson-
nés dans le champ d'autrui. De quoi un Normand s'étant aperçu,
s'était hautement écrié : « Ah! ah! il n'est pas bien d'emporter la mois-
son d'autrui! » Et le clerc s'était enfui, non sans conserver le bénéfice
de son larcin : fautif d'avoir ainsi dérobé, fautif aussi d'avoir médit
des religieux en faveur de Vénus. Et voilà l'explication de l'animosité
de ce clerc contre les Normands :
Onques puis Normant il n'ama,
Si com ou rouman le monstra,
Disant que de Normandie
Estoit Maie Bouche affine :
Dont il menti (1). . .
(1) Guillaume, qui a beaucoup emprunté au retouché son texte : car si, dans sa première
Roman de la Rose, a pu, à un moment donné, rédaction, il avait déjà porté sa pointe contre
s'en trouver gêné; et il a pris ses sûretés. Déjà les Normands, ce n'eut point été pour rétor-
il avait supprimé le prologue de sa première quer le trait d'un Normand. Or aucun des très
rédaction, où il déclarait l'influence de ce nombreux manuscrits de son roman n'autorise
roman sur son propre roman. Ici, critiquant les la supposition. Les Normands sont désignés
digressions, les plagiats et les calomnies de comme les «soudoyers» de Maie Bouche en
Jean de Meung, il l'ait ses réserves d'auteur, trois endroits : aux vers 0890 (Ut soudoyers de
d'homme de religion et de Normand : c'est le Normandie), 1072/I (0 ses Normanz, que nans
plus ancien témoignage que l'on possède sur feus arde!) et 2129,4 (Quant la fors, 0 ses
l'opposition que provoqua l'œuvre du célèbre Normanz ivres) : ce sont là les leçons des
démolisseur. Ce qui nous est raconté de la manuscrits les plus anciens et les meilleurs,
dénonciation des plagiats de Jean par un Nor- On remarque seulement qu'au vers 38oo, un
mand est évidemment suspect, du moins en manuscrit isolé porte le mot Picardie, récrit
partie. Il se peut que ce Normand ait existé, sur le mot Normandie, et que deux autres
connu de Guillaume, et qu'il ait en effet signalé donnent les leçons banales Ot soudoyers que
les pilleries dont abonde le Roman de la Rose; Deus maudie et Qui ne pense fors a boisdie; —
mais on ne saurait guère expliquer par là que qu'au vers 10724, le premier de ces mêmes
Jean de Meung, par vengeance, ait l'ait de manuscrits porte François, substitué à Norman-
Male Bouche une Normande. Il faudrait suppo- die après grattage; — enfin qu'au vers 2i2g4,
ser, pour l'admettre, qu'il eut après coup un autre manuscrit donne la leçon plate Quant
IIIST. I.ITTEB.
38 GUILLAUME DE DÏGULLEVILLE.
Autre modification dans ie même passage : Gloutonnie et Luxure
abandonnent le Pèlerin à son sort pour s'attaquer à de plus riches
voyageurs.
Vers 7o33-338 : rencontre de Paresse. Addition : énumération
des cinq cordes que cette vieille porte autour du cou, et qui lui
servent à étrangler ceux qui vont au prêtre pour « conter leurs
erreurs ». Le récit du long combat soutenu contre elle par le Pèlerin
est remplacé par quelques vers, où il apprend qu'il est sauvé par la
colombe de Grâce (1).
Vers 7339-8190 : rencontre avec Orgueil. Suppression d'assez
nombreux passages où il était question de Lucifer devenu pêcheur en
mer (v. 7448-02), de la corne d'unicorne (v. 7649-62), de Fierté et
de Cruauté, principalement acharnées contre ceux qui sont purgés de
leurs péchés (v. 7667-70), des yeux d'Argus (v. 7770-8), du cor de
Pioland (v. 7777-86), du bâton d'Obstination rapporté d'Egypte
(v. 7960-72), du singe savetier et du Pharisien (v. 7007-80), etc.
Vers 8191-796 : rencontre avec Envie. Le passage (v. 8042-74)
où Envie était représentée comme ne se repaissant que d'ordure a été
récrit selon l'idée qu'elle pourrit tout ce qu'elle touche. Au lieu de la
description du cheval monté par le Pèlerin, rejetée plus loin, comme
nous l'avons déjà dit, une quarantaine de vers nouveaux pour racon-
ter un combat livré contre Envie, et dont le héros se tire sain et sauf
grâce à une intervention de la colombe de Grâce.
Vers 8798-9026 : rencontre avec Ire. Les préliminaires de l'épi-
sode ont été fortement abrégés. Toute la fin a été profondément
modifiée et largement amplifiée. Le Pèlerin tire son èpée pour
combattre Ire, laquelle fait appel à Tribulation (et ici sont insérés les
quelque 276 vers qui, dans la rédaction primitive, ne venaient que
presqua la fin du poème). C'est alors que, pour résister à cette enne-
mie, le Pèlerin est secouru par le souvenir d'un enseignement de
saint Bernard, qui recommandait de solliciter l'assistance de la
Vierge; et, au lieu de la prière en vers français que donnait ici la
la fors , 0 ces maies gaivres. Ces laits, qui d'ail- question do père de Guillaume, noter la non
leurs ne dénotent nullement ['intervention de velle rédaction :
l'auteur lui même, mais celle de scribes ou de „ ,
1 . ,,1,1 roui' ce (lue ma mère te net
lecteurs passionnes, vont tout droit a 1 encontre ,. ' ..
,1 , ]• .. i„ ,• . , il Lt tous ceui (lui aucun hien ont.
de 1 explication de Uuillaume.
"' Au\ vers y5a3-/i, où il était d'aborJ Cf. ci-dessus, page 2.
SES ECRITS. 39
première rédaction, et qui a été rejetée plus loin, on trouve une
longue prière, cle sept pages, en prose latine. Elle commence par le
rappel du texte de saint Bernard qui l'a inspirée :
Si insurgant venti temptationum, si incurras scopulos tribulationum, respice
stellam, voca Mariam. Si crimimim immanitate turbatus, conscientiae foeditate
confusus, judicii horrore perterritiis, barathro incipias absorberi tristitiae, despera-
tionis abysso, cogita Mariam. Jn periculis, in angustiis, in rébus dubiis, Mariam
cogita, Mariam invoca. Ipsani sequens non dévias, ipsam rogans non desperas, ipsam
cogitans non erras. Ipsa tenente, non corruis; ipsa protegente, non metuis; ipsa
duce, non fatigaris; ipsa propitia, pervenis'l).
Puis l'auteur brode sur le thème Tu es rejuijium meum a tribulatione®,
paroles appliquées à la Vierge selon l'avertissement de saint Bernard :
Nihil nos Deus habere voluit ijuod per tuas inaniis non transiret®, et déve-
loppées à trois reprises par le procédé de Vinterpretatio perverba. Enfin
la méditation se continue en prenant appui sur les Ecritures (,i), sur
l'oraison de saint Augustin à Marie, et sur d'autres paroles encore de
saint Bernard : Omnibus omnisfacta est, sapientibus et insipientibus copio-
sissima cantate debilncem sefecit; omnibus misericordiae sinum aperi, ut de
plenitudine ejus accipiant iiniversi, etc.(5).
Vers oo55-i 2 2 34 : rencontre avec Avarice. Quelques suppressions
portent sur des détails de mise en scène et ont visé à abréger (vers
9100-16; 9 1 35-8 ; 9i5o-4; 9813-16; 98.^6-60; 9893-904).
Quelques autres ont tendu, semble-t-il, à faire disparaître certains de
ces néologismes pour lesquels l'auteur avait eu d'abord tant de goût
(comme «escorcheresse », «baconneresse», « executeresse», «dispen-
seresse », « entenderesse », «i'aiseresse» : v. 9467-8; g523-4; 9927-8).
D'autres répondent à une intention de (ond. Si l'on ne voit pas la
raison de quelques changements dans le rappel de l'histoire d'Apemen
(v. 9290 et suiv.) (o!, ni pourquoi a disparu tout ce qui concernait la
damnation de Judas (v. 942 1-6 et 9539-66), il est du moins clair que
(l) Ce passage a été pris dans la deuxième t. CLXXX1H, col. 100).
des homélies de saint Bernard groupées sous le (4) Ecclésiastique, XXIV, 25-20,; Jérémie,
titre De laudibas Virginis matris (Migue, Patr. XVII, 17, ig; Mathieu, XIV, 20; etc.
lat., t. CLXXXII1, col. 70). Guillaume en a (5) Saint Bernard, Sermon pour le di-
passé quelques phrases. manche après l'Assomption (Migne, Pair, lat.,
m Jérémie, XVI, 19. t. CLXXXIII, col. 43o).
('1> Saint Bernard, troisième sermon In '6) Avec référence de l'auteur à Esdras II,
vigilia nalivitatis Domini (Migne, Patr. lat, 2 (en réalité, Esdras III, iv, 29 et suiv.).
40 GUILLAUME DE DIGULLEV1LLE.
la suppression des vers 9249-54 a eu pour objet de ne plus attribuer
à Jérémie une lamentation sur les exactions infligées à l'Eglise dont les
termes ne lui étaient pas imputables. Celle des vers 9677-722, relatifs
au cas des «bosquillons» qui, coupant leur bois d'avance, en majorent
le prix de vente, a fait disparaître une digression dont l'idée jurait avec
le sujet. Plusieurs autres, enfin, ont eu pour effet d'effacer certaines cri-
tiques : à l'égard des religieux cloîtrés trop sensibles à l'argent
(v. 10157-60), à l'égard des prêtres qui font payer les messes
(v. 9869-73), surtout à l'égard de la royauté, qui, avec la complicité
des prélats, mine et ruine l'Eglise (v. 9187-90; 92o3-46; 9261-7).
Au bout de l'aventure, le Pèlerin est sauvé des mains d'Avarice par
Jeunesse.
Vers H239-323 : la Roche aux Larmes. Supprimé. A la place,
apparition deNigromance, qui réside dans un pavillon, sur lequel est
perché un corbeau. Un serviteur, dessinant des figures, invoque les
esprits, qu'il appelle de noms étrangers. En son art ont été «licen-
ciés» Salomon, Virgile, Cyprien, Abélard. Xigromance tient un livre
dans lequel est engagé un glaive et qui porte pour titre Hic incipit
mors. Le Pèlerin lui échappe grâce à la colombe.
Vers 11417-11781 : dans la rédaction initiale, première vision de
la mer du monde et de Satan qui y pèche; apparition d'Hérésie; et
explications de Grâce au sujet de la mer et de Satan. Dans la seconde
rédaction, l'épisode d'Hérésie vient en tête (plus développé que pré-
cédemment); ce qui concerne la mer et Satan vient ensuite, formant
un développement sans discontinuité, et c'est Satan, non plus Grâce,
qui explique les choses : du reste Satan n'est plus un pêcheur, c'est
un veneur. Le Pèlerin lui échappe par le moyen d'un signe de croix.
Puis, nageant dans la mer, il court plusieurs aventures nouvelles.
Il essaie d'atteindre un arbre, mais les Ilots le jettent sur une roue, qui
l'entraîne et l'étourdit. Il peut pourtant considérer l'arbre : des êtres
sont perchés sur toutes les branches, hautes et basses; ce sont les
étals du monde, les princes et les prélats se trouvant dans le haut.
Une dame à double visage, armée d'un bâton, hisse ou précipite ceux
qui occupent les différents étages de l'arbre : c'est Fortune. Et ceux
qu'elle n'a pas abattus du laite qu'ils occupent, une main armée d'un
croc, qui sort du tronc, se charge de les mettre à bas définitivement :
c'est la Mort.
SES ECRITS. 41
La colombe apporte au Pèlerin un écrit de Grâce qui le prémunira
contre les coups de Fortune : on y reconnaît le poème abécédaire en
riionneur de la Vierge qui, dans la première rédaction, venait après
la rencontre d'Avarice.
Nageant de nouveau d'île en île, le Pèlerin trouve une créature
singulière, dont la personne est faite de deux moitiés. L'une regarde
le ciel par un long tuyau : c'est Astronomie, qui fut nourrie en
Egypte par le bon roi Ptolémée; elle étudie le cours des étoiles et les
divers phénomènes célestes. L'autre, sujette de la Superstition, pré-
tend expliquer les constitutions de l'être humain d'après les astres,
déterminer les chances d'une entreprise d'après le choix du jour, et se
livre à toutes les rêveries de la pyromancie, de l'aéromancie, de
l'hydromancie, delà géomancie : contre quoi le Pèlerin discute lon-
guement avec elle, en posant essentiellement le principe de la liberté
humaine, qu'il y aurait hérésie à vouloir ruiner par l'idée d'une
nécessité astrale.
Plus loin, le Pèlerin rencontre Idolâtrie, qui, dans une masure
enfumée, lait encenser par un grand vilain assoti l'image couronnée
d'or d'un roi trônant, épée ceinte et targe au bras, parmi les arai-
gnées.
Vers 11897-970 : périls de Sirtes, de Caribde, de Scilla, de
Bithalassus et de Sirène. Le passage a été largement amplifié, mais
seulement sur certains points, et des cinq périls ne restent plus que
trois (quelques allusions à Caribde ayant été faites antérieurement
à propos delà roue de Fortune). Ce sont, avec changements dans la
symbolique : d'abord Bithalassus, ou Sorcerie, qui porte sur sa tête
un panier avec
petis coustellés,
Cotelctés, chaperonnés,
Escrits et divers images,
Oignements et divers herbes
Queillis par constellations,
et qui exerce ses maléfices sous des formes variées, en usant de la
«physionomie» et de la «cyromantie» (1'; — puis Scilla, ou Conspi-
ration, chevauchant les flots et conduisant ses meutes de chiens (un
ll) C'est-à-dire de la divinalion d'après le visage et les mains.
42 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
roi partit une fois pour la guerre avec ses hommes les plus sûrs et les
plus chers, mais ceux-ci se firent faire prisonniers; le roi les racheta
sans se clouter qu'il avait été trahi; et quant au Pèlerin, il n'avait
jamais rencontré d'ennemi qui lui eût fait tant de mal); —enfin
Sirène, ou Eshatement mondain, travaillant pour Salan, l'« amiral de
mer», et qui propose aux hommes les plaisirs qui les perdront :
Pour rois, esches et eschequiers;
Et puis merdes pour bergiers;
Pipes pour nonces, et labours.
Et caroles es quarrefours.
^ ers 12376-554 : apparition de la Nef de Religion. Tout le pas-
sage a été profondément remanié. Notamment, l'auteur y a inséré la
vision de la Roche aux Larmes, qui, dans la première rédaction,
venait aussitôt après l'attaque des Péchés capitaux et la prière du
Pèlerin à la Vierge (v. 1 1289-372). Le Pèlerin est invité à choisir
entre plusieurs «châteaux», ceux de Cluny, de Clairvaux, des Char-
treux, des Prêcheurs, des Mineurs : il choisit Cîteaux.
Vers 1 2623-1 3o/(2 : description de la Nef de Religion. C'est le
passage du poème où l'on rencontre le plus de nouveautés. Certaines
concernent l'ordre des parties. Ce qui était dit des dilférents person-
nages rencontrés par le Pèlerin dans le château, et qui se trouvait
morcelé, a été ramené à l'unité et groupé autour de chacun d'eux,
considérés successivement, à savoir, dans le cloitre, Leçon et Hagio-
graphie; au chapitre, Ohédience et Discipline ;|); au réfectoire. Absti-
nence^; au dortoir. Pauvreté volontaire et Chasteté(3); au moutier.
Oraison ' et Latria >!. De plus, le portrait de Leçon et celui d'Hagio-
graphie (qui a été ajouté) forment ici un long développement. Leçon
(ou Etude), sous-cellière et pitancière, prend de. mains d'Hagiogra-
phie ou Sainte Ecriture), « maître cloistrière » , la nourriture dont elle
repaît les âmes. Celte Hagiographie, dont un vie-, cote- est en pleine
lumière et dont l'autre reste dans l'ombre (ce <pii esl une allusion au
Nouveau Testament et à l'Ancien . esl en même temps dépeinte
[I) Groupement des vers 13669-76 et et 13765
■ 65. ' Groupement des vers 1 268.5-9 'i et
(3) Groupement des vers 12681-/1. 12733-33 ia883-q4a.
et 1:1856-82. Groupement des ver- 13696-700 et
Groupement des vers 12660 8, 13714 22 13943-70.
SES ECRITS.
!ld
comme une mercière qui tient boutique à l'usage des «desconfortés,
désespérés el mesportés» ; elle offre «peignes et estrilies»
Pour les testes tigneuses pigner
Et chevnux rongneux estriller,
Pour vies pechiés enracinés
Estre du tout exterminés.
Elle offre spécialement deux sortes de miroirs : les uns qui embel-
lissent, les autres qui expriment la vérité, sans la farder. Aux sages
d'acheter les seconds : ils ont ainsi «le miroir de conscience». Les
vaniteux, qui recherchent «paroles d'adulation », prendront les pre-
miers. Ceux-ci flattent le visage, «font du gros poil un poil volage»,
élèvent les fronts et font «hausser les mentons», d'un geste familier
aux orgueilleux. Ils trouvent surtout clientèle parmi les seigneurs; ils
leur disent :
« Vous estes beaus,
Gracieux, fors, puissans, isniaus,
Liberaus et de tous amés,
Sages, discrés el redoubtés.
Nullui vous ne devés doubter :
Pour rien qu'on vouspuistraporter.
Créés moi de cpjanque vous tli :
Je sui certes moult vostre ami. »
Or est moult fol un tel sire
Qui au mirouour se mire
E'.t croit que il H die voir,
Qui miex scet et miex doit savoir
Comment li est et quiex il est,
Mesmement car bien scet que n'est
Libéral ne fort ne. isniaus,
Ne si gracieux ne si beaus
Com on li dist, ne si doublé,
Mesmement quant ce esprouvé
Il a, et de ses annemis
Tous les jours se voit assaillis.
N'est pas sages qui a autrui
Mieux se vuelt croire que a lui . . .
Es maisons de ces grans seigneurs
En Irouveroit on bien pluseurs
[de ces miroirs] .
Mieulx vausisse que les ostassent
Ou que point ne s'i mirassent.
Car sur le peuple et sur la gent
Eussent meilleur gouvernement;
Miex assés se conneùssent
Et leur fautes perceiïssent,
Et fussent assés miex amés
Et chiers tenus et bonourés.
Or sont par écho u' deceûs,
Et en sont mains subgés perdus :
Car moult en ont d'oppressions
Et de grans tribulations.
Et ne cuident pas les seigneurs,
Pour ce que leur dient flatteurs :
« Tout est vostre, prenés en tout.
Un villain ne puet estre roup (2i
Pour chose qu'enlour li preigniés :
Puis que il a et mains et pies,
Assés de l'autre gaignera.
(1) L'image reflétée par le miroir.
(J) « brisé, ruiné
44 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
Honni soit qui l'espargnera! » Ou li livrer ans annemis,
Ainsi leur seigneur maudire Ou faire gaster son pais.
Font et, tel fois est, occire,
Une fois faite la visite du couvent, le Pèlerin y est accueilli par
Obédience, la «prioresse», comme dans la première rédaction.
Mais, après l'avertissement qu'il recevait que désormais il n'irait
plus du côté qu'il voudrait, venait cette réflexion de l'auteur :
i 3o23 Aprez maintes fois le sceu bien,
Mais de ce n'escrirai je rien :
Miex l'aime une autre fois dire
Que ci en mon livre escrire.
Ces quatre vers ont été supprimés.
Vient alors un récit dont voici le début :
Ainsi en cest chastel tenus Avoieja, que bien advis
Pu par .xxxix. ans ou plus; M'estoit que rien ne sentoie
Kt si les grans durtés apris Et tout bien en gré prenoie.
Mais il advint que le Portier (Peur de Dieu) négligea sa porte, tandis
que le roi s'était absenté. Aussitôt Envie, Trahison, Détractation et
Scilla (Conspiration) entrent au château et «en un carême, mènent
si grant revel » qu'elles mettent en fuite les dames protectrices du
lieu(,). Elles s'attaquent au Pèlerin, qui pense échapper à leur pour-
suite, mais dont elles abattent le cheval (et ici est employée toute la
série des vers 8701-8770 de la première rédaction, venant à propos
de l'Envie, où était décrit ce cheval symbolique, dont les quatre
(1) Le passage vise les désordres qui s'étaient du Chapitre général [éd. oit., t. III, p. 5i6,
introduits non seulement i Chaajis, mais dans ch. 8, et p. ôoa, ch. h). La violation de la
tout l'Ordre cistercien, el que l'auteur impute règle donna souvent lieu, notamment à Paris,
à un relâchement de la règle, d'abord manifesté à des scènes scandaleuses. \ Chaalis, donl l'his-
par la violation du jeûne. Sur l'importance de tniiv iiid i i. uii • est mal rniuiuf, les aliln's eu\-
cette dernière question dans l'Ordre de Cîteaux, mêmes ne durent pas toujours donner l'exemple:
voir, pour lesxn" et xm* siècles, H. d'Arbois de le Chapitre général de t334 eut à s'occuper
Jubainvillc, Etadei sur l'état intérieur des ah- d'un certain Umalphus, précédemment déposé
bayes cisterciennes ... , Paris, i858, p. i i 1- « certis causis exigentibus » et dont île cardinal i
1 34, et, pour le xiv* siècle, la bulle •bénédic- sollicitait la réhabilitation (Statuts, éd. cit..
Une» de i335, S aa, ainsi que divers statuts t. III, p. 184, ch. a5).
SES ECRITS.
45
jambes sont le bon renom, la condition libre, la naissance légitime
et la santé d'esprit). Trahison assomme le Pèlerin d'un coup de
massue et, dit-il,
. . . encor m'en sent et sentirai
Tout le temps que jamais vivrai.
Laissé pour mort, il se fait une jambe de bois dont il eut toujours
besoin par la suite; et il perd son bourdon (l'espérance), que
pourtant Grâce devait lui rendre quelque temps après. Tandis qu'il
soigne ses blessures, se présente un vieux clerc, nommé Ovide, qui
lui témoigne sa compassion et s'offre, « selon la coutume qu'il en a » ,
à prononcer une malédiction contre ses ennemies : il récite seize vers
de Ylbis. Mais le Pèlerin, le remerciant, préfère s'en remettre au
Grand Jugement. Puis il exhale une lamentation de vingt-quatre
strophes, poème «farci)', en vers latins et français alternés, qui
donne par la réunion des lettres initiales de chaque strophe le nom
de « Guillermus de Deguilevilla » : c'est, remarque l'auteur, pour
bien marquer ainsi qu'un tel deuil n'appartient qu'à lui-même; ce
qui revient à dire que l'aventure est réellement la sienne. Et le poème
la raconte : il est entré au couvent, où il a longuement et bien servi;
mais Conspiration lui donne la chasse.
Sic quod clamare necesse
Me fu, pour issir de presse;
Sed, si potuit prodesse,
N'est pas bien la chose expresse.
Trahison et Détractation viennent à l'aide de Conspiration. La pre-
mière l'assomme de sa massue :
Graviter sic et nocue
Abatu de la maçue,
Constat ovibas pascue
Que j'ai ma paine perdue
Et castrum sapervacue
Pour avoir teste tondue
Intravi, nom precipue
M'esperance y est rompue.
Ut servirent virge Jesse
M'i mist Grâce Dieu en lesse ;
Quodfruerer magna messe
Me fist aussi grant promesse.
Sed video nunc expresse,
Dont grant douleur mon cuer presse ,
Qaod egredi est necesse
Pour chanter ailleurs ma messe.
46 GUILLAUME DE D1GULLEVILLE.
Il fait donc appel à Dieu pour qu'il juge. Et comme il voudrait pou-
voir oublier ces malheurs !
Utinam nulu Gracie, Sed defectus jasticie,
Gardienne de ma vie , Qui fu au poce endormie,
Impetam tante furie In celula memorie
En recort n'eusse mie! Tous les jours « hareu »! en crie.
Il ne sait à qui recourir et ne peut s'empêcher d'en avoir ire. Il en
appelle à Dieu, se souvenant d'avoir lu que, lorsque les faits ont été
bien pesés à la balance de la justice, le mauvais est confondu, tandis
que le juste retrouve son honneur. Ah! qui aurait pu prévoir pareille
infortune !
Arbor solis et lune^ Non dédissent caudani prune
Si m'eussent dit, quant je fu né, Pour ainsi estre fortuné;
Gui casai vel fortune Nain semper me trahcnsjune
Seroie joinl el aduné, Trahison grant m'a esgriné (2).
Ainsi s'achève la complainte.
Mais le Roi, longtemps absent, revient au château. Il apprend ce
qui s'y est passé; il se fait amener les usurpatrices; il prescrit au
Portier de mieux garder sa porte; il rétablit les dames protectrices
qui s'étaient enfuies par peur; et il édicté des «ordonnances» salu-
taires pour rétablir la religion.
Quelque temps après, il prend envie au Pèlerin daller, avec congé
en règle, visiter d'autres châteaux pour voir comment on y vivait.
H en explore deux. De l'un, de petits anges emportent tous les biens
sur l'ordre de Grâce, qui en même temps fait frapper de stérilité
toutes les cultures : il le fallait, par punition; car en ce lieu, jadis
bâti de pierres vivantes par saint Benoit, et d'où Leçon, Discipline,
Oraison oui disparu, règne maintenant Abusion, qui n'entretient
plus les bâtiments el laisse sévir la «gloulonie». Là, les religieux ne
vivent qu'égoïstement pour eux, dépourvus de charité; et si ailleurs
les usuriers et « rapineurs » peuvent prospérer sans châtiment immé-
diat, il ne convienl pas, dans un couvent où les religieux jouissent
d'un bien venu de Dieu, qu'ils le conservent au delà du moment où
1 Qui rendait des 01 m «Mis en petits morceaux».
SES ÉCRITS. 47
ils commencent à en faire mauvais emploi. Dans le second château,
la religion règne, et pourtant aussi la misère : c'est que, dans les
coffres, des mains diverses exercent leurs ravages : la main des
pirates, «larrons de mer», contre laquelle on ne peut rien; la main
du roi, qui prend les dizièmes; la main du pape, qui prend les
trentièmes; la main de l'Ordre, qui veut subventions et contribu-
tions; la main des « visiteurs », qui exige loyer de son examen, et qui
est souvent plus attentive à « recevoir procuration » de ceux qu'elle
devrait justicier qu'à exécuter sa mission. Voilà les causes de la pau-
vreté : l'oubli de la règle et la mauvaise administration.
Muni de ces informations, le Pèlerin rentre en son château, où
l'on fait profit de cette expérience, aussi bien que de la rencontre,
qu'il avait aussi faite en route, d'Apostasie.
Le reste du roman, à pariir du vers i3o42, n'a pas subi de chan-
gements importants, à l'exception d'une longue addition, qui vient
après le vers i3/n6, et où le Pèlerin apprend qu'au moment de la
mort l'on doit compter, pour faire son logement en l'autre monde,
sur Aumône et Prière. Et Guillaume, remarquant que l'aumône est
affaire des grands, saisit l'occasion pour faire un éloge du roi saint
Louis, tandis que, en fait de prières, il a lui-même suffisamment
prié en sa vie pour n'être pas astreint à cette précaution in extremis.
Après cet important remaniement, après un effort visible pour
mieux ordonner, après tant de suppressions et d'additions, le Pèleri-
nage de la Vie humaine ne se présente pas, en sa seconde rédaction,
sous une forme littérairement améliorée. L'on peut même dire que
l'auteur, plus âgé de vingt-cinq ans, avait perdu quelque chose d'une
gaîté, intéressante même en un grave sujet, et qui avait communiqué
initialement à certaines parties de son œuvre le naturel et le mou-
vement de scènes prises sur le vif. Pour le reste, tout en apportant
quelques éléments nouveaux et utiles à l'historien, il a persévéré
dans son système compliqué de symboles et de personnifications,
bien peu propre à faire passer un enseignement d'ailleurs banal.
Avec ses surcharges et ses bouffissures, sa nouvelle rédaction a encore
moins le défaut de la prolixité que celui d'une invention confuse et
souvent baroque.
48 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
3. — Le Pèlerinage de l'Ame.
Le Pèlerinage de l'Ame a été composé entre les années 1 355 et
1 358 (l). L'auteur indique qu'il avait alors passé la soixantaine (2), ce
qui met au plus tôt en 1 3 5 5 ; et de plus, son texte renvoie à certains
passages du Pèlerinage de la Vie humaine qui ne se trouvent que dans
la seconde rédaction (3), laquelle est datée de la même année 1 355.
D'autre part, le Pèlerinage de l'Ame est antérieur au Pèlerinage de Jésus
Christ, qui a été écrit, comme on le verra, en 1 358.
Le sujet est la description du sort de l'Ame après qu'elle a quitté
le corps. Conduite par son ange gardien, elle se présente devant le
tribunal céleste pour y être jugée. Sauvée, malgré ses péchés, par la
miséricorde divine, elle va d'abord en purgatoire. Pendant le séjour
de mille ans qu'elle y fait, et tout en expiant dans la douleur, elle
observe tout ce qui s'y passe; mais elle s'instruit en même temps de
beaucoup d'autres choses et elle peut, en particulier, avoir une vue
de l'enfer. A la fin de ses peines, elle est admise au paradis. De là
les grandes divisions de l'ouvrage : l'envol de l'âme; le jugement; le
purgatoire et l'enfer; le paradis14'.
D'abord donc le voyage vers le ciel. L'Ame, que l'Ange gardien et
(1) Il semble résulter de ce qu'il dit aux vers (cf. ci-dessus, page 36).
1 i i4.r> et suivants, dans son épilogue, que son (4) La détermination du sort réservé aux
poème fut terminé le jour de la Saint-André, âmes dans l'autre monde a fait le sujet de
c'est-à-dire un 3o novembre, mais sans indica- nombreux écrits doctrinaux. Le même sujet
tion du millésime. Le fait qu'arrivant au para- a été aussi traité sous forme littéraire bien
dis il est censé tomber le jour de la Saint- avant Guillaume de Digulleville, mais de façon
Denis (v. 9667-72 et 9765-76) pourrait aussi un peu différente, c'est -à-dire comme une
signifier qu'au moment où il rédigeait cet épi- vision où un vivant a la révélation d'un ordre
sodé, on était ni (| octobre: ce qui s'accorde- de choses auxquelles il n'est pas pcrsonnelle-
rait bien avec la donnée précédente. Toutefois, ment mêlé comme acteur, tandis que Guil-
la mention de saint Denis peut n'avoir répondu laimie assiste par anticipation au drame de son
qu'au désir de donner un exemple de fête de propre destin. Le thème est déjà indiqué dans
saint; cl le premier nom qui se présentait à la Visio sancti Pauli, publiée par Brandes,
L'esprit aurait été asscv naturellement celui de Halle, iS85 (Cf. Th. Silverstein, Visio sancti
L'apôtre des Gaules. Pauli..., Londres, iç)35), et qui dérive de
,J) Vers 1)376. sources grecques. I d tvpe des compositions
P) Exemples : \. 0007-12, à propos des se rattachant à celte veine est La Visio slalus
miroirs vrais et trompeurs (cf. 1 i-dessus, page animarum post mnrtem de Jean, moine de
43, v. i7q3-i8o4), à propos de la leçon de Liège, qui remonte au milieu du xn" siècle
ver! M'aie sur le principe du juste milieu (M igné, l'air, lai., t. CLXXX, c. 177).
SES ÉCRITS. 49
Satan se disputent dès la sortie du corps (1), s'élève, à travers l'espace
peuplé d'esprits, jusqu'au tribunal d'en haut, où son procès com-
mence. La foule se presse : les portes sont assiégées par une cohue
de diables; à l'intérieur, des plaideurs de tous rangs attendent leur
tour d'être jugés. Des sièges se dressent, verts, rouges, dorés, argen-
tés(2), devant une sombre tenture. Le prévôt est saint Michel (3); Ché-
rubin préside, assisté de saint Pierre, de Raison, de Vérité et de
Justice. D'autres personnages sont auprès d'eux, qui parleront poul-
ies gens des différents états : Georges pour les martyrs, Nicolas pour
les clercs, Antoine pour les ermites, Paul pour les gens mariés (car
il a enseigné aux Corinthiens les lois du mariage), Anne pour les
veuves, Catherine pour les vierges.
La cause du Pèlerin (entendons qu'il s'agit de son âme), est
appelée : Satan (4) prononce alors un \iolent réquisitoire. Sans a\ocat,
le Pèlerin, en grand effroi, adresse son oraison à Dieu, à la Vierge
Marie, à saint Michel, à saint Jean-Baptiste, à tous les saints et
martyrs, à saint Benoît, à saint Bernard, à saint Guillaume son
parrain (5). Mais Justice tient pour rien ce repentir tardii : elle se
contentera de peser ses bonnes et ses mauvaises actions.
D'autant plus qu'un redoutable témoin est introduit : Syndérèse,
le remords de conscience, dont la déposition est accablante (b).
111 Autre ihème connu. Hugues de Saint- qui montrent le saint pesant les âmes en pré-
Victor, De sacramenlis , lib. 11, pars 16, cap. 2 sence du diable, comme il sera t'ait ici même
(Migne, Pair, lai., t. CLXXV1, col. 582) l'ait (sans toutefois que saint Michel tienne lui-
mention des nombreux anges, bons ou mau- même la balance). La scène a été représentée
vais, qui se pressent autour du mourant pour aux églises de Conques, de Paris, d'Amiens,
saisir son âme. Dans un Débat de l'Ame et du de Chartres, de Reims. Voir E. Mâle, L'Art
Corps en provençal (Brunel, Bibliographie, reliqieux du xm' siècle, -]° édit., 1 g3 1 , p. 387.
n° 190) l'on voit, de façon plus précise et plus (1) Le diable assiste traditionnellement au
proche de notre texte, l'Ange gardien et le procès comme demandeur. Il est en situation
Diable se disputant la possession de cette âme. analogue dans le poème de l'Advocacie Noslre
— La croyance aux anges gardiens a été très Dame : voir Histoire littéraire de la France,
anciennement reçue par l'Eglise romaine. Voir t. XXXV, p. 387.
saint Augustin, De civitate Dei, XX, là (Migne, (5) A saint Bernard, comme réformateur de
Pair, lat., t. XLI, c. 680). Cf. Honorius, la règle de saint Benoit et fondateur de
Elucidarium, II, 28 (ibid., t. CLXX1I, c. 1 1 54) : Citeaux; à saint Guillaume, dont il porte le
Hugues de Saint-Victor, Summa sentenliarum, nom, comme ancien abbé de Chaalis.
II, 6 (ibid., t. CLXXVI, c. 88); etc. m Voir ci-dessus, p. 5, un passage de son
m Quatre couleurs symboliques. Cf. Denys discours. Honorius, Elucidarium, TI, 1 4 (Migne,
l'Aréopagite, De la hiérarchie céleste, ch. 7. t. CLXXII, c. 1 1G7), indique qu'au jour du
(3) La notion du rôle de juge dévolu à saint jugement dernier les âmes auront leur cons-
Michel a été popularisée par les arts figurés, cience pour juge.
50 GUILLAUME DE D1GULLEVILLE.
Le Pèlerin a beau chercher à se justifier, Justice reprend la série de
ses fautes et lui rappelle une lettre que Grâce avait daigné lui adres-
ser et dont il n'a tenu aucun compte : c'est un poème en huitains
monorimes, en vers irançais et latins alternés, qui donne par les
initiales de chacune de ses strophes le nom de « (iuillermus de
Deguilevilla ». Sur quoi Justice, Raison et Vérité tombent d'accord
pour estimer le Pèlerin digne de la mort éternelle.
Heureusement Miséricorde (1) intervient. Elle discute longuement
avec Justice, qui n'a guère d'égard à la profession monacale du
Pèlerin :
2 i/i3 « Se li pèlerin qui est ta
En la religion entra
Et il ne l'a pas gardée
Si com pensoit a l'entrée, . . .
11 m'est ad vis et ainsi di
Que pou vaut sa religion » ,
et qui conclut que religion mal observée est comme le chapeau de
l'escamoteur, où l'on croit qu'il y a quelque chose quand il n'y a
rien. On apporte la balance. Dans le plateau de droite le Pèlerin met
son sac et son bourdon; dans le plateau de gauche, Syndérèse met la
liste des péchés qu'elle lui reproche : le plateau de gauche l'emporte
lourdement. Saint Benoit, appelé à témoigner, met sur un plateau les
lautes de son disciple, sur l'autre ses mérites : le plateau de gauche
l'emporte toujours. Mais enfin Miséricorde apporte un écrit du ciel,
qui lait pencher le plateau de droite en faveur de l'accusé (2). Malgré
(1) Le Psaume CIA XX.IV, u («La Miséri- Miséricorde.
corde et la Vérité se sont rencontrées, la Justice m La croyance la plus ancienne, fondée sur
et la Paix se sont entrebaisées»), interprété l'Apocalypse (XX, la), était que les actions
selon sainl Bernard (premier sermon sur des hommes, bonnes ou mauvaises, figuraient
l'Annonciation, dans Migne, Pale, lat., sur un livre de compte destiné à être ouvert
t. CLXXXYII, c 383), a donné naissance à au jour du Jugement. Guillaume représente les
divers poèmes où les «quatre filles de Dieu» choses différemment en faisant intervenir la
disputent entre elles. Voir notamment Traver, notion, 1res répandue à partir du m" siècle,
Tkefour daughlers o/God, Bryn Mawr, 1908; d'écrits miraculeusement délivrés et révélant
cf. P. Meyer {Romania, t. XXXVII, 1908, la pensée ou la décision divine sur tel ou tel
p. 485-6] el Jarnstrôm, Recueil de chansons sujet. Dans la I isio sancli Pauli (éd. Brandes,
1910, p. 64. C'est à ce thème que se p. 78, 1. 18 et 27), on voit les âmes apporter
rattachent les rôles ici taillés par Guillaume de une céduie où sont inscrits leurs mérites el
Digullevillc à Raison, à Vérité, à Justice et à leurs péchés, et en donner lecture.
SES ÉCRITS. 51
Justice, toujours rigoureuse, saint Michel le prévôt décide que le
Pèlerin ira en Purgatoire, tandis qu'à grands cris Satan annonce qu'il
fera appel. (V. 1-2 635).
En cette première partie, qui, quaut au fond, n'est faite que de
lieux communs de la casuistique chrétienne, la présentation scénique
ne manque pas d'habileté. Dans l'audience du tribunal céleste,
qu'elle décrit, demeure heureusement quelque chose d'humain et il
faut voir les détails de la peinture : criailleries de la populace sata-
nesque, solennité de l'appareil de justice, consultations des juges
entre eux et en a parte, contestations des parties, protestations
bruyantes du Diable accusateur, inflexibilité sourcilleuse de Justice,
dignité autoritaire de saint Michel. C'est un intérêt d'une autre sorte
qu'on trouve à la seconde partie du récit.
En cette seconde partie, consacrée au purgatoire et à l'enfer,
l'ordre des épisodes, peu reconnaissable à première vue, s'explique
par la doctrine, plus ou moins orthodoxe, dont l'auteur était imbu.
Au sortir du jugement, le Pèlerin assiste à trois scènes. Ici, un
chœur, rayonnant de lumière, alterne ses cantiques avec ceux d'une
cohorte d'anges qui l'accompagne : ce sont les âmes des bienheureux
qui, leur temps de purgatoire achevé, gagnent le paradis. Là, un
pèlerin isolé, plus glorieux que les précédents, est solennellement
conduit par son ange gardien aux accents d'un concert d'instruments:
c'est un juste, qui va tout droit au séjour des bienheureux. Ailleurs,
un troupeau misérable est mené par Satan au milieu du tintamarre
des flûtes et des tambours'1': ce sont les âmes damnées qui descendent
en enfer. (V. 2636-3o23).
Quant au Pèlerin, il s'achemine vers le purgatoire.
^ L'idée de cette épreuve est conforme à deux vérités proposées par
l'Eglise : d'abord, qu'il existe un purgatoire, où vont les âmes qui ont
obtenu le degré de pureté nécessaire pour voir Dieu; ensuite, qu'en
ce purgatoire les âmes sont secourues par l'intercession des fidèles.
C'est là ce que le poète veut d'abord exposer. Sans doute s'aventure-t il
hors du dogme quand il essaie de définir la nature des tourments
"' Instruments profanes, accompagnant les Tètes grossières de la terre.
52 GUILLAUME DE DIGULLEVJLLE.
expiatoires, de ce feu dévorant et purificateur, capable de volatiliser
les pierres, mais qui ne s'attaque qu'aux seuls péchés (1); et aussi
quand il précise les modes de l'intercession pour l'allégement des
àmes(2) : aumônes, messes, prières collectives ou individuelles; inter-
cessions générales de l'Eglise dont les bienfaits adoucissent le sort de
toutes les âmes, comme la rosée à laquelle s'ouvrent les coquillages
de la mer pour s'en rafraîchir (3); intercessions des particuliers pour
l'âme d'un parent ou d'un ami, et qui profitent à toutes les autres
âmes, comme la lumière d'un cierge présenté à une personne éclaire
toute la société'4'. Mais, dans l'ensemble, l'auteur ne s'inspire là que
des croyances les plus ordinairement admises. (V. 3o24-35q2).
11 en va différemment pour ce qui suit et où interviennent des opi-
nions particulières de beaucoup moindre crédit.
Le Pèlerin, en effet, est maintenant au purgatoire. Or, malgré
tous les tourments qu'il endure, il trouve le loisir de regarder autour
de lui. D'une insatiable curiosité, il ne cesse d'interroger et de dispu-
ter comme un scolastique. 11 s'aperçoit d'abord que le purgatoire est
environné d'une sorte de halo de couleur laiteuse. Qu'est-ce donc?
Son Ange gardien, toujours prêt à l'instruire, le lui explique. L'enfer,
au sens le plus large du mot, comprend plusieurs parties : c'est un
ensemble de sphères concentriques, que l'on peut comparer à une
noix, avec son noyau, sa pelure, sa coque et son écale(5). On y dis-
tingue quatre régions : la première, en partant de l'extérieur, est le
« sein d'Abraham »; la seconde, au-dessous, est le purgatoire; la troi-
(1) Sur ce point, voir Pierre Lombard, Liber (i) Cette dernière notion, en son principe,
sentenliaram, IV, /17, !\ (Migne, l'ulr. lai., ne lui est du reste pas personnelle : cl". Pierre
t. CXCII, col. g85). Cf. Pierre de Peckham, Lombard, ouvr. cité., IV, 45, a [ibid., c.û48).
La lumière as lais (dans Ch.-V. Langlois, La vie " [mage empruntée aux bestiaires: voir
en France au moyen âge, IV, to/ici, p. 116). Hugues de Saint-Victor, De besliis, III, 55 et 57
— Il Faut, de plus, noter les vers suivants: Migne, Patr. lai., t. CLXXV1I, c. ijo et
11 51
3o83 El ne cuide nuls homs mortex '...'' _ ....
Que le feu de la soit autei ' Sl,r cetle comparaison, voir ci-après,
I. ni i-l l'eu tirricri mondains; I1- "J et n. o.
Car ce n'est voir que on feu point ;5) La comparaison du monde avec un œuf,
Qui bien sentiroit cellui la où l'on trouve successivement la coquille, le
Et senti eust cil de deçà, blanc, le jaune et le germe, disposés comme le
où la comparaison avec un tfeu peint» semble sont dans le monde les quatre éléments, esl
indiquer une dépendance directe par rapport traditionnelle. Le tenue de comparaison esl plus
g ce texte d'Honorius, Elucidariam, III, 1 rarement une pomme. La comparaison des
Migne, Pair, ht., 1. CLXXII, c. 1 1 ôg J : quatre régions du purgatoire et de l'enfei av»
<.cujus ardor sic istum materialem vincit les quatre éléments d'une noix semble propre è
, ut iste piclum ignemi. GuiUi le.
SES ÉCRITS. 53
sièmeest la région des limbes; la plus profonde est l'enfer proprement
dit*1*.
Dans le sein d'Abraham, région du halo, résident les «pères
anciens», Adam et Eve, Abraham, David et les prophètes, Jean-
Baptiste et beaucoup d'autres : l'ange gardien explique pourquoi se
trouvent ainsi réunis en une zone commune, ni maudite ni privilé-
giée, à la lois ceux de l'humain lignage que le Christ a tirés de l'enfer
et d'autres, comme Adam et Eve, dont on dit qu'ils ont été damnés.
(V. 3593-792).
Dans la seconde région, celle du purgatoire, «qui en mains lieux
s'estend», des pécheurs expient. Certains d'entre eux subissent cette
expiation aux endroits mêmes où ils ont péché. C'est le cas du Pèlerin,
qui revoit ainsi plusieurs des points de la terre où « il avait fait folie »;
c'est le cas de beaucoup d'autres ('2). Tel est enfermé dans un bloc de
glace pour avoir trop aimé « baigneries, estuves et drueries »; un autre,
ancien voisin du Pèlerin, toujours enclin à mal faire et mort sans
confession, est maintenant devant sa maison, passant son temps à se
flageller (3); un troisième est enchaîné à un coffre, parce que ses exé-
cuteurs testamentaires (lesquels sont d'ailleurs voués à la damnation),
n'ont pas acquitté les dons et aumônes qu'il avait ordonnés pour son
salut(4). Toutes ces cames souffrent pour réparer. (V. 3798-4042).
A l'entrée de la troisième région, qu'on atteint en pénétrant dans
(1) Cette distribution des quatre régions de Migne, Pair, lat., t. LXXV1I, c. 30,6-7) et se
l'enfer et du purgatoire est conforme à celle de trouve indiquée par Hugues de Saint-Victor,
Pierre de Peckham (ouvr. cité, p. n4-ii5). De sacramentis , 1. Il, pars 16, c. 4 (Migne,
Chez les autres auteurs , la doctrine est plus pru- Patr. lat., t. CLXXVI, c. 586); cf. Pierre de
déminent vague. Comme Grégoire le Grand Peckham, Lumière as lais (ouvr. cité, p. ii3-
(Moralia, XII, 9, dans Migne, Patr. lat., ni.).
t. LXXV, c. 992), ils distinguent un «enfer <s> Le poète lui demande :
supérieur», — c'est « le sein d'Abraham » — où „ , . .„ .......
. '• 1 , 1 ■ . • . , oq44 « IN es tu mie cii nui îadis
résident les listes qui sont venus avant le v , , . ," ■>
ru„;*i „<. r _ • r- ■ - • , 1 J-"1 ens souloies demourer
bririst, et un «enter intérieur», ou expient les ,,, . _ . . »T . .,
j„„,„.c n ■ ■ -i i . tit te Jaisoies IN. clamer :'«
damnes; mais, comme Grégoire, ils se gardent
d'en bien préciser le lieu. Ils distinguent égale- On ignore s'il a voulu ainsi désigner une per-
ment l'enfer du purgatoire , dont saint Augustin sonne réelle.
admet déjà l'existence, mais (sauf la réserve <4> Cette idée que les exécuteurs testamen-
indiquée à la note suivante) sans en marquer taires infidèles mettent en peine les âmes des
davantage la situation topographique. testateurs défunts en même temps qu'ils se
m Cette croyance que les âmes font parfois vouent eux-mêmes à la damnation est cou-
leur purgatoire sur les lieux où elles ont péché rante aux xin* et xiv" siècles. Exemple,
est fondée sur certaines histoires racontées par Rutebeuf, Nouvelle complainte d'oatre-mer,
Grégoire le Grand (Dialogues, IV, 4o, dans v. 234-244; Plaies du monde, v. 66-76.
H1ST. L1TTÉR. XXXIX 5
54 GUILLAUME DE DJGULLEV1LLL.
la terre, une affreuse puanteur arrête le Pèlerin : celle d'un charnier
où pourrissent des cadavres, y compris le sien. Son âme s'indigne à
la vue de ce corps immonde qui a été cause de tant de lautes; et elle
engage avec lui un long débat : thème banal, mais traité ici avec une
crudité et un luxe d'images qui lui rendent de l'originalité. Puis
on entre dans le cercle même de cette nouvelle région : ce sont les
limbes, où habitent, dans d'éternelles ténèbres, les enfants morts
sans avoir été baptisés. (V. 4o43-44o6).
La dernière région enfin est l'enfer. Au milieu des flammes et de
la fumée, les «Sathanas» s'affairent, maniant leurs soufflets, leurs
fourches et leurs crochets; et à décrire cette effroyable demeure le
poète a employé les ressources d'une imagination qui se délectait aux
scènes d'un réalisme brutal. S'il avait, pour lui servir de modèle, les
déclamations des prédicateurs'1', volontiers appliqués à agiter l'épou-
vantai! de l'enfer, il était lui-même porté d'instinct vers les tableaux
violents auxquels prêtait le sujet; et il s'est complu à étaler des spec-
tacles d'épouvante, où se mêlent l'horreur pour l'œuvre cruelle des
démons et une sorte d'exaltation vengeresse dans l'énuméralion des
forfaits ainsi châtiés. Il avait à représenter la punition des sept
péchés capitaux, ces péchés qu'il avait déjà décrits dans le Pèlerinage
de la Vie humaine sous la forme de sept monstres hideux : il les a repris
ici, dans un ordre d'ailleurs différent.
Le châtiment de l'Orgueil est l'objet d'une scène dont il faut accep-
ter l'incohérence : car Lucifer, le propre roi du lieu, est lui-même lié
sur son trône par des chaînes dont Orgueil tient l'un des bouts. Ah !
qu'il voudrait pouvoir remonter au ciel au prix de la plus difficile
épreuve, grimper fe long d'un pilier de fer rouge, hérissé de rasoirs,
où il déchirerait le plus tendre de sa chair! Mais non : jusqu'aux
« Sathanas» qui, maintenant, l'insultent et le soulflètent et qui se
mettent tous ensemble à piétiner la tète d'Orgueil ! De même ils
foulent et torturent une quantité d'autres gens, parmi lesquels le
Pèlerin reconnaît trois faux religieux, vêtus de peaux d'agneaux,
mais au cœur orgueilleux'2. (V. 44oy-4 563).
(1) tt aussi, outre 1rs écrits dogmatiques, même sujet (voir P. Meyer, dans Romania,
certains poèmes en langue vulgaire, comme le t. XIII, 188/1, p. .r).>3), etc.
dit '1rs Peines d'enfer (voir ]•'.. Langlois, dans '*' On ne saurait dire, ici non plus, t. il a
et Extraits des manuscrits, t. XWIII, visé des personnages réelli-menl connus de lui :
p. ao4), ou le poème de Mcole IW-on sur le ce qui D'est pas impossible.
SES ECRITS.
55
Le spectacle des supplices infligés aux envieux est atroce : ils sont,
innombrables, pendus à des gibets; leurs corps décharnés sont tra-
versés de grands couteaux; et le bourreau, qui veille à entretenir
leur souffrance, y ajoute l'opprobre de ses insultes. Les uns, qui n'ont
pu voir le bien que pour le jalouser, sont accrochés par les yeux'l);
les autres, des détracteurs, par la langue; d'autres, des traîtres, par la
double langue qui leur a servi à tromper. Et deux de ces traîtres, qui,
dans leur rage, se sont entretués, font entendre une « chanson piteuse »,
où ils maudissent Trahison, cause de leur damnation (2) : c'est un
poème de trente-trois quatrains, dont les deux premiers vers sont à
rime plate et dont les deux derniers sont tous bâtis uniformément sur
les terminaisons -on et-ée. (V. 4565-872).
Des avares, un sac plein d'argent à leur cou, sont fichés sur les
crocs qui arment les jantes d'une roue. L'une est au niveau du sol, et
la roue en tournant déchire ces malheureux, portés tantôt en l'air,
tantôt au iond de la terre. Ce sont les anciens receveurs d'un roi, qui
est là, leur reprochant de l'avoir trompé, volé et ruiné. Sous prétexte
de lui procurer de l'argent pour combattre ses ennemis, ils ont abusé
de sa confiance, en faisant à son insu « nouviaus estatus, ordonances
et nouviaus us». L'argent, montré au roi, disparaissait; le roi, tenu
pour responsable, était décrié, parce que certains, «qui les connois-
saient bien », pensaient qu'ils agissaient de son aveu. Il pouvait main-
tenant, pour sa justification et leur confusion, leur crier avec colère :
4g5 1 « Non estoit, vous le savés bien !
Au barat ne pensoie rien. 4 960
Sans plus pensoie qu'eusse
De quoi deffendre peûsse
4955 Mon royaume des anemis
Et garder en paix le pais.
Et toulefoies créance /1960
Vous ra'aviés ce et juré
De quoi rien vous ne feïstes
Ne peine aussi n'y meïstes.
Tout com la roe tornastcs ;
Et com vous vous en jouastes,
Ne fu défendu le pais
Ne le royaume d'anemis,
Ains a esté plus impugné
Que n'avoil esté autre temps. »
(1) En vertu de la croyance, fondée sur
saint Augustin, que les aines ont des parties cor-
respondant au* différents membres ou organes
des corps et qu'elles sont tourmentées en celles
de ces parties que le péché a souillées. Voir
Pierre de l'eckham, Lumière as lais (ouvr. cité,
p. 116). L'idée se trouve plus anciennement
dans les Apocryphes (Apocalypse de Pierre,
Actes de l'Apôtre Thomas, etc.). Cf. la note de
Brandes an texte de la Visio sancti Pauli,
p. 96 et suiv.
(,) Au reste, par une singulière inconsé-
quence, ces damnés qui, dans leur chant, se
maudissent eux-mêmes, semblent en même
temps se glorifier de leur méchanceté, comme
pour mieux mériter leur supplice.
56 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
Us ont mû dans l'ombre une petite roue, dont les dents niellaient en
mouvement la grande roue du royaume : ils ont, pour de l'argent
par lettres à l'ennemi, livré les secrets du roi et ouvert les portes de
ses Etats. Le bourreau d'enfer, prenant à nouveau la parole, apostrophe
rudement d'autres sortes de coupables qui ont péché par cupidité :
des avocats, qui se sont dévoués à de mauvaises causes, des juges
déloyaux, qui auraient dû se souvenir de l'exemple donné par Cam-
byse. quand il fit écorcher vif un juge prévaricateur et revêtir de sa
peau le siège du tribunal, pour servir d'exemple à tous les «baillis,
prévôts et maires» (1); de faux témoins, qui se sont parjurés et ont
altéré la vérité; des «oreillards», qui, comme des receleurs, ont
accueilli les mauvais propos de la détractation ; des larrons aux mains
« glueuses » : toutes gens maudites que la convoitise a conduites aux
mêmes forfaits que l'envie. Sans compter les autres, dont un grand
loup ronge les pieds et arrache les ongles : ce sont ceux qui ont
« mangé les pauvres gens et leur ont enlevé leur argent » ; et d'autres
encore, des usuriers, qui gisent sur le dos et auxquels Satan verse
dans la bouche de l'airain fondu. (V. 4873-5266).
Ailleurs sont les damnés coupables du péché d'ire, «impatients et
rioteux, nououleus et espineus», dont Satan fait des fagots, qu'il jette
de sa fourche dans une lournaise ardente. (V. 5267-808).
Ailleurs, les paresseux, les «négligents, lâches et oisifs», qui ont
perdu la foi : deux « forts Satans » font tourner ces « désespérés »
autour d'une roue rapide qui leur fracasse sans cesse la tête contre
des piliers, afin de les réveiller. (V. 53oq-58).
Ailleurs, les gloutons, auxquels on fend la gorge pour mieux y
entonner du souire et des charbons enflammés. (V. 535o-4io).
Enfin, les luxurieux, dévorés par la vermine, déchirés à coups de
lourche et de croc, assommés à coups de maillet. (V. 54 1 1-62).
Ainsi s'expient les péchés capitaux : car le péché d'une heure
entraîne la damnation pour l'éternité'2'. Mais, au plus profond de
L'abîme, dans la chaudière infernale, on voit encore les juifs, les
païens et les mécréants.
Après avoir visité les quatre régions du purgatoire et de l'enfer où
s'expient les péchés, à lemps ou à perpétuité, le Pèlerin est ramené
par son ange gardien à la surface de la terre et y fait de nouvelles
[1 Cf. ci-après, |>. 1 1 1-112. — ;i) En conformité avec l'enseignement des théologiens.
SES ECRITS.
57
découvertes. Si le poète a imaginé celle autre station du pèlerinage,
c'est sans doute parce qu'il est dit que les fidèles pourront déjà, pen-
dant leur vie sur terre, se purifier par la sagesse et la prière (l). Il
avait donc à parler du sujet, et voici les rencontres qu'il a décrites.
Le Pèlerin aperçoit deux arbres, l'un vert, l'autre sec; et cette
vision donne lieu à un développement de plus de onze cents vers,
qu'il est permis de fortement résumer. L'intention de l'auteur est
d'expliquer comment le bois mort de la Croix a pris sa force vivifiante
pour tous les fidèles qui l'adorent. L'arbre vert provenait d'un pommier
sauvage, issu d'un pépin de la pomme mangée par Adam, et sur
lequel Dieu avait enté une greffe prise au tronc de Jessé (naissance
du Rédempteur); l'arbre sec provenait d'un rameau de l'arbre de
paradis, dont Adam avait mangé la pomme, et qui avait fourni le
bois de la Croix (Passion du Rédempteur); et le fruit unique de
l'arbre vert était miraculeusement passé sur l'arbre sec, symbolisant
le rachat de l'humanité par le Christ (2). L'épisode comprend un long
débat entre les deux arbres et une longue lamentation de la Vierge
sur la mort de son fils, faite d'une série d'apostrophes commençant
toutes par l'exclamation Hél® (Vers 5591-6702).
('» Cf. Honorius, Elucidarium, III, 3 (Migne,
Pair, ht., t. CLXVII, c. n58), Pierre Lom-
bard, Liber sententiarum , IV, 21, 1 [ibid.,
t. CXXII.c. 895), etc.
(,) Cette histoire de l'arbre sec et de l'arbre
vert est la reprise et le complément de la légende
du bois de la croix, qui, remontant à un apo-
cryphe célèbre au moyen âge (voir VV. Meyer,
Vita A due et Evae , dans les Mémoires de l'Aca-
démie des Sciences de Munich, classe de philo-
sophie et de philologie, t. XIV3, 1878, p. i85
ss.), se retrouve sous des formes diverses en de
nombreux textes : Vie de Notre Seigneur Jésus
Christ (Migne, Dict. des apocryphes, I, 387);
Image dit Monde; Rettart le Contrefait ,\. 7585-
845 ; Mystère du Vieux Testament, v. 3699 ss.;
Roman d'Arles, v. i-3o2, etc. Sur cette légende
voir notamment : Mussafia (Comptes rendus
de l'Académie de Vienne, classe de philosophie
et d'histoire, t. LXI11, 1869, p. i65-ai6,;
\V. Meyer ( Mémoires de l'Académie de Munich ,
classe de philosophie et de philologie, t. XVI ,
1882, p. 101 ss.) ; II. Suchier, Denkmaeler pro-
venz. Literatur und Sprache , i883, I, 1 65-
200 et 525-8; P. Meyer [Revue critique, t. I,
1871, p. 221; Romania. t. XV, 1886, p. 326-
7; t. XVI, 1887, p. 252-3); F. Kampers,
Millilitlterlichc Sagcn vom Paradisien..., Co-
logne, 1907. Mais le récit se borne à expli-
quer l'origine du bois de la Croix. Dans le
roman de Guillaume, le thème est amplifié par
recours au Livre de Daniel, au passage où il est
question de l'arbre majestueux et bienfaisant vu
en songe par Nabuchodonosor (IV, 7~i3) et
dont les vers 56g5-578o du Pèlerinage de
l'Ame sont la glose. Le texte de Daniel, inter-
prété comme l'a l'ait, par exemple, Richard de
Saint-Victor, De éruditions hominis inlerioris,
cap. i3 ss. (Migne, Pair, lut., t. CXLIII, c. 3i 1
ss.), où l'arbre représente la doctrine du Christ,
a suggéré l'idée de mettre en parallèle et de lier
entre elles l'histoire de l'arbre sec (d'où venait
le bois de la Croix) et celle de l'arbre vert
(inventée pour exprimer les effets salutaires de
la Passion).
C Sur ce thème des plaintes de la Vierge,
voir A. Lângfors [Revue des langues romanes,
t. LUI, 1910, p. 58 ss.).
58 GUILLAUME DE DJGULLEVILLE.
Puis, près d'un «ermitage», le pèlerin découvre des pierres tom-
bales, portant l'image d'un âne. C'est le souvenir des « bons ermites »
d'autrefois, qui ont supporté tout ce qui leur était commandé, ne se
souciant point de leur « mangier » et prenant de bon gré « grain et
paillier »; lidèles par là à la parole de saint Bernard qu'entrer en reli-
gion c'était accepter tout fardeau sans grogner, quelque nourriture
qu'on reçoive, et pareils à isachar, dont Jacob disait qu'il était un
« asne fort » (1). (V. 6703-6768).
Plus loin, le Pèlerin rencontre plusieurs personnes qu'il avait
connues sur terre, mais sans être vu d'elles et sans pouvoir leur par-
ler. Il apprend que le feu de l'enfer ne les atteindra ou ne les épar-
gnera qu'après leur mort, selon leurs mérites. Et à ce moment il
aperçoit une «dame», qui léchait un Pèlerin, comme l'ourse lèche
son ourson pour le parfaire : c'est Doctrine, laquelle instruit les
hommes et les forme aux bonnes mœurs. Elle lui enseigne qui il est.
Car, dit-elle, il faut apprendre à se connaître ('->. Or, qu'est-ce que
l'âme? (V. 6769-6912).
L'âme est la première action, le premier fait, le premier mouve-
ment du corps naturellement organisé, et seulement en puissance,
pour recevoir la vie et le mouvement; tandis que le corps n'est que
matière, et n'a que des formes accidentelles, à l'exclusion de formes
substantielles (3). L'âme a une triple puissance : végétative, sensitive
et rationnelle ('"'. Dieu a voulu quelle fût à limage de la Trinité, la
mémoire figurant le Père, l'entendement le Fils, et la volonté le
Saint-Esprit®. Elle saisit directement les choses intelligibles, et elle
use des sens pour atteindre les objets corporels (l,). Elle n'a point de
Genèse, 4g, i4- exposé ont été empruntés à Arislolc ou à ses
Il Dans l'exposé sur la nature de l'âme, qui commentateurs,
va suivre, Guillaume allègue deux fois l'autorité L'idée, ici exprimée, qu'il faut se connaître,
de s. Augustin. De fait, ses idées seront le plus corresponds la première phrase de la préface du
souvent conformes, quelquefois jusque clans De spiritu.
l'expression, à celles du De qaantitate animae '' Aristote, Traité de l'A me, II, 1.
Migne, Pair. Int., 1. XXX.11, c. io.35) et sur- • Vrislote, Ame, II, •> ; De spirita, i3 el
loul à d'Iles du De spiritu et anima [ibid., 45 (Migne, c. 78g et 81a).
1. XL, c. 779' : le premier de ces écrits est de ' Idée attribuée par l'auteur à s. Augustin.
ni. qui lui a été parfois — Voir De spiritu, 35 (Migne, c. 8o5-8o6).
attribué par le moyen âge, n'est qu'une compi- '*' De spiritu, ■• (Migne, c. 781). Cf.
lalion tardive, faite peut-êtn par Hugues de s. Augustin, Enarralio in Psalmam, \l.l, 7
Saint-Victor. M.iis plusieurs éléments du même Migne, t. XXXVI, c. $68
SES ÉCRITS. 59
quantité et n'a point de rapport aux dimensions du corps (1). Semblable
à un miroir où se reflète le monde (2), elle n'est point, d'un individu à
l'autre, différente par l'être et l'essence; mais elle l'est par la vertu et
la puissance : car le miroir peut être terni par les souillures du corps.
L'âme est sans cesse en mouvement, en quête du lieu où se trouve
son amour (3). Elle se meut, comme Dieu, à travers le monde(4). Son
siège est dans le cerveau (5), où la fantaisie (l'imagination) occupe la
partie antérieure, la raison le milieu, et la mémoire la partie posté-
rieure(6); mais l'âme circule dans tout le corps et s'y répand sous
forme de puissance, sans pour cela se trouver « plurifiée » (7) : ses
facultés sont la faculté végétative (comprenant les facultés générative,
nutritive et augmentative) (8), les facultés sensibles afférentes à cha-
cun des cinq sens, et les facultés irascible, concupiscible, rationnelle (9),
sur lesquelles Doctrine juge inutile d'insister; mais l'âme, tout entière
en chacune de ces facultés, ne cesse pourtant jamais d'être une(10).
(V. 6913-7204).
Enfin, après avoir entendu cette leçon, le Pèlerin aperçoit sur un
socle deux statues, l'une à pied, l'autre équestre. La première est
pareille à celle dont Nabuchodonosor eut la vision (ll) : tête en or, bras
et poitrine en argent, ventre et cuisses en airain, jambes en fer, pieds
en fer et en terre. Elle a été dressée pour que
Tous principaus gouverneurs
7261 Y preignent leur exemplaire
Pour bon gouvernement faire.
L'Ecclésiaste l'a dit(12) : l'image du roi paraît en son gouvernement;
tel le roi, telle la terre. Le roi doit donc être sage, n'établir de statuts
<■> De qaantitate animae, 3a et i5-i6 losophiamundi.lV, a4(Migne,t.CLXXH.ç. g5);
(Migne c. io73 et io4q-5i); De spiritu , 18 Bernard Silveslre, iVicrocosmus , X11I; Lvrard
(M igné, c. 794). l'Allemand, Labonntiis , y . 120-126 (voir note
<3> De qaantitate, 5 (M igné, c. io3i). à ce vers dans l'édition Faral); etc.
<3> De spiritu, 1 (Migne, c. 781). Cf. (7> De spiritu, i3 (Migne, c. 789).
s. Augustin , E narratio in Ps. XLI , 7 ( Migne, ,8> Conforme à la doctrine d Anstote.
t. XXXVI, c. 469). (5J De *pirita' 4, i3 et 45 (Migne, c. 78.,
(4) Idée attribuée par l'auteur à s. Augustin. 789 et 81 3).
— Voir De spiritu, 18 (Migne, c. 794). l'0) Conforme à la fois au De spiritu et a la
(S> De spiritu, 18 (Migne, c. 794). doctrine d'Aristote.
l6) De spiritu, i4 (Migne, c. 790). Théorie (ll) Livre de Daniel , II, 3i-35.
courante au moyen âge. Cf. Honorius, De phi- !) X. 1-0.
60
GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
qu'après mûre délibération, se faire ainsi aimer et honorer
peuple et, en conséquence, savoir écouter les conseils. La têt
de son
peuple et, en conséquence, savoir écouter les conseils. La tète de la
statue qui le représente est donc d'or, métal pur et ductile, propre à
être façonné selon la perfection. Pourtant, remarque le Pèlerin,
tels n'étaient pas certains chefs, de ceux qui avaient mandement du
roi de garder des villes contre l'adversaire. Car
... selon le conseil
•707 2 Des villes n'estoit pas leurvueil.
En rien ductile n'estoient
Et rien faire ne vouloient
■7575 Fors du tout a leur voulenté (l) :
Pour quoi maint bon pais gasté
A esté, et pluseurs occis,
Et au besoing s'en sont fuis
Les chevetains, donnans voie
Aus annemis, et fait proie
I )r ceux que garder dévoient
Et qui a eux s'atendoient.
L'Ange gardien en convient: mais il suffit, dit-il, de bien choisir
ces chefs et de les prendre dans les villes mêmes où ils doivent
commander:
■7608 Celui qui de Roan est né
Et y a son beritage,
•7610 Ses amis, biens et lignage,
Se la personne le valoit,
Meillor chevetain en seroit
Que ne seroit un Toulousain
Ou un Lombart ou un Romain
-(> 1 5 Car un eslrange s'en fuira
Ou toujours l'autre demourra..
7620 Et, aventure, tel seroit
Que dons penroil des annemis
luen ne vaut comme ceux
Pour babandonner le pais,
Et a eux se lairoil prendre
Sens bonté avoir de soi rendre,
?6s5 Ou a cautele il s'en fuirait
Et diroit que plus n'en pourrait.
Et tex furent ceux que veïs.
Mes, se le rbevetain fust pris
En son lieu ou lieu dont il est,
?63o Jusqu'à la mort fust toujours
|prest
De tout le pais garantir...
76/19 Qui sont natureux du pais
l'.l de leur corps ,2' par (un seil pris.
Le cou de la stalue est le canal par lequel la tête communique avec
le reste du corps. Les bras, faits d'argenl, représentent : l'un, les
!,) • Sinon à leur volonté 1 (celle des villes).
1 Celui auquel ils appartiennent
Sur l'ensemble des vers -"'.V, 1. jn yoir ci-après, p. 1 16.
SES ECRITS. 61
barons, ducs, comtes et hauts hommes du royaume; l'autre, les
maréchaux et capitaines, qui conduisent les « guerroyeurs » de pied
et de cheval, sur lesquels est établi le connétable, qui est pourvu de
toute autorité et qui doit être sans reproche : comme Ahoth est figuré
dans les Juyes, III, i5.
La poitrine, en argent elle aussi, rej^résente l'«estroit conseil» du
roi, où sont gardés les secrets. Or les conseillers du roi sont de sept
sortes, selon les objets à traiter : un confesseur; «quelques amis pri-
vés», particulièrement discrets; des conseillers pour les lois, pour les
monnaies, pour les négociations, pour la guerre, enfin «pour soi gar-
der et, quand temps est, mediciner». Ces conseillers doivent être
comme Aaron, qui portait sur sa poitrine le «rational», où étaient
écrits les mots « Discrétion et jugement, vérité et doctrinement». Les
faux conseillers, ces serpents, méritent que vengeance en soit prise
comme du serpent qui trompa Adam et qui fut condamné à vivre de
terre et à ramper.
Le ventre de la statue, en airain, et fait pour «dispenser aus
membres leur nourrissement », représente
•7962 Les gens des comptes et commis
Qui la principalité ont
Sus tous ceulx qui en leur main sont.
7965 Ce sont recepveurs, trésoriers,
Changeurs, orfèvres, argentiers,
Toute manière d'autre gent
Qui ont en bail or et argent.
Ces gens ont à savoir, pour l'argent,
•79-76 Par ou passa et par quel main,
Comment et quant est rcceû,
A quiex et pour quoy despendu.
Et ils doivent s'interdire d'user de leur autorité contre les membres
8007 En faisant tex ordenances
Qui leur soient aggrevances.
62 GUILLAUME DE D1GULLEVILLE.
Les cuisses, faites pour supporter le corps, ce sont les juges,
petits et grands, prévôts, baillis, et tous les justiciers du pays. Le
royaume, pour sa force, doit être gouverné selon le droit :
)oo 5 Sus jugement et justice
Est l'honneur du règne assise.
Il appartient aux juges d'y veiller
8067 Tout juge doit en paix laissier
Ou rien ne trouve a caiengier...
807 1 Mes contre gent trop orguilleus,
Fiers, melleïs et rioteus,
Malfaiteurs , larrons et murtriers,
Bons juges drecier comme fiers
Se doivent . . .
Et ils ne doivent pas plus épargner ceux qui sont au-dessus d'eux que
les autres. Car
8089 Meschief serait et grant dolours
Que leups mengassent les brebis
Et n'en seraient point punis.
Les jambes représentent les gens d'armes, la « bonne chevalerie » et
la « fort bachelerie » , qui n'entretiennent leurs armes que pour le jour
du besoin. Il faut les prendre dans le royaume même : des béquilles
sont inutiles quand on a de bonnes jambes. Les « natureux » valent
mieux que ceux qu'on appelle d'« estranges contrées » , lesquels
8196 A ce seulement sont venu
Que il voisent par tout fourrer [piller]
V.\ les biens de.spcmhv et gaster . . .
Et sont aussi a ce venu
8200 Que pour eux soit tout despendu
Quanquc puet le dit roy avoir.
SES ECRITS. 63
Enfin, les pieds, fails de terre et de fer, sont les gens de travail,
8225 Et sont souvent les vilz mestiers 8 2 3 5 Miex se aid'on d'un charretier,
Ceulx dont il est plus grans De un couvreur, de un potier,
[mestiers. . . Qu'on ne feroit d'un orgueneur,
8233 Plus nécessaire est un foueur D'un paintrë ou d'un ymageur.
Que un orfèvre ne changeur;
Ce sont dune part ceux qui travaillent la terre, les
laboureurs,
8270 Foueurs et areurs et semeurs,
Courtilliers, tuilliers et potiers.
et d'autre part ceux qui travaillent le métal,
com sont forgours,
8293 Com sont lormiers et serreuriers ,
Haubergiers et armeûriers.
Mais il faut aussi compter les gens de pied, qui portent les armes,
qui, au combat, «font le pont » aux chevaliers pour joindre l'ennemi
et qui sont placés les premiers sur la ligne pour leur ouvrir le
passage (1) (V. 7 2o5-8344)-
Reste la statue équestre représentant un chevalier. On avait déjà lu
dans le Pèlerinage de la Vie humaine (v. 9309-9356), après un rappel,
d'après le pseudo-Esdras (111, 2), de la domination exercée par
Apemen, fille de Belsechis, sur l'esprit d'un roi de Perse, l'histoire
d'une aventurière, nommée Avarice, qui avait fait chasser de la couche
d'un roi son épouse Libéralité. C'est la même histoire qui revient ici,
mais largement développée. Un chevalier, venu à la cour d'un certain
roi Poeticus, roi de haut renom, pour acquérir de la gloire en le
servant, apprend que la grande réputation de ce prince est tombée.
Une intruse, nommée Avarice, a fait chasser Libéralité de ses côtés.
(1) L'auteur remarque, en finissant cette plusieurs membres. Il s'arrête donc, car « sens
description de la stalue, cjue Daniel n'en disait te\le ne faut pas gloser». Scrupule louable,
point tant et ne parlait point, comme lui, de un peu tardif.
64 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
Il a maintenant abandonné son gouvernement à de mauvais hommes
leur donnant
8468 Octroi que, quanques ordené
Sera par eulx, il soit tenu
Et gardé de gros et menu.
Il ne se doute pas (s'il le savait, il ne le souffrirait point) que cela
tourne à son déshonneur : car les « ordonnances » de ces gens
8/178 Sont faites aux grans grevances
Du peuple et grans oppressions.
Pharaon, Salomon ne faisaient peser leur poing que sur des peuples
étrangers, mais ceux qui gouvernent au nom de ce roi oppriment ses
sujets; et quant à eux, toutes leurs mesures tournent à leur profit,
mieux vêtus, mieux parés que le roi, et vivant en des maisons dorées.
Le chevalier va trouver le roi : « Je vois, lui dit-il, que
très bien estes gouverné
En justice et en jugement,
En assises et parlement,
Par tous vos prevos et baillis
Et les justiciers du pays ...»
Mais quelque chose cloche : il faut rappeler Libéralité. A quoi le roi
réplique qu'il le voudrait bien, n'était son «conseil», contre lequel il
ne peut aller. Le chevalier, appelant ce conseil de trahison, s'ollre à
faire la preuve les armes à la main. Le voilà dans les lices, devant les
tribunes, lançant son défi. Nul n'ose le relever. Libéralité reprend sa
place auprès du roi, qui, en souvenir de cet événement, a fait élever
la statue du chevalier'". (V. 831 5-8 708).
''' Cette histoire ilu roi est celle d'une sorte la cupidité. El quant à l'à-propos, on voit qu'il
d'Arthur, mécréant, puis rendu à ses véritables en a avant tout aux mauvais conseillers du
sentiments. Guillaume, en prônant la libéralité roi : il sise certainement le cas du roi Jean II
chez les princes, comme tant de poètes intéres- el de son fils Charles, dont les ministres étaient
pourtant pas la même intention (|u'eu\ : alors en pleine impopularité. A ce dernier sujet,
son îdéeesl de dénoncer non pas l'avarice, mais voir ce qui sera dit p. 1 i'5-i i'i.
SES ECRITS. 05
Or, tandis que le Pèlerin poursuivait sou exploration, le temps
avait passé et les tourments dont il avait souffert avaient peu à peu
cessé. Le moment était venu pour lui d'entrer au paradis.
Son âme, toujours guidée par son Ange gardien , s'élève maintenant
vers le ciel, où Miséricorde, Justice, Raison et Vérité, siégeant au
tribunal de saint Michel, sont d'accord pour l'admettre. Son ascension
se fait au milieu d'un chœur d'alouettes, qui chantent les louanges de
Jésus (1); et, en cours de route, elle entend l'harmonieuse mélodie des
sept sphères, roulant les unes sur les autres, engrenant les épicycles
planétaires et environnées du firmament, où les étoiles sont fichées
comme des clous (2). Plus haut encore s'ouvre le ciel cristallin, dont la
vue lui avait été cachée autrefois par la courtine noire tendue au fond
du tribunal de saint Michel(3). (V. 8709-9034).
Pénétrant dans ce ciel cristallin, le Pèlerin est inondé d'une
éblouissante clarté : c'est là que sont les « maintes mansions » dont
parle Christ (4). De doux concerts musicaux s'y font entendre pour la
glorification de Dieu. (V. 9035-91 34)-
De la bouche de son Ange gardien, il apprend que le «troisième
ciel», révélé à saint Paul(5), était encore au delà du ciel cristallin.
(V. 9135-9*15). <
Il apprend aussi ce qu'il faut entendre par « siècle » , ce mot souvent
pris en l'acception de «monde», et dont les computistes, de leur
côté, disent qu'il désigne une révolution de cent années. (V. 9216-
9364).
Puis, au sujet des diverses «mansions» ou «siècles», il apprend
qu'on en distingue d'abord sept sortes. En un premier groupe, les
habitants portent des auréoles ou couronnes : ce sont les docteurs de
la foi, comme saint Paul, couronnés de soucis, parce qu'ils ont vaincu
(1) L'étymologie du nom de l'alouette, qu'il concorde avec la figure qui, dans le ms. delà
rattache à a louer», n'est pas de son invention. Bibliothèque nationale fr. 2173, f° b"] (repro-
(2) Comparaison ordinaire : Voir Barthélémy duite par Ch.-V. Langlois, La vie en France au
l'Anglais, De proprietatibus rerum, 1. VIII, moyen âije , t. III, 1927, p. 196, pi. VIII),
c. 23. accompagne et illustre le texte de {'Image du
(3) Cf. plus haut, v. 3i)2-3o6. — Cette divi- monde.
sion en sept ciels, dominés par un ciel cris- (4> Jean, XXV, 2.
tallin, puis (voir ci-après) par un ciel d'or (5) Il Cor., XII, 2. Cf. Visio sancti Pauli.
66 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
le diable; — les martyrs, comme saint Etieune, couronnés de roses
rouges, parce qu'ils ont vaincu le monde; — les vierges, couronnées
de « primeroles » et de lis, parce quelles ont vaincu la chair. Le
groupe des quatre autres siècles comprend : le siècle étoile d'escar-
boucles, où sont les apôtres et les évangélistes, avec saint Pierre; —
le siècle étoile de saphirs, où sont les séraphins, les chérubins et les
autres esprits angéliques, au total neuf ordres, divisés par hiérarchies
de trois, «si coin monstre saint Denis», et comprenant chacun au
moins 6666 légions, chacune d'au moins 6666 esprits'1'; — le siècle
étoile d'émeraudes, où sont les prophètes, avec saint Jean-Baptiste
leur chef, qui visite aussi parfois les martyrs et les vierges; — le
siècle des chrysolithes, où sont les ermites et tous les saints religieux,
Grégoire, Augustin, Benoit (2). (V. 9366-9572).
Enfin un neuvième et dernier ciel domine tous les autres, lormant
la huitième des mansions célestes'3 : c'est le ciel d'or, où réside Dieu,
assis sur un siège resplendissant, couronné de pierres merveilleuses
et d'étoiles, ayant auprès de lui la Reine qui prie pour les pécheurs.
(V. 9672-9629). _
11 s'agit maintenant de savoir ce que sont les lêtes par lesquelles
s'exprime la joie du Paradis.
(l' L'opinion ordinaire est que le nombre
des anges est incalculable. Elle se fonde sur le
texte de Daniel, Vil, 10: ■ millla niillimn minis-
trabant ei, et decies millies centena millia assis-
labant ei». — La répartition des anges en neuf
ordres, subdivisés chacun en trois hiérarchies,
s'appuie fur l'autorité de Denys l'Aréopagite,
De la hiérarchie céleste, ch. 6-9. — Le nombre
de 6666, donné ici comme celui des légions
angéliques c t comme celui des anges à l'inté-
rieur de chaque légion, correspond à l'effectif
delà Légion Thébaine, tel qu'il était tradition-
nellement admis. Plusieurs auteurs du moyen
■ • 11 1 déduit qu'il était celui de la légion
romaine du type normal. Il représente un effec-
tif de 6.000 hommes, augmenté du nombre des
chefs, à raison d'un chef par dizaine, par cen-
taine et par millier d'hommes.
(,j On voit que les sept mansions sont dis-
tinguées entre elles par des Qeurs (jaunes,
rouges, blanches et par dis pierres précieuses
escarboucles, saphirs, émeraudes, chrysolithes).
Grégoire le Grand [Moralia, XXII, a3, dans
Migne, Pair, lai., t. LXXVI, c. 665) et
d'autres après lui établissent bien une corres-
pondance entre chacun des ordres angéliques
et chacune des neuf pierres énumérées par
Ezéchiel (XXVIII, l3). Mais la façon dont Guil-
laume a caractérisé, par un moyen analogue,
les sept régions du ciel cristallin semble lui
être personnelle.
Guillaume, aux vers o,563-73, dit qu'il y a
«trois dons dont est douée lame beneûree», et
qui sont : connaître Dieu, l'aimer, et le pos-
séder. Quant au corps il a quatre « douaires »,
qui sont : la subtilité, la clarté. L'impassibilité
et 1 agilité. A l'ordre près, ce sont les données
même (et jusqu'aux termes) delà Lumière as
lais de Pierre de Peckham (\oir Langlois, oovr.
<ilé, p. 1 17-8).
(3> Le texte parle de huit «siècles». Il faut
entendre, connue nous l'avons fait, qu'il s'agit
de sept siècles, composant le huitième ciel ou
ciel cristallin, puis d'une huitième «mansion»,
constituée par le neuvième ciel, ou ciel d'or, ou
«empilée t.
SES ECRITS. 67
Or le Pèlerin aperçoit un cercle merveilleux, un déférent, porté
par le cercle qui marque la limite du ciel cristallin et du ciel d'or.
Ce cercle, image du zodiaque, est divisé en douze arcs de cercle,
séparés les uns des autres par un soleil; et chacun des arcs est lui-
même divisé en trente parties par trente étoiles. Le cercle accomplit
un tour complet en l'espace d'une année; et chaque jour l'étoile
amenée au sommet manifeste une clarté spéciale, annonçant ainsi
une fête. C'est le calendrier céleste. Justement l'on est au jour consa-
cré à trois nobles martyrs, vêtus de pourpre et d'or, parmi lesquels se
trouve saint Denis (L) : les esprits se pressent pour le célébrer, aussi
nombreux que « mauvis ou estourniaus ». Mais certaines fêtes ont
encore plus d'éclat, comme la Saint-Michel et la Toussaint; surtoul
la Toussaint, car
La sont les grans chanteries 9825 Dedens s'en vont festoier tuit
Et doutceurs de sonneries. Pour queillir y et fleurs et fruit ,
Lors sont les biaux jardins du Puis revont es praeries
[roy Gaiement vers et flories . . .
A tous ouvers par son octroi.
Aux fêtes des saints s'ajoutent les fêtes de la Vierge. Il y en a cinq.
La première est celle de l'Immaculée Conception, imaginée d'abord
par les Anges, comme préparation à une autre fête, celle de la Nativité.
Réunis en assemblée, les Anges décidèrent anciennement, pour célé-
brer la Nativité, d'aller apprendre aux écoles de musique : mais il ne
suffit pas de chanter : il faut aussi jouer des instruments, et les
Anges n'en avaient point. C'est pourquoi ils descendirent aux enfers
et, y annonçant aux âmes en peine la prochaine venue au monde de
celle qui serait leur secours auprès de Dieu, ils éveillèrent une telle
joie que David s'empressa de leur enseigner la manière de fabriquer
des instruments. Forts de ce secret, ils l'améliorèrent si bien parla
suite dans la fabrication d'instruments nouveaux, qu'ils en auraient
(l) Le poète ne nomme pas les deux autres : ce sont évidemment saint Eleuthère et saint
Rustique.
68 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
laissé Jubal stupéfait et qu'ils en auraient rempli Orphée de confusion.
Puis ils s'essayèrent à en jouer, laisant
tex renvoisemens
99/16 De sons, chans et mélodies
Et de doulces armonies,
Que tout le ciel s'en esbahi . . .
Telle fut l'origine de cette fête de l'Immaculée Conception, célébrée
depuis en certaines églises, mais non point dans toutes : car elle
passe aux yeux, de plusieurs pour n'être que r«aprestement» et
l'« essaiement » de la fête de la Nativité. (V. 9839-9972).
La fête de la Nativité est également marquée par de grands
concerts de chants et d'instruments : les Anges rengainent alors les
épées dont ils avaient combattu jusque là les pécheurs, et se mettent
tous à la musique. (V. 9978-10026).
Mais la plus grande fête est l'Annonciation, «jours de mariage de
Dieu et de l'humain lignage», où sur terre sont «criées» les joutes à
cheval des sept Vertus morales contre les sept Péchés capitaux.
(V. 10027-102).
Puis vient la fête de la Purification, à laquelle sont associés sain!
Siméon et sainte Anne, qui font
10128 Leurs offrandes a la Dame
D'une torche enluminée
De cler feu et aluinee ,
tandis que les Séraphins forment une procession, où chacun d'eux
porte «un grandbrandon d'une lumière flamboiant »(1). (V. ioio3-52).
Enfin la fête de l'Assomption. (V. 101 53-62).
L'intention du poète était ensuite de parler des lètes du « Roi », des
fêtes de Dieu. Mais, à partir de ce moment-là, sa façon de concevoir et
de présenter les choses est devenue tellement confuse, qu'une analyse
de son texte selon l'ordre qu'il a lui-même suivi devient une tâche à
peu près impossible : il faut renoncer à rendre clair un résumé là où
(1) Allusion aux rites des cierges allumés et consacrés le jour du la Chandeleur,
SES ECRITS. 69
l'obscur enchevêtrement de l'original interdit l'espoir d'une simplifi-
cation conciliable avec la fidélité (1). Toutefois, à défaut d'un abrégé
qui suive la ligne de la présentation, on peut du moins décomposer
le mécanisme poétique imaginé par l'auteur et en déterminer les
éléments constitutifs.
L'idée de Guillaume a été double : il a voulu, d'une part, rappeler
quelques-uns des épisodes de l'histoire du Christ commémorés par
l'Eglise; il a voulu, d'autre part, établir un rapport entre ces divers
épisodes et les divisions du zodiaque ou calendrier céleste.
C'est cette dernière idée — l'idée d'un calendrier céleste — qui a
déterminé son plan; et il a pris successivement chacun des douze
signes du zodiaque pour y rattacher un épisode de la vie du Christ.
Mais ce procédé, emrjloyé comme il l'a été, n'a lait qu'engendrer le
désordre. Car, au lieu de prendre les signes du zodiaque les uns après
les autres dans l'ordre où ils se succèdent sur l'écliptique, l'auteur
les a pris dans un ordre commandé par celui où se succèdent chro-
nologiquement les divers épisodes de l'histoire du Christ. 11 n'a donc
pas suivi l'ordre normal : Bélier, Taureau, Gémeaux, Cancer, Lion,
Vierge, Balance, Scorpion, Sagittaire, Capricorne, Verseau, Pois-
sons; mais bien l'ordre suivant : Taureau, Bélier, Scorpion, Capri-
corne, Balance, Sagittaire, Lion, Vierae, Gémeaux, Verseau, Cancer,
Poissons. C'est qu'en effet, il a vite perdu de vue (c'est une nouvelle
cause d'obscurité) son idée initiale de représenter les fêtes célestes
comme amenées par le calendrier zodiacal, pour entreprendre une
interprétation allégorique de chacun des divers signes du zodiaque,
dont il a expliqué la bénignité ou la malignité par ses relations avec
tel ou tel épisode de l'histoire du Christ. Or il n'a pas conçu ces
relations comme étant d'ordre chronologique : c'est-à-dire qu'il n'a
pas tenu compte, pour les établir, de ce que tel événement considéré
s'était produit en tel mois de l'année, sous tel signe du zodiaque; et,
par exemple, c'est à propos du Taureau (correspondant au mois de
mai(2)) qu'il parle de la Fuite en Egypte, pourtant commémorée le
(1) C'est pourquoi personne, parmi ceut i|ui correspondance des signes du zodiaque et des
ont analysé son œuvre, n'a réussi à le faire mois de l'année était la même que pour les
onvenablement pour cette partie du Pèleri- anciens. Actuellement, le signe du Taureau cor-
natje de l'Ame. respond au mois d'avril, et le même décalage
(2) «Mai», en posant que, de son temps, la s'est produit pour les autres signes et mois.
HIST. LI1TÉR. XXXIV 6
70 GUILLAUME DE DIGULLEV1LLE.
28 décembre, jour des Innocents; et de même pour les autres cas.
Les concordances qu'il a établies sont uniquement londées sur la
signification attribuée par lui à chacun des signes du zodiaque : le
Scorpion, par exemple, symbolisant la douceur hypocrite d'un
ennemi qui frappe par derrière (à quoi correspondent, pour l'auteur,
les trahisons dont le Christ fut victime); le Sagittaire rappelant, par
sa flèche, la lance de Longin; le Cancer, à marche rétrograde, évo-
quant les trois « reculements » du Christ, qui est descendu aux Eniers
et en est remonté, qui est mort et a ressuscité, et qui de la terre est
revenu au ciel. Et de même des autres signes'1'.
Quant aux faits de l'histoire religieuse ou du culte qu'il a retenus
pour en laire la matière de son exposé (eu oubliant que certains de
ces faits ne sont pas une occasion de fêle et n'étaient donc pas de son
propos), il les a, au nombre total de douze, distribués en deux séries.
La première série, au nombre de sept, comprend les épisodes de la
vie du Christ auxquels s'attache une idée de tristesse. A ce moment-là,
dit-il, il n'est pas de mise de «festoier», les «vielles doivent être
mises sous le banc», et tout le monde doit faire oraison : il s'agit de
la Fuite en Egypte (correspondant au Taureau, v. 10191-200); de la
Tentation (correspondant au Béiier, v. 10201-10); delà conspiration
de Caïphe et de la trahison de Judas (correspondant au Scorpion,
v. 102 1 1-2 4); du jugement de Pilate (correspondant au Capricorne,
v. io2 25-4o); de la Crucifixion et de la Mort (correspondant à la Ba-
lance et au Sagittaire, v. i02/ii-6o); de la Descente aux Enfers
(correspondant au Lion, v. 10261-86). Puis vient une série de cinq
(êtes, toutes célébrées dans l'allégresse : l'Annonciation et l'incarna-
tion (correspondant à la Vierge et aux Gémeaux, v. 10827-/10); l'Epi-
phanie et le baptême (correspondant au Verseau, v. io34i"74); les
fêtes du temps de Pâques, Adoration de la Croix, Résurrection et
Ascension (correspondant au Cancer, v. 10875-695); enfin la fête de
la Trinité (correspondant aux Poissons, v. 10696-981).
Des fêtes ainsi énumérées le poète en a décrit deux particuliè-
rement : la fête de Pâques et celle de la Trinité.
" El a ainsi proposé pour les signes du ko- ce dernier point, les notes de Bridferth au
iliaque une ■ naoralisation 1 qui se substituait à De natura reram de Bède (Migne, Patr. lat.,
ta tradition mythologique de l'antiquité, bien t. XC, c. a3a), où l'héritage païen est encore
connue du moyen âge. Voir, par exemple, sur accepté sans discussion.
SES ÉCRITS. 7 1
La première se célèbre dans le ciel d'or avec un grand éclat. Au
milieu des musiques et des chants, qui sont l'élément essentiel de
toutes les joies célestes déjà dépeintes par le poète et dont il a
exprimé la suavité d'une plume variée, mais plus agile que vigou-
reuse, les habitants de cette région, qui est l'empirée et la cour même
de Dieu, se montrent
tous vestus et parés
1 o/|o3 De robes dont fait livrée
Li Roys a celle journée.
io4o5 Sur les testes chappeaus d'or ont,
Et d'unes çaintures çains sont
Qui a or toutes litees
Sont et de saphirs clouées.
Ce jour est pour eux l'occasion d'un graud repas myslique :
io/j2 5 Devant le Roy table mise Sus celle table a vin et pain
Trouvent adonc et assise, io43o Que li Roys mesrae de sa main
Que pluseurs anges tous rians A cbascun donne des passans
Soustiennent et forment Et dit a tous : « Ce est mes sans
[chantans. Et ma char ».
Dans le ciel cristallin, séjour des hommes admis au paradis, la
cérémonie est un peu différente : on y voit un Arbre de la Croix,
greffé de l'ente de la Rédemption, et qui porte, sur cette ente,
un feuillage épais et des fruits. Sous son ombre sont abrités Adam et
tout l'humain lignage, qui reçoivent de saint Pierre la sainte nour-
riture du nouveau paradis, le fruit de vie.
La fête de la Trinité, venant la dernière, fournissait difficilement
matière à une description qui ne répétât point les précédentes et qui
aurait peut-être fini par sembler aussi monotone que le paradis lui-
même. Mais Guillaume a profité de l'occasion pour insérer, sur un
sujet bien rebattu, c'est-à-dire sur le mystère de la triple et indivi-
sible Trinité, une série de slrophes de douze vers octosyllabiques ,
rimant selon le schéma aabaabbbabba. Les lettres initiales de chacune
72
GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
des strophes forment, mises bout à bout, le nom de «Guillermus de
de Deguilevilla » (1).
Cette sorte de signature marque la fin de la vision : le poète s'é-
veille ; le songe qu'il a eu s'évanouit ; il ne lui reste plus qu'à souhai-
ter que Dieu lui accorde de revoir le paradis, et il ajoute :
10016 Aussi face il a tous ceux
Qui mon songe aventureux
Benignement exposeront
Et doucement corrigeront,
10020 Se rien y a a corrigier,
A amander ou retraictier.
Rien n'y approuve ne afferme
S'en la foi n'est fondé ferme ,
On qui fondé y puist estre
Par adrecement de maistre.
Se trouvé y est mençonge,
Réputé doit estre a songe;
Ainsi a ceux qui le lirront
Le pri et a ceux qui l'orront.
4. PoÈMKS LATINS.
Le texte du Pèlerinage de l'Ame s'arrête, en beaucoup de manuscrits,
avec le vers 11029; et les explicit que portent ces exemplaires
prouvent que les copistes considéraient que c'était bien là, réel-
lement, la fin du poème.
Mais d'autres manuscrits donnent en outre, comme faisant partie
de ce poème, une série de onze strophes, composées chacune de
douze vers octosyllabiques qui riment selon le schéma aabaabaabaab.
L'auteur y exprime l'idée qu'il faut dès ce bas monde s'occuper de
faire son salut et il explique, que voulant travailler au sien, il s'est
proposé de composer en langue latine, pour mieux le mériter, une série
de nouveaux poèmes. Et de ces poèmes, au nombre de onze, voici,
selon ses propres termes, quels seront les sujets :
str. 5. Si me faut oraisons dire
Et deprier le haut Sire
"' A vrai dire, le texte de 1 édition imprimée
ne fournit pas exactement ce nom. Il faut sup-
poser ou bien que celte partie du poème n'a
pas été mise au point par l'auteur (ce qui est
peu vraisemblable), ou bien que le texte impri-
mé doit être corrigé. Les corrections néces
sairei sont autorisées par un groupe très nom-
breux de manuscrits. Il faut, pour retrouver
les termes de la rédaction authentique : sup-
primer les vers \o8\--tj-j, qui sont une inter-
polation: au vers îogit), substituer la leçon
Dont i la leçon \limt; après le vers 10981,
ajouter les 0 strophes qui, dans l'édition, ont
été imprimées en appendice, p. 376-378.
SES ECRITS. 73
i 1080 Tant com j'ai temps de ce faire
La Dame aussi de l'empire,
Et louanges deulx escrire
Telles que leur puissent plaire.
Primes je métrai en l'aire
1 io85 Le Psautier, pour hors en traire
Aucuns biens grans et eslire.
Puis voudrai a l'exemplaire
De alpha et 0 pourtraire
Trois en un mètre et confire.
str. 6. Puis de trois nobles chevaliers
Que sur le cercle vi premiers'"
Bien voudrai faire mention.
De alpha et o personiers
Je les ferai , car très bien chiers
1 1098 Les ai pour celle vision.
Par eux me vint occasion
De savoir l'ordinacion
Du dit cercle qui est rentiers,
De (aire demonstracion
11100 Des festes et ostension
Tout aussi com li kalendiers.
str. 7. Puis dirai des chançonnetes
De très fines amouretes
En Cantiques contenues.
1 1 1 o5 Après donrai çainturetes
Et petites couronnetes
Aus deus amans bien congrues.
Puis manderai par les rues
Que liquides, voieus, mues
i 1 1 1 o Viengnent a moi toutes letres,
Pour porter au Roi deûes
Honneurs et qui sont sceûes
A la Royne estre debtes.
sir. 8. Et si ne me tendrai mie
1 1 1 1 5 Qu'encor du salut de vie
Au los d'icelle rovne
01 Sur le cercle du zodiaque. Allusion aux vers 9667-72 et 9765-76 du Pèlerinage de l'Ame.
74 GUILLAUME DE DIGULLE VILLE.
Aucune chose ne die
Par doubie maçonnerie
Résolue et entérine.
i i i -ao Et aussi, avant que fine
Mon emprise et atermine,
Au prevost ou moult me fie
Prierai que il s'encline
Vers moi et me soit bénigne
11128 Contre m'averse partie.
sir. 9. Celui aussi, qui me mainne
Et qui pour moi garder painne
Met grant si com je l'ai veù,
De science très certainne
1 1 1 3o Et par bonneur très souvrainne
De moi doit estre receù.
Bien sai que vers li mon deù
N'ai mie fait n'a son pieu.
Dont ma cause n'est pas sainne,
1 1 1 35 Pour quoi paier li doi treii
De oroison a mon peu
De grant devocion plaine.
sir. 10. A saint Benoit aussi irai
Et humblement le requerrai
111/10 Que , quant sera mon jugement ,
Piteusement ce que lait ai,
Dont paoureusement m'csmai,
Déporte et favorablement.
Si requerrai finablement
1 1 1/1 5 L'apostre Andrieu dévotement,
Pour ce qu'a son jour m'esveillai
Du songe que premièrement
Ai compté, (jui 1res grandement
Sans fin m'a mis en grant effrai.
sir. 1 1. S'autre chose je puis faire,
Bien me seroit nécessaire
Pour gecter en la balance,
Pour moi d'Oiseuse retraire
Et aucunemenl atraire
SES ECRITS. 75
i i i 55 A amour de Penitance.
Toutevoies pour grevance
Et ennui et destourbance
Qu'ai au romans bien pourtraire,
En lai in qui niieus m'avance
i î 160 Ai mise monordenance.
Plaise a cui elle puct plaire !
Les poèmes latins annoncés dans ces vers, nous en avons le texte,
lequel a été conservé en deux manuscrits, où il fait immédiatement
suite aux strophes françaises dont nous venons de citer les dernières.
Ces manuscrits portent, dans le fonds français de la Bibliothèque
nationale, les numéros 12866 (=i) et 1 648 (=B){1].
Comme Guillaume lui-même, dans les vers qu'on a lus ci-dessus,
a suffisamment défini l'intention et le sujet de chaque pièce, il suf-
fira de donner la liste récapitulative que voici, accompagnée de
quelques renseignements complémentaires.
I. — Paraphrase du Psautier : cf. ci-dessus, iio84-86. Ms. A,
fcs I73d-i83c; ms. B, fos 86-96. Début : Beatus vir qui erigit.
i5o strophes rythmiques de douze vers octosyllabiques, rimant selon
le schéma aabaabbbabba et dont chacune commence par les premiers
mots du psaume correspondant. A la suite, 26 autres strophes conte-
nant des prières (ms. A, fos i83c-i85s; ms. B, los g6v-o,7)(2).
II. — Sur la Trinité : cf. ci-dessus, v. 1 1087-89. Ms. A, fos i85b-
i86d; ms. B, fos 97-100. Début : Si uncjuam reus valait. 26 strophes.
III. — En l'honneur de saint Denis, de saint Eleuthère et de saint
Piustique : cf. ci-dessus, v. 11090-101. Ms. A, fos i86-i88b;ms. B,
f°s 98-100 (dans B, « explicit de alpha et o», par contresens sur le
vers français 1 1093 et sur la signification de la pièce). Début : Tali
modo dispositos. 20 strophes.
(1> L'authenticité de ces poèmes est garantie « Guillermus de Deguilevilla » et ont la valeur
par un passage de la pièce VI , qui renvoie au d'une signature.
Pèterinacje Je la Vie humaine comme à une <J) Tous les poèmes dont il va être question
œuvre du même auteur, et par les pièces VIII (sauf le n° IX) sont également écrits en
et X, qui donnent l'une et l'autre l'acrostiche strophes de cette structure.
76 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
IV. — Paraphrase du Cantique des cantiques : cf. ci-dessus, v.
11102-4. Ms. A, fos i88b-209b; ms. B, fos 100-121. 32 5 strophes,
dont les trois premières (début : Descendais per feneslrulam) servent
de prologue, la paraphrase commençant avec la quatrième (début :
Osculetiir me osculo), et chaque strophe commençant, à partir de là,
comme chacun des versets du Cantique.
V. — Sur les noms de Jésus et de Marie : cf. ci-dessus, v. 1 1 1 o5-7-
Ms. A, f05 209b-2ioa; ms. B, fos 121-122. 1 1 strophes, tous les mots
d'une même strophe commençant par la même lettre, choisie de telle
façon qu'on ait successivement, d'abord en six strophes, la série
j h e s u s, puis, eu cinq strophes, la série m a r i a. Début : Judex
jus tus, imperator.
VI. — Poème abécédaire en l'honneur du Christ et de la Vierge .
cf. ci-dessus, v. mo8-i3. Ms. A, fos 2ioa-2iic; ms. B, fos 121-
i2 3v. 20 strophes, précédées d'un prologue en prose : de même, lit-
on en ce prologue, que les lettres hébraïques ont été convoquées par
Jérémie pour ses Lamentations et par Salomon pour son éloge de la
femme forte, l'auteur a convoqué les lettres latines pour célébrer la
Vierge et son Fils. Elles sont venues se présenter, lui disant :
« Licet per te alias vexatae fuerimus, tam in alphabeto lie bissas castitatisl1', etc.,
quam in alio gallice scripto A toi du monde le refui (2>, etc., tamen iterato assumus
ecce libi, secundum ordinem noslrum, quod sequitur présentantes :
Ive Jenedictissima, Arobilitatrix omnium
Caritate r/ulcissima, Puritatem çuaerentiura ,
Ejiciens /astidium, Reparatrbs sanctissima
Gloriosa, /mmillima, 7'is yolentium .renium,
/mperatrix fcarissima, Fdonee zelantium
Laetificatrix mentium, Eterna congruissima. »
A la suite de cette strophe d'introduction, où Les lettres initiales de
chacun des mots qui la composent représentent respectivement cha-
111 Nous ne savons pas où se trouve cette ' Prière abécédaire insérée dans le Pëfen-
pièce. naçjc de la l te humaine . v. lo8o,3 ss
SES ECRITS. 77
cune des lettres ou abréviations de l'alphabet, viennent 20 autres
strophes, en chacune desquelles tous les mots commencent par la
même lettre, choisie de telle façon que la série de ces initiales, consi-
dérées clans la série des 20 strophes, reproduise la série des lettres
de l'alphabet (les abréviations et et corn étant toutefois exclues, et les
lettres k, x, y et z se trouvant, en raison de leur rareté, réunies en
une seule et même strophe). Début : Agios, apex altorum.
VII. — Deux paraphrases de Y Ave Maria : cf. ci-dessus, v. 1 1 1 i4-
19. Ms. A, fos 21 ic-2 1 2d; ms. B, fos 1 23v-i 24v- Première paraphrase :
j 4 strophes, dont les mots initiaux mis bout à bout reproduisent le
texte de Y Ave Maria. Début: Ave, ave exemptata. Deuxième paraphrase :
3 strophes. Début : Ave virginum elecla.
VIII. — Prière à saint Michel : cf. ci-dessus, v. 1 1 1 20-1 1 1 2.5. Ms.
A, fos 2i2b-2i4d; ms. B, fos i24v-i26. Début : Girans claustrum
monasticum. il\ strophes, dont les lettres initiales donnent le nom de
« Guillermus de Deimilevilla ».
o
IX. — Prière à l'Ange gardien : cf. ci-dessus, v. 1 1 126-87. Ms. A ,
fos 2i4b-2i5a; ms. B, fos 126-127. Début : O angele custos meus.
18 strophes de huit vers octosyllabiques rimant selon le schéma
ahababab.
X. — Prière à saint Benoit : cf. ci-dessus, v. 1 1 1 45-49- Ms. A,
fos 2i6c-2i7a; ms. B, fos i28v-i29v. Début : Grecjis pastor monachoram.
24 strophes, dont les lettres initiales donnent le nom de « Guillermus
de Deguilevilla ».
XI. — Prière à saint André : cf. ci-dessus, v. 1 1 1 45-49- Ms. A,
fos 2i6c-2i7(1; ms. B, fos 12 8V-12 9V. Incipit : Ad aliauem me vergere.
16 strophes, dont les lettres initiales donnent les mots «Andréas
apostolus ».
Une question est de savoir si ces poèmes latins et les onze strophes
en français qui les précèdent doivent être considérés comme appar-
tenant au Pèlerinage de l'Ame. Les strophes en langue française, où
78 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
l'auteur indique son propos de composer les poèmes latins qu'on a
vus, ne sauraient constituer un programme qui, lorsqu'il écrivait,
eût encore été à réaliser : on ne voit pas comment il aurait pu d'avance
se tracer un tel plan avec tant de précision et de sûreté, alors qu'il
n'existe aucune idée directrice qui ait pu dicter préalablement la
conception d'ensemble du recueil. Il faut donc admettre qu'au
moment où Guillaume annonçait ses poèmes latins, il les avait déjà
composés : en sorte que ses strophes en langue française apparaissent
bien moins comme un élément final du Pèlerinage de l'Ame que comme
une sorte de préface à ses poèmes latins.
Mais, si les strophes de langue française forment avec les poèmes
latins un tout dont on ne saurait séparer les parties, les vers par les-
quels elles commencent contiennent des allusions évidentes au roman
et y renvoient. Il n'est donc pas impossible que Guillaume ait lui-
même voulu, peut-être après coup, rattacher au récit de sa vision la
série de ses poèmes pieux en latin. L'idée d'accrocher cette queue
inattendue à une œuvre qui avait déjà reçu sa conclusion naturelle
semble étrange en elle-même et fait disparate, tant pour le sujet que
pour la langue. Mais on a déjà vu que, peu de temps auparavant,
notre auteur a non moins étrangement surchargé et iarci de latin la
seconde rédaction de son Pèlerinage de la Vie humaine. De plus, un
sommaire en vers des deux Pèlerinages de la Vie humaine (deuxième
rédaction) et de Y Ame, sommaire certainement rédigé par l'auteur
lui-même (1), ne vient, dans le manuscrit A, qui l'a seul conservé en
entier, qu'à la suite des poèmes latins (sans d'ailleurs iaire mention
de ceux-ci). On voudrait savoir si cette ordonnance est le fait de
Guillaume ou seulement d'un copiste. Dans le premier cas, il est
clair que Guillaume aurait entendu lier ses poèmes latins au Pèleri-
nage de l'Ame. En fin de compte, on ne voit pas que la question
puisse être résolue, et on le regrette : si menue qu'elle soit, on aurait
fait, en l'éclaircissant, un pas de plus dans la connaissance d'un
esprit singulier, dont on sait déjà combien il était fumeux, mais
qu'on ne voudrait pas juger avec plus de sévérité qu'il n'est juste.
(l) Il s'iilcnlilie, en ciïot, ,ivoc le « pèlerin 1 ployer ici le procédé caractéristique de sa
■ ■t parle, pour résumer ses aventures, à la pre- manière, qui consiste à taire compter la finale
micro personne. De plus, il continue d'em- Féminine <lan> la mesure du vers.
SES ECRITS. 79
5. — Le Pèlerinage de Jésus-Christ.
Le moyen poétique du songe, employé par Guillaume de Digulle-
ville dans ses deux grands poèmes antérieurs, où il permettait d'ou-
vrir des vues imaginaires sur un monde fermé à l'expérience des
vivants, lui a encore servi pour un troisième roman, où ce ressort n'a
fait que compliquer Lien inutilement l'invention. Sans doute l'auteur
n'aurait-il pas eu l'idée d'y recourir s'il ne s'en était pas déjà fait un
procédé; et l'on peut trouver le même caractère artificiel au titre de
Pèlerinage de Jésus-Christ qu'il a donné à ce nouvel ouvrage et qu'il a
voulu justifier par le commentaire de saint Grégoire'1) sur un texte
de Mathieu'2' : car ce titre a été appelé par celui de ses deux romans
précédents pour marquer l'unité, d'ailleurs bien discutable, d'une
sorte de trilogie. Le prologue embarrassé où il a amorcé sa fiction
contient du moins un renseignement à retenir : son rêve, dit-il au
v. 22, eut lieu en l'année 1 358, c'est-à-dire que c'est de cette année-là
que son poème est daté.
Il se proposait, en somme, d'écrire une histoire de la vie de
Jésus'3), encadrée entre un récit des circonstances qui motivèrent
l'Incarnation et le rappel de quelques fêtes consécutives à l'Ascension.
Son livre comprend trois parties, de dimensions très inégales, cor-
respondant respectivement aux vers 1-990, 991-10421 et 10422-
1 i4i6.
Certains éléments du nouveau poème avaient été déjà utilisés dans
les deux premiers Pèlerinages; et, d'autre part, il en était qui ne figu-
raient pas dans l'histoire religieuse autorisée. Guillaume, interrom-
pant assez gauchement son récit après l'un des épisodes initiaux, s'en
est expliqué dans les termes que voici :
Or vueil ci donner un avis
32 0 De maintes choses qu'ai ci mis
Et encore a mètre i entent
Qui ne sont mie seulement
En ce songe contenues,
Mez trouvées et veùes
(1) Homelia in Evantj. IX (Migne, Pair. ht. , (3) Voir la bibliographie des écrits en vers de
t. LXXVI, c. 1 106). cette sorte dans l'Histoire littéraire de la France,
''' XXV, i4- t. XXXIII, p. 355 ss.
80 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
3 2 5 Mot a mot ou peu autrement
Sont en mon premier songement,
Qui appelle est Pèlerin.
Et ai ce fait a ceste fin.
Quar trop grant anui auraient
33o Ceulz qui ci endroit broient,
S'estoient renvoies ailleurs...
335 ... et aime miex aussi
Que on die que deux foiz di
Une chose, que pareceus
Fusse dit, ou deffectueus.
[Et aussi faut il bien entendre,
3/|o Afin qu'il n'y ait que reprendre,
Qu'aucunes choses ci trouvées
Ou présent euvre et récitées,
Comme est l'altercation
Faicte pour l'Incarnation
345 De Jesuchrist dévotement
Par les Vertus et doulcement ,
Ou autres teles et semblables,
Combien que ne soient mie pour fables ,
Touteflbiz ne fault pas penser
3 Que je les aie voulu poser
A ce. qu'on croie que j'aye esté
Cest altercaz fait ne traicté;
Vins l'ai fait pour dévotion
Et saincte édification
355 En ensuivant Bernard mon pire
Qui m'en a monstre la manière
En son très bel premier sermon
Faict de l'Annunciation ''',
El tout ainsi qu'ai fait devant
360 En mon dcuxiesme songenunt
En déclarant d'enfer les peines...]
Les vers que nous venons d'imprimer entre crochets ne se trouvent
que dans un remaniement du poème qui n'est pas de Guillaume de
Digulleville '. Peut-être n'en sont-ils pas moins, eu leur fond, de sa
plume; peut-être n'en est-il l'auteur à aucun titre. Mais, même en ce
(,) Sur le Psaume IAWIV, 10-11 (Migne, nieur se reconnaît à ce signe qu'il ne compte
Pair. Int., t. CLXXXIII, c. 383 ss.). pas dans la mesure du vers le atone venant di-
:,) Voir ci-après, |>. l3o. La main du rema- reclement après une voyelle tonique.
SES ECRITS. 81
dernier cas, ils n'en exprimeraient pas moins une vérité, à savoir que
Guillaume ne s'est pas privé de mêler beaucoup de choses de son cru
aux enseignements traditionnels de l'Eglise.
Le songe qu'il prétend rapporter lui avait montré un vieil homme
qui, dans un verger tout plein de fruits, de parfums et de chants
d'oiseaux, avait été précipité du haut d'un arbre dans le fond de la
terre : c'était la figuration d'Adam, tombé du paradis terrestre en
enler. Mais un secours miraculeux devait venir au déchu. Transporté
dans la lumière des cieux, le poète voit maintenant une compagnie
d'anges qui délibèrent sur le cas; et l'un d'eux, l'ange gardien
d'Adam, va rendre compte à Dieu de la faute. Pendant ce temps, —
c'est ici qu'a été inséré l'avertissement sur les redites- et les libertés
du récit, — Justice, Vérité, Miséricorde et Sapience(1) tiennent éga-
lement conseil; et comme Miséricorde voudrait sauver le coupable
malgré sa désobéissance au Seigneur, Justice et Vérité se rangent à
son avis, en ajoutant que cette œuvre devrait appartenir au Fils de
Dieu(2). Vérité, chargée d'aller recueillir les décisions de Dieu le
Père, va, revient et rapporte ce qu'elle a vu et entendu. (V. 1 7-638).
Dans une lumière éblouissante, elle a vu dix cercles d'or de gran-
deur différente et superposés les uns aux autres par ordre de dimen-
sion décroissante. Meut de ces cercles, où s'agitaient des anges (3),
tournaient autour d'un axe commun, tandis que le dixième, où
siégeait Dieu en personne, demeurait immobile. C'est au dixième
cercle que Vérité a appris les conseils dont elle rapporte la nouvelle :
Dieu le Père ayant voulu que la faute d'Adam fût pardonnée, mais
moyennant rachat, son Fils s'est offert pour payer l'amende; et, à la
suggestion de Charité, tout a été arrangé pour préparer son pèleri-
nage expiatoire sur la terre. (V. 689-9 1 2 ).
Le poète n'aura plus besoin maintenant de se mettre en frais d'in-
vention : il lui suffira de se laisser aller au fil de l'histoire évangé-
lique, en ajoutant à la lettre des textes la glose des commentateurs et
des prédicateurs ou ses propres interprétations. Mais son récit n'en
(,) On reconnaît ici trois des quatre Vertus On la trouvera, par exemple, dans Hugues de
du Pèlerinage de l'A me (voir ci-dessus, p. 4o et Saint-Victor, De Sacram., I, 2 (Migne, Patr.
suiv.) : ce sont celles que mentionne le graduel lai., t. CLXXVI, c. 371).
au jour de l'Assomption. |3> H s'agit d'une représentation des neuf
121 L'idée répondait à celle des théologiens. ordres angéliques et de leur hiérarchie.
82 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
aura pas moins un caractère personnel, sans qu'on sache bien s'il
faut l'en féliciter : car il lui arrivera aussi souvent, sinon plus, de
choquer que de plaire. Une analyse sous forme d'un résumé lié ne
ferait ici que grossir les défauts de l'original; et un effort pour les
dissimuler serait un manque à l'exactitude. Le mieux sera de dresser
la sorte de table des matières que voici, en réservant la question de
la mise en œuvre.
Annonce de Gabriel à Anne et Joachim. Naissance de la Vierge. (V. 91 3-981).
Annonce de Gabriel à la Vierge (Luc, I, 26-38)'1'. (V. 982-1262).
La Conception. Le Fils descend du ciel au milieu d'un chœur d'anges conduit
par Gabriel, et se loge comme un soleil dans le sein de la Vierge. (V. 1 263-1 /178).
La Visitation (Luc, I, 3g-46). Conversation de Jean et de Jésus (cnii ne sont pas
encore nés). Jésus demande à sa mère de lui « cbanter une chanson ». La Vierge
chante le Magnificat (Luc, I, 46-56). Joseph veut se séparer de Marie : Gabriel le
retient (Matlh., I, 18-20). (V. 1479-1810).
La Nativité (Luc, II, 1-7). La Pauvreté y préside. Méditation de l'auteur à ce
sujet. Débat de Joseph avec Nature sur les conditions miraculeuses de cette naissance.
(V. i8ii-233/ï).
Apparition de l'Etoile. Adoration des bergers et des rois mages (Matth., II, 1-1 2 ;
Luc, II, 8-20). La Circoncision (Luc, II, 21), et débat à ce sujet entre Marie et la
Vieille Loi. Offrandes des trois Rois (Matth., II, 1 1). (V. 2335-2656).
La Purification, la Présentation et la Fuite en Egypte. Hérode (Matth., II, 3 et
i3). La Purification (Luc, II, 22) : débat de Joseph avec la Vieille Loi à ce sujet.
La Présentation (Luc, II, 22-2/1) : Jésus (51c) prend la parole. Discours au peuple
de Joseph, puis de Marie. Prophétie de Siméon (Luc, II, 2 5-3 5). La Fuite en
Egypte (Matth. , 1 3- 1 8) : reproche d'Ignorance à Jésus de refuser le combat; réponse
de Joseph, et justification du choix de l'Egypte. Méditation de l'auteur : actions de
grâces et prière à Dieu, à Jésus et à Marie (pièce en strophes de douze vers rimant
selon le schéma aabaabbbabba , l'ensemble des initiales de chaque strophe donnant le
nom de « Guillermus de Deguillevilla »). (V. 2657-3966).
Retour d'Egypte : Jésus parmi les docteurs (Luc, II, 4i-5o). (V. 3967-/4172).
Prédication de Jean-Baptiste (Matth., III, 1-12; Marc, I. 1 8; Luc, III, 1-18).
André, Pierre et Philippe (Marc, I, 16-18; Jean, 1, 35-5 1). (V. '1 1 73-'i3oo).
Noces de Cana (Jean, II, 1-10). Comment Jésus parla à sa mère. Signification du
miracle. (V. /(3o 1 -4684).
abolition de la Vieille Loi et baptême de Jésus (Matth., III, 1 3- 1 6). (V. 4685-
5o52).
Retraite au désert, le Jeûne el la Tentation (Matth., IV, 1-11; Luc, IV, 1-1 3).
(V. 5o53-5.82).
' Nous donnerons, ici et après, ies références aux textes que Guillaume a utilisés et qui
sont propres à montrer en gros de quelle façon il a combiné les Évangiles.
SES ECRITS. 83
Jésus en Galilée (Matth., IV, 12), à Nazareth (Matth., IV, i3; Luc, IV, 16),
à Capharhaum (Matth. , IV, i3; Luc, IV, 3i). La Pèche miraculeuse (Luc, V, 1-1 1).
Vocation de Matthieu (Matth., IX, 9). Les douze disciples (Matth., X, i-4; Luc,
VI, 12-16). Sermon sur la montagne (d'abord d'après Luc, VI, 20-38, complété
par Matth., V, 3-i 2, puis d'après Matth., VI et VII). Miracles (Matth., VIII, i-4;
IX, 20-22; et Luc, VII, 11-17)- Éloge de saint Jean-Baptiste (Luc, Vil, i8-3o,
complété par Matth., XI, 7-1 5). Dures paroles de Jésus au sujet de sa mère
(Matth., XII, 46-4g). (V. 5i83-565o).
Repas parmi les publicains (Matth., IX, 10). Onze paraboles sur le royaume des
cieux : le semeur (Matth., XIII, 3 ss.); le froment et l'ivraie (Matth., X11I, 24 ss.);
la moisson qui grandit (Marc, IV, 26 ss.); le grain de sénevé (Matth., XIII, 3i ss.);
le levain (Matth., XIII, 33); le trésor caché (Matth., XIII, 44); la perle (Matth.,
XIII, 45-46); le filet (Matth., XIII, 47); les ouvriers à la vigne (Matth., XX, 1 ss.);
les noces royales (Matth., XXII, 1 ss.); les dix vierges (Matth., XXV, 1 ss.).
(V.565 1-5998).
Instructions aux apôtres (Matth., X, i-4a) et méditation de l'auteur. (V. 5 99g-
6i74).
Martyre de Jean-Baptiste et retraite de Jésus (Matth., XIV, 1-1 2). La vraie pureté
(Matth., XV, 1 ss.). La Chananécnne(Matlh., XV, 2 1-28). Confession de saint Pierre
(Matth., XVI, i3-2o). Nécessité de la Croix (Matth., XVI, 21-28). La Transfigura-
tion (Matth., XVII, 1-8); long commentaire de l'auteur. (V. 6175-6478).
Guérison d'un démoniaque (Matth., XVII, 14-17)- Le didrachme (Matth. , XVII,
23 ss.). (V. 6479-65i6).
Avis aux disciples (Matth., XVIII, 1-22 , et Luc, XV, 8-10). Le mariage (Matth.,
XIX, 1-1 2). Le péril des richesses (Matth., XIX, 16-26). Récompenses de la pauvreté
volontaire (Matth., XIX, 27). Les fils de Zébédée (Matth., XX, 20-28, et Marc, 1 o-
35). (V. 6517-6673).
Marthe et Marie (Luc, X, 38-4a). Comment Jésus chassait les démons (Luc, XI,
1/1-20). Lefortarmé (Luc, XI, 2i-a3). Qui est heureux (Luc, XI, 27-28). Le signe
de Jonas(Luc, XI, 2 g-3o). Contre les Pharisiens (Luc, XI, 37-44 , 53-54). (V. 6673-
6772).
Instructions aux disciples, très résumées (Luc, XII, 1 ss.). Le figuier stérile (Luc,
XIII, 6-9). Guérison de la femme courbée (Luc, XIII, 10-17), et d'un hydropique
(Luc, XIV, 1-6). Leçons aux convives et parabole du festin (Luc, XIV, 7-24). Néces-
sité du renoncement (Luc, XIV, 25-33). (V. 6773-6918).
Parabole du fils prodigue (Luc, XV, 1 1-32). L'économe infidèle (Luc, XVI, 1-
1 3). Le pauvre Lazare et le mauvais riche (Luc, XVI, ig-3o). Le pharisien et le
publicain (Luc, XVIII, g-i4). Zachée reçoit Jésus (Luc, XIX, 1-10). (V. 691g-
7088).
Les marchands chassés du Temple (Jean, II, i3-22). Entretien de Jésus avec
Nicodème (Jean, III, 1-21). La Samaritaine (Jean, IV, 7-3o). La piscine probatique
(Jean,V, 1-9). Multiplication des pains (Jean, VI, 1-1 5). Scandale de plusieurs;
confession de Pierre et des apôtres (Jean, VI, 4 1-72). (V. 7089-7258).
La femme adultère (Jean, VIII, 3-i 1). Discours de Jésus sur sa divinité (Jean,
84 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
VIII, 21-29). Guérison de l'aveugle-né (Jean, IX, 1-7). Le Bon Pasteur (Jean, X,
1-18). Résurrection de Lazare (Jean, XI, 33-44)- Conspiration de Caïphe et des
Juifs contre Jésus (Jean, XI, 45-53). Jésus à Béthanie (Jean, XII, 1-1 1). (V. 7259-
756a).
Entrée de Jésus à Jérusalem (Matth., XXI, 1-10; Luc, XIX, 28-/1/1). Le figuier
desséché (Matth., XXI, 18-22). Paroles de Jésus (Jean, XII, 23-26). Trahison de
Judas (Matth., XXVI, 1/1-16, et Luc, XXII, 1-6). Préparation de la Cène (Matth.,
XXVI, 17-19, et Luc, XXII, 7-1 /,)• Le barbier. (V. 7563-7736).
La Cène (Luc, XXII, 1 4-39). Conversation en a parte de Jean, de Peierre et de
Jacques. Le lavement des pieds (Jean, XIII, 2-16). Discours après la Cène (Jean,
XIII, 3 1-38, XV et XVI). (V. 7738-8o38).
La prière sacerdotale de Jésus (Luc, XXII , 39-46). (V. 8039-8 1 02).
Arrestation de Jésus (Jean, XVIII, 1-9). Apostrophe du poète à Judas. Paroles de
Jésus à Judas (Luc, XXII, /17-/18). Coup d'épée de Pierre(Jean, XVIII, 10-1 1). Son
reniement (Matth., XXVI, 69-70; Luc, XXII, 5/1-62). Jésus chez Caïphe (Matth.,
XXVI, 57-68). (V. 8io3-8486)
Jésus et Pilate (Luc, XXIII, i-25; Jean, XVIII, 28-38, et XIX, 1-1 6). (V. 8487-
8808).
Jésus crucifié (Luc, XXIII, 3 3-4 9 ; Jean, XIX, 1 7-37). (V. 8809-9044 )•
Les trois femmes auprès de la Croix (Jean, XIX, 25-s6). Plaintes de la Vierge1'1.
(V. 9o45-9398).
Souffrances et plaintes de Jésus (Matth., XXVII, 46, et Jean, XIX, 28). Testament
de Jésus. Jésus rend le dernier soupir (Jean, XIX, 3o). Méditation de l'auteur. Adam
sauvé. Trouble des choses et des hommes (Luc, XXIII, 44-49). ^e C0UP c'e ta|lce de
Longin (Jean, XIX, 34). La sépulture (Matth., XXVII, 57-66). La résurrection
(Matth., XXVIII, 1-. 5). (V. 9399-9820).
Les Pèlerins d'Emmaùs (Luc, XXIV, 1 3-35). Apparition de Jésus à la Vierge : il
lui explique la prophétie de Siméon. Apparition de Jésus aux apôtres réunis (Jean,
XX, 19-29). Investiture de saint Pierre .Kau, \\l, 15-17). Prophétie sur saint Jean
(Jean, XXI, i8-2 3). Nouvelle apparition aux apôtres (Marc, XVI, 1 4-i 81. V. 982 1-
io32 2).
L'Ascension. Le l'ils réuni à Dieu le Père et au Saint-Esprit. Accord des « trois
dames » (Justice, Miséricorde et Vérité) '2). Fête, musiques et (liants dans les dix
cercles d'or du ciel. (V. 1 o323- 10661).
Saint Jean accueilli au ciel'3'. Descente du Saint-Esprit. Don des langues.
(V. 10662-10865).
(l) Ces plaintes (v. ()i.r)i-g3c)8) sont la répé- successivement des fêtes de l'Ascension, de la
tition (avec des variantes) de celles qu'on Saint-Jean, de la Pentecôte et de l'Assomption,
trouve dans le Pèlerinage de l'Ame, v. 6358 ss. A propos de 1 ascension, on note ce détail que
(!) Dont il a été question au début du dans le chœur céleste, les anges • chantent le
poème. dessus», tandis qu'Adam el les humains rache-
1 A partir d'ici, L'invention du poète a été tés « lenoimt le pié de dessouz» (v. 10617-
guidée par le calendrier liturgique. Il parlera io6a4)-
SES ECRITS. 85
L'Assomption. (V. 10867-1 1 igo(1)).
Un ouvrage de cette sorte, dont le sujet manquait de nouveauté,
n'avait de chances de plaire que par un sentiment profond des choses,
par l'habileté des arrangements ou par les couleurs de la poésie. Celui
de Guillaume ne remplit guère ces conditions. Non pas qu'il soit
dépourvu de qualités : on peut, selon les parties, y apprécier l'aisance
du récit, ou la grâce d'un tableau, ou même, à l'occasion, une cer-
taine fermeté dans l'expression des enseignements moraux; on peut,
en particulier, se laisser intéresser par l'alliance ingénue du divin et
de l'humain dans les pages consacrées à la Vierge mère et à l'enfant
Jésus. Mais il faut convenir que les passages heureux sont assez rares
et perdus dans un volumineux fatras.
L'œuvre n'a pas d'unité : elle pèche aussi bien par les fautes de
goût(2) et les discordances du ton(3) que par l'absence de construction
et la mauvaise liaison du développement. Mais, en dehors de ces in-
suffisances, sa principale faiblesse tient au manque d'une franche
orientation dans la conception même du sujet. Ce que nous visons ici
n'est pas seulement l'incohérence d'une imagination compliquée, qui
fait, par exemple, qu'on a peine, dès le début, à se reconnaître dans
un jeu de songes et visions superposés : nous voulons parler d'une
contusion entre genres, faite par un homme qui n'a pas su choisir
entre la narration, le sermon et la discussion dogmatique. L'inspira-
tion poétique a été ici contrariée par l'influence déformante de l'esprit
didactique. Imprégné des leçons de l'Ecole, entiché de ses procédés et
donnant dans la mode de la dispute, versé d'autre part dans la connais-
sance des Ecritures et des commentaires, gloses et interprétations
dont les surchargeaient les traités des docteurs et la parole des prédi-
cateurs, l'auteur n'a pas su s'interdire la discussion et la controverse
là où elles n'étaient pas de mise. Si, comme il le dit, il a voulu donner
un enseignement religieux et moral, il eût mieux atteint son but par
(1) Le chant des anges (v. 10978-10986) son propre rôle,
semble correspondre à l'oiïertoire de ce jour; (3) Par exemple, quand il veut expliquer
le chant de Gabriel (v. 1 1 1 46- 1 1 169), à l'an- pourquoi Jésus mourant pencha la tète et qu'il
tienne. le compare à un chaland qui, voulant acheter
(,) Particulièrement sensibles en une matière une marchandise, l'examine de très près (et
délicate entre toutes. On se serait bien passé, Jésus, raconte-t-il , inclinait de même la tête
par exemple, des discours insistants de Joseph pour examiner les âmes qu'il avait si coùteuse-
sur la pureté de la Vierge et sur la nature de ment tirées de l'enfer).
HIST. L1TTER. — XXXIX.
86 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
un récit moins alourdi d'érudition mal digérée; et son pédantisme à
contre-temps est souvent allé jusqu'à engendrer l'absurdité : par
exemple, quand il a voulu que Joseph, expliquant à ignorance ses
raisons de partir pour l'Egypte, invoque l'autorité de Flavius Josèphe(l)
ou Lien encore quand, dans la querelle du même Joseph avec la
Vieille Loi au sujet de la Présentation, il a fait discuter par les deux
adversaires les témoignages de Luc et de Matthieu (2).
Il est dommage pour une œuvre littéraire que nous soyons réduits
à en retenir surtout, comme c'est ici le cas, quelques passages peut-
être intéressants pour l'histoire, et d'ailleurs assez obscurs. Deux
d'entre eux contiennent probablement une allusion à des événements
d'ordre politique. H s'agit, dans le premier(3), d'un commentaire sur
les noces de Cana, où le Christ aurait voulu, par son attitude, ensei-
gner que c'est aux pauvres gens de recevoir les dons des riches et non
point le contraire, comme on le voit couramment : car le riche pille le
pauvre. L'auteur se ressouvient à ce propos d'avoir vu certain milan
au plumage d'or qui, ayant établi trois nids sur trois châteaux, allait
sans cesse volant de l'un à l'autre. Ce n'était pas, semblait-il,
un oiseau sauvage, car il portait à ses pieds les gets des oiseaux
dressés. Il guettait les «pèlerins» et, quand il en passait, il sifflait
ses petits, fondait sur ses victimes, les emportait avec leurs biens
dans ses nids, où souvent elles mouraient. Ainsi « estoient gastés
tous biens de terre et dissipés, arses villes, tous huis brisés»,
et tout le pays réduit à l'état de désert. Prêtres et religieux
étaient maltraités; et les rapaces se faisaient des plumes d or
de l'argent volé aux églises, où, ne croyant ni à Dieu ni à ses
saints, ils emportaient jusqu'aux ciboires. Le poète pensait évi-
demment aux pillages exercés tout autour de Paris, dans un
large rayon, pendant les années 1 357 e* ! 358. Ou voit moins
bien qui il a voulu désigner par son milan : peut-être Charles
le Mauvais, sorti de prison en 1 357 (^es ge*s attachés aux pieds
de l'oiseau y feraient allusion), tenu pour l'auteur ou le promo-
teur des violences et des ravages dont soutirait la France, et qui
disposait des trois places d'Evreux, de Meulan et de Mantes, ses
repaires.
Pèkrittagt dt l sas-Christ j v. .'>.">.'>i ss. . — ' ; Ibid., v. 3626, 2844, 2861, '.hjiç)- . — V.
4469-4600.
SES ECRITS.
87
Le second passage se rapporte à la conspiration de Caï'phe et des
Juifs contre îe Christ (1). 11 s'agit encore d'une vision, celle d'un aigle
qui volait par déserts, montagnes et rivages, cherchant proie pour ses
petits. Un gerfaut, rassemblant une vingtaine d'autours et de faucons,
s'adresse à eux leur disant :
7^7 « « Ma noblece tous vous savés
Et mon pouoir veû avés,
Et savez bien que m'apartient
Ce ni , ou va souvent et vient
7/175 Ce! aigle la, qui usurpé
L'a et sanz mon vueil occupé...
L'un des autours lui répond :
7^82 « Ensemble parlé avons ja
Tous quanque nous sommes ici
Et pour tous je respont et di
7/185 Que il faut que l'aigle pris soit
Et ses aigletiaus de leur toit
Soient hors mis et hors getés,
Et a toi, gerfaut, soit donnés
Le ni , si que sanz nul rapel
7/190 L'aient après ti gerf'audel.
Bien nous en guerredonneras
U tempz avenir quant voudras, a
Puis voilà tous ces rapaces qui se mettent à harceler l'aigle, inlas-
sablement, sans oser toutefois l'approcher, par crainte que, s'il les
voyait, il ne se vengeât redoutablement. Et enfin, ayant tendu des
rets, ils réussissent à le prendre :
... il fut pris et arresté
75i6 Et si corn vouloient lié,
Comment que ne soit mie droit
Que mis en giez li aigles soit,
Mez y doivent estre ceuz mis
7520 Par qui il est lié et pris
Et a haute perche jouchiés
Selonc leur droit et atachiés.
C'est à propos des méfaits de Conspiration que Guillaume, dans la
"' v. 7453-752.
88 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
seconde rédaction du Pèlerinage de la Vie humaine, a fait allusion au
désastre de Poitiers (I). C'est sans doute au même événement qu'il fait
allusion ici encore, et au même propos. Il a voulu parler, comme dans
le Roman de la fleur de lis, des prétentions du roi d'Angleterre à la cou-
ronne de France, de la trahison des grands seigneurs de ce pays et de
la captivité du roi Jean le Bon.
Un dernier passage intéresse l'histoire de la musique. C'est le com-
mentaire du Magnificat que voici :
i 5t)5 Lors la Vierge si vout roonstrer
Comment elle savait chanter
En faisant chanson nouvelle,
Qui si plaisant et si helle
Fu et est qu'il ne est chanson
1600 Qui doie avoir si grant renon
Et qui estre couronnée
Doie miex et honnouree.
Et qui la cause veut savoir,
A trois choses apercevoir
i 60 5 Le peut, sans lesquelles chanson
N'est digne d'estre de renon.
C'est qu'il y appartient hiau dit,
Et qu'il y ait chant bien ellit,
Et que cil qui chanteur s'en fait
1610 Eslite et bonne voiz il ait.
Et ces trois choses j'aperçu
En la chanson, quant dite lu,
Qui magnificat nommée
Est en latin el clamée '-'.
1 6 1 5 Le dit est bel, car de Dieu et,
Et plus belle matière n'est
Onques récitée en chançon;
Quar n'est rien, cornent que
[ait nom,
Ou ait biauté, bonté, douceur
1620 Fors en Dieu seul le créateur,
Si com tesmoingne saint Ber-
[nart'3'
Et l'apostre Pol autre part;
Si que de biau dit parée
Est la chanson et dictée.
1628 Après di qu'il y a biau chant
Et bien se va entremettant
De haut, de moyen et de bas.
De quoi la teneure di bas
Quant chamberiere elle se dit
i63o Et le pris de soi fait petit.
Haut monte, aussi moyenne-
[ nient,
Quant joie en soi de son fd prent
Et quant son confort et déduit
Elle en fait a son esperit.
1 635 Après haut, et au double, va
Quant dit que chascun la dira
Benoite de la grant honneur
Que Dieu li lait, son bon sei-
gneur.
Et est voir que moût embeli
1 (i'io Est de nuances ce chant ci;
Car de bequarre et de bémol
El de nature prent son vol
Pour donner entrelacement
D'un en autre, com l'art l'aprent.
(l) Voir ci-dessus, p. l\ i-^2.
<5> Luc, [,46-56.
(5) Peut-être d'après son cinquième sermon
De viijilia Nativitatis (Migne, l'air, lai.,
t. GLXWIII , col. i Oû), où l'on peut lire : « Deus
summa utilitas, summa gloria, summa vo-
luptas. . . omne jucundum, omnc utile, otnne
honestuiii 1.
SES ECRITS.
i 64 5 Par bémol est le chant chanté
Quant dit que Dieu s'est accordé
A miséricorde faire ,
Comme doulz et débonnaire,
Et que humbles essaucera î 665
î 65o Et les pauvres gens repaistra.
En bequarre aussi est mué,
Quant dit que seront desnué
De leur honneurs et devestu
Orguelleus et jus abattu.
1 655 En nature aussi s'en rêva 1670
Quant dit que Diex grant posté a
Et puet faire ce que li plaist ,
Si com monstre li a de fait.
Siques en ce chant nul ne voit
1660 Rien a dire qui bel ne soit.
89
De la belle voiz dont fu dit
Le biau chant, assez il sonfist
Par le tesmoing que fait en a
Son fil en Cantiques'1' pieça :
« Fai moi, dist il, ta voiz ouïr
Très douce, et selonc mon
[désir. »
Et aussi bien doit souflire
Par ce que nul onques dire
Ne li ouï rien desplaisant,
Com Bernart dit'2', ne aspre
[ chant ;
Et pour ce di que sa chançon
En doit avoir plus grant renom
Et aussi plus honnouree
En doit estre et miex amee.
6.
Le PlOMAN DE LA FlEUR DE LlS.
Les trois Pèlerinages forment, par le sujet et l'intention, un
ensemble dont il y aurait eu inconvénient à rompre l'unité : nous les
avons donc présentés en groupe. Mais ils n'ont pas été composés
d'affilée : le Pèlerinage de l'Ame a été commencé en 1 33o , le Pèlerinage
de la Vie humaine peu après 1 355 ; et, dans l'intervalle, exactement
en i338, Guillaume a écrit un autre poème, intitulé le Roman de la
fleur de lis , qui, tout en appartenant au genre allégorique, n'entre pas
dans la même série que les Pèlerinages^.
C'est encore le récit d'une vision .
L'année i338, dans la nuit delà Toussaint, entre minuit et une
heure, en l'abbaye de Chaalis, qui avait été «fondée du roy Louis»,
(1) Cantique des Cantiques, II, 1 !\.
(!) Peut-être d'après le sermon pour le
dimanche après l'Octave de l'Assomption
(Migne, Pair, lut., t. CLXXXIII, col. 43o) :
« Revolve diligenter evangelicae historiae
seriem universam; et, si quid forte increpato-
rium, si quid durum, si quod denique signum
vel tenue indignationis incurreret in Maria,
de caetero suspectam habeas. . . n.
(s) Le Roman de la (leur de lis compte
i33i vers. Il a été publié par A. Piaget (Ro-
mania, t. LXIII, io36, p. 317), d'après les
deux seuls manuscrits qui l'aient conservé. —
Nous citerons d'après cette édition, qui ne
donne sans doule pas (non plus que les manu-
scrits) le texte authentique. On voit bien, en
effet, que l'auteur faisait compter pour la me-
sure les tinales atones des vers. Mais les copis-
tes ont, le plus souvent, corrigé sa rédaction
pour rétablir l'usage métrique ordinaire.
90 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
le poète rêva qu'il était debout sur le globe terrestre, au point où
passe l'axe des pôles. Il observait la position des astres sur le zodiaque
et constatait que le soleil se trouvait dans le signe du Scorpion, qui
n'est pas «bénin», tandis que la lune entrait justement dans le signe
du Cancer. Levant les yeux vers le zénith, il aperçut alors deux
dames merveilleuses (1). La première, nommée Sapience, portait les
instruments d'un tailleur; l'autre, nommée Grâce de Dieu, portait
deux coupons d étoile. L'un de ces coupons, couleur de saphir et
d'azur, était le reste de la pièce dans laquelle Sapience avait taillé le
ciel; le second, couleur d'or, était le reste de la pièce où elle avait
taillé les étoiles. (V. i-io4).
Grâce de Dieu connaissait sur terre un preu et hardi chevalier : en
ce « mal païs de guerre » , elle veut l'instituer protecteur de sa « mai-
son», de l'Eglise; et, pour qu'il soit honoré entre tous, elle souhaite
lui faire confectionner, dans le reste de ses étoiles, un «bel et cointe
parement», un «joli armoiement». (V. io5-i3/j)-
Sapience, qui avait fait la lune avec le drap du soleil (car la lune
n'est que le reflet, le miroir du soleil) , aurait voulu réserver les restes
de coupe pour refaire une lune nouvelle : car l'ancienne s'« obnubile» ,
se « tache » et se «ternit » au voisinage de la terre. Mais Grâce de Dieu
ne voit pas la nécessité de réparer la vieille lune. Elle estime de l'in-
térêt commun qu'on s'occupe d'abord de cet « ami », qui sera toujours,
sans défaillance, le gardien de l'Eglise :
•.>.") i o Que tliroit on se on savoit
Que fusse fille d'empereur,
Et vestu ne fust par honneur
Le chevalier que j'ameroie
lu a qui amie seroie? »
L'éditeur du poème, analysant ce pas- ieux sus Mont Cents.]} n'a pas pris garde que
sage, a écrit (p. S19) : «Il so voyait sur le cenit rimait avec petit et n'était point Cents.
seuil du monde, plongé dans la contemplation Le mot cenit est le moderne zénith; et I, vers
du zodiaque, lorsque, levant les yeux «sus doit être lu de la manière suivante : Levai met
MontCenis», il aperçut deux dames .. . etc.». icu.v snsmont cenit. La forme cenilh . la même
C'est imputer au poète plusieurs sottises. Le pour le latin et pour le français, se trouve le
vers 10 {Que sur le seul du monde estoie) ne plus anciennement , a notre connaissance, rlie/
signiGe point qu'il se voyait «sur le seuil du Jean de Ilanville pour le latin] et chez Nicole
monde», ce qui n'a pas île sens: il fallait lire Oresme (pour le français!. Sasmont est fait à
non pas le seul, mais l'escul (esscul «essieu»). l'analogie de contremont, lui-même parfois pré-
I '• même, au vers ao, il n'est pas question du position : sur ce dernier emploi, voir L Foulet,
\lnnt Cenis. L'éditeur a imprimé : Levai mes Romania , I. I \l\ (m)46!, p. 5a.
SES ECRITS. 91
Sapience l'ait alors remarquer que jadis certain roi fut aussi son
ami, comme celui de Grâce, et que pourtant, selon l'Evangile, il ne
fut jamais, en toute sa gloire, aussi splendidement vêtu que le «lis
en champ creù »(1). Mais Grâce lui reproche précisément de n'avoir pas
suffisamment pris soin de Salomon, ici visé, lequel pour cette raison
ne « se tint pas à elle » :
297 « Autres amours il pourchassa,
De quoi en la fin afola.
De mon ami vuel miex curer,
3oo Si songneusement le garder
Que, par ma faulte, n'ait mestier
D'ailleurs aler soi pourchassier. »
Les deux dames, tombées d'accord, se préoccupent ensuite, dans
la confection du parement, d'adapter les signes aux choses signifiées.
Le champion auquel songe Grâce a, de son épée, «tout conquis et
gaagnié le franc pais » ; il n'y a au monde roi si juste ni si « droitu-
rier» ; il ne fait rien « sans soi conseiller »; il honore et protège les
gens d'Eglise; son peuple est «fier» aux ennemis, débonnaire aux
«gens de bonne affaire». Comment signifier ces mérites? Grâce et
Sapience décident de demander conseil à Raison, à laquelle elles
exposent les données du problème. (V. 1 35-4oo).
Et voici d'abord le premier point. Un roi n'est roi que parce qu'il
a des sujets, sur lesquels repose sa puissance : Dieu ne lut appelé
Seigneur qu'après la création d'Adam. Le peuple sera donc figuré par
priorité.
435 Et sa façon iert figurée Que nul ennemi n'y lairoit
Comme une pointe barbelée, Mal faire
Ou comme un barbel pointu , <U5 Les deus barbiaux, qui ajoutez
De toutes parz fier et agu. Seront en la pointe et entez ,
La pointe en sera vers terre, Seront signe des soudoiers,
\ ko En signe que , se il estoit guerre , Des fors barons , des chevaliers ,
Le royaume si garderoit Qui gardiens sont des frontières.
(,) Matthieu, VI, 28 : «Considerale lilia partie (partie qu'il ne vise point ici, mais dont
agri, quomodo crescunt : non laborant neque il avait évidemment connaissance) a été aliè-
nent ; dico autem vobis quoniam nec Salomon guée,lorsde l'avènement de Philippe VI,
in omni gloria sua coopertus est sicut unum comme il l'avait été à celui de Philippe V et
ex istis. » Cf. Luc, XII, 27. Remarquer que à celui de Charles IV, pour écarter le droit
l'auteur se réfère au texte dont la première des Femmes à porter la couronne de France.
92 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
Quant au roi, il s'agit d'abord de marquer sa puissance; et c'est là
l'objet de longues considérations. On commencera par le différencier
des autres rois :
Z199 Aucuns ont signe de lieppars ,
Aucuns d'aigles qui de deux pars
Regardent et ont doubles testes.
L'aigie à deux têtes est un monstre, signe de duplicité; et il en a déjà
trop de porter son double chef pour pouvoir endurer le faix d'aucune
entreprise : un coup de «bougon » suffirait à l'abattre. Le léopard est
bondissant; mais, quand il manque sa proie, il rabat de sa fierté.
Moitié lion et moitié pard, il hait cependant le lion et, s'il osait, il
tâcherait de lui nuire : on dit même que, faisant une galerie à double
entrée, il s'y réfugie, comme s'il fuyait, à l'approche du lion, qui ne
peut pas s'engager à sa suite sans se trouver pris et qu'il attaque alors
par derrière (1). Il est fausseté et trahison. Au roi de France, l'on fera
donc un signe
6 1 o Que doubteront aigle et grifon,
Que devant lui fuiront lieppars...
Ce sera un fer de lance : car la lance est l'« armure de justice» par
excellence; et ce fer sera placé debout sur la pointe barbelée du bas
de l'insigne. (V. 3o3~7o8).
Ensuite, il faut marquer que le roi est un homme de conseil et
l'ami des ministres de l'Eglise. Or, pour maintenir le troupeau des
fidèles, Grâce a primitivement désigné elle-même une première géné-
ration de pasteurs (les apôtres) (2); puis, quand le troupeau estdevenu
plus difficile à tenir, elle a pourvu leurs successeurs de «bâtons cro-
chus » et les a invités à se munir de «bons oignements» (le saint
chrême), préparés par eux une fois par an(3) pour « médiciner» leurs
ouailles malades; enfin, voyant que les pasteurs portaient cet «oigne-
ment» de façon peu digne, tantôt en leur giron, tantôt suspendu à la
crosse, tantôt à leur ceinture, elle les a invités à les mettre dans une
boîte ronde, qui serait placée sur leur bâton en guise de pommeau.
1,1 Tout ce qui est dit ici des mœurs du "' V. 7^5-753.
léopard se trouve dans Barthélémy l'Anglais, \ 7 54-83 1. Le sainl chrême est consa-
De proprietatibus reram , I. XVIII, c. 65. jeudi >:iint.
SES ÛCRITS. 93
De là le bâton des nouveaux pasteurs, avec son « crocon » et avec son
pommeau, lequel signifie qu'ils possèdent la «connaissance » (l). Pour
marquer que le roi est homme de conseil et dévoué au bien de
l'Eglise, on placera donc de chaque côté du fer de lance un « croçon »
et un «pommeau», juste au-dessus de la pointe barbelée qui repré-
sente le peuple : le lien formé par les deux pommeaux et unissant les
trois éléments enseignera que le roi et l'Église sont étroitement soli-
daires et aussi que l'Eglise possède la direction spirituelle du peuple,
tandis que le roi en a la domination temporelle (2). Du reste, le «cro-
çon» (eu égard à sa forme) pourra être considéré comme un rappel
des temps anciens et le « pommeau » (le nœud) comme un rappel des
temps nouveaux : alliance utile; et ceci soit dit sans médire des « cro-
çons » nouveaux,
978 Car art les a plus soutilliez
Et par estude ainsi tailliez :
N'i avoit pas pensé devant
Si comme elle a puis fait, ne tant (3).
Enfin, pour marquer l'honneur particulier dû au roi, le fer de lance
se dressera plus haut que les « croçons » , et ceux-ci, par déférence, se
«plieront un peu en arrière de lui». (V. 709-101 1 (/'M.
Sapience se met au travail : elle taille
1 o 1 3 Les deus crochons en la manière
Que par devant est devisé :
1 o 1 5 Au dessus du fer barbelé,
Aus deux costezdu fer de lance,
Furent mis en telle ordenance
Que les pommeaulx s'entrejoingnoient
Si près cme un estre sembloient.
1020 Nul entre deux il n'y avoit,
Mais la leeur double en esloit.
Le fer dessus et cil dessoubz
Dedens enclavoient leur bouz.
(1) V. 832-875. Toute celte description eM <4> L'éditeur du texte (p. 3ai, n. i) semble
celle de la crosse épiscopale, avec sa volute avoir cru que Je bout des «crocons» s'infléchis-
n'v q Sr°n / (Pommeaa)- sait vers la terre en signe d'humilité. Il s'agit
m ai'i - 9 9* en réalité de l'écarlement des deux feuilles du
*' Allusion «n ornements de plus en plus lis héraldique par rapport au bouton central,
riches et travaillés quon observe en effet sur expliqué ici par le désir de l'aire honneur au
les crosses du xiv' siècle.
roi.
94 GUILLAUME DE DIGULLEV1LLE.
La vue de l'œuvre achevée fait songer le poète à l'étoile qui , à la
naissance de Jésus-Christ, avait illuminé toute la terre (l); et Sapience,
de son côté, fait cette réflexion que le roi de France, muni de son
parement, est plus grand que Salomon : car le parfum du lis se répand
par tout le monde. Lis si l'on veut, dit-elle d'ailleurs : car il n'existe
point de fleur pareille dans la nature; mais, si la fleur du lis n'a pas
de «pommel» (la boîte à chrême de la crosse), elle n'en a pas moins
une vertu « medicinable » (2). Et ceci l'ait souhaiter à Grâce que son
protégé soit, lui aussi, «medicinable» commele lis. C'est pourquoi
l'on confectionnera pour lui un « oignement » (un chrême) qui lui
soit spécialement réservé. Les prélats sacrent .bien «spécialement»
certains autres rois, mais sans que ce sacre leur conière le pouvoir de
« médiciner les mausd'autrui ». Au contraire, l'« oignement » fait pour
le sacre des rois de France aura pour vertu
i 098 De curerceulx qui disposés
Seront a santé et aptez.
Car, ou disposé pascienl .
Se monstre le fait a la gent.
Et quand Grâce a préparé cet onguent, elle le fait porter «a Rémi, a
Reims», par un oiseau tout blanc (3).
De plus, Grâce invite Sapience à tailler au nombre de trois exem-
plaires les fleurs de lis qu'elle destine au roi, en signe qu'elles ont été
trois — Grâce, Sapience et Raison — présentes à la conception et à
l'exécution de l'œuvre. Ce qui n'empêche pas, remarque-t-elle, que
1122 « Se mon ami plus en veut faire,
Bien en pourra a L'exemplaire
Faire faire a son armurier. »
Enfin, munie de son présent, elle l'apporte à son «ami». Elle se
<'' Il est peu probable qu'il ait été amené à (S) C'est une allusion à la légende du sacre
ce souvenir par le l'ait que deux comètes appa île Clovis, pour lequel une colombe apporta a
rurent, l'une vers la SaintJean de i33y (et Reims la sainte ampoule, (elle légende a dû
qui fut très remarquée), l'autre le i5 avril son premier succès à un récit d'Hincmar, Vie
i338. il Rémi, ch. xv [Monumenta Germa-
(5) Comme le lis naturel. Cf. G. Sarton, dans niae Itist., Scriplores reram Meroving., t. III,
Mediaeval Studios. ... dédiées à J. A. M. Ford, p. 20,6-7).
p. 2.37 ss.
SES ÉCRITS. 95
dirige vers un « chastel a plusieurs tours » (1), où, dans un «palais ». (2),
est tendue une courtine de drap vermeil. La présence de nombreuses
personnes indique que, derrière la courtine (3), il y a quelqu'un.
Grâce pénètre auprès du roi (c'est lui que cache la courtine) et lui
remet son triple don : l'onction par onguent spécial ; le pouvoir de
guérir; l'emblème des trois fleurs de lis. Elle lui dit :
«... ton escu
i2i2 Et ta baniere en signeras
Et par tout t'en armoieras :
Ce sera signe que par moi
Tu règnes et que tu es roi. »
Or, tandis qu'elle parle, le soleil, tombant par une fenêtre sur le
drap d'azur et de lis étendu devant le roi , se réfléchit sur la courtine
et y reproduit la forme et les couleurs du tapis et de ses dessins. Cela
signifie, explique Grâce, que, lorsque le roi aura un «bon ami»
appartenant à son sang, il lui remettra également l'insigne des fleurs
de lis; mais, ajoute-t-elle,
pour marquer
« . . .je voudrai qu'encourtine/.
i 3o3 II soit de vermeil et bendez » (a).
«... qu'au commencement
i 3o5 A vermeil encourtinement.
Et elle poursuit
i3o6 « Ainsi te dis je de tes fdz
Que, quant lu aras un hoir filz
Desquielx tu le voudras parer,
Tu le (5' devras encourtiner
i3io De ceste vermeille courtine,
En mémorial et en signe
Que elles t'ont esté données
En rouge courtine et livrées I6'. »
L ;arls,1 . , m Var. bordé. Cf. ci-après, p. io5, n. 1.
1 ' Le palais du roi. (s) yar (es
P> Divisant une pièce et formant portière. <<> Deux vers remaniés et obscurs.
96 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
Ce Roman de ta fleur de lis mérite un peu plus de considération que
ne lui en a accordé i'éruditqui l'a publié. Sans doute n'est-il pas d'une
facture qu'on puisse donner pour un modèle de vigueur; et il a aussi
ses bizarreries, tenant au fond même de l'invention. Mais il prend de
l'intérêt aussitôt qu'on le replace dans le cadre de l'histoire. 11 faut
voir ce qu'il signifie.
L'intention qui l'a dicté est suffisamment claire : fauteur a voulu
exalter la rovauté française en démontrant sa primauté par l'existence
de privilèges d'origine divine, accordés en récompense de son zèle
pour la défense de l'Eglise. L'idée d'un éloge de cette sorte ne se conce-
vrait guère en dehors d'une occasion particulière qui l'ait rendu
opportun : Guillaume avait certainement des raisons de penser que
son initiative serait bien venue du roi Philippe VI.
On sait que Philippe se fit remarquer par son dévouement à
l'Eglise et que c'est avec lui que les rois de France commencèrent de
s'intituler spécialement «très chrétiens » (1). On sait aussi qu'il avait
du goût pour les choses de l'esprit et qu'il fut accueillant aux ouvrages
des écrivains (2). Mais à ces convenances d'ordre général a dû s'ajouter,
pour déterminer notre auteur, là-propos d'un certain moment. La
royauté française ne pouvait souhaiter l'affirmation de sa primauté
que par rapport à l'une des trois forces représentées par la volonté
populaire, par l'autorité ecclésiastique et par les autres puissances
monarchiques. En 1 338 , elle n'avait pas encore à se soucier du pre-
mier point; le temps de discuter le second était passé; mais le troi-
sième était d'actualité : Philippe VI avait à compter avec l'Angleterre
et. avec l'Allemagne, et il sentait sa situation suffisamment grave pour
faire appel à tous les concours utiles. 11 écrivit alors, vers les mois
d'avril et mai, à tous les évéques du royaume afin qu'ils ordonnassent
des prières publiques pour le succès de ses armes, des messes, des
processions, et aussi des sermons, où l'on ferait connaître au peuple
I1' Noël Valois. Le roi très chrétien (La France Au sujet d'un manuel d'histoire fait à son usajje
chrétienne dans l histoire , publiée sous la direc- et sur sa demande par un moine de Saint-Denis,
lion du R. P. Il.iuili ill.ii 1 , 1896, p. 317). voir Couderc (Eludes d'histoire du moyen âge
m Spécialement aux ouvrages instructifs. dédiées à G. Monod, 1896).
SES ECRITS. 97
la véritable position de sa cause (1). Le bruit avait dû parvenir à Chaa-
lis qu'il avait, en particulier, en la même circonstance, obtenu du
collège cistercien de Saint-Bernard la célébration d'une messe
publique annuelle et d'une messe privée quotidienne, et que cet
accord avait été confirmé par le Chapitre général de l'Ordre (2).
Guillaume n'a nommé dans son poème ni l'Angleterre ni l'Alle-
magne; mais, en parlant du léopard héraldique, il a désigné claire-
ment le roi Edouard III et les procédés tortueux de sa diplomatie à
l'égard de la France; en parlant de l'aigle à deux têtes, il a désigné
non moins clairement l'empereur, dont il indiquait en même temps
la laiblesse. Il savait certainement que le roi de France suivait alors
avec attention les menées conj uguées de ces deux princes. Or, quelques
causes que les historiens modernes attribuent à la guerre de Cent ans,
il n'est pas douteux que les contemporains ont attaché beaucoup
d'importance à la contestation par Edouard III du droit de Philippe VI
à la couronne (3). Pour les Valois au xive siècle, comme pour les Capé-
tiens au xie et au xne, il importait d'ajouter à la possession de fait la
preuve de la légitimité; et si l'existence de privilèges miraculeux au
profit de la royauté française ne garantissait point que tel roi ne fût
pas personnellement un usurpateur, le fait d'avoir été sacré consti-
tuait pourtant un titre qui n'était pas juridiquement négligeable.
Edouard III, écrivant au pape le 1 7 octobre 1 337, qualifiait Philippe
de soi-disant roi de France : le poème de Guillaume, montrant que
les rois de France avaient reçu du Ciel le triple don de l'insigne des
lis, de l'onction spéciale et du pouvoir guérisseur, n'était pas une
réponse pertinente; mais il voulait être une réponse. Un Dominicain,
chargé d'ambassade par le roi d'Angleterre auprès du doge de Venise,
exposait à ce dernier, le 27 avril i34o, comment Edouard III, pour
éviter une guerre sanglante, avait proposé à Philippe de Valois le
choix entre trois moyens : ou bien le combat en champ clos; ou bien,
s'il était véritablement roi de France, comme il le prétendait, de
s'exposer à des lions affamés (qui l'épargneraient); ou bien d'opérer
(1) Ménard, Histoire ... de la ville de Nîmes, (3) Voir ci-dessus, p. 91 , n. i, un indice que
Nîmes, 187/i, t. II, p. 80. Guillaume ne devait pas ignorer les discussions,
(î) Statuta capitulorum aeneralium Ordinis plusieurs fois reprises depuis i3i6,au sujet
Cislerciensis , p. p. dom Canivez, t. III, p. 45o. des droits de Philippe à la succession au trône.
98 GUILLAUME DE D1GULLEVILLE.
le miracle de la guérison des malades (1). Rien, dans ce qu'on connaît
des négociations entre Edouard et Philippe, ne confirme ces dires de
l'ambassadeur; mais il faut bien qu'ils aient eu quelque rapport avec
les idées qui hantaient alors les esprits; et il est remarquable que
Guillaume de Digulleville ait rappelé le pouvoir guérisseur des rois
de France, qu'il entendait assurément attribuer à Philippe VI lui-
même, — en prenant toutefois quelques prudentes précautions quant
à la disposition des malades qui seraient objet de l'expérience.
Telle a donc été l'occasion du poème; et il y en a une preuve com-
plémentaire dans la date de 1 338 , qui fut en effet celle où commen-
cèrent réellement les hostilités entre la France et l'Angleterre. Cette
date de 1 338 est celle où Guillaume a situé sa vision : le millésime
est authentifié par la rime. Guillaume a précisé, en outre, qu'on
était dans la nuit de la Toussaint, entre minuit et une heure (c'est-à-
dire tout au début du ier novembre) , le soleil étant alors dans le signe
du Scorpion, et la lune entrant justement dans celui du Cancer. Or
le soleil, au ier novembre, se trouve dans le Scorpion depuis une
huitaine de jours; et aux mêmes mois et quantième la lune atteignait,
en 1 338 , son dix-huitième jour; ce qui signifie qu'étant donné, à
cet âge, sa position par rapport au soleil, elle entrait effectivement
dans le Cancer. C'est donc bien du icr novembre 1 338 que Guillaume
a voulu parler; et l'on pourrait supposer que, par l'indication d'un
mois précis, il ait voulu faire allusion au défi solennel d'Edouard III
que l'évèque de Lincoln apporta à Philippe VI à la Toussaint de
l'année 1 3 3 7 (2J. Mais 1 337 nest Pas 1 338 ; et bien que le millésime
de 1 337 ne soit pas adopté par tous les historiens, il serait aventuré
de s'arrêter à cette circonstance. Il vaut mieux penser que Guillaume,
considérant que la guerre avait commencé en 1 338 (3), a choisi, pour
(1) Voir la-dessus Marc Klocli, Les rois thau- puissance de ses armes; que tel était l'usage
matarges, Strasbourg et Paris, îga'i, p. i3 M"» avait été suivi de toute antiquité; que
et a.">-. c'était ainsi qu'on avait statué sur la couronne
(J) Kervyn de Lettenhove, dans son édition de France». Il est curieux que Guillaume de
de Froissart, t. Il, p. 54a, a analssô un pas- Digulleville ait par deux fois (v. 32i-3a et
sage de la Chronique de Berne relatif à cet 38a-3S) appuyé surle fait que le roi de France
épisode, où l'on voit le roi de France répondre avait «conquis son royaume par l'épée», vou-
à l'ambassadeur, pour justifier son < h oit à la lantdiresansdoute«parsa vaillance reconnues
couronne, «qu'en Allemagne l'empereur n'était 3) L'auteur anonyme des Vœux dix Héron,
élu que pour sa \ ic et que, lors même qu'il racontant comment furent faits, à la cour
ivail des fils, aucun d'eux ne lui succédait, a d'Edouard, les vœux de ses partisans de coin-
moins qu'il ne le dut à son courage et à la battre le roi de France, situe la scène en
SES ÉCRITS. 99
situer sa vision, un mois de signe funeste, le mois du Scorpion,
annonciateur de trahison et de calamités (1).
Aux preuves traditionnelles du caractère sacré de la royauté fran-
çaise — sacre par onction spéciale et pouvoir guérisseur — l'auteur
a ajouté le don miraculeux du symbole des trois fleurs de lis; et c'est
sur ce point particulier que porte principalement son poème.
Il n'a pas, ce faisant, tout tiré du néant; et il avait eu des prédéces-
seurs.
Déjà dans sa Vie de saint Louis, composée avant l'année i 2 85, Guil-
laume de Nangis avait touché au sujet. Parlant des troubles de
l'année 1229, qui avaient mis en péril les études universitaires, il
disait l'inquiétude du roi Louis IX à la pensée que la science, venue
jadis d'Athènes à Rome, puis, avec la chevalerie, de Rome à Paris,
risquait de déserter son royaume. Et il continuait : « Si en etlet le très
précieux trésor de sapience, accompagnant saint Denys l'Aréopagite
et ainsi venu de Grèce en France en même temps que la foi et
le renom de chevalerie, disparaissait du royaume, l'insigne du lis
porté par le roi de France et formé de trois pétales se trouverait, en
l'un de ses éléments, dangereusement dégradé. Gar, depuis que par
ces trois dons, — foi, sapience et chevalerie, — notre Dieu et Sei-
gneur Jésus-Christ a voulu illuminer le royaume de France de sa
grâce plus spécialement que tous les autres, nos rois ont pour tradi-
tion de porter sur leurs armes et leurs enseignes une fleur de lis à
trois pétales , comme pour dire : par la providence et la grâce de Dieu ,
foi, sapience et renom de chevalerie abondent en notre royaume plus
qu'en nul autre. Deux des pétales du lis représentent en effet la
sapience et la chevalerie, lesquelles venues de Grèce en Gaule à la
suite de Denys l'Aréopagite, protègent et défendent la foi que celui-ci,
par la grâce de Dieu , a propagée dans le pays (2U . Il y a dans ce texte un
embarras que nous n'avons pas cherché à dissimuler en le traduisant.
septembre i338. Voir Histoire littéraire de la puis de Rome en France (variante de la théorie
France, t. XXXVIII, p. 268 ss. d'Orose sur la succession des empires), voir
(l) Il expliquera, plus tard, dans le Pèlcri- Chrétien de Troyes, Cligès , v. 3o et suiv. ,
nage de l'Ame, que le Scorpion rappelle les Barthélémy l'Anglais, De proprielatibus rerum,
trahisons dont Jésus-Christ fut victime. 1. XV ; Image du monde, a3o et suiv. (cf. rédac-
<2) Historiens de la France, t. XX, p. 320. tion en prose de Gossouin , éd. Prior, p. 77) ;
Au sujet de l'idée d'une migration de la « cler- Vincent de Beauvais, Spéculum historiale . I,
gie» et de la chevalerie d'Athènes à Borne, i3; etc.
100 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
La traduction ancienne que nous en possédons et qui n'est pas très
littérale présente, sur un point, plus de netteté et de précision. On y
lit(1) : « Les deus fuellies de la fleur de liz qui sont oeles (symétriques) (2)
segnefient sens et chevalerie, qui gardent et deflendent la tierce fuellie
qui est ou milieu de elles, plus longue et plus haute, par laquelle loi
est entendue et senefiee». Et c'est de même que, dans sa Chronique,
postérieure à la Vie de saint Louis, Guillaume de Nangis, reproduisant
son texte antérieur, mais y introduisant quelques corrections, a pré-
cisé que le pétale symbolisant la foi était placé au milieu des deux
autres et plus haut qu'eux (3>.
Plus tard, entre les années i332 et 1 335, Philippe de Vitry, à
l'occasion du projet de croisade formé par Philippe VI, avait composé
un poème de 1 1 48 vers intitulé le Cliapel des fleurs de lisw, où, parlant
des trois fleurs de lis « qui sont en France » , il les définissait respecti-
vement comme le symbole de la science, de la foi et de la chevalerie :
il y trouvait le prétexte d'une leçon adressée au roi et aux chevaliers
sur leurs devoirs en général, tous dictés par l'enseignement de l'Eglise,
et sur leurs devoirs particuliers à l'égard de la sainte expédition.
Philippe de Vitry, on le voit, a interprété de la même façon que
Guillaume de Nangis le triple symbole floral et y a vu, comme lui,
le signe de la sapience, de la foi et de la chevalerie, avec cette dif-
férence toutefois qu'il a parlé non plus des trois pétales de la fleur,
mais de trois fleurs distinctes formant trinilé. Il existait donc, là-
dessus, une tradition.
Guillaume de Digulleville ne pouvait l'ignorer, et sans doute a-t-il
connu le poème de Philippe de Vitry (qui peut-être, lui-même, a
connu le Pèlerinage de la Vie humaine). Mais, faisant porter son analyse
sur les détails d'une fleur unique, comme Guillaume de Nangis, et
notant, comme Philippe de Vitry, que les lis des armes de France
sont au nombre de trois, il a opéré une combinaison qui lui est
personnelle et dont l'originalité est marquée d'un côté par la « signi-
fiante» qu'il a attribuée aux signes, d'un autre côté par le récit qu'il a
fait de l'« invention » de ces signes.
(1> Historiens de la France, t. XX, p. 331. y reste que le pétale central représente la foi,
(,) Littéralement, "égales». et les deux du côté le clergé (non plus la
<J) Ibid., p. 546. Dans le texte des Grandes sapience) et la chevalerie.
Chroniques de Saint-Denis (éd. Viard, t. VII, (,) Publié par A. Piagel illomania, t. X M II ,
p. Gi), le passage a été fortement résumé : il 1898, p. 55).
SES ECRITS. 101
Pour la « signifiance », il pose que les «barbeaux» du bas delà
fleur représentent le peuple; le bouton central, la royauté; les pétales
adjacents, les conseillers d'Eglise. Il s'écarte, par cette interprétation,
de ses prédécesseurs; et l'on ne peut méconnaître l'intérêt de l'alti-
tude doctrinale que révèle la différence. Sans doute n'ignore-t-il pas
la comparaison classique de l'Eglise avec le soleil et de la royauté avec
la lune, par quoi l'on marquait la primauté de l'Eglise; et sans doute
encore insiste-t-il sur l'utilité de l'appui que trouve le roi dans le
conseil des minisires de l'Eglise. Mais il se garde bien d'appuyer sur
la première comparaison; et en revanche, par un trait significatif, il
indique qu'en signe de respect les «croçons» latéraux de la fleur
s'écartent un peu du bouton central, qui symbolise le roi et qui les
domine. S'il n'a pas écrit à l'étourdie, il faut bien admettre qu'il se
prononçait pour la primauté du pouvoir royal sur l'autorité du
clergé.
Quant à l'« invention » des fleurs de lis, il est possible qu'il ait
subi, jusqu'à un certain point, l'influence de traditions relatives soit
à l'histoire même de cet insigne, soit à celle de l'oriflamme et du cri
d'armes de Montjoie. Nous n'avons pas ici à débrouiller l'écheveau de
ces légendes qui, à partir d'un certain moment, se sont trouvées enche-
vêtrées. Nous noierons seulement qu'au temps où Guillaume écrivait,
les imaginations, stimulées par des intérêts divers, fermentaient sur
le thème des origines de l'écu fleurdelisé.
Un moine de Joienval a fait, dans un petit poème latin (I), le récit
d'une victoire miraculeuse l'emportée par Clovis, encore païen et
résidant à Montjoie (2), sur le roi Conflac, beaucoup plus puissant que
lui, établi à Conflans-Sainte-Honorine. Celte victoire, raconte-t-il,
avait été due à l'insigne des fleurs de lis d'or sur fond d'azur dont un
pieux ermite avait eu la révélation et que, sur son conseil, Clotilde
avait substitué, le jour du combat, aux croissants dont avait été formé
(I) Conservé seulement dans le ms. de la trouvait dans la forêt de Marly, à quatre kilo-
Bibliothèque nationale, lat. i46(îî (écriture de mètres environ au sud de Poissy. Elle a été
la seconde moitié du xiv° siècle) et publié par détruite au xvn° siècle. C'était une capitainerie
Robert Bossuat [Bibliothèijae de l'Ecole des royale, qui, dans une lettre de i358, est dési-
ehartes , t. CI, 19^0, p. 80). Les incorrections gnée sous le nom de «Montjoie saint Denis»
de langue et l'indigence du style dénotent un (Du Cange, Glossariam, au mot Moiu Gaudii.
piètre écrivain. Autres indications dans Edm. Bories, Histoire
m La «tour» de Montjoie en question se de la ville de Poissy, Paris, 1901).
hist. LirrÉR. — xxxix. 8
J02 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
jusque là le blason de son époux. Après son triomphe inespéré,
Clovis s'était fait chrétien. Voilà pourquoi les rois de France, portant
les fleurs de lis, adoptèrent le cri de Montjoie saint Denis; et c'est en
commémoration de cet événement que lut fondée, explique l'auteur,
l'abbaye de Joienval.
Le processus selon lequel cette légende s'est formée s'imagine aisé-
ment. L'abbaye de Joienval avait été fondée en 1 2 2 1 , à cinq ou six
lieues de Paris, par Barthélémy de Roye, en qui, aux temps dilliciles
de la minorité de saint Louis, la couronne avait trouvé son principal
conseiller : c'était déjà pour elle un titre de considération. Mais elle
en pouvait trouver un autre à montrer l'existence d'un lien plus étroit,
plus ancien, plus glorieux, entre son histoire et celle des rois de
France. Un moine de l'endroit s'est rencontré (nous ne disons point
que c'était l'auteur du poème) qui avait de l'ambition pour son
monastère et qui, sans être beaucoup plus grand clerc que ses
confrères Préinontrés, savait tout de même quelque chose. Il ne
pouvait ignorer que l'abbaye de Saint-Denis prétendait tenir de
Dagobert l'oriflamme que les rois de France venaient prendre en
grande solennité toutes les fois qu'ils partaient pour une guerre
sainte et juste (1). 11 connaissait aussi l'histoire de la conversion de
Clovis et du miracle de la Sainte Ampoule, apportée par une colombe
à saint Rémi au moment du baptême. Il savait enfin que le cri
d'armes des rois de France était, de son temps, Montjoie saint Denis (J)
et que leur écu portait trois lis d'or sur champ d'azur. Or, si Saint-
Denis avait bien établi ses droits à la possession de l'oriflamme, on ne
trouvait rien dans ses récits qui expliquât l'origine du cri de Montjoie
saint Denis. Ft personne ne s'était encore avisé de lancer une légende
des (leurs de lis, sans doute parce que l'adoption du symbole était de
date trop récente et qu'on y reconnaissait trop clairement l'intention
proprement humaine qui en avait déterminé le choix au temps de
L'étal des croyances au sujet de l'ori- accompagné inili.ilim.nl .1rs mois suint Denis.
Qamme est clairement défini, au début du Cette addition a été faite, lorsque le cri s'est
xiv* siècle, par Guillaume Guiart, Branche des généralisé parmi 1rs barons de France, pour
royaus lignages , éd. Buchon , v. 1 1 5o et suiv. différencier le cri du suzerain de celui de ses
" Kn l'ait, le cri de Montjoie, qui n'apparaît vassaux. On peut voir une allusion au cri ainsi
dans les textes historiques qu'au temps delà complété dans une charte de saint Louis
première croisade el qui fut ensuite, dans les datée de 1269 (Du Cange Gbssarinm, m mot
romans, attribué à Charlemagne, n'a pas été Mont Gaudii).
SES ECRITS. 103
Louis le Gros : savoir, probablement, le rappel du UUa inter spinas de
l'Ecriture. Une place était donc à prendre dans l'histoire légendaire;
et la tour de Montjoie s'est trouvée fort à propos pour provoquer dans
l'esprit du moine de Joienval, qui la voyait chaque jour, l'éclosion
d'une lable où les prestiges de l'antiquité et de la révélation miracu-
leuse concouraient à rehausser, en un même mirage de gloire, la
dignité associée de l'abbaye et de la royauté. Saint-Denis, qui ne pou-
vait montrer de Montjoie sur son propre territoire, était en mauvaise
posture pour contredire cette nouvelle imagination; et quant à l'église
Saint-Piemi de Reims, elle n'avait pas à s'en inquiéter du moment
qu'on ne contestait point le miracle de la Sainte Ampoule ni le privi-
lège, qui lui appartenait, de sacrer les rois de France.
La date de composition du poème qui raconte cette légende n'est
pas connue. 11 résulte du texte que l'auteur écrivait alors que le cri
d'armes royal était, non plus Monljoie tout court, mais Montjoie saint
Denis (ce qui semble avoir été déjà le cas en 1269 et peut-être sen-
siblement plus tôt) (", — que saint Louis avait été canonisé (1297),
— que déjà le nombre des fleurs de lis avait été, plus ou moins
décidément, fixé à trois (ce qui semble s'être produit au temps de
Philippe VI)(2). 11 est donc douteux que Guillaume de Digulleville ait
connu ce texte.
Quant à la légende, il est bien difficile de dire si elle a existé anté-
rieurement ou si elle a été inventée soit par l'auteur du poème, soit
par quelqu'un qui l'aurait directement inspiré. Le poème est divisé en
deux parties, constituées chacune par une série de strophes abécé-
daires(3). La première raconte l'histoire du combat de Clovis à
Montjoie, la substitution des lis aux croissants sur ses armes, sa
victoire et sa conversion. La seconde raconte comment, longtemps
après, l'abbaye de Joienval avait été fondée par Barthélémy en com-
mémoration du miracle. La gaucherie de cette distribution prête éga-
lement à toutes les interprétations. On peut conclure aussi bien à
''' Voir la note précédente. la série des vingt-trois lettres de l'alphabet,
m Voir ci-dessus, p. 100. plus quatre abréviations ou signes, savoir :
m L'éditeur a négligé de le l'aire remarquer. & (et), g (cum), le point (indiqué par son nom
Des cinquante quatrains nionorimes qui coin- de jmnctus ) et le tilde (indiqué par son nom
posent la pièce et dont les vers, de seize syllabes. de titillas). La série des vingt-trois derniers
riment aussi à l'hémistiche, les vingt-sept quatrains ne comportent que les lettres propre-
premiers reproduisent, par leurs lettres initiales, ment dites, à l'exception des autres signes.
8.
lO'i GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
l'existence préalable de traditions distinctes, ramassées après coup
en un même poème, qu'à l'intention, née dans l'esprit de l'auteur, de
poser d'abord un premier récit pour en tirer ensuite l'occasion dune
glorification de Joienval. Un lait, pourtant, mérite quelque attention :
la légende de Joienval, qui s'est largement accréditée par la suite, n'a
pris son essor qu'à partir de i3yo environ, date où elle apparaît chez
Raoul de Presles (1). On pourrait supposer qu'elle avait jusque-là
végété obscurément et qu'elle aurait été déterrée, en quelque sorte,
par les théoriciens de l'entourage de Charles V. Mais le récit de Raoul
de Presles reproduit, sinon très exactement tous les traits (il y a
quelques différences), du moins l'ordre assez particulier de la nar
ration qu'on observe dans le poème, comme si le poème en avait été
une source directe. De plus, dans le manuscrit qui l'a conservé, et qui
est une compilation de textes divers, ce poème précède justement
des extraits de la préface de la Cité de Dieu, où Raoul de Presles a
rapporté la légende : il pourrait y avoir là un indice que la lé-
gende n'aurait été connue que grâce au poème.
11 semble donc finalement assez improbable que Guillaume de
Digulleville ait songé à la légende de Joienval; et peut-être l'invention
de son sujet lui est-elle personnellement et intégralement imputable.
Toujours est-il que la façon dont il a expliqué l'origine des lleurs de
lis lui est propre, puisque, ne manœuvrant que des entités, il a
rapporté directement à Grâce de Dieu, à Sapience et à Raison, la
création du symbole héraldique. Il semble s'en être tenu à l'idée
élémentaire de Guillaume de Nangis, lequel, à plusieurs reprises,
dans le texte que nous avons rappelé -, attribuait dans l'abstrait à la
grâce de Dieu, non pas sans doute l'invention des fleurs de lis, mais
du moins la condition privilégiée des rois de France.
Ainsi, il n'est pas très juste de dire, comme on fa fait'3', que, dans
le Roman de la fleur de lis, la réalité ne tient qu'une petite place, à
;l Le premier volume ilr Monseigneur sainct de Contv, etc. [ibid., p. a33 . Mais la version de
Ingvslin </.' Li Cité de Dieu, translatée..., Joienval esl également connue de Jean Golein
Paris, i53i, fol. a I v*. — H semble que l'ab- lui-même ibid., p. 485); et une annotation
baye de Saint-Denis <iil essayé de s'approprier curieuse a son texte [ibid., p. 483), dans le ms.
1 1 légende aussitôt née. Voir le Traité du Sacre, lr. 437 il.- la Bibliothèque nationale, i m I i<|ue le
nini|>osé en 137a par Jean Golein extrait conflit des deux traditions.
j>. p. Marc Bloch, Les rois thaumaturges, J) Ci-dessus, p. 99-100.
p. 483), et les textes d'auteurs divers, Etienne <S) Piaget, art. cité, p. 3ai.
SES ÉCRITS. 105
moins de refuser le nom de réalité aux idées sur lesquelles une époque
a vécu et aux épisodes que marquent, dans l'œuvre des politiques,
l'élaboration et la discussion de ces idées. La vérité est que les allu-
sions de l'auteur manquent de clarté; et c'est dommage. Plusieurs
endroits qui ne contiennent qu'une obscure indication, piquent la
curiosité des archéologues : par exemple, là où il est parlé du roi,
retiré dans une salle de son palais, isolé par une tenture rouge,
accoudé sur un carreau, un coussin de cendal vermeil à ses pieds, sur
lequel sont jetées ses armoiries; ou bien encore les vers où il s'agit
des armoiries royales transmises à des princes du sang et qui devront
être « encourtinees » et «bandées» de vermeil(1), ainsi que du «ver-
meil» dont devra être « encourtiné » l'héritier du trône ™. Ces divers
passages irritent le lecteur par leur nébulosité; mais l'on aperçoit bien
que, dans le rêve du poète, tout n'était pas vision imaginaire.
Éléments, caractères et destinée de l'œuvre de Guillaume de Digulleville.
Pour comprendre et juger l'ensemble de l'œuvre qui vient d'être
décrite, on aimerait d'abord savoir de quels éléments l'auteur a
disposé et tiré parti. Son dessein était, dans ses grands romans,
d'enseigner sous une certaine forme les vérités religieuses ou morales
dont la connaissance peut aider un chrétien à gouverner sa vie. Ce
sujet, déjà vaste par lui-même, prêtait en outre à la digression; et
Guillaume s'est mal défendu contre cet inconvénient. Il y a donné
d'autant plus facilement que, ramenant les choses à lui-même, il a
fait de l'histoire de son Pèlerin, sur terre et au ciel, non pas l'aven-
ture d'un chrétien quelconque, mais celle du religieux qu'il était;
et ses « voyages » sont vite devenus pour lui une occasion de s'ex-
pliquer sur toutes sortes de questions. A l'exemple de plusieurs
autres écrivains de la Fin du xme siècle et du commencement du
O Allusion probable (et intéressante par la H peut se faire que le poète ait aussi pensé à la
date) au fait que les armes de France, «d'azur, livrée : c'est ce que ferait supposer le vers i3i3,
a fleurs de lis d'or », quand elles étaient portées cité ci-dessus.
par des membres de la famille royale, étaient (2) On voit que, dans la layette commandée
différenciées, selon les cas, par une bordure, en i4o3 en vue de la naissance du futur
par un lambel, ou par un bâton, toujours de Charles VIF, figurait un «escarlate pour enve-
gueules. Voir l'état des divers écus de France à lopper l'enfant». Voir Vallet de Viiiville, dans
fa fin du xiv* siècle dans Y Armoriai de France son édition de la Chronique de Jean Chartier,
p. p. Douët d'Arcq, Paris, 1861, p. 6-7. t. III, p. a5a.
106 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
xivc, comme Jean de Meung ou comme l'auteur anonyme de Ilenart le
Contrefait, il a composé une sorte d'encyclopédie, de couleur parti-
culière, où il a déversé le Ilot de son savoir. En beaucoup d'endroits ,
des idées étrangères à son sujet ont été manifestement plaquées sur
la donnée centrale et la surchargent de leurs bouffissures; mais,
même lorsque les raccords ont été plus habiles, on constate très
fréquemment cette intrusion d'éléments adventices. C'est pourquoi ,
non seulement pour expliquer la formation de l'œuvre, mais aussi
pour saisir la complexion intellectuelle de l'homme, il est utile de
déterminer la provenance des thèmes qui ont été exploités en ces
pages; et le portrait littéraire de Guillaume ne saurait guère se
retracer qu'on n'ait préalablement déterminé la matière sur laquelle il
travaillait.
Ce qu'il savait de la doctrine chrétienne et de tout ce qui peut s'y
rapporter lui venait en partie des livres : sans doute la bibliothèque
claustrale de Chaalis lui a-t-elle offert sur ce point des ressources
qu'il a mises à profit (1). Il a très largement exploité la Bible, à
laquelle il renvoie fréquemment, et parfois en se référant avec pré-
cision aux passages qu'il visait. 11 renvoie de même aux Pères de
l'Eglise et à des écrivains ecclésiastiques d'époque plus récente. Il cite
saint Ambroise et saint Jean Chrysostome, saint Jérôme et saint Au-
gustin, saint Benoit et saint Grégoire le Grand, saint Bernard et une
Vie de saint Guillaume de Bourges'2'; il cite Flavius Josèphe, Origène,
Constantin, Denys l'Aréopagite, Isidore de Séville.
Cette liste d'autorités ne doit pas faire illusion : elle ne prouve pas
que Guillaume ait lu tous les écrits auquels il se réfère, et il a très
bien pu ne les citer que de seconde main. Le lait est patent quand, à
(1) Un catalogue de cette bibliothèque, dressé Henry Martin a indiqué ouvr. cité) les ma-
à la fin «lu xii" siècle ou au début duxin*, a ouscrits du catalogue publié par lui qu'on peul
été conservé dans le ms. 35 1 de la Bibliothèque reconnaître aujourd'hui dans certaines biblîo-
de l'Arsenal, F" ia3v*-i 27, et contient la men- thèques : il \ en a Forl peu. Léopold Delisle
lion de 21I) volumes, Il a été publié par [Cabinet des Manuscrits, i.ll, p. 34o,-35o) a
Henrj Martin, au tome VIII du Catalogue des dressé la liste des manuscrits de la Bibliothèque
manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal, nationale qui ont appartenu autrefois à Chaalis :
p. 44o et suiv. ils sont au nombre de 3 1
D'autre part, un inventaire de la même Sur les écrits de Guillaume de Digulleville
bibliothèque a été inséré, au xvn* siècle, par lui-même qui se seraient encore trouvés à
Charles Le Tonnellier dans son Catalogus Cala- Chaalis au \\r' siècle. w>ir ci-dessus, page 1,
logorvm, 1"' 24-46, lequel est aujourd'hui le note 1
uis. 463o de l'Arsenal. f,) Son • parrain •, qui fut abbé de Chaalis.
SES ECRITS. 107
propos de l'influence des astres sur la destinée humaine, il allègue
une parole d'Homère qu'il n'avait certainement pas prise dans l'ori-
ginal(1) : il a pu la trouver dans saint Augustin, citant lui-même une
traduction de Cicéron(2). De même, il y a toute apparence que.
lorsqu'il rapporte à Flavius Josèphe ce qu'il dit de la révélation de
l'astrologie aux Egyptiens par Abraham13', il ne lait que reproduire
une information d'Isidore de Séville*"'.
Même pour des auteurs qui lui étaient facilement accessibles, on
peut douter parfois qu'il les ait pratiqués aussi intimement que le
feraient croire ses renvois. Un bon exemple s'en trouve dans les
35o vers (3654-3 704) du Pèlerinage de l'Ame où le personnage de
Doctrine, déclarant le Pèlerin responsable de la conduite de son
corps, justifie cette affirmation par un exposé de la nature de l'âme
et de ses rapports avec le corps.
On a certainement remarqué, dans l'analyse que nous en avons
faite, le manque d'unité et même l'incohérence de cette théorie, faite
de pièces et de morceaux, et dont les éléments proviennent essen-
tiellement d'Aristote et de saint Augustin (ou d'écrits allant sous son
nom). Est-il bien croyable que notre religieux les ait assemblés de
lui-même? qu'il se soit avisé de bâtir, en partant d'originaux, une
sorte de traité de l'âme? surtout quand l'entreprise avait été déjà
réalisée par d'autres et qu'il existait, sur le sujet, tant de traités, tant
de recueils de questions. H est bien plus probable qu'il a recouru à un
travail tout fait, représenté pour lui soit par un livre, soit par un
enseignement d'école. Nous ne saurions préciser autrement; mais le
système exposé par Doctrine, quoi qu'il vaille, correspond à l'une des
nombreuses tentatives faites à partir du xme siècle pour concilier
l'aristotélisme et l'augustinisme(5) et penchant, ici, dans le sens de
cette dernière philosophie. Aussi, même en supposant que la lecture
de Guillaume se soit étendue à saint Augustiu , il serait téméraire de
penser que, dans notre passage, il se soit reporté directement à son
texte ou à ce qui passait pour tel.
En fait de textes originaux, il n'y en a qu'un petit nombre dont on
(1) Pèlerinage de la Vie humaine , a" rédac- (1) Etymologiae , III, 25, 1.
tion (dans le passage sur l'astrologie). (5) Par exemple, par Guillaume d'Auvergne.
m Cite de Dieu, y, 8. par Hobert (irosseteste, ou par Jean de
l*' Pèlerinage de Jésus Christ , v. 353 1 etsuiv. La Rochelle,
108 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
puisse dire qu'il les ait lus : sans doute a-t-il pratiqué les Etymologies
d'Isidore de Séville; certainement il a eu entre les mains une Vie de
saint Benoît (1), une Vie de saint Guillaume de Bourges (2), une Vie de
saint Bernard (3) et divers écrits de ce chef illustre de son ordre (">;
mais, même pour saint Augustin, on ne saurait dire jusqu'à quel
point il le connaissait.
En revanche, on aurait tort de limiter ses connaissances aux seuls
auteurs ou aux seuls ouvrages qu'il a cités expressément.
Dans le domaine de la littérature profane, on ne voit pas qu'il ait
eu recours aux auteurs de l'antiquité classique, soit qu'il les ait
ignorés, soit qu'il les ait négligés de parti pris; et le seul emprunt
qu'il leur ait fait est la citation en latin d'une quinzaine de vers de
Y Ibis (5). Mais des livres en langue vulgaire écrits de son temps, il a
dû lire plus qu'il ne laisse paraître. 11 a puisé abondamment dans le
Roman de la Rose, tout en se bornant, au début de son premier
poème, à indiquer de façon assez vague l'impression que cet ouvrage
avait produite sur son esprit. Il semble bien aussi que, sans le dire, il
ait pris quelque chose dans le roman de Faurel, dont la première
partie a été écrit*; en i3io et la seconde en 1 3 a 4- Gervais du Bus,
l'auteur, était de Normandie, comme Guillaume; comme Guillaume,
c'était un admirateur du Roman de la Rose. Il se montre très sévère au
pape et aux prélats, qui sacrifient l'Eglise au roi : sentiment que
Guillaume a lui-même exprimé, sans y être invité par son sujet. Et,
dans le détail, plusieurs de ses inventions ont pu inspirer Guillaume :
telle l'idée d'entremêler dans son roman des parties lyriques; telle
aussi la figuration du symbole de deux roues à engrenage, l'une
grande, l'autre petite, dont le mouvement fait aller le monde au gré
de la Fortune.
(1) Voir Pèlerinage île la Vie humaine, (t> Voir Pèlerinage de lu Vie humaine,
v. 4279 et suiv. Cf. Vita Benedicli dans les v. 6918 et suiv. : cf. De consideratione , II, i3
Dialogues de Grégoire le Grand, c. II (Migne, (Migne, Pair, ht., t. CLXXXII, c. 766); —
Pair, ht., t. LXVI, c. i3a). Deuxiè rédaction, dans une prière à la
m On peut-être deux Voir Pèlerinage de la Vierge : cf. ci-dessus, p. 3g; — Pèlerinage de
Vie humaine, v. 4i56 et suiv. (cf. Anàhcta Bol- VAme, v. .'171c, ss. : cf. In festo Peni
hndiana, III, p. a83) et 4i63 et suiv. (cf. Sermo IF, 4 (Migne, Pair. ht., t. CLXXXIH,
[ctaSS Bolland., Jan., I, p. 637). c. 327 : — Pèkrinage de Jésus Christ , \. 1 43 1
Voir Pèlerinage de la Vie humaine, ss. : cl. In Dominica infra octavam issumptionis
v. 4225 cl suiv. Cf. S. Bernardi Vita prima, h. Marine (Migne, ibid.,c. 433.)
auclore Guillelmo, I. .'>, 7 (Migne, Pair. (i) Vers 107-108, îao, ia3, ia5, 12D. Il ne
lut.. 1. CLXXXV, c. a3o). donne pas lui-même le litre de la pièce.
SES ECRITS. 109
Surtout, indépendamment des ouvrages spéciaux faisant autorité
sur des points particuliers, Guillaume a dû exploiter certaines de ces
encyclopédies comme il n'en manquait point à son époque. Dans
l'ordre de la dogmatique, Y Elucidarhim d'Honorius était l'une des
plus répandues; et ce livre contient plusieurs des notions qu'on
retrouve dans les Pèlerinages. Tout spécialement, il fournit, pour
exprimer la différence du feu d'enfer et du feu terrestre, une compa-
raison avec un« feu peint », qui est aussi employée par Guillaume et
que nous n'avons pas rencontrée ailleurs (1). Cependant des analogies
plus marquées existent entre le Pèlerinage de l'Ame et certains dérivés
de YElucidarium, comme l'adaptation en vers français de ce dernier
ouvrage laite par l'Anglais Pierre de Peckbam. Beaucoup de traits,
absents de l'original latin , se trouvent à la fois dans la version fran-
çaise et dans le poème de Guillaume (2). Ce qui ne signifie point que
Guillaume ait connu l'arrangement de Pierre de Peckham; mais il a
pu disposer d'un texte où, comme chez l'auteur anglais, l'ouvrage
d'Honorius aurait été complété par des emprunts au Livre des
Sentences de Pierre Lombard et à certains de ses innombrables
commentateurs.
Il en va de même de plusieurs autres compositions encyclo-
pédiques, comme Y Imago mundi d'Honorius, Ylmacjc du monde en vers
français, le Secret des Secrets^ , le De proprietatibus rerum de Barthé-
lémy l'Anglais (4), qui n'ont plus pour objet l'enseignement dogma-
tique, mais la description du monde, et dont beaucoup de passages
peuvent servir de commentaire aux écrits de Guillaume, sans toute-
lois qu'aucun d'eux puisse être considéré spécialement comme
une «source». Ni non plus aucun de ces bestiaires, qui se sont
formés de traditions mêlées, venues de la littérature biblique et delà
littérature gréco-latine. Guillaume parle d'animaux divers dont il est
(1) Voir ci-dessus, page 52, note 1. La vie en France au moyen âge, f. III, 1927
(,) Voir ci-dessus, pages 5a et 53. p. 1 17.
(3) Dans la deuxième rédaction du Pèleri- La légende de Philémon, expert en l'«art
itaye de la Vie humaine, Guillaume cite, à pro- de physionomie», et devinant le caractère
pos de la résistance que les hommes peuvent d'Hippocrate d'après son visage, légende à
opposera l'influence des astres, la » Centiloge » laquelle Guillaume fait allusion dans le même
(c'est-à-dire le Centiloquiam) de Ptolémée : le roman à propos de Bithalassus (la Sorcellerie),
même ouvrage, intitulé également « centiloge », est aussi rapportée dans le Secret des Secrels
est allégué à même fin dans le Secret des Se- [ibid., p. 117)-
crets en fiançais analysé par Ch.-V. Langlois, (4) Voir ci-dessus, page 92, note 1.
110 GUILLAUME DE DIGULLEVILLK.
question dans ces traités et, pour deux d'entre eux, il donne
des détails qui ne se trouvent pas ailleurs : sur l'unicorne, qui perd
sa sauvagerie quand elle se mire dans un miroir qu'on lui présente (1);
sur les cailles, qui, se posant à la surlace de la mer quand elles sont
fatiguées, y déploient leurs ailes comme des voiles (2). Qui trouverait
dans un traité la trace de ces particularités aurait sans doute décou-
vert le modèle suivi par Guillaume; mais ne faut-il pas plutôt les
attribuer à son invention ou à quelque déformation de sa part?
Quelque place qu'on fasse à l'utilisation possible de divers écrits,
traités ou manuels, la conclusion des remarques précédentes est que
beaucoup de choses, parmi celles qui supposent un emprunt, ont dû
venir à la connaissance de Guillaume non point par la lecture, mais
par la voie orale et aussi par la représentation des arts figurés. Il faut .
de nécessité, passer rapidement sur tout ce qu'a pu lui apprendre le
catéchisme, dont l'enseignement n'était qu'oral et dont rien, par
conséquent, ne nous est parvenu qui nous permette d'en apprécier
l'importance. Mais il y a une autre partie de sa formation dont on
devine assez bien les éléments : c'est celle qu'il a reçue dans le cadre
des études universitaires. Nous avons émis la supposition qu'il aurait
fréquenté les écoles de Paris, nous fondant sur quelques vers assez
curieux de la deuxième rédaction du Pèlerinage de la Vie humaine et
aussi sur la préoccupation manifestée par les Cisterciens, au temps
qui nous occupe, d'entretenir à Paris des étudiants de leur Ordre.
Mais ces arguments auraient peu de force apodictique si l'on ne con-
statait, dans l'œuvre de Guillaume, et en sa substance même, la
présence de très nombreux traits qui dénoncent l'influence de la
littérature scolastique. Son langage est tout plein de termes emprun-
tés à celui des logiciens. La forme de ses exposés affecte souvent
celle de la dispute. Sa façon de marquer l'opposition de l'enseigne-
ment d'Aristote «clerc» fie Nature, et de celui de Sapience, exprime
le souci des théologiens de mesurer sa part à la philosophie naturelle
en réservant tous les droits de leur propre élude. Ses notions en
'■'' Pèlerinage de h> I ie humaine, v. 8i.r>7 ss. l'indication que les railles, fatiguées et se po-
llml., v. 11639 ss- Toutefois, l'auteur sanl sut l'eau, v plongent une aile, tandis
'I un bestiaire anonyme publié par dom qu'elles clivent l'autre en l'air. Même indica-
Pitra, Spicil. Sol., t. II, p. 5o<), donne rion dans Barthélémy l'Anglais, Ite proprieta-
comme provenant d'Isidore (ce qui es! laux) libas reram, I. XII, c. 7.
SES ECRITS. 111
astronomie sont d'un lioinme qui avait appris sur le sujet. Au
total, il sent son écolier, un peu grisé par son savoir, un peu
obsédé de son érudition, et versant parfois dans le pédantisme.
Mais, s il avait suivi les leçons de l'école, il avait eu aussi d'autres
occasions d'acquérir : non seulement, comme tout homme de son
temps, en recueillant ces contes et récits auxquels il fait plusieurs
fois allusion, apologues, légendes épiques, scènes du Roman de
Renart, qui étaient une partie du patrimoine commun de tout le peu-
ple de France et qui couraient les rues et les campagnes; mais,
professionnellement, si l'on peut dire, il avait entendu nombre de
sermons, plus ou moins savants; et il semble qu'il ait tiré de là beau-
coup de choses. Dans son Pèlerinage de l'Ame, l'atrocité de la peinture
qu'il fait des supplices de l'enfer et l'effroyable hideur que ses
descriptions attribuent aux Sept Péchés capitaux font penser à la
manière des prédicateurs qui cherchaient à frapper l'imagination
populaire en créant l'épouvante. Les invectives adressées aux damnés
par son Bourreau d'enfer sont, quand on y réfléchit, d'une assez
étrange invention : qu'avait-il, ce bourreau si copieusement fourni de
victimes pantelantes et si joyeusement acharné, à proclamer sa détes-
tation des vices? Mais ses paroles véhémentes auraient été bien natu-
rellement celles d'un sermonnaire.
Or il convient de remarquer qu'une quantité d'éléments utilisés par
Guillaume se trouvent dans les recueils (['exempta composés à l'usage
des orateurs de la chaire. Ces recueils sont nombreux. L'un d'eux a
été composé vers l'année 1275, très probablement par un Francis-
cain W : nous le retiendrons parmi beaucoup d'autres, parce que
Guillaume semble avoir éprouvé une certaine sympathie pour
l'Ordre de saint François. On y découvre l'idée centrale du Pèlerinage
de la Vie humaine, que la vie est comme un voyage, compromis si l'on
a fait fausse route'2'. Quant aux détails, ils abondent qui ont trouvé
aussi place dans l'œuvre de notre poète. Ici, cette remarque que
l'exubérance de la santé physique est nuisible à la force de l'âme (3).
Là, l'anecdote de Cambyse faisant écorcher un juge inique et tapis-
(1) Il a été publié par Th. Weller (thèse de (a) Tabula, p. g, n° 28 et p. 32, n° 99.
la Faculté des Lettres de Paris, 1926) sous le Comparaison d'ailleurs très répandue,
titre de Tabula Exemplorum secundum ordinem '*' Pèlerinage de la Vie humaine , v. 56c) 1 ss.
aljihalieli. Cf. Tabula, p. 7, n" 50.
112 GUILLAUME DE D1GULLEVILLE.
saut de sa peau le siège de ses successeurs pour leur servir d'avertis-
sement (1). Là encore, une série de comparaisons destinées à illustrer
des idées morales : l'Hypocrisie, pareille à Renard qui fait le mort(2) ;
la Colère, représentée comme un briquet d'où jaillissent les étin-
celles(3); l'Orgueil, semblable à la poule qui chante quand elle a
pondu son œuf'4'; la Tribulation, qui, à coups de marteau, forge de
précieux objets d'art (5); l'Usure, qui «vend le temps » (G). D'autres
images encore sont fournies par le Recueil, sans être toutefois
rapportées tout à fait aux mêmes notions que chez Guillaume : ainsi
celle de la langue humaine portée au mensonge par la cupidité
comme la languette de la balance penche dans le sens du plateau où
l'on a placé un denier (7); celle de la chandelle dont la lumière profite
à plusieurs personnes à la fois (8); celle de l'arbre qui incline d'autant
plus ses rameaux vers le sol qu'il est plus chargé de fruits (9); celle de
l'huître fécondée, pour produire ses perles, par la rosée céleste (10);
celle du porc qui, fouissant pour trouver sa nourriture, ne se soucie
pas des fleurs du pré(ll); celle des deux combattants, dont l'un
déclare à l'autre : « Vous êtes deux, je ne veux combattre que contre
un seul » puis, tandis que l'adversaire surpris se retourne pour voir
s'il y a effectivement quelqu'un derrière lui, profite de l'occasion pour
l'assommer (12j.
Sans doute les recueils cYexempla de cette sorte ont-ils dé
eux-mêmes composés d'éléments empruntés; mais il est curieux de
voir l'invention du poète se mouvoir dans une sphère où se trouvent
déjà réunis tant d'éléments également utilisés par lui.
Pèlerinage de l'Ame , v. 5o83 ss. Cf. Ta- Ibid., v. io.o65 ss. (X Tabula, p. 2,
bula , p. 36, n° 1 1 5 (le nom <]<• Cambyse, n" 5.
absent de la Tabula , se trouve dans le Docto- Pèlerinage <lv l'Ame, *. 3'iîo ss. Cf.
mm Doctorale). Tabula, p. 25, n" 70,.
[nage tir In l ie humaine, \. 8o53 ss. t8) Pèlerinage de l> 1 ic humaine, \. î6i ss.
Cf. Tabula, p. So, n' i,V. Cl. Tabula, p. 33, 11° ion.
:' ftiA,v.88a3ss.Cf.ratnh,p.4o.n*i38. " Ibid., v. 3o£3 ss. CI'. Tabula, p. 63,
d.,v. 7816. Cf. Tabula,?. 7C, n' t84. a'
; //<ii/., v. 12011 ss. Cf. Tabula, p. 1 -7 < | , Ibid., v. 1691. Cf. Tabula, p. 5, n* là;
p. l8, 11° .V.!.
1 /')((/., v, 1,(1.) ss. el 961 1 ss. Cf. Tabula, '"' Pèlerinage de In I ie humaine, v. 3o'i3ss.
p. 82, n" 3o/i. Cf. Tabula, p. 63. n° 23cj et note.
SES ECRITS. 113
Guillaume a aussi fait place, dans ses deux premiers romans, aux
réflexions que lui avait inspirées le spectacle des événements dont il
avait été le témoin. On lui a reproché d'avoir peu tenu compte des
choses de son temps, et il a déçu les historiens. La vérité est
que l'histoire a laissé dans ses livres plus de souvenirs qu'il ne parait
à première lecture.
11 a touché d'abord aux queslious proprement politiques et,
sur ce point, il convient de remarquer l'évolution de sa curio-
sité.
En i33o, dans le Pèlerinage de la Vie humaine, il avait fait grief au
roi de saper, par convoitise, les fondements de l'Eglise; et cela avec
la complicité de l'autorité ecclésiastique. L'« ouvrage de vilain » qu'il
lui reprochait, c'était la tyrannie des «subventions, dixièmes et
extorsions » (i). Quanta la «crosse d'évêque » dont il parlait, elle ne
désignait point un évêque déterminé, mais bien l'épiscopat, et peut-
être même le siège pontifical , tenus pour responsables du principe
des impositions. Les critiques de cette sorte, formulées par d'autres
que par lui, ne dataient pas de la veille. Dès i3io, Gervais du
Bus, dans son Fauvel, se plaignait de voir le pape, alors Clément V,
mettre tout son soin à complaire au roi et à lui procurer des dixièmes ;
de voir aussi les prélats, également dociles au roi, lui permettre
de « lever » sur l'Eglise des exactions qui la ruinaient (2). Vers le même
temps, l'abbé Jacques des Thérines, du monastère de Chaalis,
menait, au profit de son Ordre, un vigoureux combat pour la défense
du droit d'exemption et dénonçait les exigences épuisantes des prélats
à l'égard des couvents (3). Mais les raisons d'inquiétude subsistaient
encore dans les années qui suivirent, ravivées par des incidents
nouveaux. En i33o, au moment où écrivait Guillaume, le pape
Jean XXII répondait aux besoins financiers de la royauté par l'octroi
répété de décimes sur les revenus du clergé. Du 1 1 au 1 5 septembre
i3'J9, les évêques de la province de Reims s'étaient réunis à
Compiègne (où Chaalis avait des affaires de commerce), autour de
leur métropolitain Guillaume de Trie, et avaient promulgué divers
canons, notamment pour la défense des immunités, des biens et du
(,) V. g2.r)i-2. CI", v. -/i5-6. m Voir Histoire littéraire de la France,
|2) Fauvel, v. 535, 573-3, 65o-a. t. XXX.1V, notamment p. a 16 et suiv.
Il/j GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
pouvoir judiciaire de l'Eglise (l). Quelques semaines plus tard, en
décembre, à la conférence de Vincennes, les droits de la justice
ecclésiastique avaient été rudement attaqués, et au débat central était
étroitement liée une question d'intérêt matériel. Autant que permet
de le discerner la complexité des sujets agités en ces diverses rencon-
tres, c'est bien à l'ensemble des laits en cause que se l'apportent les
allusions de Guillaume de DiguUeville.
Toutefois, Guillaume ne semble guère avoir, à cette époque,
regardé au delà de la question d'argent ni considéré autre chose que
l'état de son monastère. Nous ne savons pas, en particulier, ce qu'il
a pu penser de l'attitude du fameux Pierre de Cuignières, champion de
la thèse parlementaire sur les justices à la conférence de Vincennes,
et qui était seigneur de Saintines et de Brasseuse, à petite distance de
Chaalis, dans la direction de Compiègne ~ .
iMais vingt-cinq ans plus tard, son esprit s'est ouvert à des pré-
occupations nouvelles et de plus grande portée. Si, dans son rema-
niement du Pèlerinage de la Vie humaine, il a bien laissé subsister, au
début (3), sa critique de l'autorité ecclésiastique, en tant quelle livrait
d'elle-même les ressources de l'Eglise au pouvoir séculier, il a retran-
ché, dans un autre passage sur la collusion du '(glaive» et de la
« crosse » (4), tout ce qui visait l'action des chefs religieux et n'a plus
conservé que l'idée de la responsabilité royale.
(Test (jue, dans l'intervalle, et le problème des intérêts matériels de
l'Eglise restant toujours entier, une question d'un autre ordre était
venue occuper son esprit : il s'agissait maintenant de l'exercice de
l'autorité du roi, non plus par rapport à l'Eglise, mais par rapport à
la nation; et les suppôts qu'il dénonce alors comme responsables
des actes de cette autorité ne sont plus les ecclésiastiques empressés
à la servir , mais les conseillers laïques du prince.
Ce déplacement du centre de son intérêt est sensible dans sa
seconde rédaction du Pèlerinage de la Viekumàine ' . ( )n y trouve, vers la
lin, un élo"e inattendu de saint Louis, « maintenant dans sa gloire»,
Hefelc, Hisl. cohc, l\, 5aâ (d'après v. 9767 ss.). L'abbé de Chaalis Laurent II de
Mans!, I X.XV, p. 878 ss.). \{arcellis passa un accord avec lui en i343
On n'a pas raison de supposer qu'il ail Gallia Christ., t. X, c. r 5 1 a ,
lui quand il a parlé des prêts à fonds V. 7 39-7! 18.
perdus fails par son couvent aux seigneurs <lu V. 910g 9376.
vosinage Pèlerinage de la \ic humaine, Datée avons-nous dit, de i355
SES ÉCRITS. 115
cité comme exemple de ceux qui ont su envoyer leurs fourriers en
l'autre monde pour y préparer leur logement, ces fourriers qui
furent
oraisons, prières,
Vertus de maintes manières,
Ses grans aumônes et ses dons ,
Des esglises fondations,
Compassion de povre gens.
On y trouve aussi cette histoire d'un roi trahi, dont les serviteurs
les plus chers et considérés comme les plus sûrs s'étaient volon-
tairement fait prendre à la guerre et qui les avait rachetés sans se
douter de leur trahison : exemple bien insignifiant, s'il n'était pas
une allusion à quelque fait réel(n. On y trouve enfin, à propos des
effets funestes de la flatterie, un passage éloquent sur les malheurs
des rois qui l'écoutent et sur ceux de leur peuple (2).
Mais c'est dans le Pèlerinage de l'Ame, postérieur de deux ou trois
années au plus, que Guillaume a écrit les morceaux les plus caracté-
ristiques. C'est là qu'il a consacré plus de i5o vers à décrire le sup-
plice des mauvais ministres du roi (3). Ch.-V. Langiois y a vu une
allusion aux « supplices de financiers, si fréquents en France depuis
celui d'Engueran de Marigni » (4) : il s'agit de faits plus précis. Ces
gens qui avaient obtenu du roi de « démener son gouvernement » ,
qui, lui promettant d'entrenir les gens d'armes et soudoyers néces-
saires à la défense du royaume, avaient fait « nouveaus estatus, orde-
nances et nouveaus us », et qui, empilant l'or dans leurs demeures,
laissaient vide le trésor public; ces gens, auxquels le roi pouvait
reprocher de l'avoir trahi, d'avoir fait son royaume «plus impu-
gné, plus guerroie et plus gasté » qu'il ne l'avait jamais été ; ces gens
qui, pour « dons et deniers », avaient livré ses secrets à l'ennemi «par
(1) Que nous ne saunons déterminer. Mais, conquerre, Ont fait le! paction avec ceuls
après la bataille de Poitiers, l'opinion publique, d'Angleterre : Ne tuons pas l'un l'autre; faisons
très montée contre les vaincus, les a accusés, durer la guerre ; Feignons estre prisons , moult y
entre autres crimes, d'une perfidie de celle pourrons acquerre». Cf. Bulletin hist. et phiL du
sorte. Voir la Complainte sur la bataille de Comité des Travaux historiques, 1886, p. 112.
Poitiers publiée dans la Bibliothèque de l'Ecole <S) Voir ci dessus, p. 43.
des chartes, 3e série, t. Il (i85i), v. ai ss. : ('> Vers 4873-5o38. Voir ci-dessus p. 55.
«Par leur grant convoitise, non pour honneur (,) En i3i5.
116 GUILLAUME DE D1GULLEVILLE.
escris et lectres » : ce sont les conseillers cupides et déioyaux dont la
conduite indigna l'opinion à partir de i35o et fit éclater sa colère en
i356(1).
Le long passage, de plus de onze cents vers, où est décrite la
statue vue en songe par Nabuchodonosor est comme un traité de gou-
vernement. Il est complété par l'histoire de la statue équestre qui
représente un chevalier.
La description externe du symbole de la statue en pied a été
empruntée au livre de Daniel (2); mais la signification qui lui a été
attribuée n'est pas celle du prophète. Une autre idée a interféré,
dans l'esprit du poète, avec la vision biblique : la statue est devenue,
chez lui, l'image du corps de 1'L.tat. Or cette comparaison n'est pas
de son invention : elle se trouve dans l'Instruction du pseudo-
Plutarque à Trajan(3j, dont le texte latin a été conservé et largement
exploité par Jean de Salisbury dans son Polycraticus^K C'est là qu'on
voit d'abord les diverses parties du corps politique et social repré-
sentées par les diverses parties du corps humain. De même que, pour
les exposés de caractère philosophique ou théologique, on peut douter
que Guillaume de Digulleville ait lui-même échalaudé sa «somme»,
de même il est fort improbable qu'il ait ici composé son tableau en
partant directement des textes auxquels on doit finalement le ratta-
cher : il a plutôt utilisé certains commentaires ou traités, où figu-
raient déjà les nombreux textes scripturaires dont les citations
illustrent ces pages; car la preuve existe que les questions de poli-
tique, au même titre que les questions de morale, étaient agitées
dans les écoles de Paris à propos des ouvrages d'Aristote. Malgré sa
nébuleuse prolixité, l'exposé de Guillaume est un document qui
s'ajoute utilement à une information assez pauvre : il concourt à
démontrer que la littérature politique, avant de s'épanouir, au temps
(1) Les actes de trahison mentionnés dans ce comme le fameux Robert de Lorris, qui élail
passage pourraient taire penser an connétable des conseillers les plus proches ilu roi. Au reste,
Hanul de Brienne, exécuté en i3.>o, pour avoir, un voit que dans le passage) il est plutôt ques
selon certains, entretenu une correspondance tion & ministres ; et il peut s'agir globalement
ave< le roi Edouard et le duc de Glocesler des Robert de Lorris, des Jean Poile vilain, des
Jean H lui aurait mis sous les yeux, l'une de ses Nicolas Braque, et de leurs pareils, devenus
lettres, On pourrait s'arrêter a cette idée en odieux au peuple,
considérant les vers ou Guillaume a Fait le II, 3 ■ ss.
tableau des vertus néi essaires au connétable idéal I ('origine ol>si are,
x- 774i-7755). Mais d'autres trahirent aussi, v Livre VI. nul. nenl chap. 2.
SES ECRITS. 117
de Charles V, dans les œuvres des Raoul de Presles, des Philippe de
Mézières, des Honoré Bonnet, des Jacques Bruant, des Nicole Oresme
et des autres, avait été préparée, à l'époque antérieure, par un obscur
travail de germination dont il est diîFicile aujourd'hui de retrouver
les traces. Les pages de Guillaume de Digulleville, témoignage
précieux à cet égard, indiquent en outre, par des allusions non équi-
voques à des faits d'histoire et par une tendance manifestement
critique, que cette élaboration s'est faite dans la douleur d'une crise
politique aiguë.
Quant à préciser l'attitude doctrinale de notre auteur, c'est une
question qui l'aurait peut-être lui-même embarrassé. Nous noterons,
sans en rien conclure, que, s'il appuie ses enseignements sur de
nombreux renvois à l'Ecriture, il n'a pourtant pas marqué, comme
l'Instruction à Trajan, la subordination primordiale de tout succès
dans le gouvernement au respect de Dieu et de la religion. Et nous
ne saurions dire non plus si, en faisant d'un chevalier le restaurateur
de la libéralité et des vertus qui l'accompagnent, il a voulu, par oppo-
sition à l'œuvre des parvenus, prôner la qualité des services rendus
par la noblesse.
Quoi qu'il en soit, l'attention particulière qu'il a portée aux ques-
tions de gouvernement et d'administration est un signe du temps où
il écrivait. Il est visible qu'il a été pris dans le mouvement d'idées et
d'opinions qui s'est déclaré après le revers de Poitiers. Si, sur certains
points particuliers, sa pensée est claire et précise, il ne faut pas lui
demander les mêmes qualités dans l'édification d'un système; mais
l'orientation générale de sa pensée est suffisamment marquée. Il
porte en lui l'esprit des Etats généraux de i356(l). Idée de la solida-
rité de tout le corps politique et social et souci du bien public;
mécontentement provoqué par le désordre financier et la conduite
malheureuse de la guerre contre l'étranger; loyalisme à l'égard de la
personne du roi, mais critique de ses conseillers et défiance à l'égard
des concussionnaires et des traîtres; sentiment de la nécessité d'une
réforme de l'Etat qui donne à l'autorité royale, mieux éclairée et
mise à l'abri des mauvais avis, l'appui confiant et salutaire du peuple
(1) Voir Journal des Etats généraux de 1356, et les Etats généraux de 1356 ( Revue historique
p. p. Delachenal (Nouvelle Revue historique de de droit, ic)45,p. 172-214).
droit, 1900). Cf. Edm. Faral, Robert le Coq
UIST. LITTÉR. — XXXIX. 9
118 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
des villes : toutes ces aspirations, soudainement écloses dans la
défaite, ont leur écho dans la seconde rédaction du Pèlerinage de la
Vie humaine, puis, peu de temps après, et largement amplifié, dans le
Pèlerinage de l'Ame.
L'histoire est aussi représentée dans son œuvre par d'autres côtés.
Moine cloitré et moine instruit, il a noté çà et là ce qui, dans les laits
de son temps, retenait plus spécialement le regard d'un homme de sa
profession et de sa formation. Il s'arrête, par exemple, à voir un
manège des seigneurs qui empruntent sans vergogne au monastère
voisin M; il saisit l'occasion de discuter certains usages du commerce
des bois, auquel son couvent était intéressé'" ; il donne en passant un
coup de patte aux prêtres séculiers diseurs de messes payantes (3), aux
faiseurs de faux miracles (4), aux mendiants simulateurs (5). Mais il va
aussi un peu plus loin dans sa curiosité, et l'on peut citer à ce propos,
dans le Pèlerinage de la Vie humaine, l'épisode de Rude Entendement (l,).
La leçon semble s'adresser de façon générale aux obstinés que l'Eglise
réprouve; mais elle vise, à la bien lire, un cas particulier et touche
par là à l'histoire. La scène, vivement enlevée, vaut la peine qu'on
s'y arrête.
Rude Entendement est un rustre, armé d'un grand bâton, ignorant
et soupçonneux; mais ce butor est aussi un ergoteur : objecteur
borné, il est en même temps capable de repartie. Que représente-t-il
donc, et que signifient ses propos? 11 apparaît comme une sorte de
garde de police et, au nom d'une «ordonnance royale», il prétend
faire déposer au Pèlerin son écharpe et son bourdon. A Raison,
qui assiste le Pèlerin et intervient pour le défendre, il réplique :
« Qu'est-ce ? Estes vous mairesse
Ou nouvelle enqueteresse :
Monstrez rostre commission ^ !
'erinage de /<i Vie humaine, v. 0767- (4) Ibid., v. 9041-9974.
().Sia. Ibid., *. 97489766.
M722. Ibid., v. 5093-5686.
7.S. <:) « Lettre de commission
SES ÉCRITS 119
Et, repoussant te texte de cette commission, qui lui est présenté :
5ig3 «Certes, dist il, ne sui pas clers,
Ne rien ne sai en voz fuel les :
Si corn vous voulés les lisiés,
Car pou les prise, ce sachiés ».
Raison lui en lait donc donner lecture : c'est un ordre, en forme de
lettre officielle, délivré par Grâce de Dieu à Raison, et qui commence
ainsi :
52 2 5 «Entendu avons de nouvel Et leur veut leur bourdons oster
(De quoi ne nous est mie bel) Et leur esrherpes descherper,
Que un vilain mal savonreus, 52 35 Euz abusant de frivoles
Lourt et enfruns et dangereus, Et mençongables paroles,
Qui par son nom se fait clamer Et a lin que plus soit douté,
523o Rude Entendement et nommer, 11 a a Orgueil emprunté
S'est fait espieur de chemins Son mauves et cruel baston
Et agaiteur de pèlerins, 52 !io C'on apelle Obslinalion. . . »
Puis vient l'ordre lui-même :
« Pour laquel chose mandement
Te donnons et commandement
52/i5 Que tu t'en voises celle part
Et amonnestes ce musart
Que son baston il mete jus
Et qu'il se cesse, du surplus.
Et se de rien il s'opposoit
5 2 5o Ou obéir il ne vouloit ,
Jour li donnasses compétent
Aus assises du jugement. »
«Qui êtes-vous donc?» demande alors le vilain. Et Raison de
répondre: «Qui je suis? Vous n'avez donc pas entendu ce qu'on vient
de vous lire?
5270 Pensiez vous a voz amours
Ou a faire chastiaux ou tours? »
120 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
— J'ai bien entendu, riposte le vilain; mais, si je vous demande
qui vous êtes, c'est que vous portez un nom diffamé.
— Où avez-vous trouvé cela?
— Au moulin, où je suis allé :
5279 La mesurez vous faussement
Et emblez le blé a la gent. »
Raison a compris. «Médire, lui réplique-t-elle , n'est pas vasselage :
5285 Au moulin par aventure
Avez veu une mesure
Qui raison se fait apeler'1'
Pour sa grant desraison celer;
Mes pour ce n'est ce pas raison ,
5290 Ainz est fraude et déception. »
Et elle développe le thème de la différence qu'il faut faire entre les
noms et les choses. Sur quoi le vilain s'exclame :
53 1 5 « Qu'est ce? dist il. Diex i ait Ains est un chien et est un
[part! [chas?
Me retournez vous le billart? 5325 A leur noms connois bien
Vous voulez estre loee [chascun :
Dont autre seroit blasmee? Quar leur noms et eus sont
Se mouche en lait ne con- [tout un,
[neusse Si que, se Raison avez nom,
5320 A vostre dit grant tort eusse. Je di aussi qu'estes raison;
Ne cuidiez pas que sache bien, Et se raison emble le blé,
Quant j'o nommer ou chat ou 533o Je di que de vous est omble,
[chien, L'eaue qui le moulin tourner
Que buef et vache ce n'est pas, Fait ne vous en pourrait laver. »
Raison, souriant et tournant la chose « a la trulle » {-'2\ lui réplique :
533g «... Or \oi je bien qu'avez
De l'art'3' apris et qu'en savez!
Soutilmt'iii savez arguer
Et biauz exemples amener
(l) Le mot «raison» pris dans le même sens (,) «à la plaisanterie»,
se trouve encore au vers g533. <3) Celui île la dispute.
SES ECRITS.
121
Puis elle explique qu'en tout cas, pour ce qui le concerne, il n'y a
point de doute : le nom de Rude Entendement qu'il porte et sa per-
sonne ne font qu'un et sont bien la même chose. Mais « elle lui chante
aussi d'autre chanson » et poursuit : « Donc tu veux enlever aux pèle-
rins leur écharpe et leur bourdon, contre le vouloir de ma dame(1) :
pourquoi? — Parce que, répond-il,
« l'Evangile
Qu'ai ouï dire a no ville
11 trespassent a escient
54 î o Et la gardent mauvaisement.
La est il a touz deffendu,
Si corn je l'ai bien entendu,
Que hors de son hostel nul ho m
Ne porte escherpe ne hourdon (2) . . . »
Et Raison, sérieusement cette fois, lui explique son erreur en détail.
Il faut, dit-elle, distinguer entre les temps : ce qui a été d'abord
défendu, peut ensuite avoir été recommandé. Tant que Jésus-Christ
fut de ce monde, il défendit à ses disciples de porter écharpe ni
bourdon; car
5 k 4 5 « Souffisant estoil et puissant
De eux livrer abondamment
Tout quancpie leur serait
[mestier
Sans estrc en nul autri dangier'31.
D'autre partie ii vouloit
545o Que, quant preschier les
[envoioit,
Leur auditeurs leur trovassent
Vitaille et amenistrassent :
Car dignes est chascun ouvrier
D'avoir et recevoir louier (4'.
5455 Et de ce tant chascun faisoit
Qu'en retour nul ne s'en
[plaignoit.
Dont lu as qu'il leur demanda
Une fois, quant bon lui sembla :
« Vous a il, dist il, rien failli
546o « Quant envoie vous ai ainsi
« Sans escherpe aus gens
[preschier
« Et la parole Dieu noncier? »
Et lors li respondirent il :
« Certainement, sire, nennil,
5465 « Suffisamment avons eu
« Et rien ne nous a il fallu. »
(l) Cesl-à-dire de Grâce de Dieu.
<2> Cf. Luc, IX, 3 et X, 4.
m V. 545o-55: cl. Luc, X, A.
« V. 5458-66 : cf. Luc , XXII , 35.
122 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
Mais, quand Jésus lut sur le point de quitter la terre, il changea sa
loi et prescrivit à ses disciples de reprendre leur écharpe :
54 70 « Qui a, dist-il, point de sachet,
Si le prengne, et s'escherpe avec (1) ».
C'est qu'il savait que, lui parti, ils ne trouveraient plus personne qui
« volontiers leur lit bien » ; et sa pensée était celle-ci :
55o5 « Or prenez tout, quar je l'otroi
Pour le besoing que je i voi. »
Rude Entendement n'est cependant pas convaincu : «Alors, dit-il,
il laudrait, si Dieu a décommandé, que l'« ordonnance» de son évan-
gile lût effacée et « grattée »? — Non point, répond Raison :
« Pour ce n'est pas réprouvée
L'Evangile ne faussée,
5535 Ains en est ans bien entendans
Plus gracieuse et plus plaisans :
Plus a au pré diverses fleurs,
Plus gracieus en est li lieus. . . »
Rude Entendement s'indigne :
5535 « Qu'est ce? dist il, enfantosmer
Vous me voulez et enchanter?. . .
Ce que du Roi iïi deffendu
Vous dites que commandé lu,
En l'Evangile bestournant
Par mots desguisés el faussant?
N'estes que embabilleresse
555o De gent envelopperesse . . . »
Il refuse de quitter son bâton, maigre l'exhortation de Raison, qui
lui remontre <|ifil sera cause de l'endurcissement des Juifs et des
hérétiques, alors que l'obédience est le salut de la foi. Et Raison le
cite « aus assises du jugemenl ».
c> Cf. Luc, Wll, 36.
SES ECRITS. 123
La scène que nous venons de résumer n'est pas de celles qui
trouvent place dans l'histoire ordinaire d'un pèlerinage à travers la
vie humaine : elle a été amenée ici par les circonstances particulières
de lu actualité». La commission de Raison commence par les mots
« Nous avons appris de nouvel» : il s'agit donc, dans l'esprit même du
poète, de faits récents; et la suite va les faire connaître. La première
partie de la discussion, sur le sens du mot « raison » , montre en Rude
Entendement un interprète obtus, grossièrement attaché à la lettre et
incapable des distinctions nécessaires pour atteindre l'esprit. Or c'était
justement là ce qu'on reprochait aux défenseurs extrêmes de la pau-
vreté évangélique dans l'interprétation de la règle de saint François.
L'u ordonnance royale» dont se prévaut Rude Entendement, c'est
le texte de Luc : « N'emportez rien sur la route, ni bâton, ni sac, ni
sandale » (1). Le texte sur lesquel Raison fonde sa réplique (2) est
le même, mais elle ajoute celui-ci : «Puis il dit à ses disciples:
Lorsque je vous ai envoyés sans bourse, ni sac, ni sandales, avez-
vous manqué de quelque chose? — De rien, répondirent-ils. Il pour-
suivit: A présent, au contraire, que celui qui a une bourse la prenne,
et de même celui qui a un sac. Que celui qui n'a pas d'épée vende
son manteau pour en acheter une. (3) » Ces textes formaient la base de
toutes les controverses sur la pauvreté qui, aux xme et xive siècles,
ont créé la division d'abord entre les prêtres séculiers et les Frères
des Ordres mendiants, puis entre les Frères Mineurs de la Commu-
nauté et le groupe des Spirituels, enfin entre les Mineurs et le pape
Jean XXII.
Au moment où Guillaume de Digulleville écrivait, en i33o, c'est
ce dernier aspect ou cette dernière phase du différend qui retenait
l'attention de l'opinion et la passionnait (4). Car les efforts de Jean XXII
pour résoudre le désaccord d'ordre doctrinal relatif au principe de la
pauvreté et, conséquent ment, le désordre qui en résultait dans le jeu
des institutions, avaient abouti en fait à un conflit ouvert entre lui et
les Frères Mineurs. La lutte durait depuis près de dix ans, marquée
1 V. 54 ii-i ; cf. Luc, X, 4. nous rappellerons brièvement, voir les pages
(S| V. 545o 5. 426-472 de la notice consacrée par l'un de
■'' V. 5459-66; 5479-80; 55o5-6 : cf. Luc, nos prédécesseurs à Jacques Duèse (JeanXXIl)
KXÎI, 35-36. au tome XXXIV de l'Histoire littéraire de la
(4) $ur les épisodes de cette affaire, rpie France.
124 GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
à la fois par des discussions et des altercations, par des assauts de
subtile dialectique et par des scènes d'une extraordinaire violence,
où le pape lui-même ne semble pas avoir toujours gardé la mesure,
ni en paroles, ni en actes. Elle faisait grand bruit et, bien que les
principaux acteurs fussent des Français du Midi ou des Italiens, les
échos en retentissaient à Paris, où trois bulles pontificales, parmi
celles qui avaient créé le plus d'émotion (1), avaient été adressées à
l'Université avec ordre d'en donner connaissance publique. Point de
doctrine mis à part, le sujet était grave : car il ne s'agissait de rien de
moins pour le pape que de savoir s'il réussirait ou non à imposer son
autorité. Son principal adversaire était alors l'âpre et obstiné Michel
de Césène, général des Mineurs, déposé le 16 juin 1828, qui, agis-
sant par la parole et par la plume, dut tremper aussi dans l'affaire des
placards clandestinement affichés, cette année-là, sur les murs de
Notre-Dame de Paris et ailleurs. C'est lui que le pape avait sans doute
en vue, parmi d'autres, quand il écrivait le 3o juillet 1828 à la reine
de France et que, protestant de son affection pour l'Ordre de saint
François, il ajoutait: «Mais parmi ses membres cet Ordre compte
bien des fous, qui n'ont pas l'habitude de peser leurs paroles.
Que leurs supérieurs les corrigent donc! Sinon, d'autres seront bien
forcés de s'en mêler, ce qui sera fâcheux jDOur la dignité de l'Ordre.
Déjà beaucoup d'entre eux ont eu affaire aux inquisiteurs ...» C'est
aussi pour répondre à Michel de Césène en particulier que fut
donnée, le 16 novembre 1829, la bulle Quia vir improbus.
Il n'était pas possible que Guillaume de Digulleville ignorât ces
événements. Rude Entendement doit représenter par quelques cotés
Michel de Césène. La thèse qu'il soutient quant à l'interprétation de
l'Evangile est précisément celle des adversaires du pape; la réponse
que lui fait Raison se fonde sur une «distinction des temps » qui a été,
en effet, l'un des arguments employés par le pape et ceux qui
l'appuyaient; le reproche qu'elle lui adresse finalement est aussi
celui du pape, à savoir d'introduire, par insoumission, le désordre
dans l'Eglise; et, quant à lui, il ne manque pas de soupçonner en
Raison quelque « inquisiteur »(2).
inter nonnullos (i a novembre i3a3), — Quia virimprobtu (16 novembre i.>ay'.
— Quia quorumdam (10 novembre io24)- m 76.
SES ÉCRITS. 125
Enfin, d'antres allusions de Guillaume de Digulleville concernent
plus spécialement son Ordre et se trouvent dans la seconde rédaction
du Pèlerinage de la Vie humaine. On y relève, par exemple, une notable
addition (1) au passage où il parlait de l'interdiction aux religieux
d'user du pouvoir des «clés», et c'est pour indiquer que certaines
exceptions peuvent être décidées par le pape sans préjudice pour le
bon fonctionnement de l'institution ecclésiastique : Guillaume a
voulu par là corriger ses premières alfirmations en tenant compte de
la bulle Vas electionis, du il\ juillet i32i, venue en conclusion d'un
long et retentissant débat sur la question, et confirmée le 1 2 décem-
bre 1 354 par Innocent VI (2'. Mais le moine se reconnaît surtout à la
longue partie, entièrement nouvelle, de la même rédaction où il
raconte certaines aventures survenues après son entrée au couvent et
qui intéressent à la lois l'histoire de son propre monastère et celle de
son Ordre tout entier. Ce sont des pages où il a eu constamment à
l'esprit l'idée d'une décadence matérielle, expliquée par des causes
diverses : pillage, impositions de toutes sortes, et aussi affaiblissement
de la règle, malgré les tentatives de réforme (3).
Ainsi Guillaume, parlant de ce monde ou de l'autre monde, a
souvent songé au milieu où il vivait, et plus qu'on ne l'a cru. Mais
il faut convenir, sans lui en faire reproche, que ses poèmes ne se
présentent pas, quant aux faits du dehors, comme un document
historiquement instructif : ils ne contiennent pas de ces témoignages
directs sur les hommes et les choses d'une époque qui ont sauvé, au
jugement des curieux, des œuvres littérairement plus faibles. Les allu-
sions y sont voilées, déguisées, volontairement ou non; il faut lon-
guement fouiller pour en retrouver l'objet et, dans cette tâche,
renoncer à son secours, tant il a bien noyé dans l'ensemble les com-
posantes de son récit : en sorte que le travail de la critique est ici ,
non pas de recueillir des renseignements ouvertement offerts, mais
de rechercher, en dehors du texte, les faits d'histoire, difficilement
(1) Vers i42&. Vienne en i3ia el devenue exécutoire en
(!) Voir à ce sujet la notice consacrée par i3 1 7, qui réforma la bulle Vas electionis.
nos prédécesseurs à Jean de Pouilly (Histoire (s) Les détails du récit peuvent être glosés
littéraire de la France, t. XXXVI, p. 220 et par tout ce qu'apprennent aussi bien la a béné-
suiv.). On voit qu'en 1327 le Chapitre gêné- dictine » de i335 que les statuts du Chapitre
rai de Citeaux s'en tenait encore à la doctrine général au sujet de la nourriture, de l'admi-
de la Constitution Dudum (Clémentine-, 1. 111, nistration, des moines fugitifs (que le poète
t. VII, c. 2 ), établie à la suite du Concile de vise en parlant d'Apostasie), etc.
126 GUILLAUME DE DIGULLE VILLE.
reconnaissables dans le texte, qui peuvent servir à l'éclairer. Ce qui
revient à dire que l'objet principal de l'étude doit être le poète Guil-
laume lui-même, représentant plus ou moins typique d'une époque.
Le brassage des éléments divers que nous avons reconnus en
son œuvre s'est fait dans une tète qui n'était peut-être pas très apte
à faire sortir l'ordre du chaos. Idées religieuses parfois discordantes;
notions théologiques et scolastiques souvent mal tirées au clair;
aperçus politiques; traditions profanes associées aux enseignements
de l'Eglise; souvenirs d'une expérience personnelle : tout cela s'est
combiné ou plutôt confondu en un corps d'oeuvre étrange, où l'on
démêle bien une inspiration dominante, mais à condition de ne la
point chercher dans les régions supérieures de l'esprit : car ce reli-
gieux, auteur de poèmes religieux, semble avoir eu moins de religion
que de dévotion. Tous les monastères de Cîteaux étaient fondés en
l'honneur de la Vierge; et le culte de la Vierge y tenait une grande
place : le cistercien Guillaume eût été assuré de son salut si ses
mérites avaient dû être comptés au nombre des vers qu'il lui a consa-
crés; mais il nous est difficile d'y reconnaître plus de profondeur que
de déclamation, plus d'émotion que de verbeuse lluidité. Et si une
certaine rudesse ou franchise de tempérament peut s'allier à la
ferveur du sentiment, l'équilibre qu'on voit s'établir par exemple,
chez un Gautier de Coincy, semble ici s'être rompu au détriment du
spirituel. Au fond, l'œuvre de Guillaume a consisté, sans aucun
penchant au mysticisme, à traduire des idées en images. C'est là
qu'est son originalité, avec ses qualités et ses défauts. Sa trilogie
allégorique, somme des croyances sur lesquelles reposait la vie reli-
gieuse et morale de son temps, peut séduire par le luxe de la couleur.
Si elle ne contient aucune nouveauté, pas même dans la forme du
scénario, on y voit du moins se détacher sur un fonds incertain de
vigoureux hauts-reliefs, et elle éblouit par la puissance d'un verbe à
la fois fuligineux et coruscant. Le défaut de l'œuvre est dans l'abon-
dance même des images, foisonnantes et incohérentes, sans compter
que souvenl la raison se froisse du manque de convenances entre les
symboles, parfois grossiers, et les idées.
SES ÉCRITS. 127
Les meilleurs morceaux de l'œuvre sont aux endroits où, débarrassé
dun système compliqué, l'auteur s'est retrouvé lui-même, avec ses
dons naturels.
S'il n'avait guère de rigueur dans l'esprit et s'il s'entendait médio-
crement à pousser les idées au clair, il avait en revanche cette faculté
visuelle qui fait souvent les poètes. On ne saurait, à proprement
parler lui reconnaître un talent descriptif : ce serait supposer qu'il
avait le sentiment de l'art, qu'il n'avait point. N'empêche qu'il a
brossé plusieurs tableaux d'assez forte couleur et qui produisent leur
effet. Sa sombre peinture des enfers, ce spectacle d'horreur et
dépouvante, auquel il s'est complaisamment attardé, sont d'un
homme pour lequel «le monde extérieur existait». Il s'est attaché à
cette vision atroce avec une étonnante joie du regard, qu'il a
d'ailleurs retrouvée aussi vive quand, abandonnant les régions infer-
nales, il s'est élancé vers les sphères radieuses du ciel et du paradis.
Malgré son inhabileté, et bien qu'il n'ait ni atteint au pathétique
quand il peignait le royaume des «satans», ni rendu avec émotion
le ravissement des séjours célestes, il a réussi du moins, par l'accu-
mulation de touches très vives, à communiquer au lecteur quelque
chose de ses fortes sensations visuelles. Sans doute ce succès suppose-
t-il, de la part du public, une certaine disposition à la naïveté ; mais,
quand l'auteur exerce son imagination à propos de choses qui rap-
prochent du réel, il réussit parfois à intéresser les esprits les moins
portés à l'illusion : car on éprouve alors, avec tout le plaisir de l'im-
prévu, une impression de [vérité. Plusieurs scènes du Pèlerinage de lu
Vie humaine, qui se situent dans le cadre de l'ordinaire et même du
lamiher, allient à la fantaisie les mérites de l'observation. Ce vision-
naire, qui s'est souvent perdu dans le fouillis de ses élucubrations,
avait aussi les yeux ouverts sur le théâtre du monde ; et l'on s'en
aperçoit en plusieurs passages, remarquables par la piquante
notation des attitudes ou la vivacité pittoresque du dialogue.
H y faut ajouter le mouvement de la passion, souvent la véhé-
mence, et parfois aussi la rudesse et lapreté. Disons bien que
1 homme manquait de goût, peut-être aussi de tact, et que ces défauts
sont difficilement tolérables; mais la disposition assez grosse de sa
nature s'est traduite par une impétuosité de langage qui n'est pas
littérairement dénuée d'intérêt.
128 GUILLAUME DE DIGULLE VILLE.
La plupart des jugements portés par les modernes sur l'écrivain
ont été sévères : les critiques, qu'il a ennuyés, ont été unanimes à lui
reprocher sa prolixité. Pourtant, s'il peut paraître, à lecture super-
ficielle, qu'il a souvent parlé pour ne rien dire, la faute n'en est pas
tout à fait sienne : il y a derrière son texte plus de choses qu'on ne
l'a cru. Et quant à son style, il est vrai qu'il lasse par sa déplorable
facilité. Sauf en quelques endroits heureusement venus, sa phrase,
dépourvue d'arêtes et de contours, s'étire fastidieusement, et les
nécessités du vers l'ont regrettablement alfeclée : c'est une fonte qui,
fluide et envahissante, remplit un vers, puis, à l'appel de la rime,
déborde sur le vers suivant, où elle laisse un vide, qu'un jet nouveau
vient combler pour déborder à son tour. Cette indifférence pour la
forme de la phrase, d'ailleurs caractéristique du temps, est d'autant
plus sensible chez Guillaume qu'il fait compter dans la mesure du vers
la finale féminine; et cette particularité (1), qui donne au vers une
apparence boiteuse, n'est pas de nature à rendre à la période le caractère
d'une bonne frappe. Mais il est juste de remarquer que, malgré les
inutilités et les redondances, le style de notre écrivain ne donne pas
une impression de platitude : il le doit à une richesse de vocabulaire,
qui est à elle seule un sujet de curiosité. Les mots viennent pressés,
tumultueux, à profusion, pris par pelletées au tout venant de l'usage,
à la langue de l'école ou à celle du peuple, parfois forgés pour le
besoin, mais rarement indifférents, et souvent très expressifs.
Le succès des Pèlerinages, spécialement du Pèlerinage de lu Vie
humaine et du Prlerinufje de l'Ame, a été très vif. On en peut juger
d'après le nombre des manuscrits qui en ont été conservés et dont
beaucoup, ornés de miniatures, ont été exécutés avec un très grand
' Elle se retrouve dans deux poèmes pro- grand nombre de poèmes anglo-normands,
veaçaux (la /'■ / de Terramagnino Voir à ce sujel E. G. K. Waters, aux pages
de Pise et le Breviwi d' Amor de MatfreErmen xxx-xxxvn 'le l'Introduction à son édition du
qaut) et, à partir «lu XII' siècle, dans un assiv. Voyage de saint Brendau par Benoit.
SES ECRITS. 129
soin (1J. Divers exemplaires s'en trouvaient dans la bibliothèque de
Charles V et de Charles VI (2) et dans celle du duc de Berry (3).
Mais ce succès ne doit pas se mesurer seulement à la laveur qui
accueillit le texte authentique de Guillaume de Digulleville.
Un certain Jean Gallopes, doyen de Saint-Louis de la Saussaie,
au diocèse d'Evreux, qui avait traduit les Méditations de saint Bona-
venture (4) pour Henri V d'Angleterre, au temps où ce prince était
régent de France, c'est-à-dire entre les années 1420 et 1^22, mit
ensuite en prose le Pèlerinage de l'Ame de Guillaume de Digulleville (5)
pour le duc Jean de Bedford, au temps où celui-ci lut à son tour
régent de France, c'est-à-dire entre les années 1422 et i43i.
Plus tard, un clerc d'Angers qui, par humilité, n'a pas voulu
faire connaître son nom, mit en prose le Pèlerinage de la Vie humaine
à la requête de Jeanne de Laval, dont il était «le serviteur et sujet».
Dans le prologue de son ouvrage, il qualifie cette haute dame de
«reine de Jérusalem et de Sicile, duchesse d'Anjou et de Bar, et
comtesse de Provence ». On reconnaît là la seconde femme de René Ier
d'Anjou, qui, mariée le 3 septembre i4&4, mourut en 1498 (6). Mais,
comme elle quitta ces titres divers à la mort de son mari, c'est-à-dire
en i48o, il faut que l'ouvrage du clerc anonyme ait été composé
entre les années i454 et i48o. D'ailleurs, dans une phrase de son
prologue qui a disparu des éditions imprimées, mais que donnent
les manuscrits (7), l'auteur a précisé qu'il avait commencé son travail
en février i465.
(1) Voir ci-dessus, page 1 1, note î . Lincoln Cathedral Chapter Library, 1927,
(î) Voir L. Delisle, Recherches sur la librairie n° 190) et à la bibliothèque du palais de Lam-
de Charles V, Paris, 1907, partie II, n°' n55 betli (M. R. James et C. Jenkins, Descriptive
et 1 1 56 (Pèlerinages de la Vie, de Y Ame et de Catalogue ofthe Mss. in the Library nf Lambeth
Jésus -Christ); 11^7 (Pèlerinage de la Vie); Palace, 1902, n° 026). Wooley s'est trompé
1 1 58 (Pèlerinage de l'Ame); 1 1 5g (Pèlerinage en disant que le texte du manuscrit de Lambeth
de Jésus-Christ). est en français.
m Ibid., n" 279 (Pèlerinage de la Vie) et <6) Sur cette princesse, voir Bertrand de
280 (Pèlerinage de l'Ame). Broussillon et Paul de Farcy, La Maison de
(1) Bibl. nat., ms. fr. 921. Laval, Paris, t. III, 1900, p. 23o ss. et t. V,
(i) Bibl. nat., ms. i'r. 602. Cli.-V. Langlois, igo3, p. 228. — On ne voit pas à quelle iden-
ouvr. cité, p. 2o4, dit à tort qu'il s'agissait là tiiication l'abbé Goujet a pu songer (Bibliothèque
d'une « nouvelle » mise en prose. — - Une rédac- française, IX, p. 91) quand il a indiqué Tan-
don latine de l'ouvrage de Jean Gallopes existe née i38j comme date de la mort de la Jeanne
à la bibliothèque de la cathédrale de Lincoln de Laval nommée par notre auteur.
(R. M. Wooley, Catalogue of the Mss. ofthe <7) Paris, Arsenal 2.3 1, et Genève 1981.
130 GUILLAUME DE DIGULLE VILLE.
Plus tard encore, un moine de Clairvaux, dont on ignore le
nom'1', s'est intéressé lui aussi à l'œuvre de Guillaume. 11 savait que
le Pèlerinage de la Vie humaine avait été « pieça » dérimé (2) : il regrettait
cette déformation, et reprochait en outre au metteur en prose d'avoir
travaillé sur la première rédaction du poème (3). Quant à lui, il est
parti de la seconde rédaction de cette œuvre. Croyant que le texte
original de Guillaume s'était dégradé au cours des années, et ne
s'étant pas aperçu que le fait de compter les finales atones des vers
pour la mesure était non pas un accident, mais un système, il s'est
employé à rendre une forme correcte à tous les vers qui lui sem-
blaient faux, en même temps qu'il traduisait partiellement en vers
français les éléments latins insérés dans son modèle. Il a fait ensuite
le même travail de prétendue restauration pour le Pèlerinage de l'Ame
et pour le Pèlerinage de Jésus-Christ.
Au temps de l'imprimerie, on ne voit pas qu'il y ait eu d'édition
du texte de Guillaume (4). Mais la mise en prose du Pèlerinage de l'Ame
par le clerc anonyme d'Angers a été imprimée à plusieurs reprises :
à Lyon, chez Mathieu Husz, en 1 4 8 5 (5) et en 1 486 ,G) ; puis à Paris,
chez Antoine Vérard en 1 499 (7); et de nouveau à Lyon, chez Mathieu
Husz, la même année 1^99 (s). D'autre part, Antoine Vérard, tou-
jours en 1 499, a doublé son édition du texte en prose du Pèlerinage
de la Vie humaine, dû au clerc anonyme d'Angers, par une édition du
texte en prose du Pèlerinage de l'Ame, dû à Jean Gallopes(9).
La revision des trois Pèlerinages par le moine anonyme de Clair-
(1> C'est par une erreur des bibliographes et tinn de ce texte laite par Pellccliet à «Jean
des auteurs de catalogues qui les ont suivis Gallopes , doyen de Saint-Louis de La Saussaie •
qu'on le nomme habituellement Pierre Virgin. n est pas dans le livre. Elle n'est pas davantage
• Messire Pierre Virgin» n'a été, en réalité, que le dans les livres correspondant à ses n" 4'-*46,
reviseur du texte en prose de L'anonyme d'An- 4'MN et 4a4<), où il la répète,
gers publié en 1499 à Lyon par Mathieu Husz. '*' Hain, 83a8; Pellechet, 1a4fi.
'' Mon point «récemment », comme l'écrit (,) Copinger, 2881; Pellechet, 'ia'19 pre
Ch.-V. Langlois (ouvr. cité, p. 200). mière partie).
<3) C'est ce qu'on voit d'après le «Prologue '' Main, 83ag; Pellechet, i i48.
du correcteur», imprimé dans l'édition de Hain, 833o; Pellechet, i 'i<) (deuxième
Barthole el Jean Petit, dont il sera question partie .Ou voit que l'œuvre de ce Jean Gallopes
ci-après. s'est bornée à la mise en prose du Pèlerinage de
W Le n*a88o de Copinger doit correspondre l'Ame et que c'est à tort que les bibliographes
aux n" 83a(i de Hain el i • i '1 de Pellechet, en ont fait l'auteur de la mise en proseduPéfo-
lesquels se rapportent aux remaniements du nuage de la I ie humaine. Les notices des e.iia
moine anonyme de Clairvaux. logues de bibliothèques sonl ri réformer en
<ri Hain, 83ay; Pellechet, 4a 45. L'attribu- conséquence
SES ÉCRITS. 131
vaux a été imprimée, probablement au tout début du xvie siècle,
pour Barthole et Jean Petit, à Paris (1); et une autre édition en a paru
en i5i 1 chez Antoine Vérard(2).
il semble, d'après ce qu'on vient de lire, cfue l'attention du
public lettré ait été ramenée, vers la fin du xve siècle, sur l'œuvre
de Guillaume de Digulleville par la version dérimée du Pèlerinage de
la Vie humaine que fit le clerc d'Angers et à laquelle est venue
s'adjoindre, en une édition unique, la version dérimée du Pèlerinage
de l'Ame par Jean Gallopes; et qu'alors le désir se soit manifesté de
remonter à un état plus pur de la tradition : à quoi répondit l'arran-
gement du moine anonyme de Clairvaux, dont le prologue a le
mérite de nous faire connaître, outre quelques circonstances utiles
pour l'histoire du texte, les dispositions du goût littéraire qui l'a
inspiré et le charme poétique que le confrère en religion trouvait au
« plaisant style » de Guillaume.
D'autres signes de la diffusion des œuvres de Guillaume se
trouvent aussi dans l'exploitation dont elles ont été l'objet de la part
de certains écrivains. Et d'abord en France. Un petit poème, contenu
dans un manuscrit de Parme de la fin du xve siècle, mais probable-
ment composé dans la seconde moitié du xive, et publié de nos
jours comme une œuvre originale (3), n'est, en majeure partie, qu'un
extrait du Pèlerinage de l'Ame{k]. Une moralité scénique du Pèlerinage
de la Vie humaine, contenue dans un manuscrit de Chantilly de la fin
du \ve siècle, mais composée sans doute elle aussi dans la seconde
moitié du xive, a été laite d'après l'ouvrage de Guillaume et four-
mille d'emprunts littéraux (5).
A l'étranger, l'œuvre de Guillaume a rencontré, surtout en Angle-
terre, une faveur qui s'est manifestée soit par des traductions ou
adaptations, soit par des imitations de caractère plus large. 11 vaut
''! Main, 832(>; Pellechet, ki\l\- [Éludes romanes dédiées à Mario Roques.f. 89 ss.)
m Bibl. nat., Rés. Ye 2^ et 2J. Ni l'édition (3' Par A. Boselli (lievue des Langues, ro-
IWthole -Jean Petit ni l'édition Vérard ne mânes, 1906, p. 4g5 ss.).
donnent le nom de Pierre Virgin. — Pour (1) La preuve a été donnée par A. Jeanroy
nlus de détails sur les remaniements de l'œuvre (Romania, t. XXXVI , 1 907, p. 36 1 ss.).
de Guillaume, voir Edm. Faral, Guillaume de (i) Voir G. Cohen, Mystères et moralité.': du
Digulleville, Jeun Gallopes et Pierre Virgin ms. 617 de Chantilly ■, p. g5 ss.
132
GUILLAUME DE DIGULLEVILLE.
la peine de noter qu'elle ait pu intéresser et inspirer des poètes
renommés dans leur pays comme Chaucer (1), Lydgate (2) et
Bunyan (3).
E. F.
'"' Qui a traduit notamment la prière abé-
cédaire à la Vierge.
(,) The Pilgrimage of the Life of Man
(i4a6) [Early English Text Society, Extra
Séries, 77, 83]. — Une traduction du Pèleri-
nage de l'A me a été imprimée par Caxton en
1/180 (Hain, 833 1). Cf. I. Cust, The Book of
the Pelegrenaqe of the soûle... Londres, i85q.
''» Pilgrim;s Progrès* (1678). Cf. J. B.
Wharey, A Stiidy of the Sources of Bnnyans
Allégories, icith especial Référence to Deguile-
ville's Pilgrimage of Man , 1904. — Pour l'Es-
pagne, voir la traduction de V. Mazuelo, El
peregrino de la Vida humana, Tolosa, i4go
(cf. Homenaje a Menéndez y Pelayo , Madrid,
I, 1899, p. 269); — pour l'Allemagne, la tra-
duction ancienne p. p. A. Borner, Die Pilger-
fahrl des tràamenden Mônchs , Berlin, igo5. —
Nous ne saurions assurer qu'il faille rattacher à
l'œuvre de Guillaume le tableau de J. Bellini
qui a pour sujet le Purgatoire (Galerie des
Offices) ni celui de P. Claessens qui a pour sujet
la légende de l'Arbre sec (à Sainte-Walburge ,
de Bruges).
POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX
DU XIVe SIÈCLE.
Si l'accord n'est pas fait entre les historiens de la littérature médié-
vale sur le rôle du Midi de la France dans la création ou la propaga-
tion de la chanson de geste, il est du moins certain, — sans que
l'hypothèse de Fauriel (1) sur l'antériorité de l'épopée provençale s'en
trouve renforcée — , que la découverte répétée, après 1875, de
divers fragments épiques provençaux a beaucoup réduit la portée de
l'objection que Paul Meyer (2) tirait contre Fauriel de la rareté des
textes méridionaux de ce genre. Fauriel ne connaissait en effet, et de
même Paul Meyer lors de cette controverse , que deux œuvres épiques ,
dont l'une, Ferabras, est une traduction du français et l'autre, Girarl
de Roassillon, sous ses formes diverses (française, méridionale et
mixte), est de toute manière exceptionnelle; c'est seulement de ces
deux textes que X Histoire littéraire a pu donner, approximativement à
leur date, des notices sur lesquelles il ne nous appartient pas de
revenir
(3)
(1) Claude Fauriel, Histoire de la poésie pro- Girart et aux œuvres le concernant un travail
vençale , Paris, i846, 3 vol. dont toutes les conclusions ne sauraient être
(J) Recherches sur l'épopée française [Biblio- retenues, mais qui est une somme de la cri-
thèque de l'École des chartes, t. X.XV11I, 1867, tique sur ce sujet : Girarl, comte de Vienne,
p. 46 et suiv). dans les chansons de geste : Girart de Vienne,
(3) Histoire littéraire de la France, t. XXII Girart de Fraite , Girart de Roassillon , Auxerre,
(i85a), p. 190 etsuiv. (Fierabras) et p. 167-190 19^7, 2 vol. Voir le compte rendu critique de
{Girart de Roussillon). Nous pouvons du moins cet ouvrage par F. Lot (Romania, t. LXX, 1948-
indiquer ici des travaux récents qui permet- 19^9, p. 192-233 et 355-3g6). La Société des
tront , pour ce qui est de Girart de Rous- Anciens Textes français a publié une édition
sillon, de mettre à jour une notice périmée. très soigneuse de Girart de Roussillon, due à
M. René Louis a consacré au personnage de \V. Mary Hackett (Paris, ig53-ig55) , 3 vol.
IIIST. LITTER.
10
134 POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIÈCLE.
Cependant, en j 877, Auguste Scheler(l) faisait connaître la décou-
verte par Ferdinand Van der Haeghen, dans ia reliure d'un in-iolio
du xvie siècle appartenante la bibliothèque de Gand, de deux grands
feuillets de vélin contenant, en deux fragments, 1.437 décasyllabes
d'une chanson inconnue en langue méridionale. L'écriture des deux
feuillets permet d'attribuer au xiv° siècle et à une main italienne le
manuscrit dont ils ont été détachés; mais l'œuvre est bien plus
ancienne et vraisemblablement du xne siècle; elle traite, entre autres,
de la guerre longtemps menée par le roi Aigar contre le comte Mau-
rin, ce qui a permis à Scheler de donner à la chanson le titre de
Aigar et Maurin; or, Bertran de Boni, dans sa pièce (~1 Rassa, tan creis
e monta e poja, bien avant la fin du siècle, fait allusion à ces person-
nages et à leur lutte :
Mauris ab n'Aigar son senhor
Ac guerra ab prêt/, valedor.
Et, dans les dernières années encore du \n' siècle, Guiraut de
Cabreira fait figurer Maurin parmi les personnages qu'il reproche à
son jongleur Cabra de ne pas pouvoir chanter :
Non sabs coin <li
Ni d'Elias ni de Drogon
Ni de Maurin 3 .
En 1880, nouvelle découverte : un manuscrit, trouvé peut-être
dans le diocèse de Uodez et originaire de la région méridionale du
Tarn, étant entré peu d'années auparavant dans la bibliothèque
(1) Aigar et Maurin , fragments d'une chanson Archivant Romanicam, t. IF, 1917,0.314 216).
de geste jn-orençale inconnue, publiés d'après un ('> Pille! Carslens, 80, 11° i~ ; éd. Vnt. Tho
manuscrit récemment découvert a Gand, par ma», Poésies complètes de Bertran de Born,
Auguste Scheler (Bruxelles, 1877;. De ces (1888), p. io'i, Poésies amoureuses, I, v. 5i.
fragments , toujours à la Bibliothèque de Gand <S1 Guiraut de Cabreira [Pillet-Carstens,
sous la cote i.')i|7. une nouvelle édition a été ilsi a . Ensenhamen; l'éd. Bartsch, Denkmâ
publiée par .1. Brossmer dans les Romanische 1er der prov. Literatar, p. 90, peut être utile
Forschungen, t. \l\ (igo3), p. 1 -4a , et des ment remplacée par celle qu'a donnée M Martin
corrections au texte ont été proposées par G. Ber- de Biquer en appendice à ses C ont ares de gesla
toni (Romania, 1. \l,l. igia, p, loi-4o5, et franceses Madrid, ig5a), p. S96.
POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIV SIÈCLE. 135
d'Ambroise Firmin-Didot, est confié à Paul Meyer, qui le publie
pour la Société des Anciens Textes français (1). Ecrit vers le milieu
du XIVe siècle, ce manuscrit est la copie, incomplète de la fin, d'une
autre chanson de geste en langage méridional dont il subsiste près
de -i.'ioo vers décasyllabiques, après un début de 174 alexandrins.
Cette chanson, que le manuscrit intitule li romans de Daurel e de Beto,
conte l'histoire de Béton, fils de Beuve de Hanstone, que poursuit
un traître, Gui, meurtrier du duc Beuve, et que sauve la duchesse
Ermenjarl, sa mère, sœur de Charlemagne, avec l'aide d'un loyal jon-
gleur, Daurel; bien accueilli jadis par le duc Beuve, Daurel s'est
dévoué jusqu'au sacrifice de son propre entant au duc et aux siens. Ce
petit roman, greffé sur l'histoire épique de Beuve de Hanstone (2), est
du xne siècle, comme nous le prouve cette fois encore la mention
expresse qu'en l'ait Guiraut de Gabreira :
Ja de Mauran
On nrrt deman
Ni de Daurel ni de Béton (3).
Voilà donc, s' ajoutant au Girart de Roussitton, deux compositions
épiques en langue du Midi de la France, attestées dès le xn° siècle et
dont la réputation s'est largement maintenue encore au xive siècle,
puisque, à cette époque, l'une a été copiée en Italie et l'autre sans
doute en Gascogne. On peut en conclure qu'il a subsisté dans le
Midi de la France, non seulement au xiT siècle, mais bien plus tard
encore, un public intéressé au moins à l'audition d'oeuvres épiques.
En était-il de même pour la composition des œuvres? D'un trait
commun, bien qu'à des degrés différents, aux trois chansons de
Girart, d'Aigaret de Daurel, on a voulu conclure que toutes trois pro-
venaient, directement ou par imitation, d'une école poétique liée à
certaine région qui serait intermédiaire entre les pays d'oc et d'oïl,
Poitou, Angoumois, Limousin^.
En effet Girart, Aigar et Daurel présentent quelque mélange de
(1) Daurel et Detou , chanson de geste proven- (2> Voir P. Meyer, éd. cit., Introduction,
cale , publiée pour lu première fois... par Paul p. nxi-xxiii.
Meyer, Paris, 1880. La Bibliothèque nationale (3) Ensenhamen, éd. Martin de Riquer, p.097.
a acheté ce manuscrit et le conserve sous le nu- (4) Voir R. Louis, oavr. cité, t. I, p. 276 28G.
méro/isSs des Nouvelles acquisitions françaises.
10.
136 POEMES EPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIECLE.
traits septentrionaux dans une masse de traits méridionaux incontes-
tables, et notamment l'union à l'assonance, avec des finales méridio-
nales en -er, de finales en -er qui, légitimes au Nord, devraient au
Sud être en -ar, par exemple dans la terminaison infinitive venant du
latin -are. Il n'est cependant pas indispensable de croire que le poète
qui connaît à la fois mer et mar est originaire de confins linguistiques
où ces deux formes peuvent coexister, ni qu'il a voulu précisément
écrire pour les habitants de ces confins; ce serait abuser de la géogra-
phie linguistique que de l'appliquer ainsi à la littérature et à la
mode(1); les rimes normandes ou gasconnes de l'époque classique
n'étaient réservées ni à des poètes ni à des lecteurs normands ou
gascons. Qu'un public méridional, friand de chansons de geste iran-
çaises, d'ordinaire chantées par des jongleurs français, ait accepté
pour des compositions autochtones d'entendre mêler à sa langue
propre, déjà si variée d'un point à l'autre, un accent, des sons, des
formes du Nord, et même s'en soit amusé, surtout s'il s'agissait de
terminaisons grammaticales banales, cela revient à dire que, pour
certains genres au moins, une langue littéraire hybride circulait et se
faisait comprendre un peu partout et traditionnellement, sans ori-
gine ni attache locale précises.
La persistance, dans la France méridionale, du goût pour les
compositions épiques et de la tradition d'une langue épique semée
d<- Irancismes parait confirmée par la découverte plus récente
d'autres compositions semblables.
En 1912, on reconnaissait la présence en tête d'un petit registre
d'actes passés en 1 398 par devant maître Rostan Bonet, notaire à Apt
(Vaucluse), registre conservé toujours dans la même étude, de deux
poèmes en langue d'oc et en laisses de décasyllabes sans indication de
titre (2), dont le premier, auquel on a pu donner le titre de Roland à
(1) La géographie linguistique se fonde sur recouvrir des formes autochtones différentes,
îles lormes exactement localisées et pour ainsi (a) Sur la découverte et le contenu du nia-
dire adhérentes au sol en un point ou dans nuscrit d'Apt, voir Romania . t. XJLVJD (1922),
une région. Les faits linguistiques enregistrés p. 3i i-3 1 4 , t. LV11I (i()3'.>.l, p. 1-3, et
dans une œuvre littéraire sont aussi voya- t. LXVT (nj/10-19'1 1), p. 433-435. Quant aux
geurs <pie l'auteur qui les emploie ou l'œuvre deux poèmes, il^ mil été publiés par M. Mario
qui les présente et qui peut les mettre à f\oques, Roland à Saragosse au t. IAYII (1942)
la mode très loin de leur pays d'origine : de la Romania, p. 2g4-327, et Roruasvalt
ces formes une fois transportées en une au t. IA III de la même revue (ig32), p. 9-
région nouvelle peuvent s'y généraliser et y 28 et 161-184.
POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIECLE. 137
Saragosse (1\ conte une entreprise aventureuse de Pioland pénétrant
seuL de vive force, dans la ville de Saragosse pour y voir la reine
Braslimonde, femme de Marsile, tandis que le second, qu'on a appelé
Ronsasvals, raconte la bataille de Pioncevaux.
Les deux poèmes sont copiés de la même main, à laquelle sont dues
aussi les formules terminales et la signature des actes qui suivent dans
le registre; la copie se trouve ainsi datée de 1 398, mais le copiste,
peut-être maître Piostan Bonet lui-même, n'est pas l'auteur des
poèmes : cela ressort des nombreuses erreurs métriques de ces copies.
Pour la date de la composition, certains faits de langue, en particulier
l'emploi fréquent des périphrases verbales avec anar, indiquent, sans
précision, le xive siècle, ce que ne contredit pas le mélange des asso-
nances et des rimes ou des alexandrins et des décasyllabes dans les
deux poèmes.
I. — Roland à Saragosse.
Le texte de ce poème est incomplet du début, le manuscrit d'Apt
ayant perdu ses deux premiers feuillets (soit sans doute 3 80 vers).
Nous ne savons pas si, dans ses premières laisses, le poète avait pré-
senté la conquête de l'Espagne comme achevée, à la seule exception de
Saragosse, et les Français déjà campés à Roncevaux, mais c'est la
situation qui ressort des vers 271-272,
et 1 1 5 6 ,
Espanha es conquesa e tôt conquistiet
Mas Saragossa . . .
A tlonsasvals fon ha l'alba pareyssant.
(1) Le groupe de mots « Roland à Saragosse» Saragosse, qui n'avait pas en vue la pièce cata-
se rencontre dans un sirventés du catalan Guil- lane, a choisi arbitrairement pour titre le même
laume de Berguedan : groupement de mots , sur lequel M. A. Roncagha
«Qu'anc non valc tan Rolans a Serragoza » ; arappelé l'attention (Culluraneolalina, X, iq5o,
mais rien n'indique qu'il y ait là une allusion p. 60-69) en en tirant sur l'ancienneté du thème
au thème du roman et non un simple rappel romanesque des conclusions hasardeuses, que le
de la guerre d'Espagne. C'est pure coïncidence, rapprochement de ces deux noms propres ne
sans portée, si, en 1925, l'éditeur du Roland à suffit pas à justifier.
138 POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIÈCLE.
Nous sommes, on le voit, sensiblement au même point qu'au début
de la Chanson de Roland. Mais la partie qui nous manque devait néces-
sairement conter comment la reine Brasliinonde, ayant aperçu Roland
ou entendu rapporter ses exploits, avait désiré le rencontrer et lui
avait fait demander de venir vers elle à Saragosse, ou bien l'avait
défié de tenter cette aventure, de toute façon redoutable; c'est ainsi
que Brasliinonde peut dire aux vers 33 1-333 :
«Bi'in meravilh del palayn Rollan ;
Ben ha .x. jors qu'ieu l'enviyey mou gan,
Ane pueys non vi .1. message dels Franx.
Voici l'analyse des 1.4 io vers conservés.
Au moment où commence la copie, l'auteur nous iait assister à une
discussion entre Cbarlemagne, Roland et Olivier. Charlemagne essaie
de détourner son neveu d'une entreprise qu'il juge à bon droit témé-
raire. Roland s'obstine et Olivier, qui parait d'accord avec Roland
pour tenter l'aventure, se contente de déclarer que le temps passe et
qu'il est l'heure du départ (i-y5). Olivier et Roland s'arment; ils
doivent partir seuls (76-215). Us prennent congé de Charles, et ils
s'en vont, tandis que Charlemagne fait dire par Turpin aux soldats de
Roland de suivre leur chef, d'urgence, mais à distance, pour être prêts
à lui porter secours (2 16-261).
\près une difficile marche de nuit à travers Mont-Negre, Roland et
Olivier arrivent devant Saragosse; ils sont montés, Roland sur Malma-
tin, Olivier sur le Blaviet Alïilé; ils s'arrêtent au sommet d'une colline
d'où ils découvrent toute la ville; par surprise Roland fait jurer à
Olivier de le laisser entrer seul dans Saragosse; Olivier, courroucé,
souhaite à Roland l'échec de son entreprise 262-821). Brasliinonde,
qui attend Roland avec impatience, est informée de son approche;
elle le recoin mande a Maliom 3u2-35y).
Dans les jardins qui entourent la ville, Roland rencontre le roi
Farnagant chargé de les garder; il le délie et le tue, à l'admiration
joyeuse de Brasliinonde (358-394)- De Saragosse sortent des mar-
chands normands, à qui Roland demande des renseignements sur la
POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIÈCEE. 139
ville'1' et à qui il donne le cheval de Farnagant; les marchands offrent,
de la part de Roland, le cheval à Olivier, mais celui-ci n'accepte pas
le don (395-457 ). Roland, continuant sa route, arrive à la porte de la
ville, gardée par cent Sarrasins qu'il tue tous, sauf un auquel il coupe
le bras droit. Roland entre alors dans la ville (458-5oi). Le Sarrasin
au bras coupé va prévenir Marsile qui, à la hardiesse de l'entreprise,
reconnaît Roland et réunit ses chevaliers (5o2-533).
Roland est, pendant ce temps, arrivé jusqu'auprès du palais; Bras-
limonde, prévenue, se revêt de riches parures, monte sur son pale-
froi et va vers Roland; elle le salue au nom du Créateur; puis de sa
main au gant brodé d'or, elle touche la bride du destrier : «Vous êtes
mon prisonnier, vous ne partirez pas. » Et Roland répond : « J'v
consens.» Mais Braslimonde se ressaisit : «Allez-vous en, seigneur,
pour votre salut, car d'innombrables Sarrasins vont vous attaquer. »
Puis elle détache son magnifique manteau et le pose sur le garrot du
cheval de Roland : «Prenez-le, seigneur, pour l'amour de moi : ainsi
l'Empereur saura votre prouesse»; et elle dit encore le désir qu'elle
aurait délivrera Roland le camp sarrasin (534-6 *j8). Cependant, Mar-
sile arrive avec ses chevaliers; il attaque Roland, qui le désarçonne et
lui couperait la tête si Braslimonde ne demandait pas grâce pour
Marsilp, « puisqu'il est mon époux », dit-elle. « Pour l'amour de vous»,
répond le chevalier (629-649). Roland se lance contre les païens, tue
Balagant, puis deux autres Sarrasins, puis Alayrant. H se bat ainsi de
l'aube jusqu'à midi passé; avant le soir, il a tué plus de mille païens;
Marsile a lui jusque dans son palais (650-700). En chemin, il a ren-
contré le vieux comte de Bravis qui, blessé par Roland sept années
auparavant, brûle de se venger; le vieux guerrier s'arme malgré les
conseils de Marsile, va fermer les portes de la ville, et revient attaquer
Roland qui le taille en deux d'un seul coup de Durandart (701-819).
Les païens se jettent alors en si grand nombre sur Roland qu'il se
décide à battre en retraite, mais il trouve la porte fermée; il se débar-
rasse de ceux qui le poursuivent et, après une prière à Dieu et à Marie,
(1) Uoland entend aussi de ces marchands peuvent la juger indiscrète : s'ils jouent avec
une nouvelle confirmation de l'intérêt que lui la Reine aux échecs, ils entendent Brasli-
porte Braslimonde. Elle manifeste au milieu limonde, plus savante que tous à ce noble jeu,
même de sa cour une admiration telle pour ce leur dire en souriant : «Je vous fais mat, . .,
magnifique ennemi que les chevaliers sarrasins pour l'amour de Uoland» (v. 4iq),
] 40 POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIÈCLE.
il frappe avec Durandart sur le verrou et la chaîne un coup si violent
qu'il les brise; il peut ainsi sortir de la ville (820-879).
Roland s'est arrêté auprès d'une fontaine, il étanche sa soif. Marsile ,
le voyant épuisé, excite contre lui ses hommes; Roland va alors deman-
der secours à Olivier resté en spectateur sur la colline; il lui dit sa
fatigue, mais Olivier déclare qu'il ne bougera pas d'un pied pour
l'aider (880-955). Un roi sarrasin, Amalrant, a entendu le dialogue;
il retourne auprès de Marsile pour lui demander la permission de se
battre contre Roland, qu'il croit à bout de forces; Marsile accorde la
permission, sans grande illusion sur l'issue du combat. Amalrant
court attaquer Roland, qui le tue (956-994).
Pour la seconde fois , Roland demande secours à Olivier, encore en
vain; plein de douleur, il rentre dans la mêlée, mais ses coups sont
maintenant sans force (995-1029). Alors Marsile le croit vaincu : il
lance de nouveau ses hommes contre lui en leur recommandant de ne
pas blesser le cheval Malmatin. Roland est à son tour désarçonné; le
roi Baloant saisit Malmatin et l'emmène; Roland est assailli de toutes
parts (io3o-io56). A ce moment, Olivier se décide, il fond sur
Balaant, qu'il abat du destrier et qui fuit à pied, heureux d'en être
quitte ainsi; Olivier rend à Roland son cheval, mais n'accepte pas de
remerciements; Roland va se reposer près de la fontaine, tandis
qu'Olivier continue à combattre les païens surpris par l'entrée en
bataille de cet adversaire inattendu (1057-1098). Un Sarrasin attaque
Roland à la fontaine, il est tué; Olivier continue à se battre, tandis
que Roland quitte le champ de bataille en souhaitant la venue de ses
soldats (1099-1 123). Justement Turpin est arrivé sur la colline; il
entraine ses hommes vers la porte de Saragosse pour prendre à revers
les Sarrasins, qui ne se doutent de rien jusqu'au moment où les Fran-
çais les attaquent; ils rentrent alors dans la ville, dont ils ferment la
porte, et les Français reprennent le chemin de Roncevaux fiia4-
n53).
Olivier esl parti seul en avant; il va dire à Charlemagne l'injure que
lui ;i faite Roland, il lui conte brièvement le combat, la honte de
Itoland désarçonné, la victoire finale; Charles promet de régler le
différend (1 i54-i i85). Cependant Olivier va rejoindre ses soldats et
lait plier les tentes; pendant qu'il dine, un Sarrasin, (iolian, vient
lui proposer de lui livrer le trésor du roi de Mont-Nègre, que celui-ci
POEMES EPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIECLE. 141
tait transporter cette nuit même à Saragosse; Olivier le suit avec ses
hommes, s'empare du trésor, puis se dirige vers un château fort sarra-
sin, Gorreya, qu'il prend et où il s'installe (1186-1276). Roland,
pendant ce temps, est revenu au camp français; il raconte à Charle-
magne son exploit et lui remet le manteau de Braslimonde, puis il se
retire pour se reposer; mais un messager vient annoncer à Charle-
magne le départ d'Olivier : colère de Charles contre Roland (1277-
i323).
Roland part à son tour, seul, à la recherche d'Olivier; il suit ses
traces à travers Mont-Nègre, voit les Sarrasins massacrés et reconnaît
Là les coups d'Olivier; il poursuit sa route jusqu'à Gorreya : Olivier,
prévenu, ordonne de laisser croire à Roland que le château est toujours
occupé par des Sarrasins et que la troupe d'Olivier est allée camper
plus loin à Port-Grasset; puis il s'équipe en Sarrasin et sort au-devant
de Roland. Un combat s'engage; Olivier fait mine de fuir et ses
soldats sortent du château pour lui porter secours; Roland reconnaît
les Français et comprend qu'on l'a pris au piège : il présente à
Olivier des excuses, que celui-ci ne veut pas accepter. Roland revient
alors au camp chercher Charlemagne, qui apaise la querelle. C'est la
fin de ce conte ( 1 3 2 4- 1 4 1 o) .
L'histoire héroï-comique de Roland à Saragosse ne se trouve rap-
portée, en son ensemble, dans aucune autre composition épique que
nous connaissions, mais des récits ou des traits analogues se
rencontrent dans trois œuvres écrites en Italie au xive siècle, la
Spacjna en vers 'l', le Viaggio di Carlo Magno et la Rolta di Ron-
'"' Nous pouvons lire aujourd'hui La Spagna adaptations; au texte des quarante chants de
en vers dans l'édition qu'en a donnée M. Mi- la Spagna vient s'ajouter, dans le t. III, l'édi-
chele Catalano, en 3 volumes in-8° : La Spagna, tion de deux poèmes italiens bien plus courts
poema cavalleresco del secolo xiv, Bologne, et de caractère bien plus épisodique : // Coin-
Commissione per i testi di lingua, in3g-io/io battimento di Orlando e Ferraù (en doux chants)
(Collezione di opère inédite o rare). Le premier et La Rotta di Roncisvalle (en huit chants)
volume est constitué par une large introduc- dont les études de Pio Rajna avaient depuis
lion où sont étudiées les sources de la Spagna longtemps montré l'intérêt et lait souhaiter la
et les rapports entre les diverses rédactions ou publication.
142 POEMES EPIQUES PROVENÇAUX DU XIV" SIECLE.
cisvalle'W, et déjà dans une œuvre française du xine siècle, le Turpin
saintongeais (2); de plus Y Entrée d'Espagne du Padouan et le début de
la continuation de Nicolas de Vérone (3), ainsi que la Spagna^ en prose,
plus tardive, s'accordent pour quelques détails avec Roland à Sara-
gosse. Que peuvent nous apprendre ces textes sur l'origine de notre
poème
Seule la Rotta, comme le poème provençal, place l'action à Sara-
gosse; la Spagna et le Vîaggio nous mènent à Luiserne; le Turpin
saintongeais en reste aux préliminaires de la guerre d'Espagne et
nous arrête à Bordeaux.
Dans la Spagna en vers (c. XXVII, ott. 19-22). l'Empereur ayant
décidé d'attaquer Luiserne, Orlando part seul en demandant le secret
à sou écuyer Terigi; il arrive devant la ville, traverse, avec son
(l) // viaggio di Carlo Magno in hpagiia per
conqaislare il cammino di S. Giacomo... p. p.
\ntonio Ceruti, Bologne, 1871 , a vol. Sur ce
médiocre roman, qui du moins conserve un
grand nombre dos détails et des noms que lui
fournissait sa source, voir Anl. Thomas dans
L'introduction à son édition de V Enivre d'Es-
pagne, p. i.wvin i.xxxi , ci l'introduction de
M. Catalano à son édition de la Spagna, t. I,
p. 193-221. Le titre fantaisiste donné par l'abbé
Ceruti est maladroitement imité de celui du
Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem et à
Constantinople, mais l'abréviation Viaggio reste
commode pour désigner ce roman.
'' Le Turpin saintongeais a été publié, en
1877, par Tbeodor Auracher, Die sogenannte
poitevinische Uebersetzung des Pseado-Tarpins ,
d'après les deux manuscrits H. \. fr. 1 2 '1 el
.17 1 \ [Zeitsckrifl fâr romanische Philologie ,1.1,
p. a5g 336), el étudié par M. C Meredith-Jones,
The Chronicle of Turpin in Saintonge Spet »
lam, l. Mil, ig38, p. 160 179), qui tient
compte d'un troisième manuscrit (ms. Lee ou
Bourdillon) et de l'impression de Paris (1 517
Vers i3oo un poète padouan, nommé
peut-être Minocbio, a composé en français
d Italie un poème où il se proposait de conter
li L-uerre de Charlemagne en Espagne jusqu'à
la trahison de Ganelon : il n'a pas mené son
entreprise jusqu'au bout, mais a laissé un
\ iste poème qui a dû compter plus de
20.000 vers, dont il nous reste, malgré les
lacunes, plus de 1 ,).0OO : «est le poè que
nous appelons, d'un titre d'ailleurs trop limita-
tif, ['Entrée d'Espagne. Dans le premier quart
du xiii' siècle, des continuations de ['Entrée
allant jusqu'au dénouement du drame de Hon-
cevau\ ont élé composées , en vers ou en prose :
elles sont perdues; la continuation de Nicolas de
Vérone dont nous n'avons qu'un fragment,
appelé à tort Prise de Pampelune, esl sans
doute le plus tardif de ces essais de continua
lion. Antoine Thomas a édité l'Entrée d'Espagne,
chanson de qcsle franco-italienne publiée daprès
le manuscrit unique de Venise, a vol. (Paris,
,9i3.)
(4) La Spagna en vers, dont l'auteur est pro-
bablement le Florentin Snslefjnn di Zanobi, a
été composée en l35o-l36o d'après une des
Entrées d'Espagne continuées, peut-être en
prose. De celle Spagna en vers sont sorties à
leur tour la Spagna en prose dans le second
quart du XV° siècle et la Spagna magliabecrhiana
vers 1 J53-] J56, cette dernière influencée pal
la Spagna en puise, qui elle-même avait pris
quelques traits à une plus ancienne Entrée
d'Espagne en vers. La continuation de Nicolas
de Vérone ne parail être pour rien dans ces
((impositions italiennes en prose ou en vers.
Quant au I /</ ^/<y .*» di Carlo Mat/no . il remonte,
indépendamment de la Spagna, à l'Entrée
d'Espagne continuée et il a été composé, en
Lombard ie ou dans le territoire vénitien avdi
sinant, dans la seconde moitié du xtv* siècle.
POEMES EPIQUES PROVENÇAUX DU XIV8 SIÈCLE. 143
cheval Vegliantin, qu'il lance à la nage, le fleuve qui la protège et
attaque les Sarrasins du roi Falserone sortis hors des murs. Ici encore
il est question d'une montagne vers laquelle Orlando, pressé par les
païens, se retire pour ne pas être attaqué par derrière : le baron
français a, en effet, fort à faire et se serait trouvé en danger, si ne
lui était arrivé le secours de l'armée amenée par l'Empereur lui-même,
que Terigi a pris sur lui de prévenir de la folle entreprise de son
maître. Ces derniers traits suffiraient à établir un lien entre le récit
de la Spayna et celui de Roland à Saragosse, où Charlemagne, contre
le vœu nettement exprimé de Roland, envoie à la suite de celui-ci une
forte troupe qui interviendra au moment opportun.
Le Viaggio di Carlo Magno rapporte, avec des détails assez diffé-
rents, une histoire semblable à celle de la Spagna. Rolando est parti
seul jusqu'à Luiserne en franchissant le pont du fleuve; mais engagé
imprudemment, il est entouré par les Sarrasins, et Marsilio (que la
Spagna ne met pas encore en scène à ce moment), voyant Rolando
perdu, recommande à ses hommes de le prendre vivant. Et Rolando
a grand laim. Une aide inattendue s'offre à lui; la propre fille de
Marsilio, Gaidamonte, voyant la colère de Rolando menacé, et aussi
« ch'ello era si bello cavalière . . . , si prese a innamorare di lui » ; elle
réussit cà le joindre sur le champ de bataille et lui offre du vin et des
vivres qu'elle lui a apportés; Rolando refuse par crainte du poison,
mais il accepte que l'aimable païenne envoie un messager à Charle-
magne pour lui demander du secours. Rolando est sauvé, les Sarra-
sins s'enfuient dans Luiserne.
On notera ici encore le secours militaire apporté au baron fran-
çais comme dans la Spagna et dans Roland à Saraijosse; on pourra
rapprocher la faim de Rolando de la soif qui épuise Roland dans le
poème provençal. L'on sera surtout frappé de la ressemblance entre
la jeune et amoureuse Gaidamonte, qui trahit les intérêts de son
père, et l'élégante et souveraine Rraslimonde, dont le cœur tout au
moins a, pour Roland, trahi son époux et son roi.
La Rotta di Roncisvalle connaît, elle aussi, une fille de Marsile
éprise d'Orlando (c. II, ott. 4-3o). Celle-ci, Candia, aime le baron
chrétien sans l'avoir vu; pour s'approcher de lui, elle obtient de son
L44 POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIECLE.
père l'autorisation d'accompagner Bianciardino dans son ambassade.
Dès l'arrivée au camp des Chrétiens, elle demande Orlando (ott.
10 sq.). Suit une scène un peu vive et tout ensemble d'une fraîche
courtoisie, qu'il est difficile de ne pas rapprocher de la plus trou-
blante rencontre de Braslimondeetde Roland dans Saragosse; Candia
et Gaidamonte ont ce lien d'être toutes deux filles de Marsile et de
venir offrir leur amour à Roland, si bien que l'épisode de Candia
dans la Rotta semble participer de celui de Braslimonde et de celui
de Gaidamonte.
Nous trouvons de belles Sarrasines, toutes prêtes à sacrifier leur
roi et leur peuple en hommage à Roland, dans l'adaptation sainton-
geaise du Pseudo-Turpin. ici, Agolant, qui essaye de barrer à
Cliarlemagne la route vers l'Espagne, a été battu et s'est enfui par mer
à Bordeaux. Charles «ot son navire passa oltre» (c'est-à-dire, sans
doute, passa la rivière de Libourne, la Dordogne); il arrive en vue
de Bordeaux, à Lormont, sur la rive droite de la Garonne. Le
lendemain «Rollanz,. . . quant li floz de la mer s'en lu tornez,
«passa oltre toz sos e si vinc vers la vile de Bordeau »; il rencontre
un cbevalier sarrasin «qui s'alet déporter», le tue, prend ses armes
et son cheval, «e si vinc a Bordeau a una porte or avel desus une
sale. Le Sarrazin qu'il aveit mort si avet nom Salatraps. Li portiers,
quant fouit, si l'apela e dist li : «Ben siaz vos venguz, sire Sala-
«traps»; e Rollanz li dist qu'il li tenguist son chival, qu'il hireit
parler ans dames; e munta a pui, e salua Braidemunde e Euraca, e
dist lor a totes qu'il les marieret e deret lor les meliors chivaliers de
l'ost. E eles cuidarent que ço fusl Salatraps; e quant il se demostra,
sin oguirent eles molt grant joi. E il lor demanda ciiin poirroil aver
li' vile, e eles li deissirent que Aiguolanz eret alez a Nobles encontre
a loz les reis de paenime qu'il li vengianl secorre. » Cependant
Roland craint que les Sarrasins, qui commencent à sortir de la
ville, ne lui coupent la retraite; il prend congé, monte à cheval, dit
an portier qui l'interroge qu'il est Roland, combat contre desche\a-
liers sarrasins, en tue vingt sous les veux des dames; puis, débordé
par le nombre, il repasse le fleuve et regagne Lormont. Après (le
Saintongeais ne dit pas quand), Roland revient, mais, avec quarante
mille hommes, il campe à Cenon, juste en face de Bordeaux, sur
POEMES EPIQUES PROVENÇAUX DU XIV0 SIECLE. 145
une hauteur de la rive droite. Au matin, merveille que connaissent
des romans et des chansons de geste, une biche blanche lui montre le
passage à gué pour sa troupe et, par un détour, Roland arrive «a la
vile lai or il aveit laissé les dames, e les dames avoient garni lor
sale contre les Sarrazins». Un combat se livre autour de cette
défense qui domine la porte et que les Sarrasins veulent enlever;
Roland les met en déroute, tranche les verrous et pénètre dans la
ville. Les Sarrasins s'enfuient vers Arcachon. L'histoire ne dit pas
ce que devinrent «les dames» et si elles furent de ces « Sarrazin de
la vile qui vogrent estre baptizé » et «ne morirent mie».
Les rapports de ce récit avec ceux des œuvres italiennes, Spagna,
Viaggio, Rotta, sont évidents; ils sont plus nombreux encore et plus
précis avec Roland à Saragosse. On retiendra surtout la ressemblance
du rôle attribué des deux parts aux femmes sarrasines : dames ou
jeunes filles, elles ont pour Roland la même faveur enjouée et
galante, et aussi le même élan pour sacrifier leur peuple aux
mérites du chevalier. Le caractère de courtoisie et d'élégance mon-
daine, si remarquable dans le dialogue de Roland et de Braslimonde,
et que nous avions noté dans la Rotta pour la visite de Candia au
camp de Gharlemagne, se trouve déjà dans la conversation de
Roland en la «sale» des dames sarrasines de Bordeaux, et le nom
de Braidemunde donné à l'une des païennes augmente encore la
ressemblance.
Le poème de Roland à Sarucjosse présente, à son début, des traits
ou des allusions rapides qui le mettent en rapport pour nous avec
d'autres récits épiques.
1. La couronne refusée. — Pour détourner son neveu de l'entre-
prise dangereuse qu'il projette contre Saragosse, Charlemagne lui
ollre l'empire :
«Pren la corona anuech o lu malin,
3 Es yeu seray tos servens desolz ti
El te niyes serviray a ton pan es a ton vin. »
1 16 POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIV0 SIÈCLE.
Naturellement Roland reluse :
(i So dis Rollan : « So non pot avenir,
Que tant quant vivas non vuelh régnât tenir. »
Or nous connaissons cette offre et ce refus par d'autres œuvres et
en une autre circonstance : la continuation de Y Entrée d'Espagne par
Nicolas de Vérone offre (v. 5-i6) une scène plus développée, mais
très analogue, au moment où Roland revient de sa longue absence
en Orient, et, tandis que la Spagna en vers n'a rien de semblable,
la Spacjna en prose nous montre l'Empereur voulant donner sa cou-
ronne, ou au moins celle d'Espagne, à Roland qui reluse. Il se peut
que la Spagna en prose, qui est du second quart du \ve siècle, doive
cette scène à Nicolas de Vérone, mais cela est peu vraisemblable
pour Roland à Saragosse, qui a puisé sans doute à la même source
que le Véronais.
2. La mort prochaine — Aux v. 3 f\-3^ de Roland a Saragosse, Roland
déclare à l'empereur :
« Que yen say sertas, es aquo verayemant
Que morir dech, non vieuraj longuemant. »
Celte certitude se fonde sur des prédictions que nous connaissons,
sous des formes diverses, par Y Entrée d'Espagne, la Spagna en vers
et le Viaggio, et qui limitent la vie de Roland à la durée même' de la
guerre et à la conquête totale d'Espagne.
L'Entrée d'Espagne est sans doute la source où la Spagna en vers
et le Viaggio ont ici puisé; pour le Roland à Saragosse cela est aussi
possible, mais l'hypothèse d'une source commune pour ['Entrée et le
Roland e>l également vraisemblable.
3. Le follet. — D'après le poème provençal, Charlemagne savait,
avanl que Roland le lui eût dit, la mort proebaine de son neveu : il
la savait « per lo follet » (v. 12). Cette brève indication serait pour
nous lort obscure, si nous ne connaissions, par d'autres textes, un
récit Mir lequel Gaston Paris a jadis attiré l'attention et ou nous
voyons un esprit, diable, démon ou «follet», au service de Roland
POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIÈCLE. 147
et, à l'occasion, de Charlemagne. Ce récit se trouve dans les deux
Spagna et le Viaggio; il n'est pas dans l'Entrée d'Espagne telle que
nous la possédons et il n'aurait pu figurer, d'après la date où il se
place dans l'histoire de la guerre d'Espagne, que dans une conti-
nuation de l'Entrée; nous ne le trouvons pas dans ce que nous avons
de la continuation de Nicolas de Vérone.
Il s'agit du retour de Chariemagne, d'Espagne à Paris, pour châtier
Macaire (ou Anseïs) à qui l'empereur a laissé la garde de son empire
et qui veut s'emparer du trône et épouser l'impératrice. Ce retour
est possible grâce à Roland. Celui-ci, en ellet, avant de quitter
l'Orient pour rejoindre en Espagne l'armée des Chrétiens, a reçu du
sultan un livre de « nigromance »> qui lui permet d'évoquer des
démons et de s'en faire obéir. C'est par l'un deux (la Spagna l'appelle
Macabel ou Macabello) que Roland apprend la trahison de Macaire
et l'urgence qu'il y a à traverser ses inlâmes projets; c'est le même
démon qui, en quelques heures, emporte sur ses épaules l'empereur,
peu rassuré, d'Espagne à Paris. Les Spagna appellent ce démon
demonio ou diavolo ou ispirito, mais le Viaggio, qui conte sommairement
la même histoire, l'appelle /o//e»o , que le provençal transcrit follet.
11 parait certain que le Viaggio et la Spagna procèdent indépendamment
d'un même modèle, sans doute une continuation de Y Entrée d'Espagne.
H faut d'autre part que, non seulement l'auteur de Roland à Saragosse,
mais aussi le public auquel il s'adressait, aient connu le conte du
livre magique de Roland et du retour de Charles à Paris; sans cela
l'allusion au follet aurait été incompréhensible et vaine; et ils ont dû
connaître celui-ci par une composition romanesque, peut-être plus
générale, sur la guerre d'Espagne, rédigée dans une langue intelli-
gible aux auditeurs provençaux, sans doute en provençal ou en
trançais.
Dans l'ensemble, nous aboutissons à penser que Roland à Saragosse
procède d'une composition romanesque plus étendue, qui pourrait
avoir des rapports avec f Entrée d'Espagne et ses continuations; mais
d n'y a aucune raison de croire que cette composition ait été déjà
italienne (ou franco-italienne) comme le poème du Padouan : elle
peut aussi bien appartenir à une couche de romans épiques rédigés
en France et antérieurs à {'Entrée d'Espagne, qui auraient fourni à
celle-ci modèle et matière.
148 POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIV8 SIÈCLE.
Nous ne saurions distinguer les traits que fauteur de Roland à
Saragosse a imaginés ou empruntés ailleurs pour les ajouter au récit
de sa source; mais nous pouvons reconnaître, et lui attribuer, le ton
particulier et l'esprit de son poème.
La célèbre formule du Roland d'Oxford (v. 1093) : «Rollant est
proz e Oliver est sage» faisait peut-être tort à Olivier pour le fait
de prouesse; l'auteur provençal a quelque peu modifié les choses.
Olivier est chez lui aussi preux que Roland, et ses coups ne sont pas
moins terribles que ceux de son compagnon; il ne paraît pas dès
l'abord qu'il soit beaucoup plus sage, car il a accepté de prendre
part à la folle entreprise de Roland sur Saragosse. Bien mieux, il
presse le départ et veut couper les longs discours de l'empereur et de
son neveu qui s'attarde. C'est qu'il y a chez Olivier une grande simpli-
cité d'âme : le devoir est un, la décision prise devient un devoir, le
sacrifice est consenti avec la décision qui le comporte; dès lors, les
explications sont inutiles et les réflexions sur des suites inéluctables
parfaitement vaines.
Si Olivier ne fait pas de retour sur lui-même ni sur les événements,
si. par exemple, il ne prie pas avant le danger, ni dans le danger,
comme le lait Roland, il n'anticipe pas non plus et ne fanfaronne
pas comme Roland sur ses futurs triomphes (1).
Olivier est aussi droit que simple; mais cette droiture a ses exi-
gences; venu pour assister Roland dans un péril certain, Olivier doit
s'exposer réellement à ce péril; s'y soustraire serait une lâcheté, l'y
soustraire est une injure, question d'honneur sur laquelle il ne peut
transiger. De là sa supplication à Roland, qui l'oblige à rester sur
l'« engarda » :
3 1 3 « Oy, Rollansira, non me laysses, compans » ;
de là aussi sa colère, que ne fléchiront pas les prières de Roland
suppliant à son tour cl que ne détourneront pas ses menaces.
Le sentiment aigu et profond de l'honneur n'est pas chose nouvelle
m Roland avait juré devant Cbarlemagne Olivier, qui accomplira cet exploit au moment
que, si les Sarrasins l'attaquaient, il les Irap du combat, mais sans en tirer gloire (1116),
perail de tels coups «lu tranchant de son épée raille son compagnon et ses vaines rodomon-
que tades, lorsque Roland est obligé de l'appeler à
Quatre molins poyrian moire dcl sanc (6/1). son aide {\)'i'J-^'j)-
POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIÈCLE. 149
dans les chansons de geste françaises, mais il tient ici une place si
grande dans l'entreprise de Roland, comme dans la rancœur d'Oli-
vier, qu'il donne à tout le poème quelque chose de la fierté et du
« panache » d'oeuvres plus modernes. A vrai dire, il est le ressort de
l'action jusqu'à la fin du poème : l'honneur blessé sépare Olivier de
Roland jusqu'au dernier vers, impose à Olivier une attitude de
bouderie presque comique et l'amène à faire à Roland la plaisanterie
finale du combat simulé à Gorreya.
Ce n'est pas l'aspect le moins curieux du poème que cette façon
de traiter ainsi Roland en insupportable enfant gâté dont un frère plus
posé marque et raille les caprices.
De tout cela Roland sort un peu diminué peut-être en tant que
personnage épique, plus juvénile, moins héros; il n'est pas rabaissé,
il reste fort, intrépide, avide de gloire, généreux; il y a quelque
chose de touchant dans sa confiance en Olivier : repoussé, raillé,
rudoyé, éperdu, furieux, il revient toujours à son compagnon, lui
demande aide, insiste, conjure :
c)4o » Olivier sira, car no'm venes ajudier! »
Que peuvent ses torts personnels contre les liens de compagnonnage
et d'amitié, contre la conscience qu'il a de son affection pour Olivier?
« Si yeu ti agues mort, yeu morira dolans »,
lui dira-t-il vers la fin du poème (v. i38y). Cette profondeur de sin-
cérité donne un charme naïf à ce caractère de grand enfant que l'au-
teur a voulu peindre, et que la chanson d'Oxford laissait deviner par
instants avant le combat de Roncevaux.
La vieille chanson ne contait rien qui ressemblât à la rencontre de
Roland et de Braslimonda; la source commune du Turpin sainton-
geais, de la Rotta, du Viaggio et de Roland à Saragosse, mettait Roland
en présence d'une Sarrasine aimable et peut-être amoureuse; la Rotta
insiste sur les apprêts luxueux de la visite de Candia; mais nulle part
l'épisode ne donne l'impression de dignité élégante, de souriante
courtoisie, d'émotion retenue qui se dégage du récit de Roland à Sara-
(josse. Cette scène peut soutenir sans désavantage la comparaison avec
HIST. LITTER. — XXXIX.
150 POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIECLE.
les meilleures scènes d'amour mondain de Chrétien de Troyes et de
ses imitateurs; c'est en effet une scène de roman, bien plus qu'un
épisode épique.
L'on regrette que la disparition des premiers feuillets du manu-
scrit d'Apt nous empêche de savoir à quel sentiment avait obéi Brasli-
monda en envoyant son gant à Pioland : admiration, «amour loin-
taine », défi? La pensée de Braslimonda, nous le savons, va sans cesse
à Roland, dont elle entretient sans discrétion ses demoiselles ou ses
soldats. Nous ne savons pas si l'auteur du Turpin saintongeais, ou la
source à laquelle il puisait, faisaient de leur Braidemunde la femme
du roi sarrasin; il est fort heureux que la Braslimonda de Roland à
Saragosse soit dame et reine : on voit sans peine ce que la scène peu!
y gagner à la lois de noblesse et de trouble.
Le roi Marcili est quelque peu sacrifié dans l'aventure. Ce n'est pas
un sot : il avertit fort bien à l'occasion tel chevalier trop entreprenant
du péril qu'il court à attaquer Boland. Mais ce n'est pas non plus un
vaillant et il a la fuite prompte; il ne reprend courage que quand il
croit Roland épuisé. Si une lois il attaque, c'est qu'il est hors de lui :
636 Lay am sa molher el vi estar Rollan,
Donc ac lai ilol am pane non perl son sans,
et il réussit mal : désarçonné, il n'est sauvé que grâce à sa femme
Irop aimable amie du Chrétien, et le conteur ne prend même pas la
peine de dire qu'il a lui; il reviendra plus lard, la menace à la bouche
(691), mais, quand Boland le somme d'avancer :
(ii)'i « Rey yesl volpilh, car non alics avanl »,
il s'y relus,' sans vergogne :
698 « Per Baomel yen non yra\ avant».
Ce n'e.sl |>as encore un roi d'opérette, ni toul a lail un mari de comé-
die, mais sa fureur impuissante el sa prudence fanfaronne le mar-
quent déjà pour ers deux emplois.
I, ensemble du récil , avec ses épisodes el ses ornements, se divise.
POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIV SIÈCLE. 151
dans l'état actuel du manuscrit d'Api, en quatre parties, que ne dis-
tinguent pas d'ailleurs exactement des changements de laisse, mais
qui correspondent à des changements de lieu et d'action : i° jusqu'au
vers 261, l'entreprise; 20 du v. 262 au v. 699, le triomphe de Roland ;
3° du v. 700 au v. 1 1 5 1 , Roland en danger; 4° du v. 11 52 au v.
i4io, la revanche d'Olivier.
Il <\st difficile de ne pas voir dans une composition si clairement
équilibrée l'effet d'une intention réfléchie et, si l'on tient compte des
soucis et des réussites psychologiques de tout le poème, du mouve-
ment de certains épisodes et de l'intérêt dramatique de l'ensemhlc,
on n'hésitera pas ta reconnaître au conteur du petit roman épique de
Roland à Saragosse des qualités certaines d'écrivain.
II. RoNSASVAI.S.
Le second poème du manuscrit d'Apt est, lui aussi, incomplet de
deux feuillets simples qui, avec les deux feuillets manquants du début
de Roland à Saragosse, constituaient les deux feuillets doubles exté-
rieurs d'un cahier; mais les feuillets subsistants renferment, en deux
fragments, 1802 vers, décasyllabiques pour la plupart, mêlés pour-
tant de quelques dizaines d'alexandrins. Le début du poème est
intact :
So ton et mes de may quant la verdor resplant, [11 a]
En prima vera quant renovella l'an,
Per miey la prieyssa venc .1. Sarrazin brocant. . .
Ainsi le récit commence , sans aucun préliminaire , en pleine bataille.
Ln voici le résumé.
Les Français — nous l'apprendrons plus loin - — sont vingt mille
à ce moment, sans doute au premier jour du combat, ou plutôt au
soir de ce jour, un lundi de mai. Les Sarrasins leur livrent des assauts
répétés, dirigés chaque fois par un héros nouveau dont les Chrétiens
triomphent, non sans dommage. C'est ainsi que le Sarrasin Juzian de
Marroc, neveu de Marcili, est tué par Estout de Lingres (7 4) et que,
vers le coucher du soleil, Roland fend de la tête à la ceinture un Sar-
11.
152 POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIÈCLE.
rasin « orgueilleux et fier » et met en déroute sa troupe (160). Les Fran-
çais peuvent enfin prendre quelque repos, après que l'archevêque
Turpin leur a dit la nécessité de communier le lendemain matin
Le mardi matin, 1 archevêque célèbre la messe; les barons l'ont des
offrandes magnifiques (189). Roland prend Durandart et voit avec
chagrin que l'éclat de la bonne épée est terni (198). 11 monte sur son
cheval Malmatin, gravit l'« ansgarde »; puis il revient vers l'armée et
dit à l'archevêque le nombre infini des païens et sa certitude que la
bataille sera rude (2 i3). Turpin le réconforte. Roland admire le cou-
rage du valeureux archevêque et lui promet de beaux dons s'il revient
en France. A demi-voix, pour ne pas être entendu du baron, Turpin
dit sa conviction que la France ne les verra pas revenir et qu'Aude ne
retrouvera pas Roland (241); puis il rassemble autour de lui les douze
pairs, leur lait un sermon et reçoit leur confession (3oi). Angelier
confesse qu'il a une amie, la meilleure qu'il y ait au monde : c'est
sainte Marie (354). Puis le combat commence. Naymon de Resia est
tué par Roland (4 2 8), l'« amirat de Frontals » par Turpin (452), Bos-
siran d'Africa par Angelier (475), Almaroc, chef de quarante mille
« Aragossins », encore par Roland (5 10); mais après tous ces combats,
des vingt mille Français qui étaient entrés au champ, il n'en est pas
reparti plus de deux mille (524). Olivier s'approche alors de Roland
et lui demande de sonner de son cor pour appeler Charlemagne: « A
Dieu ne plaise, répond Roland, que je sonne pour des païens comme
lait un chasseur pour un sanglier!» (5 3 7 ) Une nouvelle attaque des
Sarrasins, menée par Cauligon, est repoussée; Gandelbuon, seigneur
des Frisons, tue Cauligon (5 4 8). Le soir est venu, les Chrétiens
retournent à leurs pavillons; il ne reste plus, avec Roland, que trente
Français (577).
Nuit de tristesse et de lassitude (584). Au matin du mercredi,
l'archevêque dit la messe avec son diacre Berenguier; les trente barons
se confessent, puis s'arment (590). Roland envoie Gandelbuon sur
i'« ansgarde » pour se rendre compte du nombre des ennemis. « Ils sont
bien soixante mille hommes armés», rapporte Gandelbuon inquiet
(668). El cependant 1rs Sarrasins ne se croient pas encore en nombre:
Angelan va informer Marcili qu'il reste encore trente barons français
vivants, et Roland parmi eux; il demande des renforts. Marcili envoie
POÈMES EPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIÈCLE. 153
soixante mille cavaliers, sous le commandement de son neveu Falsa-
broni, qui juge ce surcroît de forces bien inutile (696). Falsabroni
entre en bataille : il tue successivement Jauceran (724), Estout
de Lingres (7 3 3), Gautier de Termes (7 5 7), SalamondeBretagne(78o),
Savaric (806). Chaque fois, Roland s'est élancé pour venger celui de
ses compagnons qui venait de tomber, mais, chaque fois, Falsabroni
a fui sur son cheval si rapide que Roland n'a pu l'atteindre; chaque
fois, Roland est descendu auprès du corps du chrétien abattu, a pro-
noncé un bref regret funèbre et demandé au mort d'apporter son salut
à tous leurs compagnons déjà tombés et de leur dire que Roland ne
tardera pas à les rejoindre dès qu'il les aura vengés (817).
Et maintenant c'est Miolon qui s'avance pour combattre (820).
Ici manquent deux feuillets, d'où une lacune de 4oo vers environ.
Il est probable que le poète y contait comment tous les Français
avaient été tués l'un après l'autre, sauf Gandelbuon, Olivier et Roland.
A la reprise du texte (821), il semble qu'un de ces derniers fasse
allusion à un secours espéré de chevaliers allemands et bavarois dont
nous ne savons comment il a été appelé ou annoncé (826).
Le poète revient en arrière pour raconter ce qui s'est passé au
camp de Charlemagne deux jours auparavant. « Un beau valet» est
arrivé à cheval; il s'est présenté à Charlemagne : c'est le fds d'Oli-
vier, Galian de Raynier (85o). Il est né de la païenne (83 1) Baracla,
à la suite du « gab » indiscret d'Olivier, auquel le poète fait une allu-
sion rapide et que nous connaissons par le Pèlerinage de Charlemagne
(868); il est baptisé, il veut être chevalier et voler au secours de son
père. Charlemagne l'« adoube », lui donne cent chevaliers; la petite
troupe part vers Ronsasvals (900). Cependant, Olivier s'est approché
de Roland. Une fois encore, il lui a demandé de sonner de son cor
et de nouveau Roland a refusé; mais Olivier a prononcé le nom
d'Aude et le cœur orgueilleux de Roland s'est adouci. Le baron a
sonné de son cor de telle force que les oiseaux qui en ont entendu
le bruit sont tombés morts et que Charlemagne a perçu l'appel à
sept lieues de distance (93o); dans cet effort, Roland fait éclater les
veines de son cou.
A sept lieues de là, l'appel parvient jusqu'à Charlemagne, mais
Ganelon (Gayne) lui dit que c'est le ciel qui tonne (932). Roland
sonne une deuxième fois, si fort que le pavillon du cor éclate :
I.Vi POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIV SIÈCLE.
Charles et Navme de Bavier l'ont cette lois entendu. Charles dit son
inquiétude (948); Ganelon, en prétendant que Roland sonne pour
quelque lièvre qu'il chasse, ne lait qu'aviver les soupçons de l'empereur
et ceux de Nayme, avec qui Ganelon a une discussion brutale (997).
Cependant, Galiau est arrivé à Roncevaux et d'emblée il commence
à charger (100/1). Olivier est à ce moment attaqué par un Sarrasin,
Orgelin, qui lui porte sur la tête un coup terrible. Olivier veut frap-
per Orgelin de son épée, mais, aveuglé, c'est Roland qu'il atteint el
qu'il désarçonne; Roland se fait reconnaître et Olivier s'excuse (1020).
Puis Roland remonte à cheval. Sur le champ de bataille, il rencontre
Galian qui lui demande où est son père. Roland l'amène à Olivier,
qui ne peut que lui dire : « Fils, Dieu te voie, car je ne te puis regar-
der » ( 1 o36), lorsque Orgelin charge de nouveau el l'abat mort (1 o4o).
Galian venge immédiatement son père d'un coup formidable : «Il
eût été bien utile, dit Roland, que Galian lût venu nous aider plus
tôt» (io52). Galian est descendu auprès du corps de son père; il a
prononcé des mots de regret, puis il est remonté à cheval et il se bal
si longtemps et si rudement qu'il tombe épuisé et mourant (1090).
Gandelbuon, blessé, le ventre ouvert, encore prêt à combattre,
parcourt le champ de bataille en appelant Roland et les douze pairs,
lîoland gît à terre, mourant. Il dit à Gandelbuon la mort d'Olivier; il
se lait porter hors du champ de bataille jusqu'à un « perron », puis il
demande à Gandelbuon d'aller retrouver Charlemagne pour lui dire
la mort de ses barons, le prier de venir les enterrer et lui remettre
la garde de Bellaude (ii23). Gandelbuon, malgré ses blessures,
entreprend la douloureuse mission, à tout petits pas, sur son cheval
épuisé (1 i/i5). Il rencontre Garin d'Anseiine (Sayna) qui amène trois
mille Allemands (c'est le secours auquel il étail lait allusion plus
haut, à l'endroit où notre manuscrit présente unelacune). Gandelbuon
dit à Garin la mort d'Olivier et de Roland; il demande en vain qu'on
lui donne un cheval irais (1157). Garin el sa troupe poursuivent
leur roule vers lioncevaux. Gandelbuon continue d'aller vers Char-
lemagne. Il le rejoint (1170) et s'acquitte de son triste message
1 199), tandis que Ganelon essaie de s'esquiver (i2o3). Douleur et
lamentations de Charles; Nayme l'apaise et l'armée revient vers Ron-
cevaux (i235). l'in chemin, long sermon de Yivine sur l'instabilité
des joies humaines (1 269).
POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIV8 SIÈCLE. 155
Le poète nous ramène au champ de bataille. Garin et ses Alle-
mands se sont bien battus : quinze mille Sarrasins sont morts, mais
aussi quinze cents Allemands, et Garin a été pris avec deux compa-
gnons et emmené à Luiserne par le Sarrasin Maladori (1 298). Roland
se meurt. 11 fait à Dieu sa confession; il invoque la Vierge et Jésus
et demande que le Seigneur le juge, non pas sur ses péchés, mais
sur ce qu'il voit de lui maintenant (1372). Roland se meurt; un
Sarrasin, Alimon de Mares, vient pour l'achever; un autre Sarrasin
à l'âme courtoise, Falceron, essaie en vain d'empêcher cette honte :
Alimon perce de son arme la poitrine de Roland. Falceron est des-
cendu près du corps du baron; il lui relève un instant la tête; alors
l'âme de Roland s'échappe. C'est Falceron qui dit sur le corps du
héros de rapides paroles de regret, avant de fuir devant l'armée de
Charlemagne qui approche (i4.a3). Charles est entré dans la plaine
de Roncevaux. Déjà, il a trouvé les corps gisants de chevaliers chré-
tiens et de leurs adversaires. Dans une prière fervente, il demande
à Dieu le salut éternel de Roland et de ses compagnons, et il obtient
que la clarté du jour persiste jusqu'à ce qu'il ait pu retrouver les
corps de tous les Chrétiens : pendant trois jours la lumière du soleil
ne s'éteindra pas (1492). Charles a trouvé le corps de son neveu
(1/196); alors commence un long regret qui se terminera par un
aveu terrible de l'Empereur : Roland est à la fois son neveu et son
fils (1626). Charlemagne a repris Durandart des mains de Roland,
ce que nul autre n'aurait osé tenter; et, pour qu'aucun homme ne
la touche après Roland, il est allé la jeter dans un grand lac (1607).
Alors arrive un jongleur, Portajoyas. C'est lui qui va retrouver le
corps de Turpin et pleurer la mort de l'héroïque archevêque, d'un
tel deuil que lui-même en meurt sur la place (1 665).
Charles demande à Dieu de lui montrer, parmi les corps qui
couvrent le champ de bataille, quels sont les Chrétiens; Dieu consent
un nouveau miracle : un lion paraît qui, devant le corps de chacun
des Chrétiens, frappe le sol de sa patte (1691). Charles ordonne de
ramener en France les corps des douze pairs (1698).
Maintenant le conteur va parler de Bellaude. En ce beau jour de
mai, dans un jardin où chantent les oiseaux, Aude est assise à
l'ombre d'un pin; une de ses demoiselles la coiffe. Aude conte le
songe qu'elle a fait : il lui semblait que le soleil s'éteignait; du ciel
I 50 POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIECLE.
un rayon de feu jaillit et la pénétra jusqu'au cœur : « C'est bon
signe, dit une des demoiselles; vous reverrez aujourd'hui même
Olivier et Roland» (1725). Sur le chemin passe un pèlerin; Aude
l'appelle : «Pèlerin, frère, si tu viens de Saint-Jacques, dis où sont
les pairs et le comte Roland. » — « Quatre jours sont passés, j';ii vu
morts Olivier et Roland et tant d'autres. »
Cependant l'empereur, pour cacher son deuil à Bellaude, arrive
avec son armée clairons sonnants (1768). Mais Aude sait la vérité :
elle veut voir les corps des deux barons. Klle s'approche de celui
d'Olivier et le salue, puis elle soulève le « paile» qui couvre le corps
de Roland; elle donne au chevalier son premier baiser d'épousée,
s'étend à son côté et le prend en ses bras d'une telle étreinte qu'elle
se brise le cœur (1791).
Charles fonda une chapelle; il y (it enterrer la dame et le cheva-
lier : quatre-vingts prêtres y prieront pour leurs âmes. Puis il fait
ramener les corps de ses autres barons, chacun en sa terre (1802).
L'épopée de Roncevaux présente dans Ronsasvals des traits que
nous ne connaissons pas par d'autres œuvres; certains sont impor-
tants et d'une haute valeur dramatique : il ne serait pas indifférent
de pouvoir en laire honneur à l'auteur du poème provençal. D'autres
éléments du récit se rencontrent dans diverses compositions, anté-
rieures ou postérieures à Ronsasvals, et il conviendra de déterminer
les rapports qu'elles entretiennent avec celui-ci; mais aucune des
œuvres conservées qui nous content la mort des douze pairs, la
douleur de Charlemagne et des Français et la vengeance qu'ils tirent
des Sarrasins, ne réunit tous les éléments certainement non origi-
naux de Ronsasvals. Ainsi ce poème atteste un effort de combinaison
dont on pourra apprécier le mérite'1'.
i" Galian. — Galian est dans Ronsasvals un héros éphémère; il
1 mérite pourrait d'ailleurs revenir à un traduit ou adapté l'œuvre, 1111111 1 si [e cas
auteur antérieur dont le poète provençal aurait pour le Fierabras provem J.
POEMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIV SIÈCLE. 157
n'apparaît guère que pour mourir glorieusement, en vrai fils d'Oli-
vier, dans le même combat que son père retrouvé et vengé : soixante-
dix vers (83o-ooo) suffisent pour nous conter son arrivée au
camp de Charlemagne, son adoubement, son départ pour la bataille,
et nous dire sa naissance païenne, le nom de sa mère, Baracla, la
passagère amie d'Olivier, son baptême, mais non pas son pays, ni
les circonstances de sa venue vers son père; en sept vers (997-
ioo4) nous voyons son entrée audacieuse sur le champ de bataille;
il suffira encore de soixante-huit vers (1023-1090) pour que
Galian retrouve Roland et Olivier, se fasse connaître, venge son père
mort, dise sur lui les paroles d'adieu, se lance avec ses compagnons
dans la mêlée, se batte terriblement et tombe mort « enantz que fos
passet mieg jorn» (1088).
C'est une histoire bien différente que nous conte le roman de
Galien, tel du moins que nous pouvons le restituer à l'aide des
Galien en prose et des Guerin de Moncjlane en prose ou en vers(1).
Ici Galien est né d'une mère chrétienne, Jacqueline, la fille du roi
Hugon de Constantinople, que nous connaissons par le Pèlerinage de
Charlemagne; il a quitté son pays avec son maître, Girart de Sezille,
parce que, traité de bâtard par un de ses oncles, il a appris de
Jacqueline le secret de sa naissance et il a résolu de
. . . sercher la terre et le pais
Tant qu'il avra trouvé Olivier le marchis.
Il est arrivé d'abord chez son grand-père, Renier de Jennes, de là à
l'armée de Charles; il ne rejoint son père à Roncevaux qu'après de
merveilleux combats; il se fait reconnaître de son père, dont il venge
la mort, mais lui-même ne succombe pas : après s'être battu, lorsque
(l) Sur les Ga lien en prose l'on pourra con- publiée, avec les parties correspondantes des
sulter encore l'article de (iaston Paris dans rédactions en prose, manuscrites ou imprimées,
ï Histoire littéraire de la France, t. XWII1 en 1890 : Galiens li Reslorés , Schlusstheil des
(1881), p. aai-aSg, et les notices de Léon Cheltenhamer Guerin de Moncjlane unler Beifii-
Gautier dans ses Epopées françaises , ").' édition, 3a"3 sâmmtlicber Prosabcarbeitungen zum ers-
t. II et III. La seule version en vers qui nous len Mal verôjfenllicht von Edmund Stengel
soit conservée l'ait partie du Guerin de Mon- (Ausgaben und Abbandlangen aus dem Gebiele
glane du manuscrit de Cheltenham ; elle a été der romaniseben Philologie, LXXXIV).
158 POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIÈCLE.
la nuit viendra, il veillera le corps de son père et le défendra des
attaques d'un griffon; il se battra encore le lendemain, jusqu'à la
venue de Charles, puis, au milieu des troupes françaises, jusqu'à la
fuite de Marsile. Ces combats ne vont pas encore terminer ses roma-
nesques aventures; il prendra le riche château de Monfusain et
gagnera l'amour de la châtelaine, Gimarde, nièce de Baligant.
Galien n'apparaît dans aucune autre narration épique, française
ou latine, Pseudo-Turpin ou Carmen de prodilione Guenonis, Roland
assonance ou Roncevaux rimé; il est tout aussi inconnu des Spaqna
en vers ou en prose, mais nous le retrouvons dans une autre compo-
sition italienne tardive, le Viaggio di Carlo Macjno in Ispagna (l) et celle
lois avec des traits qui rappellent Ronsasvals.
Le Viaggio donne place dans le récit de la bataille à Roncevaux.
du retour de Charlemagne et de la prise de Saragosse, au person-
nage de « Galeant, liolio di Oliviere»; mais tout d'abord il nous dit,
en détail, la naissance de ce nouveau héros. Alors que Ronsasvals se
contente d'une allusion rapide, le Viacjtjio reprend, à sa manière, le
conte du Pèlerinage avec toute la scène des « gabs» ; toutefois, ce n'est
pas de Constantinople qu'il s'agit : le roi dont Charlemagne vient
visiter la cour est «lo re di Portogallo », et en ce temps le roi et ses
sujets « erano tutti Saraceni, e credevano in la Jède di Apolino e di
Macone». Galeant, né des rapides amours d'Olivier et de la fille du
roi de Portugal, est donc, comme le Galian de Ronsasvals, fils de
païenne. Envoyé par le roi au secours de Marsile avec 3oo cavaliers,
il apprend de sa mère qu'il est fils d'Olivier. 11 part, mais arrivé près
de la vallée de Roncevaux, il décide de passer au parti des Chrétiens;
ses cavaliers le suivent; « allora Galeant prese alquanto di sangue di
quelli che erano morti, e fiece la croce rossa sopra le arme a lui e
•'' Dans une note .c son mémoire sur li razione de] Viaggio non dériva «Ici Voyage
Chanson du Pèlerinage de Charlemagne [Roma- [Pèlerinage ii Jérusalem), bensi da un (inlien o
nia, t. IX, 1880, p. 3, n. 1), Gaston Paris avait meglio, secundo la ragionevole ipotesi di Gas-
écnl : «Le Cnihen a passé en Italie sans doute ton Paris, da un Galeant franco italiano, Irons
dès le \m' siècle el \ a peut être pris la forme formarione a sua volta « 1 î un Galien perduto>
ordinaire d'un poème franco-italien. Ce poème LaSpagna, \,->.\\). La comparaison avec Roh
sesl perdu; mais un résumé assez altéré s'en sasvals oblige à compléter cette hypothèse
:sl conservé dans le roman en prose publié le remaniement de Galien, en quelque langue
par \. Ccruti sous le titre Viaggio di Carlo- qu'il ait été composé, a dû déjà être inséré dans
' Michel Calalano fait un récit de Roncevaux, antérieurement à Ron-
sienne cette hypothèse : < K chiaro che la nar 1 au Viaggio.
POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIV SIÈCLE. 159
tutti li cavalieri soi ». Il secourt Roland , rejoint Olivier et le venge;
il ne meurt pas sur le champ de bataille comme dans Ronsasvals, il
assiste au retour de Charlemagne comme dans Gahen; il recevra de
l'empereur l'épée de Roland (Dodindarna) ; il sera constitué, avec
Ogier le Danois, gardien de l'oriflamme; il assurera le succès des
Chrétiens devant Saragosse et mourra là, après avoir rendu Duran-
dal à Charlemagne.
La version de Galien, avec Constantinople et la chrétienne Jacque-
line, est d'accord avec le Pèlerinage de Charlemagne à Jérusalem; Ron-
sasvals et le Viaggio en présentent une forme altérée où la mère de
Galien est devenue une païenne, et il est peu probable que cette
altération se soit produite indépendamment dans les deux œuvres
ou dans leurs sources particulières; elle se comprendrait dans le
Viaggio, qui fait naître Galeant en Portugal et rend par Là plus vrai-
semblable sa prompte intervention en pleine bataille de Roneevaux,
mais elle est à peu près sans intérêt dans Ronsasvals , où Galian, parti
on ne sait d'où, arrive à Roneevaux après être passé chez Renier de
Gênes, puis au camp de Charles, etc. D'autre part Ronsasvals est
d'accord avec Galien contre le Viaggio pour ce passage de Galian par
le camp de Charlemagne avant son entrée dans la bataille. Nous
retrouverons ce même accord et cette même opposition à propos du
message de Gondebeuf, sans pouvoir là encore faire sortir le récit
du Viaggio d'une version analogue à celle de Ronsasvals , dont il se
sépare pour la mort de Gondebeuf. Il y a donc lieu d'admettre,
entre le récit de Galien et ceux de Ronsasvals et du Viaggio, un inter-
médiaire qui a fait de la mère de Galien une païenne.
On peut encore expliquer par là l'accord partiel de Ronsasvals et
du Viaggio pour la mort de Galien, à Roneevaux ou à Saragosse,
mais toujours dans les limites de l'histoire de Roneevaux, par oppo-
sition au roman de Galien qui fait longuement survivre le fils d'Oli-
vier. Mais la mort prompte de Galien ajoute si heureusement au
dramatique du récit que le trait aurait pu être imaginé indépendam-
ment par deux conteurs, qui ne se seraient pas cependant rencontrés
pour fixer le point précis de la mort du jeune héros. La médiocrité
générale des inventions du Viaggio ne nous invite pas à lui faire par-
tager avec Ronsasvals le mérite de celle-ci, et l'hypothèse d'une source
commune pour ce détail reste la plus vraisemblable.
160 POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIÈCLE.
2° Gandelbuon (1) le Frison. — Ni le Roland d'Oxford, ni la Karla-
magnus Saga, ni la Spagna ne connaissent ce personnage; il paraît
dans le Roland rimé, le Pseudo-Turpin, Anseïs de Cartkage, Galien,
['Entrée d'Espagne, la Prise de Pampelune, et le Viaggio; dans Ronsas-
vals il a une place importante.
En ne tenant compte que des œuvres qui disent les journées de
Roncevaux, nous constatons que, pour le Roland rimé et aussi le
Viaggio, Gondebeuf n'a pas pris part au combat, puisqu'il survit aux
douze pairs, sans qu'à un moment quelconque il ait quitté le champ
de bataille; il n'entre d'ailleurs en action que pour la mise en accu-
sation de Ganelon et la poursuite du traître en fuite.
Le Pseudo-Turpin, qui nomme parmi les principaux chevaliers
[expugnatores majores) de l'armée de Charles (ch. xi) Gandelbodus
rex Frisiae, place son tombeau à Belin avec celui d'Olivier : il avait
donc, pour cet auteur, pris part aux combats de Roncevaux et y avait
trouvé la mort, ou bien il était mort peu après les pairs. La situation
est analogue dans Galien et dans Ronsasvals qui font combattre Gon-
debeuf à Roncevaux sans le faire mourir sur le champ de bataille
même. Il est clair que le Gandelbuon de Ronsasvals est inspiré de
très près du Gondebeuf de Galien, mais avec des différences qui
peuvent provenir d'une forme de Galien peut-être antérieure à celles
qui nous ont été conservées.
3° L'appel du cor et le message de Gandelbuon. — Par trois lois le
cor de Roland a sonné «à longue haleine» son appel de détresse:
à la troisième fois (maries n'a plus douté de la trahison de Ganelon
cl du péril des Chrétiens, et il a ramené son armée à la bataille;
ainsi dans le Roland d'Oxford et dans les Roland rimes et dans la
Spagna, ainsi encore dans le Viaggio, niais non pas dans Ronsasvals.
Dans le poème provençal Roland sonne deux fois, nous savons de
quel souille, mais il ne fait pas entendre ce troisième appel qui dans
les autres versions ramène Charlemagne : c'est le message de Gan-
delbuon qui éclairera l'Empereur et lui fera donner l'ordre de retour.
(l) La forme Gandelbuon s'accorde mieux bnef, la Prise de Pampelnne a Gondelbuef. le
(|ue toutes les autres formes données par les I iaggio ca< he 1 1 même forme sous son étrange
français avec le Gandelbodus du Pseudo- Gondacl liuj/one ; mais seul Ronsasvals garde à
Turpin : le Roland rimé (C et V, vu) a Gande- la fois un a et un /, comme la lorme latine.
POÈMES EPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIÈCLE. 16!
De fait, la mission donnée à Gandelbuon par Roland perdrait fort
de son intérêt si Charles s'était décidé à secourir son neveu avant
l'arrivée de l'héroïque roi de Frise, et le rôle attribué à celui-ci
devait naturellement entraîner un rédacteur à supprimer l'effet pro-
duit ailleurs par les appels du cor. Aussi bien, cela s'est produit déjà
dans le Galien en vers, où Roland sonne trois fois, mais où les
chevaliers de Charles ne s'adoubent « pour venger les morz» qu'après
que Gondebeui a conté le désastre. Nouvel exemple d'accord de Ron-
sasvals avec Galien, de désaccord avec le Viaggio.
4° Le « gab » et le cor de Roland. — Quand Roland se décide, au
vers 92b de Ronsasvals, à sonner du cor pour avertir Charles,
De tal verlut vay lo graylle sonier
Que li aucels que l'auziron sonier
La vos del graylle lur l'es lo cor crabier,
E las venas del cor si vay trenchier :
929 Lo sanc del cor li vay per lo gravier.
Le trait rapporté par les v. 928-929, l'éclatement des veines de
Roland dans son effort pour appeler l'Empereur, est bien connu,
mais il n'en est pas de même des v. 926-927.
Pourtant, dans le Viaggio, le souffle puissant du cor de Roland
fait que « li cavalli , li quali erano in lo campo di Carlo quasi si
inginocchiavano in terra» et, un peu plus haut, c'est bien d'oiseaux
qu'il est question. C'est dans la scène des « gabs » des douze pairs
chez le roi de Portugal : on sait que dans le Pèlerinage (469-481
Roland se vante de sonner si fort de l'olifant que lui prêterait le roi
Hugon qu'il ferait claquer les portes de la ville, voler les fourrures
du roi et même les poils de ses «guernons ». Or voici ce que dit le
Viaggio : «Allora Rolando cominciô lo suo awanto e disse : « Se io
<( sonasse lo mio corno quanto potesse, io farei cadere li uccelli che
«volanoper morti in terra». Encore que les deux traits de Ronsasvals
et du Viaggio ne se présentent pas au même moment du récit, il
paraît légitime de les rapprocher et d'en conclure qu'ici encore,
comme pour la naissance païenne de Galien, le poème provençal et
le roman italien ont puisé à une même tradition, par ailleurs incon-
nue, ou suivi un même modèle disparu; ce modèle pourrait être le
162 POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIV SIECLE
Galion, ou le Roneevaux augmenté de Gahen, auquel ils doivent la
naissance païenne de Galien.
5° Durandart. — Durandart est, comme d'autres épées de héros,
l'œuvre du forgeron Galant; Ronsasvals est d'accord sur ce point avec
nombre de poèmes épiques : Raoul de Cambrai, Doon de Maience,
I limn de Bordeaux, etc. Mais il fait aussi état d'autres traditions 'u,
soit pour les conditions de la fabrication de l'épée, soit pour sa des-
truction par Charlemagne après la mort de Roland : sur ce dernier
point Ronsasvals est partiellement en accord avec la Spagna et le
Viaggio, mais aussi avec la Karlamagnus Saga; ce qui amène à sup-
poser que l'auteur de Ronsasvals a emprunté ce détail à une source
qui avait lait place au récit conservé par la Saga.
6" Roland, neveu et fils de Charles. — Le long regret que, dans
Ronsasvals, Charlemagne lait de Roland, quand il le trouve « mort en
la planha», et que rythme, au cours de sept laisses, l'appel répété
«Bel neps lîollan», s'achève, après de grands élans lyriques, par ce
déchirant aveu, rapide et comme murmuré :
i (iao Bel neps, yeu vos ac per lo mieu peccal grac
De ma seror e per mon falhimant ,
Qu'ieu so\ tos payres, tos oncles eyssamanl,
E vos, car senher, mon neps e mon enfant.
Cette mystérieuse histoire nous est connue. La Karlamagnus Saga
en fait, d'après un texte irançais perdu, le récit dont nous emprun-
tons le résumé «à Gaston Paris (->.
Notamment dans le passage où est décrit qu'il a instruit. Mais li mention du Ois de
l'armement de Juzian, le neveu de Marsili Galant parait jusqu'à présent ne se rencontrer
(v. 3g-48) : que dans Ronsasvals.
„ , ,, . (S> ^" I w de sainl Gilles i),ir Cutlluiuiic de
Centra sespeva non lia nulli sarimant; i> •// i • •• i i r
c . r ji h i ii n lierneville , norme au .xu siècle, iiunliee par
SesU Ion par daqueUa de Kollan, „ „/.,,, „ ,c . \J -, 0J .
imdoas son laytas a la labrega .le Cala,,, GastonPansel Uphonse Los S.A.T.F., 188.),
L'una feslopayree l'autre fes l'enfant (v.3o-4a). P- ,AXN- lr résumé que Gaston Paris avait
donné dans ["Histoire poétique de Charlemagne,
L'idée que Galant ne travaille pas seul à sa p. 378, est pins sommaire. Voir aussi un
retrouve ailleurs : dans Fierabras, il a article du Père B. de Gaifiier sur /.'/ Légende
deux frères, Aurifas el MuniGcans, et c'est de Charlemagm I péchi de l'Empereur et son
nier qui lit Durandal; de même dans pardondansnec.de trav. offerts a M. Clovis Bra-
Mainet : dans Doon de \faience il a un aide ne/, t. I, Paris, ig55, |>. |,(o .~>oj.
POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIÈCLE. 16)!
«Charlemagne, étant revenu à Aix après son couronnement à
Rome, y trouva sa sœur Gisle et eut avec elle un commerce coupable.
Plus tard il confessa tous ses péchés à l'abbé Egidius, excepté celui-
là. Egidius lui donna l'absolution et alla dire la messe. Et pendant
qu'il disait sa messe, Gabriel, l'ange de Dieu, vint et déposa un écrit
sur la patène. Et il y avait dans l'écrit que le roi Charlemagne ne
s'était pas confessé de tous ses péchés. L'écrit révélait le péché com-
mis, et ajoutait qu'il fallait marier au plus tôt la jeune princesse à
Milon d'Angers; dans sept mois, elle mettrait au monde un fils
auquel on devait donner le nom de Rollant. Egidius porte l'écrit au
roi el lui en fait lecture : le roi tombe à ses pieds, avoue sa iaute,
el, conformément à l'écrit, donne sa sœur à Milon, qu'il fait duc de
Bretagne. Sept mois après naît un garçon qu'on appelle Ilollant :
l'abbé Egidius se charge de le faire élever. »
De rares textes tardifs (1) font à ce conte des allusions rapides et
hésitantes; il est d'autant plus curieux d'en trouver la mention expli-
cite dans Ronsasvals, d'ailleurs sans la moindre allusion à saint Gilles,
ce qui laisserait supposer que la source du poème provençal n'était
pas tout à fait semblable à celle de la Karlamagnus Sutja.
Pour nous en tenir au seul Ronsasvals, il apparaît que son auteur
a puisé à une tradition assez riche, où il a su cueillir des traits rares
et de valeur dramatique certaine (2).
7° Belle Aude{y>. — On sait le peu de place que tient dans le Ro-
land d'Oxford la mort d'Aude : à Aix, au retour des Chrétiens, Aude
demande à Charlemagne où est Roland, son fiancé; Charles dit la
mort de lloland, Aude tombe à terre; Charles la croit évanouie : elle
est morte. Les autres versions françaises ont, à ce moment de leur
récit, un long épisode qui fait voyager à travers la France la belle
Aude tenue dans l'ignorance du sort de son frère et de son fiancé
jusqu'au moment où Charles est obligé d'avouer la mort des deux
barons et de montrer à la jeune fille leurs corps sanglants. Celle-ci
(l) Voir ces textes dans ['Histoire poétique de Ggliuolo », comme dans Rcnsasvals « mon nep e
Charlemagne, p. 078 , et en appendice à l'Inlro- mon enfant » , mais sans la précision que donne
duction de Tédition de la Vie de suint Gilles. le poème provençal.
'-' Dans la Spagna (Gant, xxxvil, ott. &, 3) Vers 1699-1801. Ronsasvals dit tantôt
éd. M. Calalano, III, p. îaa) Charlemagne dit Audu et tantôt Belauda comme l'Entrée d'Es-
à son neveu mort : « Cara mia speme, nepote c pagne et déjà le Roland rimé et Gnlien.
164 POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIÈCLE.
veut rester seule avec les deux corps dans l'église où on les a déposés,
puis elle sort, se conlesse, appelle la mort souhaitée, fait ses adieux
à tous et tombe. Les versions italiennes procèdent d'une rédaction
analogue, tandis que lionsasvals a profondément modifié) l'épisode
en un raccourci de temps et avec une unité de lieu qui lui donnent
un caractère vraiment scénique; la grâce des tableaux, la simplicité
des moyens, la brièveté et le naturel des discours assurent à toute
cette partie du poème une valeur exceptionnelle. Quelle que soit
l'originalité de ce récit, on y trouve des traits essentiels de la narra-
tion du Roland rimé: le songe terrifiant, l'interprétation consolante,
la leinte joie prescrite par Charles sur le conseil de Naime(1).
Ainsi Ronsasvals vient s'accorder avec les versions italiennes pour
établir l'existence d'une composition où l'épisode de la belle Aude,
tel que le conte le Roland rimé, se joignait, avec la fin de Durandal,
et peut-être le souvenir de la naissance incestueuse de Roland, au
Roncevaux-Galieii.
Le ton de Ronsasvals est, comme il convient, très différent de
celui de Rolandà Saragosse, et la liberté d'invention y paraît moindre,
mais non pas la liberté de combinaison, ni le souci psychologique,
et la présentation dramatique y est encore plus saisissante, presque
plus théâtrale-
III. — Conclusion.
Nous ne crovons pas indispensable de reprendre ici dans le détail
une comparaison, qui a déjà été instituée ailleurs (2), entre les deux
poèmes du manuscrit d'Apt, du point de vue de la présentation et
du style, de la langue, du lexique et de la construction métrique. 11
nous suffira d'en résumer les traits les plus notables et de chercher
ce que nous pouvons en conclure sur la composition de ces œuvres.
i° Toutes deux présentent des combinaisons de traditions qui se
rencontraient peut-être dans une œuvre épique antérieure, française
"ii provençale, de plus vastes proportions.
Dans le Roland, Cliarlemagne promet qu'il n'est pas besoin de mener grand deuil et
1 \**de un autre époux; dans fio/i isvah, qu'il peut la marier en haut lieu, mais elle dit
«■Ile ne lui en laisse pas le temps, mais l'idée .mssi à part elle : iNe plaise au Dieu de justice
n ;i pas disparu; c'esl iude qui, dans la (roide que je sois maintenant .1 aucun homme.»
uleur, dit à Cliarlemagne M Romania, t. LXTX (1946-19/17), p. ^17.
POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIÈCLE. 165
2° Toutes deux ont pu détacher de cette œuvre antérieure des
épisodes limités, pour les enfermer dans une forme de caractère
plus dramatique.
3° Elles content sur un même ton digne et relevé, qui n'exclut
pas des possibilités de comique, mais garde aux personnages conve-
nance et grandeur.
4° Elles sont composées en laisses de décasyllabes assonants, avec
le même mélange d'alexandrins le plus souvent expressifs, de valeur
affective ou dramatique.
5° Elles se donnent les mêmes libertés pour le compte des syl-
labes.
6° Elles offrent des vers identiques (1).
7° Elles sont écrites dans la même langue littéraire méridionale,
mêlée de traits français facilement intelligibles, notamment des
assonances de type français ou mixte.
8° Elles présentent quelques particularités semblables de syn-
taxe.
9° Elles donnent des images de civilisation très voisines: pour
l'armement en particulier, leur vocabulaire technique coïncide sur
la plupart des points.
io° Elles usent, pour des effets semblables, mais non comme
facilité de développement , du procédé de répétition ou de rappel de
vers, isolés ou en petits groupes.
C'en serait assez pour qu'on fût tenté de conclure que les deux
poèmes sont dus à un même auteur, si, en dehors des différences
que rendait nécessaires la dissemblance des sujets, l'un héroïque et
l'autre héroï-comique, l'on ne relevait pas entre les deux œuvres des
différences matérielles assez nombreuses et des différences de pro-
portion dans l'usage commun de certains traits :
a- Les deux poèmes mêlent des alexandrins aux décasyllabes, mais
dans des proportions bien différentes : Ronsasvals a l\b alexandrins
pour un total de 1802 vers, soit 2,5 °/0; Roland à Saragosse en a au
(1) L'auteur de Ronsasvals (ou peut-être un féré assez singulièrement à Charlemagne par
de ses modèles) s'était permis des emprunts, de Ronsasvals, qui en a gardé une dizaine de vers
lecture ou de souvenir : ainsi un épisode du avec leurs rimes en -a/s; cl". Romania, t. LXVI,
Roland rimé (l'uamirat de Frontals») l'ut trans- (io,4o-io,4i), p. 463-464.
H1ST. I.ITTÉB. — XXXIX. 12
166 POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIÈCLE.
moins 70 pour i4io vers, soit 5°/0; peut-être l'emploi dans Ronsas-
vals est-il plus nettement expressif.
h. Les types d'assonances, peu variés dans Roland à Saragosse (trois
seulement), le sont bien plus dans Ronsasvals (treize) ; pas d'assonances
féminines dans le premier, sept laisses féminines sur 5 1 dans le
second; les divers types se succèdent sans ordre dans le premier, ils
obéissent dans le second à des rè»les strictes d'alternance; enfin, les
laisses sont en moyenne beaucoup moins longues dans le premier
que dans le second.
c. Les emplois syntactiques semblables ne se présentent pas dans
des conditions identiques : valeur passée du conditionnel iort en -ra
mieux établie pour Ronsasvals que pour Roland à Saragosse, péri-
phrases avec anar et infinitif ou gérondif en proportion inverse dans
les deux œuvres; et indiquant la simultanéité en tète d'une proposi-
tion liée à une temporelle (quan. . . et) moins habituel dans Roland
à Saragosse que dans Ronsasvals.
d. H y a des différences dans l'armement et dans la manière de le
présenter, notamment pour les caussas de fer, pour le barnais du che-
val; dans l'emploi des pierreries, dans le vocabulaire technique.
e. Dilîérences dans les habitudes d'expression, en particulier pour
les débuts de phrase et pour l'expression des grands nombres.
f. Dilîérences de proportion pour les répétitions devers, pins fré-
quentes dans Roland a Saragosse : 3o pour i/|io vers, contre 20
seulement dans Ronsasvals pour i8o5 vers.
g. Différence d'attitude du conteur: il n'apparaît pas dans Roland
a Saragosse, tandis qu'il intervienl dans Ronsasvals.
Comment concilier tant de ressemblances profondes avec des clis-
semblances qui paraissent dues sans doute plus à des tendances qu'à
un propos délibéré, ri qui sont d'autant plus significatives qu'elles
portent sur des faits d'automatisme de forme el de pensée?
Les hypothèses possibles sonl peu nombreuses : les deux œuvres
^<>ui nu bien du même auteur, nu de deux ailleurs indépendants, on
de deux ailleurs avant une relation quelconque.
POEMES EPIQUES PROVENÇAUX DU XIVe SIECLE. 167
La première hypothèse rend compte des ressemblances; elle pour-
rait s'accommoder des différences, si l'on admettait que les deux
œuvres appartiennent à des moments de l'activité de l'auteur assez
différents pour que ses habitudes de langage, ses manies d'écrivain
aient pu se modifier.
La deuxième hypothèse rendrait difficilement compte des ressem-
blances profondes et des coïncidences matérielles, à moins qu'on ne
suppose que les deux auteurs ont puisé à une même source unique,
qui leur aurait fourni ce qu'ils ont de pareil en forme, fond et ton.
Cela déplacerait le problème : il y aurait un auteur unique, mais
nous le retrouverions à travers deux démembrements indépendants;
tout ce que nous disons à la fois des deux poèmes vaudrait pour
l'unique auteur de leur pensée commune; les différences resteraient
au compte des emprunteurs. La diversité des agencements de laisses
et d'assonances s'expliquerait assez mal dans cette hypothèse, à
moins que l'on ne veuille y voir une innovation des imitateurs ou de
l'un d'eux.
La troisième hypothèse comporterait des modalités diverses. On
pourrait songer. à deux auteurs contemporains et ayant entre eux des
rapports permettant des communications d'idées ou même de textes,
parlant même langue et ayant mêmes goûts, sauf menues particula-
rités personnelles; mais les ressemblances de ton, d'esprit, de
manière, paraissent trop profondes pour s'expliquer par des rela-
tions, même proches. Au contraire, si l'on avait affaire à deux
auteurs, contemporains ou presque, dont l'un serait l'élève ou l'imi-
tateur de l'autre, aurait appris de celui-ci la technique des vers, le
sens dramatique et le ton du beau conte, les ressemblances de iond
et de forme et les emprunts se trouveraient expliqués, et aussi les
différences de disposition ou de détail, il ne resterait qu'à se deman-
der lequel des deux a exagéré l'usage de tel ou tel procédé plus dis-
cret chez le prédécesseur, lequel a voulu au contraire ramener à de sages
et utiles proportions l'emploi fastidieux de tel autre tour trop facile.
Cette hypothèse, dans la forme que nous venons de lui donner,
serait assez satisfaisante; mais elle n'est au fond qu'une variante de
la première, et rien ne permet de choisir entre l'auteur unique à
des moments divers et les deux auteurs successifs et solidaires.
Dans l'un et l'autre cas, les deux œuvres supposent l'existence
12.
168 POÈMES ÉPIQUES PROVENÇAUX DU XIV SIÈCLE.
d'un milieu de culture où persistait le goût des lettres provençales,
la connaissance des traditions épiques de France et de leur forme
poétique, la pratique d'une technique littéraire avertie et habile, le
sens psychologique, le respect de la noblesse morale.
Nous ne saurions situer ce milieu avec exactitude dans le xive siècle
qu'indiquent les lai ts de langue tels que l'emploi abusif des péri-
phrases avec anar; le maintien voulu de l'assonance au milieu de
rimes peut n'être qu'affectation littéraire et n'oblige pas à remonter
plus haut; rien ne s'opposerait à ce que les deux poèmes fussent
tenus pour contemporains de la Vie de saint Honorât de Raimon
Feraut et de la Vie en prose de sainte Doucehne, allribuables au début
du xive siècle.
Ils ne présentent pas de trait dialectal qui invite à les situer dans
une région méridionale autre que la Provence propre. C'est tout ce
que nous pouvons tirer de textes non rimes, et qui ne comportent
aucune allusion géographique, aucun mot d'aspect certainement
régional.
L'on doit aussi se demander ce qu'étaient (en admettant qu'ils
lussent deux) l'un ou l'autre auteur, évidemment bons connaisseurs
de la littérature et de la langue épiques françaises. On serait tenté
d'en faire deux jongleurs en raison du rôle épisodique donné au
jaglar Portajoyas (l) dans Ronsasvals et de la grande largesse faite
par Charlemagne dans Roland à Sarayosse (1285-1287) à un au Ire
jongleur.
On pourrait aussi bien apercevoir un clerc à travers le Turpin de
Ronsasvals et l'adaptation que fait celui-ci, d'après saint Matthieu, de
la prédication du Christ sur le Jugement dernier; d'ailleurs il Y a
dans Roland à Saragosse une raillerie (786-790) peu plaisante pour
les jongleurs. Mais il est certain que chacun de nos deux poèmes
dénote une main experte d'homme de métier écrivant sans doute
pour un public en état d'en apprécier les mérites.
M. R.
11 Si le personnage du jongleur Portajoyas était au xiu* siècle attribué dans I'- Midi à des
ne nous est connu qne par Ronsasvals . ce nom, jongleurs; cf. A. Jeanro) . Jongleurs et Irouba-
ou du moins te nom tus voisin de Portajova, dours gascons , Paris, 1933, p. a3 et p. v, note a.
LE THÉÂTRE RELIGIEUX
EN LANGUE FRANÇAISE
JUSQU'À LA FIN DU XIVe SIÈCLE.
Par suite de circonstances qui nous échappent, nos devanciers
n'ont traité ce sujet que fort incomplètement (1). Nous croyons devoir
combler cette lacune en énumérant ici, dans un ordre à la fois logique
et chronologique, les œuvres qu'ils ont négligées ou qui ont été décou-
vertes postérieurement à la publication de notre tome XXIII (i 856) (2\
qui terminait la période du xme siècle.
LE THÉÂTRE RELIGIEUX AVANT LE XIVB SIÈCLE.
Toutes les œuvres dramatiques françaises antérieures au xive siècle,
sauf les deux «jeux» de saint Nicolas et de Théophile, se rattachent,
comme les drames liturgiques dont elles sont issues, aux deux mys-
tères essentiels de la foi chrétienne, l'Incarnation et la Rédemption,
aux deux fêtes insignes de l'Eglise, Noël et Pâques.
<l> Deux notices seulement lui ont été m Nous signalerons ceux des travaux ré-
consacrées : Tune (t. XX, p. 627) concerne le cents, consacrés à ces œuvres, qu'il y a intérêt
Jeu de saint Nicolas, de Jean Bodet, l'autre à connaître; on trouvera d'autres indications
(ibid., p. 775), le Miracle de Théophile. Toutes bibliographiques dans l'ouvrage de L. Petit de
deux sont de Paulin Paris. De ces textes nous .lulleville, Histoire du Théâtre en France. Les
avons des éditions récentes : le Jeu de saint Mystère* (Paris, 1880) et dans le Manuel biblio-
Nicolas, éd. par A. Jeanroy, 1925 (Classiques graphique de la littérature française du moyen
fiançais du Moyen Âge, n° 48); le Miracle de tige de M. Robert Bossuat (Paris, îoâi), com-
ThéophUe, éd. par Grâce Frank, 1925 (n° 4g). piété par deux suppléments en ig5!i et 1961.
170 THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
Cycle de Noël. — Le Jeu d'Adam [Ordo representationis Adae], en
0/j3 vers dont la plupart sont des octosyllabes (I), fait partie du cycle
de Noël, puisque le péché originel a déterminé l'Incarnation. Ecrit en
Normandie, vers la fin du xne siècle, il se compose de trois parties,
dont la seconde se rattache assez mal au sujet : la chute de nos pre-
miers parents et leur expulsion du Paradis terrestre, le meurtre d'Abel,
le défilé des prophètes prédisant la Rédemption. 11 tient encore très
étroitement au drame liturgique, puisque, dans les deux premières
parties, les versets de la Genèse, chantés par un chœur, précèdent les
scènes qui les dramatisent et que, dans la troisième, les paroles des
prophètes sont empruntées aux livres bibliques mis sous leurs noms.
Des rubriques en latin, assez développées, donnent sur la mise en
scène, déjà très riche, les détails les plus précis. Il en ressort que la
représentation avait lieu non dans l'église même, comme celle des
drames liturgiques, mais sous le porche.
C'est encore au cycle de Noël que se rattachent les plus anciens
textes dramatiques en langue provençale, le fragment de «Nativité»
ou « Jeu des Trois Rois» découvert à Périgueux et l'Esposalizi de
Nostra Doua (2).
Le manuscrit 617 du Musée Condé, à Chantillv, contient deux
Nativités, qui pourraient être considérées comme formant une œuvre
unique, car c'est la même action qui se poursuit de l'une à l'autre.
M. Gustave Cohen, qui en a publié le texte, les a datées d'abord du
xive siècle (3), puis de la fin du xine('''. Cette dernière opinion paraît
improbable : dans la seconde des Nativités figure un rôle de «sot»
''' Trois tirades sont en décasyllabes. Les seconde (Anthologie du Théâtre français au
éditions de V. Luzarche (Tours, i854) et de Moyen Ai/e : ],e Théâtre sérieux, Paris, 1 9^7,
!.. Palustre (Paris, 1877) sont délerlueuses; p. 5-4 1) ne donne pas la lin; In troisième fait
telle de K. (ir.iss, Dos [damspiel, anglo-nor- une grande place à l'élément musical [Jeu
manisches Gedù ht des \ II. Jahrhunderts (Halle, d' [dam et d'Eve, transposition littéraire de (•. Co-
1891 ; a" édit., 1907; dans Romanische Biblio- lien, adaptation musicale de J. Chaillej (Paris,
thek. I. VI), est précédée d'une élude linguis- >93o).
tique détaillée; celle de F. Studer, le Mystère (,! Pour ces deux textes, voir Histoire Ut-
il [dam, an anglo-nsrman drama qf the A//. térairedela France,!.. XXXVIII figig), p. 43 1.
Centnry (Marx Lester, 1918 est mi modèle (,) Mystères et Moralités du manuscrit de
d'édition critique, l'es traductions ou adapta- C.hantUh 6i1 [Bibliothèque française du \T
lions en français 1 lerne sont dues à H. Cha- siècle, 1. \\\, Paris, 1920), Introduction,
inard, Gassies des Brulies et (,. Cohen : la p. cm. vu.
première Mystère il' \dam..., Paris, iqa5 . en i1' l.e Théâtre en France au MoyenÂge.] -Le
vers, ne comprend que la partie initiale; la théâtre religieux (Paris, 1 g3o), p
THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 171
inadmissible au xme siècle, bien peu vraisemblable encore au xive;
l'état de la langue, d'où a disparu toute trace de déclinaison, indique-
rait plutôt la fin du xve siècle.
Cycle de Pâques. — Le petit drame des Trois Maries est tout à
fait en dehors de la tradition dramatique en langue vulgaire (1). C'est
un décalque d'un drame liturgique des plus simples, qui n'est lui-
même qu'une paraphrase du fameux trope : Quem c/uaeritis in sepulcro,
o Christicolae ? Il se compose de sept répliques, revêtant des formes
strophiques variées, échangées entre l'Ange et Madeleine. Ce texte
parait antérieur de quelques décades au manuscrit, qui est du milieu
du xme siècle.
Il ne nous est resté que des fragments de deux autres Résurrections
du même siècle, dont le sujet, plus étendu, était aussi plus largement
développé.
La plus ancienne, que l'on peut dater du milieu du xme siècle,
se compose de huit scènes qui conduisent l'action depuis la requête
de Joseph d'Arimathie a Pilate jusqu'à l'arrestation de Joseph ('2). A
en juger d'après le développement donné à celles-ci, le drame complet
devait atteindre et même dépasser deux mille vers. Il présente deux
particularités notables : il est précédé d'un prologue en vers, où est
décrite en détail la mise en scène, qui ne comporte pas moins de
onze estaus ou rnanswns ; d'autre part, les répliques sont interrompues
ça et là par des vers narratifs, généralement en distiques, où sont
données aux acteurs des indications précises sur leur jeu(3).
Cette œuvre n'a été connue pendant longtemps que par un seul
manuscrit (Bibî. nat., fr. 902) exécuté en Angleterre vers le début du
(1) Ce texte, découvert par H. Loriquet, m Pour le détail de ces scènes, voir L'édition
vers 1903, dans un manuscrit de la Biblio- d'OxIord (citée ci-dessous), p. cvii. La dernière
thèque municipale de Reims, a été d'abord est dans le ms. C seulement,
imprimé par cet érudit dans le CaUifoyue des (3) Ces indications semblent parfois destinées
manuscrits des bibliothèques publiques de France à avertir les spectateurs de jeux de scène qui
(t. XXXVIII); il a été de nouveau publié par ont pu leur échapper. Sur les discussions qui
P. Meyer dans Romania (t. XXXIII, io,o<i, se sont engagées à ce sujet, voir édit. d'Oxford,
p. 200,), sous le titre Les trois ]\Iaries. p. cxxm.
172 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
xive siècle (1). En 192g, un autre manuscrit, plus ancien d'un demi-
siècle au moins, mais incomplet lui aussi de la fin, a été découvert
en Angleterre; il est entré au British Muséum, où il porte la cote
Additional 45 io3(2).
Les deux manuscrits, qui déroulent dans le même ordre les mêmes
scènes, où apparaissent les mêmes personnages, sont, quant au fond,
extrêmement voisins, mais très divergents pour la forme. La copie C
est beaucoup plus prolixe (52 2 vers contre 371 dans P), la langue
y est plus évoluée, les vers faux y sont plus nombreux : aussi a-t-on pu
avec vraisemblance émettre cette hypothèse que le copiste écrivait de
mémoire (3). Les seules divergences dignes d'être notées sont les
suivantes : dans le prologue, qui compte 34 vers dans C contre 24,
un plus grand nombre de localités et de personnages sont men-
tionnés; les vers narratifs sont plus nombreux (65 contre 54) ; enfin
dans C figure une scène que les textes évangéliques ne mentionnent
pas : Joseph d'Arimathie était retourné au Calvaire après la descente
de croix pour empêcher le « saint cors » d'être profané; il est arrêté
par les gardiens et livré par eux à Caïphe.
Un autre drame, de même forme, sur le même sujet, a été décou-
vert à Sion (Valais) par Joseph Bédier, en 1895 (4). Nous n'en avons
conservé que deux fragments, séparés par une lacune d'environ
80 vers, due à la perte d'un feuillet. Dans le premier fragment, de
4 2 vers, Adam salue du fond des Limbes la venue prochaine du
Sauveur, et les gardiens du tombeau, frappés de panique, prennent
la luite. Le second, de 45 vers, comprend, moins le début qui
manque, le sermon final prononcé par Jésus lui-même. Le texte de
Editions d'après ce seul manuscrit : par siques français du Moyen Age, n' 69, ig3i).
A. Jubinal, La Résurrection dn Sauveur (Paris, ''' Édition d'après les deux manuscrits :
i834); par L. Monmerqué el Francisque Mi- La Seinle Résurrection, from ihc Paris and
chel, Le Théâtre français aa Moyen A/je Canterbury mss. Edition begun by the late Pro-
(Paris, i83a), p. 10; par W. Foerster et /essors T. Atkinson Jenkins and J. M. Manlv
E. Koschwitz [AltfranzSsisch.es Uebangsbuch, 1. 1, and completcd hy Mildred K. Pope and Jean
.")• ('dit., 1 ()i.">), p. 21 '1; par F.-F. Schneegans, Gray Wright Oxford, H)i.'î; (ngh-norman
I a Ri mrrection du Sauveur (Strasbourg, 1936; Text Society, IV).
Q*3o3); sur cette dernière (3> Éd. d'Oxford, p. cxxxm.
édition, voir ou important compte rendu de '4> L'édition donnée par J. Bédier (Romania.
M Mario Roques dans I ,, Romania, t. I.ll (1926), t. XXIV, 1895, p. 87 ss.) a été reproduite par
p. 56i ; enfin par Miss Jean Gray Wright, La M"' Grâce Frank dans son édition de la /'<
Résurrection du Sauveur, fragment de jeu (Clas- d' lutnn, p. 161 el 164,
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 173
ces deux fragments se retrouve exactement, sans la lacune qui les
sépare, dans la version Biart de la Passion d'Autan (cf. ci-dessous
p. 18 7-8), ce qui permet de restituer la partie manquante. Partiellement
inspiré par l'Evangile de Nicodème , ce curieux texte, à en juger par
l'état de la langue, remonte à l'extrême fin du xrnc siècle.
LE THÉÂTRE RELIGIEUX AU XIVe SIÈCLE.
Les jeux de là Nativité et de la Résurrection.
Le fait capital, dans l'histoire du théâtre religieux au xive siècle,
est la place prépondérante qui y est faite au thème de la Passion. Il
ne faudrait pas en conclure que les autres thèmes ont été complète-
ment délaissés : du xive siècle ou des premières années du xve, nous
avons conservé trois Nativités et une Résurrection. Ces deux sujets
reparaissent fréquemment dans les listes de représentations dressées
par Petit de Julleville : nous y relevons pour les xive, xve et xvie siècles
sept Nativités, deux Conceptions et quatorze Résurrections, contre
quatre-vingt-quatre Passions.
La Nativité nu manuscrit Cangé.
Il n'y a aucun doute que la Nativité du manuscrit Cangé, qui
occupe la cinquième place dans le recueil des Quarante Miracles de
Notre Dame{i\ soit du même auteur que les autres ou la plupart des
autres pièces de ce recueil : nous y retrouvons la même technique
(sermon au début de la pièce, serventois à la fin, répliques reliées
par le petit vers à rime mnémonique), et le style y présente les mêmes
qualités et les mêmes défauts, aisé, naturel, mais singulièrement
prolixe. Rarement l'auteur a fait preuve de moins d'invention et
d'un sens dramatique moins sûr.
Nous sommes jetés au milieu du sujet. A peine Joseph et Marie
sont-ils arrivés à Bethléem que celle-ci «se sent durement traveillie» .
Une passante, Zebel, indique à Joseph, toutes les hôtelleries étant
(l) Voir ci-après, jj. 197, n" V.
174 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
pleines, un abri où la « ioraine gent » loge ses bêles de somme.
Tandis que Josepb se met en quête d'une sage-iemme, Zebel assiste
Marie, qui accouche bientôt sans douleur, et elle emmaillote le nou-
veau-né. Elle constate que la jeune mère a conservé sa virginité
(1-120) et elle se hâte d'annoncer cette merveille à Salomé, la
«ventrière» amenée par Joseph; celle-ci refuse d'y croire et veut
vérifier le fait, mais, à peine son geste esquissé, ses deux mains se
dessèchent; les anges Gabriel et Michel viennent chanter deux
« rondels » pour « re 11 aire le cuer » de l'accouchée, et à Salomé, qui
se lamente, conseillent « d'atouchier l'enfant seulement » ; elle le
touche en disant son repentir ; l'usage de ses mains lui est rendu
( 12 i-36 1). L'auteur n'a pas parlé de l'adoration des bergers, qui
tient une si grande place au chapitre 11 de l'évangile de Luc, source
principale de son drame.
Le sujet parait épuisé, mais nous voici dans le Temple de Jéru-
salem, où le vieillard Siméon rappelle la promesse qui lui a été faite:
avant de mourir, il devait voir le Messie. Gabriel lui annonce que
ce moment approche. Notre Dame est venue au Temple pour la
Purification; elle tient Jésus; Siméon soulève l'entant dans ses bras
pour le porter sur l'autel, puis il remercie le ciel et prédit à Marie
les souffrances qu'elle endurera à l'heure de la Passion de son fils.
L'action du drame est encore suspendue par deux « rondels » des
messagers divins.
Une seconde addition n'a plus rien de dramatique, mais pouvait
fournir une riche matière que l'auteur û'a pas développée trop abon-
damment. Au bout d'un temps indéterminé, Joseph et Marie se
rendent au Temple, avec l'enfant Jésus, pour la cérémonie où est
commémorée la sortie d'Egypte. Leur offrande faite, ils se préparent
à rentrer chez eux, mais l'enfant a disparu: il était resté dans le
Temple, engagé avec quatre maîtres de la loi dans une discussion
où, à six reprises, il les avait réduits au silence. Le troisième jour
seulement, ses parents le retrouvent au milieu des docteurs, qui se
consolent de leur défaite en se proposant d'aller faire, chez l'un d'eux,
un plantureux repas où rôtis et pâtés seront largement arroses de
bon vin de Saint-Pou rçain (5o,3-i.o66).
L'épisode de Zebel et Salomé est emprunté, sauf variantes insi-
gnifiantes, aux évangiles apocryphes du Pseudo-Jacques (ch. xvn-xx)
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 175
et du Pseudo-Matthieu (ch. xm) (l). Dans l'un et l'autre, la scène se
passe, non sous un hangar, mais en une grotte obscure qui s'illu-
mine dès que Marie y pénètre; dans le premier récit, Zebel n'est
pas nommée et c'est par hasard que Joseph la rencontre ; dans le
second celle-ci s'appelle Zelomé, et la sage-femme Salomé; c'est à
l'intervention d'un jeune homme subitement apparu que Salomé doit
d'obtenir sa guérison. Le nom de Zebel est absent des deux textes.
C'est encore au chapitre n de Luc (/j2-5o) que remonte le troi-
sième épisode, mais le sens en a été profondément altéré. Chez
l'évangéliste, Jésus, alors âgé de douze ans, interroge et écoute les
docteurs, qui s'émerveillent de sa sagesse et de ses réponses. Dans
le drame, Jésus, dont l'âge n'est pas indiqué, est représenté comme
un dialecticien toujours triomphant.
Quant aux thèmes sur lesquels porte la discussion, ils sont
empruntés aux passages des évangiles canoniques concernant la vie
publique de Jésus et relatant ses colloques avec les scribes et les
pharisiens. Voici l'énumération de ces passages (2) :
i. (7^7-790) : d'où vient la mission de Jean-Raptiste, de Dieu ou des hommes?
(Matt., xxi, 23-27).
II. (795-834) : parabole des deux fils envoyés par leur père à la vigne (Matt..
XXI, 28-32).
III. (839-882) : parabole de la femme qui épousa successivement sept frères
(Marc, xii," 18-27).
îv. (907-92/1) : quel est le plus grand des commandements? (Marc, xn,
(28-34) <3).
v. (925-966) : nul ne peut avoir le royaume de Dieu s'il ne naît de nouveau
(Jean, ni, 21 1).
vi. (967-982) : Jésus est-il fils de Dieu? (Matt., xxii, 4i-46; Marc,
xn, 37).
Dans tous ces passages les textes évangéliques sont, pour le fond,
suivis de très près; il est rare qu'ils soient traduits avec exactitude
et précision.
(1> Evangiles apocryphes : Protévangile de par un « libraire ■> (693-716), est mentionnée
Jacques, Pseudo-Mathieu, Evangile de Thomas, par Luc (IV, 16-21).
textes annotes et traduits par Charles Michels, (3> Les questions I, III, IV se suivent,
Histoire de Joseph le Charpentier..., par P. Pee- comme ici, dans les textes évangéliques. Aux
ters (Paris, 1924)- v. 922-923, où l'édition porte : En ces deux
m La prophétie d'Isaïe que Jésus lit , en se conimandemens ci Peut tonte la lors, il faut lire :
l'appliquant, dans le livre qu'il se fait prêter Peut.
176 THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
Les Mystères de la Passion.
Il n'y a pas lieu de s'étonner que le sujet de la Passion, quoique
pathétique entre tous, ait été si tardivement porté à la scène : le
but que se proposaient nos premiers dramaturges était en effet
d'instruire. D'autre part la dévotion au Christ souffrant est, en
Occident, relativement récente : elle ne se répandit largement qu'an
cours du xme siècle.
La date des plus anciennes Passions est toutefois plus reculée qu'on
ne le croyait : la découverte, faite par Karl Christ, de la Passion du
Paîatinus (,) a permis de reporter cette date jusqu'aux premières
années du xive siècle. La présence, dans le célèbre recueil de Bene-
diktbeuern(2), d'une Passion latine, probablement imitée d'un ori-
ginal français ou allemand, eût suffi à faire remonter vers cette date
la plus lointaine apparition du genre.
Sources latines. — Les évangiles canoniques furent naturellement
la principale source de nos dramaturges. Mais reconstituer, d'après
ces quatre témoignages, une action aussi riche d'incidents en coor-
donnant leurs données chronologiques et topographiques eût été pour
eux une tâche difficile s'ils n'eussent eu à leur disposition d'autres
secours. Ils n'en étaient pas dépourvus : de nombreux écrivains
avaient, en effet, pour réchauffer la piété des fidèles, retracé, scène
par scène, la tragédie du Golgotha, suppléant au silence des textes
sacrés par de gratuites hypothèses ou de prétendues révélations.
Dans l'un de ces traités, qui fut attribué à Bède (3), les sept princi-
paux épisodes de la Passion sont rattachés aux sept heures canoniques,
parce qu'ils sont censés avoir eu lieu aux moments du jour et de la
nuit où elles se récitent : le fidèle est invité à méditer, à complies,
sur la Cène et l'arrestation de Jésus; à matines, sur les outrages qu'il
[1) II en a été donné deux éditions: l'une peut voir, outre la première édition donnée par
par K. Christ lui-même (Zeitschr. f. rom. PhiL, J. A. Scbmeller en 1 847, la nouvelle édition de
t.XL, 1920, [). /io5-485), l'autre par M" Grâce A. Ililka et 0. Schumann [Heidelberg, ip,3o).
Frank [La Passion da Paîatinus, mystère du Pour la Passion, voir éd. Schmeller, p. 95 ss.
xir' siècle, Paris, 1922, Classiques français du (3' De Medilalione Passionis Chrisli per sep-
Moyen Age, n° 3o). tem diei koras libellas, dans Migne, Patrol. la!.,
(i) Sur le codex Buranus, jadis à l'abbaye de t. XCIV, col. jfi 1-568; sur cet opuscule du
Benediktbeuern, actuellement à Munich, Clm. xiv* siècle, voir B. Hauréau dans Histoire litté-
'i(i(in, manuscrit de la fin du mn" siècle, on rairc dr In l-'i-nmr 1. \\l\ f 1 885}, p. 5ia.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 177
subit chez Caïphe et Pilate, etc. De ce récit sommaire le trait le plus
saillant est le rôle important qui y est réservé à la Vierge.
Dans le Dialocjas beatae Mariae et Anselmi de Passione Domini (1\ dont
l'attribution à saint Anselme est suspecte (2), ce rôle est fort amplifié :
la Vierge répond, point par point, aux questions que lui pose l'auteur
sur ce qu'elle a fait au cours des deux tragiques journées. Le récit,
qui s'arrête, comme le précédent, à la descente de croix, est plus
circonstancié et surtout plus animé, plus riche en traits pathétiques;
on y voit Madeleine s'attacher aux pas de Marie et s'associer constam-
ment à ses angoisses.
Le plan des Meditationes vilae Christi du Pseudo-Bonaventure (3) est
beaucoup plus vaste : il embrasse en effet non seulement toute la
vie de Jésus jusqu'à l'Ascension, mais aussi, en une douzaine de cha-
pitres, celle de la Vierge. Les lacunes laissées par les Evangiles sont
comblées à l'aide de révélations dont auraient été favorisés une sainte
qu'on croit être sainte Elisabeth (ch. v) et un « membre de notre
ordre» (ch. vu), c'est-à-dire un frère Mineur. Les méditations sur la
Passion sont, ici encore, réparties dans le cadre des heures canoniques
(ch. lxxiv-lxxv). Le rôle de la Vierge est de même amplifié, et aussi,
dans une moindre mesure, celui de Madeleine ; ce sont elles que Jésus
prévient de sa fin prochaine et il les engage à la résignation (ch. lxxii);
enfin c'est à sa mère que, contrairement à tous les textes, il apparaît
en premier lieu, après sa résurrection (ch. lxxxvii).
Deux opuscules, pénétrés du même esprit et attribués, à tort, à
saint Bernard, ne sont que deux versions, au reste très divergentes,
d'un même texte, plus descriptif et lyrique que dramatique, où la
Vierge occupe le premier plan. L'un, dont quelques parties sont
dialoguées (4), la montre suivant de loin son fils du prétoire au
Golgotha, et lui fait prononcer au pied de la Croix, après la mort de
Jésus, une longue « plainte ». L'autre (5) se borne à peu près à
(,) Éd. Migne, Patrol. lot., t. CLIX, col. (4> Liber de Passione Christi et doloribus et
271290. planctibas matrb ejus. Incipit : Qnis unquam
(2' L'allusion (ch. vu) à l'acquisilion de la régnant in caelo (éd. Migne, Patrol. lat.,
couronne d'épines par le roi de France suf- t. CLXXXJI, col. ii33-ii4a).
lit, si ce passage n'est pas interpolé, à laire [5) Tractatus beati Bernardi de plancta béate
écarter cette attribution. Marie. Incipit : Quis dabit capdi meo aquam et
[3) S. Bonaventurae Opéra (Lyon, 1668), t. VI, oculis meis ymbrem lacryniariim (éd. dans l'ou-
p. 334-4oi , rejeté par les éditions de Quaracchi. vrage de Mushacke cité ci-dessous, p. 1 78, n. 3).
178 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
décrire cette dernière scène, mais y fait intervenir l'âme dévote qui,
brûlant de partager les douleurs de la mère de Dieu, la supplie
d'amollir son « cœur de pierre » et de lui accorder le don des larmes.
C'est exactement le thème du Stabat mater; mais, alors qu'il est
traité, dans la célèbre prose, avec une émouvante simplicité, il donne
lieu ici à un étalage de rhétorique et de réminiscences; l'auteur
semble moins soucieux de toucher le lecteur que de l'éblouir (l).
De ces textes on ne trouve que d'assez rares souvenirs précis dans nos
plus anciennes Passions, mais ils leur ont fourni de riches motifs de
développements, et ils ont créé l'atmosphère où elles ont été conçues
et écrites.
Sources françaises. Deux tentatives faites pour intéresser les laïques
au récit de la Passion méritent de nous retenir.
L'une a pour objet, non seulement de retracer les épisodes de la
Passion, mais d'en tirer les leçons qu'ils comportent (2). L'exposé des
faits y est constamment interrompu par de pieuses réflexions, dont
d'ailleurs on ne saisit pas toujours le rapport avec les faits (3). Ce
caractère homilétique rendait cet ouvrage peu propre à être utilisé à
la scène; aussi n'en avons-nous relevé chez nos dramaturges aucune
imitation littérale.
Il n'en allait pas de même de la célèbre Passion des Jongleurs, dont
Emile Koy d'abord (,,), puis Mme Grâce Frank ont montré l'extrême
importance pour l'histoire de notre théâtre; c'est un récit sobre, bien
ordonne, vivant, coupé de nombreux dialogues qui pouvaient être
' l.a \ ierge et saint Jean, dit-il, amabant prononce. Dr la viennent notamment les atti-
flere et flebant amare; ta Vierge vivens vivebal tudes théâtrales ijni In! sont attribuées : elle se
moriens, m eus nmrltiti mil (éd. citée, |>. \6-ffj). hausse de toutes ses forces pour atteindre aux
1,1 Le Livre <lc lu Passion, poème narratif du pieds de son fils, elle retombe épuisée, et baise
de, édité par M "" Grâce Frank, Paris, le sol arrosé du sang de Jésus; quand le corps
iC)5o (Classiques français da Ifojen Age, n" 64). du Seigneur a été détaché de la Croi\, elle
Le poème, qui remonte aux premières années s'oppose à ce qu'on l'ensevelisse; au moins
du uv* siècle, compte a.5o8 octosyllabes. voudrait-elle être ensevelie avec lui (éd. Mus-
<S) Sur les sources très variées de cet hacke, p. 48, I. i-10 et do, 1. 23). S. mit
Ouvrage, voir éd. Frank, p. vu ss. Le Traclatus Bernard est nommé au v. 1896.
beati Bernardi mentionné ci-dessus est l'une Le Mystère de /" Passion en France aa
ncipales. \ ce ti lité est empruntée la wi' siècle, 1" partie ilicinr bourguignonne...
iu pied de la Croix, ainsi publiée par il niversité de Dijon, t. XIII. lasc. 3,
que plusieurs des traits du Planctas qu'elle Dijon, Paris, iqo3), pp. .'.7*-4o*.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 179
incorporés sans changements à une œuvre dramatique; aussi les
auteurs des premières Passions lui ont-ils fait, comme on va le voir,
les plus larges emprunts (,).
La Passion du Palatinus.
La plus ancienne Passion française, dite du Palatinus, a été décou-
verte dans un manuscrit de la première moitié, peut-être du premier
tiers du xive siècle (fonds palatin de la Vaticane, n° 1969), où elle
fait suite à un recueil de Miracles de Gautier de Coincy (2). Elle se
compose de 1.996 vers, presque tous octosyllabiques. Bien que le
manuscrit soit fort soigné, les rubriques indiquant la répartition des
répliques manquent presque partout. Le texte est coupé, en quatre
endroits, par quelques vers narratifs qui, comme les vers narratifs
de la Résurrection du xme siècle, jouent le rôle de rubriques, notent
un geste, une attitude, ou suppléent à l'insuffisance de la figuration
scénique (3). L'ouvrage est écrit dans cette langue littéraire qui dès
lors tendait à se substituer aux dialectes; toutefois, on y rencontre
de nombreux picardismes et quelques traits propres aux dialectes
bourguignons (,,).
L'action et les personnages. — Pour l'action, les plus anciennes
Passions se partagent en deux groupes : les unes {Palatinus, Autun) la
iont commencer aux préparatifs de la Cène, c'est-à-dire à la veille de
l'arrestation de Jésus; les autres (Benediktbeuern, Didot, Sainte-
Geneviève, Semur) mettent en scène quelques-uns des derniers et
plus remarquables miracles (guérison de l'aveugle-né, résurrection
de Lazare). Ces deux partis pouvaient également se défendre; il
résultait clairement d'un passage de Jean (XI, 47~48) que c'était
(l) Le texte a été publié dans deux disses seize manuscrits. — Une rédaction abrégée,
tations de l'université de Greifswald : Die augmentée d'un très long prologue, a été
altfranzôsische Achtsilbnerredaktion der « Pas- publiée par C. Cbabaneau sous le titre de Li
sion »... par Hermann Tbeben, Greifswald, liomanz de saint Fanuel (Paris, ] 888).
1909 (v. i-i544)i Die weilere Fassung der (s) Pour les éditions qui en ont été don-
altfranzôsischen Dichtung in achtsilbigen Reint- nées, voir ci-dessus, p. 176, noie 1.
paaren àber Christi HôUenJ'ari uni Auferstekang m Cl', éd. Frank, p. iv.
(Fortsetzang der eigentlichen Passion}... par (i) Pour une étude détaillée de la langue,
Ericb Pl'uhl, Greifswald, 1909 (v. i5/i5-33a8;. voir éd. Christ, p. 417-^23, et éd. Frank,
Le premier de ces éditeurs a énuméré (p. v) p. xi ss.
180 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
le dernier de ces miracles qui avait mis le comble à l'inquiétude
et à la fureur des Pharisiens et des pontifes et les avait déterminés
à agir; on comprend d'autre part que certains auteurs aient préféré
limiter le sujet et réduire le nombre des personnages ; ils pouvaient
au reste s'autoriser d'un passage du Dialogus beau Anselmi (ch. 1)
où la Vierge, répondant à une question du saint, déclare que c'est
la Cène et la veillée au jardin des Oliviers qui avaient marqué le
début de la Passion.
Dans la Passion du Palatinus, l'action s'arrête à l'apparition aux
trois Maries de Jésus ressuscité. Elle se compose d'une vingtaine de
scènes qui, sauf trois, sont empruntées aux évangiles canoniques et
qu'il n'y a pas lieu d'examiner en détail. Le choix de certaines
d'entre elles et l'exclusion de certaines autres appellent toutefois
quelques observations.
On s'étonne, par exemple, de ne pas trouver ici des scènes impor-
tantes et qui eussent pu être d'un grand effet dramatique, comme
l'expulsion des vendeurs du Temple, l'entrée triomphale de Jésus à
Jérusalem (1), la prédiction de la ruine de Jérusalem, la terrifiante
réponse que Jésus, sur le chemin du calvaire, fait aux lamentations
des fdles d'Israël.
La place assignée à d'autres épisodes choque la vraisemblance ou
va à l'encontre des textes : les trois reniements de Pierre ( ^ 75-544 )
ont lieu au cours de la troisième comparution de Jésus devant Pilate
et non chez Caïphe, comme dans les quatre évangiles canoniques ("').
Le tirage au sort des vêtements de Jésus a lieu avant la flagellation
(609-6^1), et non après la crucifixion (3).
Il n'y a aucun doute que, dans l'ensemble de son ouvrage, le
dramaturge a utilisé directement les textes évangéliques ; il en a
même traduit de nombreux passages; mais il lui arrive souvent de
les tronquer, de les déplacer, de les mal comprendre; ces traductions
parfois seraient inintelligibles si l'on n'avait les textes sous les yeux.
Voici un exemple :
Les deux interrogatoires que, dans l'Evangile de Jean, Pilate
1 Elle est ici très maigrement figurée par (,) Matthieu, XXVI, 69 ss. ; Maie, \l\,
le passage, à une extrémité de la scène, de 66; Luc, Wll, 55; Jean, Wlll, 17.
trois enfants, dont chacun chante un couplet de (3) Matthieu, \\\ll, ;>;'>; Marc W, i& ;
bienvenue(35, 5g, d après Matthieu, XXI. i5). Luc, XXIII, 34.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 181
fait subir à Jésus avant et après sa flagellation sont remplacés par le
dialogue suivant :
Pilotas Es tu don li roys des Juïs ? G a •>.
J'ai pooir de toy délivrer
Et, se je veil, de t'encombrer.
Jhesu De pooté as tu moût poy,
Bien le saches, par desus mov, 696
Ne li miens règne n'est pas ci.
Pilatas Don es tu roys? Or le me di.
Jliesu Pilate, tu l'as dit voirement
Et bien et apertement. 700
Je ving u monde, pour ce sui nez,
Tuit cil qui sont par vérité
Ameront ma propriété.
Se seans li miens règne feut, 70/1
Li miens pueples, cil qui peut,
Me délivrât, je ne dout mie,
De tes mains et de ta ballie.
Sus moy n'as nule poosté 708
Se d'autre ne te fust donee...
Ces vers sont un mélange incoliérent des deux passages suivants :
Jean, XV11I, 33. Et [Pilatas] vocaoit cam et dixit ci : Ta es rex Judaeorum?
3U. Respondit Jésus : A lemetipso hoc dicis an alii dixerunt tibi de aie?
36. Respondit Jésus : Regnum meum non est de hoc mundo : si ex hoc mundo
essel regnum meum, ministri mei utique decedarent et non traderer Judaeis ; aune antem
regnum meum non est hic.
37. Dixit itaque ei Pilatas : Ergo rex es ta? Respondit Jésus : Tu dicis quia rex sum
ego. Ego in hoc natus sum et ad hoc veni in mundum ut testimonium perhiberem veritati.
Jean, XIX, 10. Nescis quia potestatem babeo crucijiqere te et potestatem habeo
demittere te ?
11. Respondit Jesas : Non haberes potestatem adversum me ullam nisi tibi datum
esset desaperW.
(1) u n'y a guère moins de contusion dans disciples avant son arrestation ( 1 64-17A) ; cl
les dernières paroles adressées par Jésus au* Luc, XXII, 28-J2.
IIFST. LITTER. — XXXIX.
182 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
Mais, dans un grand nombre de cas, le dramaturge s'est épargné
la peine de combiner lui-même les textes évangéliques et il s'est
borné à copier de longs passages de la Passion des Jongleurs qui est
une de ses sources principales'1'. La copie est souvent littérale,
mais la versification est souvent maltraitée. Un exemple su dira :
Jongleurs, 890-90/1 :
Il (Herode) li a dit : «Bien viegnes tu,
Et chil ait bien qui cha t'envoie !
C'est Pilate que je haoie ,
Or li pardoins mon maltalent,
Or nel harai ge mais noient.
Moult a [grant] tans que je voloie
Parler a toi , mas ne pooie ;
[Car ne venoies] devant moi?
[Ne sai pour paour ou] pour quoi.
Et je sai bien [par ton seignacle]
A l'en veû [mainte miracle] :
Li mort en sont resuscité,
Li avule renluminé,
Et maint autre que fait avés,
Dont j'ai 01 parler assés. »
Palatiiitis, 363-3^8 :
« Or ça, a moy, amis Jhesu,
Que par cent fois bien viegnes tu
Et cil ait bien qui ça t'envoie !
C'est Pilâtes que tant heoie,
Je ne le hé mais de noient.
Je lui pardoing mon mal talent.
Moût a lonc tens que je voloie
Parler a toy, mais ne pooie.
Ne sai pour paour ou pour quoi
N'osoies venir devant moy,
Dire ai oï, par ton seignacle
A on veù maint biau miracle :
Li mort en sont resuscité,
Et li avugle ralumé ,
Et main autre que fait avez,
Je en ai oï souvent parler. »
Des trois scènes épisodiques qui manquent aux évangiles cano-
niques nous ne connaissons les sources qu'incomplètement.
LTiVangile de Jean (XIX, 34! nous apprend simplement que,
Jésus étant déjà mort, un des soldats lui perça le cùté d'un coup de
lance et qu'il en sortit du sang et de l'eau. Une version tardive de
I Evangile de ISicodème dit que ce soldat s'appelail Longinus (2). Dans
le texte grec, Longimo était le nom du centurion qui attesta la divi-
nité de Jésus (3). La Passion des Jongleurs 1 .(> \ 7-1 .678) est le pre-
mier texte où il soit dit que Longin était aveugle et que, ayant
frotté ses yeux du sang divin, il recouvra la vue. Selon la Passion
du Palatinus, Longin, s'étant repenti, aurait obtenu la rémission de
ses fautes (1. 060-1. 069 .
(1) Sel'in M" Grâce Frank [La Passion
il'Autun, p. '.(a), la proportion îles vers .ilnsî
empruntés s'élèverail à quinze pour cent.
/ angelia apoarypha, éd. Tischendorf
Leipzig, 1876 , en. X, p. 36a (variantes .
Ibid., cl.. XI, d. 3o9.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 183
C'est aussi dans la Passion des Jonc/leurs (1.2 83-i .3 1 3 ) qu'apparaît
pour la première fois cette légende de la « fevresse » qui devait con-
naître une si belle fortune (1) : le forgeron Israël, se refusant à forger
les trois clous nécessaires à la Crucifixion, feint de s'être brûlé les
mains ; mais sa femme se substitue allègrement à lui, en se réjouis-
sant de pouvoir contribuer au supplice de l'imposteur. Le drama-
turge a complaisamment développé (781-872) cette scène sans faire
à la Passion des Jongleurs aucun emprunt précis.
La descente de Jésus aux Limbes est le plus important des épi-
sodes inconnus aux évangiles canoniques. Tout ce passage dérive
des dix chapitres de Y Evangile de Nicodème (XVIII-XXVII)(2) où les
fils du vieillard Siméon, Leucieux et Charinus, rendus à la vie, font,
par écrit, la description de ce qu'ils ont vu. Ces chapitres présentent
un récit quelque peu incohérent dans son ensemble, mais dont cer-
taines parties ne manquent pas de grandeur. A l'approche de la date
fatidique, attendue depuis plus de quatre mille ans, les enfers s'agi-
tent : les prophètes et les justes crient leur espoir et redoublent de
supplications. Satan, « prince des enfers » , exhorte à la résistance
Infernus (Heulès dans le texte grec), personnage mystérieux qui
paraît symboliser l'ensemble des anges déchus ; Infernus se déclare
sans forces devant la toute-puissance de Jésus et expulse Satan. A
deux reprises, une clarté fulgurante dissipe les ténèbres; pareil à un
coup de tonnerre, un cri retentit : Tolltte portas, principes, vestras, el
introibit Hex gloriae. « Qui est ce Roi de gloire ? » demande Infernus.
Les prophètes lui répondent en citant quelques passages de leurs pro-
phéties. Jésus apparaît «* en forme d'homme » ; il plante sa croix en
signe de triomphe et enchaîne Satan, qu'il livre pour l'éternité à
Infernus. Celui-ci en prend possession et lui reproche avec injures
d'avoir anéanti leur puissance commune en faisant crucifier Jésus.
Le Christ remet Adam entre les mains de l'archange Michel, qui
l'emmène en Paradis, ainsi que les justes qui le suivent en chantant
Amen, Alleluiu.
Ces scènes ont été reproduites, dans leurs grandes lignes, par le
dramaturge, mais il ne s'est pas astreint à en garder rigoureusement
(l) C(. É. Roy, Le Mystère de la Passion (2) Gesla Pilali, pars altéra, dans Tischen-
p. 33* ss. dorf, Ev. apocryplia, p. 391-409.
13.
184 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
la succession. 11 a surtout développé ces « diableries » où s'exercera
la verve comique de ses successeurs du xve siècle (1).
L'auteur de notre Passion n'a pas utilisé la célèbre légende du bois
de la Croix, mais les vers suivants, mis dans la bouche de Caïphe, y
font une évidente allusion (778-780) :
De ses deus planches croys ferons
En coy nous le crucifierons :
Ne nous chaut de hele crois faire.
En dehors de ces épisodes, l'une des plus notables innovations du
drame consiste dans l'enrichissement du rôle de la Vierge. Dans les
trois premiers Evangiles, elle n'est présente à aucune des phases de la
Passion ; elle ne figure ni parmi les femmes qui assistèrent à l'agonie
de Jésus, ni parmi celles qui, le matin de] Pâques, vinrent visiter
le sépulcre. Jean est le seul évangéliste qui ait retracé la scène où
Jésus expirant lègue l'un à l'autre sa mère et le disciple bien-aimé
(XIX, 2 5-2 7) (2'. Dans le drame, cette scène occupe plus de cent-
soixante vers (1.071-1.234); après la mort de Jésus, Marie prononce
une longue complainte, répond en quelques mots aux filiales condo-
léances de Jean, puis, dans une seconde complainte, elle exhale la
douleur qui l'étreintà la pensée qu'elle devra survivre à son fils(3).
Li robeùr, li usurier. . . 1320
Soient a mon commandement '. 1323
(,) L'auteur de la Passion des Jongleurs n'a Li cordelier, li faus devin
imité que de très loin ce passage de V Evangile Li avocat, h amparlier
de Nicodème. Chez lui, les personnages de Sa-
tan et d'Infernus ne figurent même pas. En re-
vanche, il a introduit, d'une façon assez inatten- (.,. silence choquait forl les zélateurs du
due, une liste de pécheurs exclus du bienfait ruilc mariai; aussi n'ont ils pas manqué d'y
de la Rédemption : suppléer: le Tractatus de plancta B. Vîrgînis
Ches qui n'amerent Sainte Eglise, (éd. Mushacke, p. &'i) et les )lcditaliones
Pais ne droiture ne justice : jcn. LXX.VI) nous montrent la Vierge suivant
Les laus provos, les fans voiers |e coriege (iU; accompagne Jésus jusqu'au
Et tous les malvais justiciers 162 l Golgotha. D'après les Meiitaliones, et contrai
Les laus rendus, les laus abes, . ... .. , , », ,Vui
, „ , . remenl au lcuioi''iiai;e lonnel île .Marc \\l,
Les laus provoires ordenes, , ni, « i j
Les fausses dames espousees, 9 .- ces' a ,llr 'I'"' Jésus apparaît dabord
Les fausses virgenes apelees, 1628 après sa Résurrection. Sur cette légende, voir
Et chiaus qui lurent faimentie. . . un savant excursus d'C. Koy (op. cit., p. a43).
Ces vers ont sûrement servi de modèle i P1 Oans le Livre de la Passion, son rôle est
ceux ci où Enlers dénombre ses suppôts : encore l,k,s étendu; elle prononce une longue
, • ,. , , complainte où abondent les réminiscences du
Li roy, li conte et li princier, < , .
I.i apostoile et li légat, Tractatas; de la proviennent notamment les
Li cardinal et li prélat, 1316 attitudes théâtrales qui y sont complaisammenl
Li moine noir, li jacobin, décrites; cf. ci-dessus, p. 178, note 3.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 185
La technique dramatique : le réalisme et l'apparition da comique. — Les
personnages parlants sont au nombre de vingt-quatre (1). L'auteur
paraît s'être appliqué h en réduire le nombre, il en fait remplir plu-
sieurs par le même personnage: ainsi Malchus de l'Evangile de Jean
(XVIII, 10), après avoir joué le rôle que l'on sait dans la scène de
l'arrestation, est deux fois chargé d'un message (785-872); c'est Hérode
qui donne lui-même l'ordre de fabriquer les clous nécessaires à la
crucifixion (781). Aux comparses, anonymes dans la Résurrection du
Sauveur, sont attribués des noms juifs ou considérés comme tels :
Gain, Mossé (c'est-cà-dire Moïse), Haquin (diminutif d'Isaac), Evramin
(Ephraïm) ; mais aucun ne porte encore de ces noms comiques comme
Pinceguerre, d'ailleurs rares jusqu'au milieu du xve siècle.
Notre théâtre religieux est, comme on l'a souvent remarqué, carac-
térisé par deux traits qui iront sans cesse en s'exagérant, un comique
souvent vulgaire et un réalisme cruel, qui s'étale surtout dans la
peinture des supplices. Ces deux traits apparaissent ici, mais avec
une certaine discrétion : le premier est manifeste dans le boniment
de 1' « espicier» ou marchand de parfums ( 1 .864-1-907) , qui fait pen-
ser à l'Erberie de Rutebeuf, dans les rodomontades des «chevaliers»
qui gardent le sépulcre (1.645-1.711), dans les grossiers propos
qu'échangent les démons se querellant entre eux (1.279-1.385). Les
descriptions de la flagellation (642-669) et de la crucifixion (887-
944) sont assez brèves, mais déjà nous voyons les «tirans» s'appli-
quer à leur tâche avec une répugnante allégresse et scander leurs
gestes par des sarcasmes (642-669, 887-944)-
La versification. — Dans notre ancien théâtre, la métrique est,
comme dans tous les textes dramatiques des xme et xive siècles, fort
irrégulière ; beaucoup de vers sont trop longs ou trop courts ; l'asso-
nance se substitue à la rime et certains vers n'ont ni rime ni asso-
nance.
La liaison des répliques par la rime ne s'observe que dans un
passage: l'altercation entre lesdémons, qui estunhors-d'œuvre (1.282-
1.385) ; cela suggère l'idée que ce passage a été emprunté à une autre
source, probablement plus récente.
(1) Il est de treize dans la Résurrection, vera à quarante-cinq dans celle du manuscrit
de vingt-six dans la Passion d'Autan; il sYlè- de Sainte-Geneviève.
I8G THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
Des décasyllabes (923-926; 970-973), des alexandrins, parfois dis-
tribués en strophes (1.210-1. 234; 1. 532-1. 537) apparaissent çà et là
sans raison évidente. Dans un ou deux cas seulement (1.2 îoss, 1 .790-
1.824) ce changement peut être expliqué par le caractère lyrique du
passage. Une forme strophique, au reste simple (aabccb), se rencontre
dans un seul des quatre couplets chantés en l'honneur de Jésus par
les enfants du Temple (35-4o) ; la strophe en aaab, bccc, avec
petit vers reliant les groupes, mise à la mode par Rutebeuf, règne
dans la complainte de saint Jean (1.11 6-1 .209) ; dans un passage de la
diablerie (i3o/j-i3io) une série de rimes croisées ou une forme stro-
phique très simple interrompent une longue suite de rimes plates.
La polymétrie, peu fréquente au début de notre ancien théâtre, est
déjà ici en progrès sensible (1'.
La Passion d'Autun.
Les deux versions; date et patrie de l'original. — La Passion d'Autun,
restée inconnue jusqu'en 1903, présente pour l'histoire du genre un
réel intérêt. Nous en possédons deux versions. La plus complète (en
2.117 vers)i conservée dans le ms. Bibl.nat., fr. /j.o85), a été copiée
en 1/170-1471 par un « escolier » d'Autun nommé Philippe Biart;
l'autre (en 937 vers; nouv. acq. 4-356) a été transcrite vers la fin du
xve siècle par un français du Midi nommé Antoine Roman (2).
Dans les deux versions l'original a été profondément altéré, plus
particulièrement dans la seconde, où la versification a gravement
souffert. Il est à peu près impossible de retrouver, sous les graphies
fantaisistes des deux scribes, la langue de l'auteur original; il y a
pourtant de sérieuses raisons de penser que celui-ci était bourgui-
(1) Pour une élude plus complète de la Ions t|ue les sigles P et ./ s'appliquent à la
versification, voir éd. Christ, p. ii5-4i6, el Passion da Patatinas et à la Passion (narrative]
éd. Grâce Frank, p. vin ss. des Jongleurs. Aux méridionalismes relevés
(,) Les deu\ versions ont été publiées, avec dans Roman par M"" Grâce Frank, il y a lieu
renvois de l'une à l'autre, par M" Grâce Frank, d'ajouter les suivants : chivcllcr ( 'i <)<)), forger
La Passion d'Autan (Paris, ig34 ; Société des (5oi, 5o6, 5a 1 ), fovre (4 ex. de 5oo à 55o),
anciens Textes français). La première sera meyeter (pour mesler, 791); on notera aussi
dans la suite désignée par Biarl, la seconde par la confusion de par el pour (186, 197, 36f>,
Roman, l'original (perdu) par A. Nous rappe- 4ia).
THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 187
gnon (!), peut-être de la seconde moitié du xive siècle : la ruine totale
de la déclinaison empêche de remonter plus haut et des traits de
versification archaïque (absence de petit vers mnémonique, pauvreté
des formes lyriques) interdisent de descendre plus bas. Cette Passion
se placerait donc, chronologiquement, entre celle du Palatinus et
celle du ms. de Sainte-Geneviève.
La version de Biart. — Chacune des deux versions présente des
traits particuliers. Chez Biart, le trait le pins remarquable, que nous
avons déjà rencontré ailleurs {2), consiste en ce que des vers narratifs
(au nombre de 23o) s'intercalent çà et là entre les répliques; les
uns, comme dans le Palatinus, sont de simples rubriques; d'autres
donnent aux acteurs des indications sur les attitudes et les gestes,
d'autres enfin sont de brefs commentaires de faits qui se passent sur
la scène, mais dont l'importance devait être soulignée : ainsi le lave-
ment des mains de Pilate est décrit en huit vers (867 ss.), les outra-
ges infligés à Jésus chez Caïphe en neuf (43 1 ss.). Ces vers riment
approximativement soit entre eux, soit avec ceux du texte. On s'est
demandé s'il n'y aurait pas là le résidu d'un texte narratii entrecoupé
de dialogues; cette hypothèse a été ruinée par Mme Grâce Frank qui
a prouvé, par des arguments décisifs (3), que nous avons ici affaire à
une tentative, au reste maladroite et incomplètement poursuivie,
d'adapter à la lecture à haute voix un texte de caractère dramatique.
L'action qui est renfermée entre deux sermons, exposant l'un et
l'autre le dogme de la Rédemption (le second développe de plus le
thème du Bon Pasteur, d'après Jean, X, 1 1 ss.)'4', s'étend de la Cène
aux premières apparitions de Jésus ressuscité. La Passion proprement
dite est donc accompagnée, ici encore, d'une Descente aux Limbes et
d'une Résurrection. Dans ce cadre, les épisodes se suivent à peu près
dans l'ordre où nous les présentent les Evangiles de Matthieu et de
Marc. Les seules légendes apocryphes exploitées sont celles de la
« fevresse » forgeant les clous (873-972) et de Longin guéri et sauvé
( 1. 1 19-1.188). Les rôles de la Vierge et de Madeleine sont particulière-
ment développés : la première ne prononce pas moins de trois com-
(1) Voir éd. G. Frank, p. 00 ss. (4) Ce développement est suivi d'un mor-
l*> Cf. ci-dessus, p. 179. ceau adventice, sur lequel nous reviendrons
<51 Op. cit., p. 10-19. (cf. ci-dessous, p. 190).
188 THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
plaintes, l'une avant, la seconde après la mort de Jésus, la troisième
en se rendant, avec les autres Maries, au sépulcre pour embaumer le
corps; la complainte de Madeleine, dans la scène du parfum répandu ,
n'occupe pas moins de quarante-cinq vers. C'est à Madeleine que
l'Ange annonce la Résurrection; c'est elle enfin qui est favorisée de
la première apparition de Jésus ( 1.976-2.01 1 ).
La flagellation, le portement de croix et la crucifixion sont traités
brièvement, en partie sous forme narrative, sans recherche de réa-
lisme. L'élément comique fait défaut. Le style ne met en relief aucun
caractère, aucune situation.
Presque toute l'œuvre est en octosyllabes. Le seul morceau nette-
ment lyrique est la complainte de Madeleine, partiellement en qua-
trains d'hexasyllabes en abab (i62-i85)(I). Dans quelques situations
pathétiques ou solennelles on constate, ça et là, l'apparition de
décasyllabes ou d'alexandrins, mais ils n'affectent que très rare-
ment la forme strophique (1.866-1.869, quatrain d'alexandrins en
abab). Il n'y a donc dans toute la pièce qu'une très timide ébauche
de polymétrie(2). C'est là, on le sait, un trait archaïque; le fait que
les comparses ne portent pas de nom [unrj Juif, ung auïtre Juif, Voste)
en est un autre.
La version d'Antoine Roman. — Cette version est incomplète de la
fin : l'action s'arrête brusquement au moment où Joseph d'Arimatnie
ef Nicodème se préparent à descracifier le corps du Sauveur et les
deux derniers vers du texte n'ont à aucun degré le caractère d'une
conclusion'3'. On n'y trouve donc ni la descente aux Limbes, ni les
apparitions de Jésus qui terminent la Passion du Palaiinus.
Une autre particularité est un constant souci d'abrègement. Si
l'ordre des scènes est sensiblement le même que chez Biart, celles-ci
ont été fortement resserrées; quelques-unes complètement omises :
l'épisode de la « fevresse » 5oo-542) a été réduit de moitié, la com-
(l) Il y a une autre tirade en liexasvllabes (3) Le dernier feuillet du manuscrit utilisé
(l'appel de l'Ange à Jésus), mais à rimes plates par Roman devait être en mauvais état; dans
( 1.852-1.865). les deux scènes précédentes il y a des lacunes
(,) Pour plus de détails, v. éd. Frank, p. 15. importantes après les vers 885 et ga4.
THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 189
plainte de Madeleine (98-113) des trois quarts : le compte des
deniers de la trahison, chez Biart (320,-35 1) s'arrête ici au chiffre
huit (207-217); la seconde comparution de Jésus devant Piiate
(Biart, 762-819) a été supprimée. Toutes ces mutilations ont finale-
ment réduit le texte d'un bon tiers(l).
Inversement Roman nous offre quelques scènes qui manquent à
Biart; le lavement des pieds ( 1 63-i 81), l'intervention des « filles de
Jérusalem » (591-600), l'épisode de Véronique, qui ici n'est pas
nommée (60^-62 9 )(2). La présence de ces scènes pose un problème :
figuraient-eHes dans l'original de nos deux versions ? Il est peu pro-
bable que l'abréviateur déterminé qu'était Roman ait trouvé plaisir
à les ajouter; mais d'autre part, si Biart les trouvait dans son mo-
dèle, pourquoi les aurait-il écartées ?
Quant au ton : aucune trace de comique, très peu de réalisme;
point de polymétrie; les comparses ne sont pas nommés, sauf deux
exceptions'3'.
L'original, autant que cette comparaison permet de le restituer,
était donc une œuvre grave, où les éléments légendaires tenaient
peu de place, et sans ornements littéraires. Le thème de la Passion
y était, en somme, moins développé que dans la Passion du Palatinus,
qui pourtant paraît antérieure de quelques années.
De cet original, séparé sans doute de Biarl et de Roman par plu-
sieurs intermédiaires, nous ne pouvons reconnaître les sources qu'à
travers la version sans doute la plus fidèle, celle de Biart.
Si nous négligeons les évangiles canoniques, la Passion du Pala-
tinus est de beaucoup la principale source [ll]. Certaines scènes ont
été transcrites littéralement, sauf de menues altérations de forme et
de versification. Il en est ainsi pour la complainte de Madeleine
(1) La copie de Roman contient g3- vers sainte u toile » qu'il recouvre la vue (63o ss.).
contre les 2.117 de Biart; mais il faut tenir (S) Aquin et Lot ou Bot, messager; le pré-
compte de ce lait que la copie de Roman a mier est déjà dans la Passion du Palatinus.
perdu un feuillet entre 26 et 27 et arrête ''> Selon Mm" Grâce Frank (op. cit., p. 21,
l'action beaucoup plus tôt; enfin il y a des tableau), la Passion des Jongleurs serait aussi
scènes ajoutées (voir ci-dessus). l'une de ces sources; mais nous n'avons trouvé
(,) Cet épisode est rattaché à celui de entre ces trois textes que des coïncidences
Longin : c'est en se frottant les yeux avec la facilement explicables.
190 THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
(126-147; cf. Paîatinus, 81-98) (1), où l'on peut compter trois ou
quatre vers faux sur vingt-deux. L'imitation est au contraire très
libre en d'autres passages, dans la descente aux Limbes par exemple.
L'altercation entre les démons, la résistance qu'ils opposent à Jésus,
étaient, on s'en souvient, très longuement développées (voir ci-
dessus, p. i83) ; Biart a complètement supprimé ces deux scènes et
il a résumé en quelques vers ( 1.870-1.877) la description du triom-
phe du Sauveur. L'appel de l'Ange à Jésus et la réponse de celui-ci,
qui chez Biart (1861-1869) précèdent cette scène, ont été copiées
dans la Passion du Paîatinus, sauf transformation des alexandrins de
l'appel ( 1.716-1.723)611 vers de six syllabes mal rimes ( 1 .85 1-1 .866).
Dans les fanfaronnades des « chevaliers » gardiens du sépulcre, le
thème général des menaces adressées personnellement aux apôtres
a été conservé, mais le détail de l'expression a été complètement
modifié'2'.
Les dernières scènes de Biart, à partir de la victoire de Jésus sur
les démons ( 1.884), dérivent d'un autre modèle, qui a été suivi de
très près(3>. A la Besurrection de Sion (cf. ci-dessus, p. 172) ont été em-
pruntés l'action de grâces d'Adam délivré ( 1.885-1.907), le récit de la
Résurrection par le «premier chevalier» (1.91/1-1.923), enfin la
presque totalité du sermon final (2.01 2-2. o56). Il est probable que
le morceau intermédiaire (1.924-2.0 1 1) provient de la même source,
mais le manuscrit présente à cet endroit une lacune. Biart en effet
compte un nombre de vers sensiblement égal à celui du morceau
perdu de la Résurrection de Sion.
(l) Au vers 1 46, la lionne leçon n'est pas Je li fendrai sans oui arreste
vrayment, mais coyement, qui est donné par la "' na'espee en deus pars la teste
Passion du Paîatinus.
m Les vers suivants de la Passion <ln Pala
mi été altérés ( i.8i5 i -819) :
z /.„o c c\ Ouar se ie puis tenir saint Poul,
Unas ( 1. 0X8-1. 6q5) : ,', J r ■ ■ • n-
v ^ ' On son compaignon saint Pierre.
Le tiers chevaliers je )j ferait pnls deul q,le piPrrc :
Par Mahon, se je truis saint Po, .la ceste espee n'areslera
Je li est nierai tel cop. Jusque de teste coupera.
Oui en soit la perte ne li gaaing.
Li quarz chevaliers P1 1)u moins Pour le sens' rar on relronWJ
Et se je puis tenir as mains iri- cn Sra,ld nombre, des altérations de détail.
Son compaignon, le truant Pierre, ' >" pourra s'en faire une idée par le discours
Se il n'est plus dur que pierre, du « premier chevalier •.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 191
LES QUARANTE MIRACLES DE NOTRE DAME.
Le manuscrit et les éditions.
Ce recueil, qui comprend, à peu de chose près, tout ce qui a sub-
sisté de la production dramatique du xive siècle, nous à été conservé
par un manuscrit unique, en deux volumes qui portent à la Biblio-
thèque nationale les numéros 819 et 820 du fonds français (1). Ils
n'ont pas de titre général, mais chaque pièce est précédée d'une
rubrique qui en donne un bref sommaire et commence invariable-
ment parles mots: Cy conmence un miracle de Nostre Dame. Les minia-
tures qui accompagnent ces rubriques, à en juger d'après les costu-
mes, sont du premier tiers du xve siècle (2), ainsi que l'écriture, qui
paraît, d'un bout à l'autre du recueil, de la même main. Le premier
de ces morceaux qui ait été imprimé est le numéro XXXIV, publié à
Rouen en 1 838 par les soins d'Edouard Frère (3). Neuf autres le
furent l'année suivante par L. Monmerqué et Francisque Michel (4).
Enfin, une édition complète en a été donnée, pour la Société des
anciens textes français, par G. Paris et U. Robert, en sept volumes
(1876-1883). Un tome VIII, dû à Fr. Bonnardot (i8g3), contient
un glossaire complet, un index des noms et un registre des cita-
tions de l'Ecriture.
(1) Ils sont entrés à la Bibliothèque du Roi t. I, p. i20-i35) qui nous permettra d'être
en 173.S avec toute la collection de Chaire de brefs sur les points qu'il a traités. — Voici
Cangé. les travaux auxquels nous aurons le plus
(2) On en trouvera une table détaillée dans souvent à nous référer dans notre notice :
L. Petit de Julleville, Les Mystères, t. Il, H. Schnell, Unlersachungen iiber den Verfasser
p. 226 ss. Cinq des miniatures ont été repro- der Miracles de Nostre Dame par personnages
duites par G. Cohen, Le théâtre en France au (Marburg, i885; Aasgaben und Abhandlangen,
Moyen Age, I. Le théâtre religieux (io,3o), n" LUI; abrégé en Schnell I). Du même
pi. 4-8. auteur, Ueber den Abfassungsort der Miracles
(S) A la suite de la dissertation de E. -IL Lan- de Nostre Dame (Marburg, 1886; même
glois citée ci-dessous, p. 2Ô2. collection, n' LUI; abrégé en Schnell II).
(4) Le théâtre français au Moyen Age, p. 2 1 G- Emile Roy, Etudes sur le théâtre français du
(168. Ce sont les n0' XXIII, XXIX, XXXIII et XIV et du XV siècle. La Comédie sans titre
XXXIX. La publication isolée de quelques publiée pour la première fois d'après le manu-
autres morceaux est mentionnée dans les scrit S563 de la Bibliothèque nationale et les
notices de Petit de Julleville (loc. cit., p. 218 ss). Miracles de Nostre Dame par personnages
Ce dernier a consacré au recueil une étude (Dijon et Paris, 1901 ; extrait de la Revue
littéraire riche en fines observations {op. cit., bourguignonne d'enseignement supérieur, t. XI).
192 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
Caractères communs aux quarante miracles.
Pour le fond, l'événement capital du drame, et qui en constitue
essentiellement le sujet, consiste en un miracle accompli par la
Vierge en faveur d'un de ses dévots ou, plus exactement, d'un mal-
heureux ou d'un coupable qui, dans une détresse extrême, a recouru
à sa miséricorde. Elle descend du ciel pour rassurer ses protégés,
les sauver d'un péril imminent, les faire triompher d'une tentation ou
même, s'ils sont morts, arracher leurs âmes aux grilles des démons (1).
Cette intervention est généralement spontanée, déterminée par
l'ardente supplication du patient; elle est toutefois subordonnée à
l'acquiescement de Jésus, qui, désigné dans les rubriques par le mol
« Dieu », la provoque parfois. Elle s'accompagne d'un cérémonial non
dénué de solennité : Marie est précédée par les deux anges, ou archan-
ges, Michel et Gabriel (2), qui chantent en son honneur un « ronde! »<3).
Ils sont en outre chargés de porter ou d'exécuter ses ordres (,,). Très
exceptionnellement, le cortège est renforcé de quelques saints, parmi
lesquels l'apôtre Jean tient une place prépondérante; il apparaît en
effet dans sept pièces (X, XII, XVII, XXXI, XXXII, XXXIII, XXXIX) (v.
Dans certaines pièces, on a choisi d'autres saints dont la fête tombait
le jour de la représentation du miracle ^6).
(1) A cette définition échappent plus ou montrer (X, 3o4).
moins les pièces suivantes, où le miracle ne se (5) Dans XX, ce sont les saints Pierre cl
produit pas ou n'est pas opéré, par la Vierge l'aul qui remplissent la l'onction de messagers;
(voir les analyses ci-dessous : 1, II, III, V, X, dans IX, ce sont les saintes Agnès et Christine
Mil, \l\, XX, XXV, XXXIII, XL). Dans qui, accompagnant les anges, sont chargées
XXXVIII, la Vierge ne parait même pas, mais d'apporter et d'appliquer « l'oignement » qui
c'est peut-être par suite d'une lacune. -uérira les plaies de saint (iuillaume.
PI Dans XVII seulement, Michel est rem (•) Ce sont les saints Éloi (IX, X, XV),
placé par Raphaël; dans XI et XXVI, il y a un pierre ( yill), Laurent et Etienne (III). L'ex-
« tiers ange » non dénomme. plication proposée ci-dessus se londe sur les
m La première partie est souvent chantée à vers suivants, adressés par la Vierge a Éloi (X) :
la venue de la Vierge, la seconde à son départ.
( les rondels sont conformes aux règles du 387 i*? en voulenté
i- . î- , u r\ De matines ici oir
genre appliquées notamment par Lustache Des- r. ■ r>-
. ■• • i ,• • Four m ame en Dieu plus csioir
champs Sur cette forme, voir la disserfc n El pour ,a vos(re am^r_ EloJy
de L. Muller, Dos Rundel m den altfranz. Car Sainte Eglise, bien le voy,
Mirakebpickn and Mysterien des A l '" uml Fait teste de vous au jour d'ui.
.Y 17'" Jalirhimderts (Marburg, i884 ; ^4 "
and AbhandluiHieu, n° XXIV). Des derniers vers de XXIV il résulte aussi
i fois ils viennent préparer pour elle ipic le Miracle de saint Ignace a été représenté
un siège d'apparat <: où elle doit se le jour de sa fête.
THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 193
D'autres particularités sont communes à plusieurs miracles, notam-
ment l'adjonction au drame de sermons et de « serventois ».
Les serinons, à une seule exception près (II), sont en prose (1). Ils
manquent dans dix-sept pièces sans que rien nous indique si celles-ci
en ont jamais été pourvues. Dans quatre cas, la lacune est décelée par
une rubrique ou par le fait que le premier vers suivant le sermon,
qui devrait rimer avec le dernier mot de celui-ci, reste sans rime
(VIII, 1 ; XV, 70; XVI, 98; XX, 47)- Dans douze cas, la pièce débute
par le sermon; dans dix, celui-ci est intercalé après l'une des premiè-
res scènes.
Ces sermons, plus exactement dénommés coîacions, n'ont aucun rap-
port avec l'action du drame; ils ont pour unique sujet le panégyrique
de la Vierge et sont conformes au type en vogue à cette époque; ils
abondent en citations de l'Ecriture subtilement commentées et en
interprétations allégoriques plus ou moins forcées. Ils ont été
composés par des clercs; la connaissance des Ecritures et des
Pères dont ils témoignent et l'application des procédés scolastiques
nous en sont de sûrs garants.
L'adjonction de serventois est moins fréquente que celle de ser-
mons: elle ne se constate qu'à la suite de quatorze pièces, mais onze
d'entre elles sont suivies d'un second serventois, ce qui porte le
nombre total de ceux-ci à vingt-cinq, tous consacrés, eux aussi, à la
louange de la Vierge, également pédantesques et d'un style tendu
et laborieux. Ils sont écrits en décasyllabes, répartis en couplets
d'une dizaine de vers, sur mêmes rimes, sans refrain, suivis d'un
ou deux envois. Ces envois s'adressent à des « princes » ou à un seul
«prince»' (XX, XXIV, XXVI, XXXI); un seul (XVIII) au «prince
du puy ». Dans trois cas (XX, XXV, XXX) le premier des deux ser-
ventois est donné par la rubrique comme ayant été « couronné » '2),
(l) Le sermon inséré dans XFII (v. 3y3) cette mention précède un certain nombre de
n'est pas, comme le dit Petit de JuUeville, en chansons; dans le chansonnier Clairambault,
prose et en vers, mais en prose. Il est pro- cinq chansons, de la deuxième moite du
nonce par l'un des acteurs du drame, qui, dès XIII' siècle, sont précédées du mot coronee,
qu'il rentre dans l'action, revient à la forme ver- inscrit dans une petite couronne (G. Havnaud,
sifiée : les v. 30,4-420' ne sont pas du sermon. dans Bibliothèque de l'Ecole des chartes, t. XL,
(,) Dans le ms. B. N., nouv. acq. fr. io5o, ^79, p. 66).
194 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
le second comme « estriné » (1), c'est-à-dire récompensé.
C'est surtout par la versification du dialogue que nos Miracles
sont étroitement apparentés. Dans tous, sauf le premier, la même
forme est rigoureusement observée. Tous les vers sont des octosylla-
bes, sauf le dernier de chaque réplique, qui est un tétrasyllabe, dont
la rime détermine celle du premier vers de la réplique suivante:
artifice ingénieux qui soulage la mémoire des acteurs et rompt heu-
reusement la monotonie.
Date et lieu de la composition.
Ces Miracles ont été composés pour l'un des « puys Nostre Dame »
qui abondaient alors dans le Nord de la France; la présence des ser-
ventois et des sermons nous le prouve. Les représentations avaient
lieu à l'occasion des fêtes de la Vierge et de celles de quelques saints,
objets d'un culte local (2) ou corporatif.
Il s'en est fallu de peu que nous connaissions le siège de ce puy :
en effet, le premier des deux serventois insérés à la suite du miracle
V (t. I, p. 2kk) est précédé des mots : sewenloys couronné audit puy; la
rubrique à laquelle celle-ci fait allusion précédait sans doute une
pièce qui, malheureusement, n'a pas trouvé place dans le recueil (3).
Il serait assez vain d'essayer de reconstituer le milieu où vécut
l'auteur: en efl'et, rien n'exclut que le recueil soit de plusieurs auteurs
utilisant le même moule et appliquant les mêmes procédés. Mais sur
le lieu, et plus encore sur la date de la composition, nous pouvons
atteindre quelque précision (4). On a remarqué depuis longtemps que
certains miracles attestent la connaissance de la topographie pari-
(,) Le mot a été lu par tous nos devanciers (,) Les sermons mentionnent souvent les
cslinr et interprété a admis au concours ». fêtes à l'occasion desquelles les conirères sont
Mais, mitre que ces concours ne comportaient réunis (\l, \l.\, XXV).
pas d'épreuves éliminatoires, on ne voit pas ,m C'est sans aucune preuve que O. Le l\oy
comment ce sens pourrait se dériver de celui {Eluda sur les Mystères, Paris, 18^7) s'était
de estrif, qui signifie toujours « débat, contes prononcé en faveur du puy de la Conception
talion » ; la lecture que nous proposons fournit de Rouen (voir Cli. Magnin, dans Journal des
précisément le sens requis. Ëi ce qui concerne savants, 1847, p. /18, n. a),
la forme, estriné est aussi tréquent que estreiné, m Des recherches étendues sur ces deux
surtout dans les dialectes du Nord, cl estriné points oui déjà été faites par Ch. Magnin (ri.
esl attesté par une rime léonine de Gautier la note précédente), par H. Srhnell (cf. ci
de Coincy: dessus, p. îgi) et surtout par E. I\ov [ibid.).
Pour ce qu'enfant qui doctrine a ' >c lL' dernier, on lira surtout ave, profit, dans
,[,,,„., le livre cité, le chapitre intitulé Les noms de
De lionne estreiné esl estrinei [éd. estrenez] lieu. r parisiens dans les Miracles de Nostre Dame
Knfes qui a bone doctrine. (p. r.i \
THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 195
sienne. L'auteur du vingt-sixième miracle connaît jle quartier des
Halles, de la Pointe Saint-Eustache au pont Notre-Dame, et notam-
ment les tavernes qui y pullulaient. Emile Roy a reconnu que le
Paradis et la Gourdaine, où sont incarcérés des inculpés, étaient des
peoles du Grand Châtelet. On note aussi la connaissance, attestée dans
O a
d'autres Miracles, d'une région située au nord de l'Ile-de-France. De
cette région les points extrêmes mentionnés dans nos textes sont
Bruges (XI, 198), Mons (II, 1176), Le Dam, peut-être Damme,
avant-port de Bruges (XV, 260), Pas-en-Artois (II, 602), Le
Crotov (XXVI, 200). Le marchand du miracle XI (201 ss.) va
commercer en Flandre, où un personnage du Miracle XV (1260) a
des intérêts. La liste des sanctuaires célèbres ou des reliques
vénérées dans cette région est particulièrement riche (1). Nos auteurs
savent que saint Spire est honoré à Corbeil (XVII, 2008), que
Valenton, non loin de la même ville, s'enorgueillit de posséder un
fragment de la vraie Croix (XXXVI, 201), que la Mère Dieu est à
Pontoise l'objet d'un culte particulier (ibid., 4o5). Ils savent aussi
que le château d'Arqués (XXXIII, 664) appartient au duc de
Normandie, dont les domaines s'étendent de Saint-Genais (Manche)
à Mantes libid., 3 76). La mention de localités situées au sud de
l'Ile-de-France est plus rare. Orléans, même Larchant près de
Nemours (Seine-et-Marne), apparaissent comme des localités
excentriques, sinon lointaines (XXII, i65o; II, 708). C'est
donc vers le nord de l'Ile-de-France que nous proposons de placer le
le lieu d'origine de notre recueil.
Nous avons renoncé à utiliser, pour cette recherche, l'étude lin-
guistique des textes, parce qu'ils sont écrits dans cette langue com-
mune qui, dès le début du xive siècle, tendit à se substituer aux dia-
lectes. Il importe toutefois de noter que les formes caractéristiques
du picard y abondent (2).
(1) De la liste des noms de lieux nous avons (mi.), la réduction de la diphtongue oi en o
éliminé tous ceux qui étaient mentionnés (glore), les infinitifs seir, veïr. Tous ces
dans les sources ; de celle des noms de saints traits sont largement attestés par les rimes,
ceux qui ont été amenés par les besoins de la En revanche, les possessifs abrégés (no, vo) sont
rime. rares ; de même le maintien du son occlusif
m Les plus fréquentes sont la désinence en devant a (castel). Nous avons négligé aussi
ie (au lieu de iee) des participes passés fémi- l'étude de la synérèse et de la diérèse, qui ne
mins des verbes en -ier (appareillie), les cas fournissent sur la date d'un texte que des in-
régimes des pronoms personnels absolus en i dications très approximatives.
196 THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
Pour la date, on peut relever les faits suivants. Il est question dans
XXXIII d'un roi de Naples nommé Robert, qui doit être le prince de
ce nom mort en i343 ; dans XXIII, le Louvre est mentionné comme
servant de prison d'Etat; dans XXXIX , il est déjà une résidence royale;
or cette dernière utilisation n'apparaît que vers i365-i3yo. Em. Roy a
retrouvé la trace de quelques personnages nommés dans ces textes (1),
un Jean de Savoie (XXXIII) était, en 1 34 2 et 1 349-, armurier du duc
de Normandie, les noms de Raoulet (XV) et de Pierre du Pré (XII)
lurent réellement portés par des bourreaux en 1 358 et i3o,i.
Les quelques constatations de même ordre que nous pourrions
ajouter à celles-là nous ramènent sensiblement à la même époque.
Les déprédations des bandes anglaises dont est victime le jongleur
\ olant (XIX, 736) ne peuvent guère être antérieures au désastre de
Poitiers (1 356) ; le comte de Foix présenté (VII, 4yo) comme digne
des plus grands honneurs doit être Gaston II, fidèle serviteur de la
royauté, qui s'était illustré par une brillante campagne contre les
Anglais en 1 33y-i 338.
L'opinion la plus probable est que les pièces de notre recueil doi-
vent se placer entre 1 345 et i38o.
Classement des pièces.
Dans les recueils de miracles latins dont la plupart de nos drames
sont des adaptations, il reste au moins quelques vestiges d'un clas-
sement logique (2). 11 n'en est pas de même dans notre recueil, où
s'entrecroisent les sujets les plus divers. Pour la commodité du lec-
teur, nos renvois sont faits, comme ceux de nos devanciers, aux
numéros d'ordre du manuscrit, dont nous croyons devoir reproduire
ici la table(3), mais pour faciliter l'élude, nous les grouperons ensuite
selon leurs analogies et dans un ordre logique (4).
I. — L'enfant voué au diable I
II. — L'abbesse enceinte délivrée Il
III. — L'évêque assassiné III
(1I Op. cit. , p. clxxxiv ss. <*> Dans l'intérieur de chaque section.
Voiries études de Mussafia signalées p. aoo. l'ordre du manuscrit a été respecté. Le n"
l> Les titres de Petit de Julienne sont modi- placé à la suite du titre esl celui de notre
liés en vue d'une plus parfaite exactitude. liste.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 197
IV. — La reine de Portugal XXV
V. — La Nativité de Notre Seigneur, v. ci-dessus, p. 173.
VI. — Saint Jean Chrysostome et sa mère . . IV
VIL — Le pape qui vendit le baume VI
VIII. — La nonne qui laissa son abbaye V
IX. — Saint Guillaume du Désert XXXIII
X. — L'évêque à qui Notre Dame apparut. . VII
XL — Le marchand préservé de mort VIII
XII. — La marquise de La Gaudine XXVI
XIII. — Julien et Libanius XXXVI
XIV. — Le prévôt Etienne et son frère XVII
XV. — L'enfant ressuscité IX
XVI. — La mère du pape punie de son orgueil. X
XVII. — Le paroissien excommunié XI
XVIII. — Théodore, la femme moine XII
XIX. — Le chanoine marié XIII
XX. — Saint Silvestre et Constantin XXXVI l
XXI. — Barlaam et Josaphat XVIII
XXII. — Saint Pantaléon XIX
XXIII. — Amis et Amile XXXIV
XXIV. — Saint Ignace XX
XXV. — Saint Valentin XXI
XXVI. — La femme sauvée du bûcher XIV
XXVII. — L'impératrice de Rome XXVII
XXVIII. — Oste, roi d'Espagne XXVIII
XXIX. — La fdle du roi de Hongrie XXIX
XXX. — Saint Jean le Pelu XXII
XXXI. — Berthe, femme du roi Pépia XXXII
XXXII. — Le roi Thierry et Osanne XXXI
XXXIII. — Robert le Diable XXXV
XXXIV. — La reine Bautheut et ses fds XXXVIII
XXXV. — Le marchand et le juif XV
XXXVI. — Pierre le changeur XVI
XXXVII. — La fdle du roi devenue soudoyer. . . . XXX
XXXVIII. — Saint Laurent et Dacien XXIII
XXXIX. — Le baptême de Glovis XXXIX
XL. — Saint Alexis XXIV
HIST. LITTÉR. — XXXIX. 14
198 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
En dépit des rubriques, qui annoncent invariablement un « miracle
de Notre Dame >> ", dix-sep>t pièces seulement mettent en scène des faits
miraculeux dus à l'intervention de la Vierge (groupe A), huit rap-
pellent des légendes de saints, désaffectées, si l'on peut dire, à son
profit et qu'on pourrait appeler « marialisées >• (légendes mariales
groupe B) : la Vierge, en effet, s'y substitue ou du moins s'y juxtapose
à divers saints qui sont réduits ainsi à un rôle insignifiant W. Les
sujets traités dans les autres n'ont originairement rien de religieux :
onze (groupe C) portent sur des légendes épiques, ou du moins rela-
tives à des héros de type épique, quatre enfin sur des récits historiques
« romancés » (groupe D). Il sera plus commode pour le lecteur
d'avoir sous les yeux la liste complète des morceaux classés d'après
leurs sujets (2).
TABLE DES PIÈCES.
Légendes mariales.
I. — L'enfant voué au diable 1
IL — L'abbesse enceinte délivrée II
III. — L'évéque assassiné 111
IV. — Saint Jean Chrysostome et sa mère. . . VI
V. — La nonne qui laissa son abbaye VIII
VI. — Le pape qui vendit le baume VU
VIL — L'évéque à qui Notre Dame apparut . . X
VIII. — Le marchand préservé de mort XI
IX. — L'enfant ressuscité XV
X. — La mère du pape punie de son orgueil. XVI
XI. — Le paroissien excommunié XVII
XII. - - Théodore, la femme moine XVIII
XIII. — - Le chanoine marié XIX
XIV. — La femme sauvée du bûcher WVI
XV. — Le marchand et le juif XXXV
XVI. — Pierre le changeur XXXVI
(l) Les n0' XXXY el \\\\l m- rentrent n'y jouant aucun rôle. Nous rangeons dans la
ni dans lune ni dans l'autre de ces catégories, seconde catégorie le n* XXI, Barlaam ayant
leurs protagonistes ne Bgurant pas dans ta liste souvent été considéré comme saint,
des saints et la Vierge, au moins a l'origine, (,) Le n* en fin de ligne est celui du manuscrit,
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 199
Légendes de saints.
XVII. — Le prévôt Etienne et son frère XIV
XVIII. — Barlaam et Josaphat XXI
XIX. — Saint Pantaléon XXII
XX. — Saint Ignace XXIV
XXI. — Saint Valentin XXV
XXII. — Saint Jean le Pelu XXX
XXIII. — Saint Laurent, Philippe et Dacien . . . XXXVIII
XXIV. — Saint Alexis XL
Lég
ENDES ROMANESQUES ET HEROÏQUES.
XXV. — La reine de Portugal IV
XXVI. — La marquise de La Gaudine XII
XXVII. — L'impératrice de Rome XXVII
XXVIII. — Oste, roi d'Espagne XXXXVIII
XXIX. — La fille du roi de Hongrie XXIX
XXX. — La fille du roi devenue soudoyer. . . . XXXVII
XXXI. — Le roi Thierry et sa femme Osanne. . XXXII
XXXII. — Berthe, femme du roi Pépin XXXI
XXXIII. — Saint Guillaume du Désert IX
XXXIV. — Amis et Amile XXIII
XXXV. — Robert le Diable XXXIII
LÉGENDES HISTORIQUES ROMANCÉES.
XXXVI. — L'empereur Julien et Libanius XIII
XXXVII. — Saint Silvestre et Constantin XX
XXXVIII. — La reine Bautheut et ses fils XXXIV
XXXIX. — Le baptême de Clovis XXXIX
14.
200 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
Analyse et sources des miracles.
En 1880, Petit de Julleville a donné l'analyse des Quarante Mira-
cles (1), avec des indications sommaires sur les sources et la composi-
tion, mais sans référence suffisante aux Miracles latins alors très mal
connus et dont l'étude précise n'a commencé qu'en 1886 avec les
travaux d'Adolf Mussafia (2). On pourra juger de l'importance de
cette production latine par Y Index provisoire qu'en a donné en 1902
le P. Poncelet (3), et qui compte plus de 1.700 numéros. Mais les
mémoires consacrés aux sources des Miracles français ou latins sont
dispersés et encore trop peu nombreux, comme on le verra par
l'examen des bibliographies les plus récentes ((l'.
LEGENDES MÂRIALES.
I. L'enfant voué au diable (I).
En l'honneur de la Vierge Marie, une «dame», nommée Sébile,
fait vœu de chasteté et obtient pour ce vœu l'accord de son « sei-
gneur», mais deux diables, Lucifer et Belgibus, s'efforcent de rompre
(l) Les Mystères, 1880, t. I, pp. 1 35-1 84 lecta Bollandiana, t. XXI (1902), pp. ai4-
et t. II, pp. 228-335. 36o.
„, T . . . . ci- 1 (4) Voir, flans le Manuel bibliographique de la
1 ' La série de ses cina àtndicn ra tien , .... . r . , ,» f7 ', '„ „
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J /-.vu 1 r,o/-i />i ir 1 dûov Avtv aussi les metaiiqes de littérature incu se publies
tomes LXII (1800), LXV (1888 , LXIX . ., ,•; , „ . . ... / ,-,
1 oq \ rwiti / o \ rvïviï /.q„c\ par J. Morawski dans /i<mmm<i, I. L.\l inoj),
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elle se complète par une étude parue, en ... v . e.. 1 1 ,, nii- 11 r
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Académie, Ueber die von dautier de Luiucy , . c ■ , ■ . • • , , ,
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x les Miracles correspondants des mss. Jrançais
''' Miraenlui uni II. \. Mariae quae sec. 375 'l 8 1 8 de In llililiotltèque nationale, Paris et
I / W latine conscripta siint Index dans Ana- Upsal, ig22.
THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 201
ce pieux dessein; ils excitent chez le mari un tel désir qu'une nuit
il force sa femme. Dans sa colère, celle-ci voue aux diables l'enfant
qu'elle peut concevoir de cette violence. Revenus de leur folie de
colère ou de désir, les époux s'en remettent à la protection de la
Vierge. Un fils naît; les deux diables accourent pour se saisir de l'en-
fant, mais, sur les instances de la mère, ils consentent un délai de
sept ans pendant lequel celle-ci aura la joie d'élever son fils, sous
réserve qu'elle ne le fera pas baptiser. Le délai écoulé, elle obtient
des diables, tenaces mais accommodants, un nouveau répit de huit
ans, elle doit pour cela signer un « brief » rédigé par eux et s'engager
à ne plus demander de nouvelle remise.
La quinzième année approche; le jeune fils a grandi en sagesse
autant qu'en force et en beauté, mais il s'inquiète de s'entendre trai-
ter par les autres de juif et de voir sa mère dans la tristesse. Ses
parents lui disent alors le secret de sa naissance et la menace qui pèse
sur lui. L'enfant décide de lui-même d'aller à Rome implorer le
secours du pape. Le pontife, qu'il ne voit pas sans quelque difficulté,
l'adresse à un ermite du désert ; celui-ci l'envoie à un autre ermite
et ce dernier à un troisième qui est justement celui que la Vierge a
choisi pour l'aider à sauver l'enfant. Cet ermite, nommé Honoré,
tente de protéger le malheureux. Les diables, revenus à l'heure fixée
pour se saisir de leur proie, enlèvent l'enfant. Il faut que la Vierge
elle-même descende sur terre et leur arrache ce qu'ils tiennent pour
leur dû, mais ils réclament là-dessus le jugement de Jésus lui-
même.
Devant Jésus (que les rubriques appellent Dieu), les diables pré-
sentent leur requête, à laquelle s'oppose Notre Dame. Presque par
surprise, elle se fait remettre la lettre signée de la mère et la déchire
devant tous. Jésus prononce alors son jugement: il fait établir que le
père n'a pas eu part au don de l'enfant fait en esprit par la mère, et
qu'il n'a pas fait lui-même cet octroi de « bouche » : or la femme ne
peut disposer d'un bien
Sans le vouloir de son seignour.
Cist dons est de nulle valour
Quant son père ne l'ottria.
202 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
Les diables, déboutés, n'ont d'autre ressource que de blâmer le
parti pris et la pusillanimité du juge :
Il nous est touz jours ennemis,
Pour sa mère n'en ose el faire ;
Si lui faisoit riens de contraire,
Il seroit batuz au retour.
Jésus fait baptiser le jeune fils par l'ermite Honoré ; la Vierge sera
la marraine et lui donnera le nom de Sauveur, et Jésus précise :
Pour ce que par vous est sauvez.
On notera dans le Miracle quelques traits réalistes, comme la scène
de l'accouchement de la mère avec l'aide de la voisine Eramboure
et la protection d'une Vie de sainte Marguerite placée sur la poitrine
de l'accouchée, ou les exigences des sergents d'armes pour laisser le
jeune fils accéder auprès du pape.
Il existe de ce Miracle une version en prose latine (Poncelet, 638
et 657), résumée par Vincent de Beauvais et traduite par Gautier de
Coincy, mais il est peu probable qu'elle soit la source de notre auteur,
tant sont grandes les différences entre les deux versions; l'action de
la Vierge est beaucoup plus violente ; il n'est pas question de baptême
interdit ou réalisé; il n'y a qu'un seul ermite, auquel l'enfant est
adressé par le patriarche de Jérusalem, à qui le pape l'avait envoyé;
les répits consentis par les diables sont de douze et trois ans et non
de huit et sept, ce qui n'en pince pas moins à l'âge de quinze ans Le
suprême danger couru par l'enfant.
II. L'ABBESSE ENCEINTE DÉLIVRÉ!: l'AR NoiIU. I).\MI If.
Une abbesse traite avec une dure sévérité les nonnes de son cou-
vent: et pourtant, c'est visible, elle va devenir mère. Deux des nonnes,
par vengeance, révèlent ce scandale à l'évêque, qui annonce sa visite
pour le lendemain. L'abbesse, au comble de l'angoisse, implore la
Vierge. Celle-ci, lui apparaissant en songe, la délivre et confie l'enfant
nouveau-né à un ermite.
L'évêque arrive le lendemain. L'abbesse accusée esl déclarée inno-
cente à la suite de l'examen d'une « matrone» et l'évêque inflige aux
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 203
deux dénonciatrices une punition exemplaire. Mais l'abbesse, prise
de remords, avoue sa faute et raconte l'intervention de la Vierge :
l'évêque, constatant le miracle, la déclare « sainte femme », la promeut
en dignité, la fait « dame et maîtresse » de l'« ostel » de Mons, et
recueille chez lui Termite et l'enfant.
Le sujet de ce drame a été tiré d'un récit dont on connaît plusieurs
versions : deux en prose latine, cinq en vers français. Les deux ver-
sions latines ont été publiées respectivement par kjellman [L I)(1) et
par Fita (L II) (2) ; les cinq versions françaises par Herbert [FI] (3),
par kjellman (F II) W, par Méon (F III) (5>, par Ulrich (F IV) <6> et
par A. Lângfors (F V) (7).
Les rapports entre ces versions ont été sommairement étudiés par
Kjellman (8). Le miracle dramatique diffère, sur deux points notables,
de la première des versions latines (L I), d'où dérivent les récits fran-
çais publiés par Herbert (F I) et par Kjellman [F II). Elle est plus
proche, malgré quelques différences, de la seconde version (F II).
L'opinion de Schnell, reprise par Jensen (0), qu'elle reposerait sur le
poème français publié par Méon [F III) ne s'autorise que de concor-
dances verbales peu probantes. En tout cas, l'auteur s'est accordé une
certaine liberté, parfois heureuse, par exemple dans la scène où l'ab-
besse déclare sa passion au clerc auquel elle se donnera (V, 2g4-42 3ï
et dans celle où les nonnes complotent pour se venger (V, 4 24-471).
III. L'ÉVÊQUE ASSASSINÉ PAR SON ARCHIDIACRE IIP.
Un archidiacre, de plus haute naissance que son évêque, brûle
de le remplacer : il réussit à le faire tuer et il est élu à sa place.
(11 Op. cit., p. 60. (') Notices et extraits des manuscrits,
(,) Mariale de Gil de Zamora [Boletin, VIII, t. XXXIX, 2" partie (1916), p. 55g (d'après le
p. 69, n" 4). manuscrit de la Bibl. nat. fr. 12 483; poème
(S) Romania, t. XXXII (igo3), p. 4'8, d'après anonyme en quatrains d'alexandrins). Il existe
le ms. Egerton, où la pièce fait suite au recueil aussi du récit une brève version provençale,
dAdgar. traduite du Spéculant historiale, éd. J. Ulrich,
(4) Op. cit., p. 62 (Anonyme de Londres). Romania, t. VII (1879), p. 20, 11° 8.
(5) Nouveau Recueil, t. II, p. 3l4 (poème (a) Op. cit., p. m.
inséré dans la Vie des Pères). <•> Die « Miracles de Nostre Dame par person-
<*> Zeitschrifl fur romanische Philologie, t. VI nages » untersucht in ihrem Yerhàltnis za Gautier
(1882), p. 334 (poème de Gautier de Coincy). de Coincy (Bonn, 1892), p. 89.
204 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
La Vierge, indignée, demande justice à Jésus, qui livre le coupable,
corps et âme, aux diables venus le réclamer. Us emportent l'âme et
chargent le corps sur une brouette pour le transporter en enfer. A
la prière de Notre Dame, les saints Etienne et Laurent introduisent
en Paradis l'âme de l'évêque.
Paulin Paris a signalé une version en prose de ce Miracle dans
le ms. français 434 (xve s.) de la Bibliothèque nationale. Elle est
encore inédite (l). Le même récit se lit dans le Tombel de Chartrose
(n° XIV) M.
IV. Saint Jean Chrysostome et sa mère (VI).
Sont ici mêlées plusieurs légendes. Dans la première, désespérée
de la mort prématurée de son mari, Anthure, mère de saint
Chrysostome, renonce à vivre dans le monde. Vingt ans plus tard,
alors qu'elle parcourait en mendiant un lointain pays, avertie par
l'ange Gabriel, elle arrive dans la ville où son fds devait le lendemain
recevoir la consécration épiscopale. Elle n'est pas reconnue et se retire
dans un « reclusage». Au bout d'un an, l'ange lui annonce sa fin pro-
chaine. Elle obtient la communion des mains de l'évêque et meurt.
C'est alors seulement que son fils la reconnaît.
Dans les autres aventures rapportées par notre récit, Chrysostome,
accusé d'avoir séduit la fille du roi, alors qu'en réalité il avait repoussé
ses avances, est abandonné dans un désert où il va devenir la proie
des fauves. Il en est sauvé par miracle, et son innocence apparaît. H
devient évèque. On l'accuse d'avoir écrit contre le roi une lettre qui
était l'œuvre du diable. 11 est enfermé dans un cloître après avoir eu
le poing tranché, mais Notre Dame lui fait une main nouvelle et l'ange
Gabriel proclame son innocence.
Les thèmes mis en œuvre se retrouvent ailleurs. La mort d'Anthure
rappelle celle de saint Alexis; la tentative de la femme, impudique,
celle de la femme de Pharaon dans la Bible et celle de la femme du
manuscrits français, l. IV, p. 6, n° 78 ". Recueil intitule « le Tombel Je Chartrose* (I.imd,
lïanij saint evesque que son archidiacre tua. 19^^)> P- Xi.vin ct P- 2,v> : D'nu archidiacre
'-'' Mention par E. Wnlbnrg, Contes pieux. qui occi^t sou evesque.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 205
roi dans le Roman des Sept Scujes. La fausse attribution de la lettre
d'injures fait penser au complot imputé à Boèce. L'épisode de la main
coupée et reconstituée figure dans la légende de la reine des Hongres
(n" XXIX) et dans celle de Libanius (n° XIII).
Parmi les récits du moyen âge en langue vulgaire, un manuscrit
retrace en prose, avec une différence dans le nom de la mère de
Chrysostome, ici appelée Dieudonnée (1), la première partie de notre
miracle. La même a été appliquée à saint Jean Damascène et loca-
lisée cà Constantinople sous le règne de Théodose (:'). Enfin, le Libro
dei cinquanta miracoli rapporte aussi l'épisode de la lettre supposée et
de la main recouvrée.
V. — La nonne qui a
Une nonne, très dévote à la Vierge, s'est laissé séduire par les
offres de mariage d'un cbevalier. Une nuit, pour aller le rejoindre,
elle quitte le dortoir, mais, en traversant la cbapelle, elle s'agenouille
devant la statue de Marie et récite un Ave Maria; la statue s'anime
et vient lui barrer le passage. La même scène se reproduit la nuit
suivante. La troisième nuit, la religieuse traverse la chapelle sans
s'arrêter ni prier, et elle peut sortir.
Le chevalier l'épouse et du mariage naissent deux enfants. Au bout
de trente ans, la Vierge apparaît et menace des peines éternelles la
religieuse infidèle, qui décide de reprendre sa place au couvent; le
chevalier l'y autorise : lui aussi entrera en religion. Tous deux
quittent leur château, laissant à la grâce de Dieu leurs enfants
endormis. L'abbesse rouvre les portes du monastère à la religieuse
repentante.
Nous avons affaire ici à la déformation d'une légende où la fugi-
tive, sacristine de son couvent, est pendant toute son absence rem-
placée dans sa fonction par la Vierge.
(L) Sur cette Vie de sainte Dieudonnée , mère Beauvais, Specu.la.in hisloriale, 1. X\ III, ch. 100-
de saint Jehan Banque d'Or, voir Romania, io5, dans les Miracles de la Vierye du ms. 818
t. XXX (1901), p. 3o2. de la Bibl. nat., éd. H. Kjellman, p. io3, et le
m Cette version se lit dans Vincent de Tombel de Chartrose, éd. cit., p. xxxiv et p. 6.
206 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
De cette légende nous avons six versions en vers, du xme siècle
et du début du xive(1).
De notre version, nous n'avons, outre le drame, qu'une rédaction
latine P».
Les versions sont tellement voisines qu'on peut hésiter sur le
point de savoir laquelle a été utilisée par le dramaturge : mais des
concordances verbales caractéristiques (3) permettent de trancher la
question en faveur de Gautier de Coincy. Le dramaturge a jugé bon
d'élargir le sujet par l'adjonction de plusieurs hors-d'œuvre : semonce
de guerre adressée au chevalier par son seigneur (770-787), installa-
tion du couple dans un logis somptueux (656 ss.).
VI. — Le pape qui vendit i.e baume (\ Il .
L'objet propre de ce morceau, d'après la rubrique de la rédaction
latine (4), est d'exposer l'origine des Heures et de la Messe de la
Vierge.
Un chevalier guerroyant en Pouille(5) avait, en un péril extrême,
promis de faire brûler à perpétuité devant l'autel de saint Pierre
une lampe alimentée de baume. L'héritier de ses biens et de son
vœu, trouvant la redevance trop lourde, vient demander au pape de
l'en décharger. Celui-ci consent, en échange de deux cents livres
tournois.
La nuit suivante, saint Pierre lui apparaît et lui déclare qu'il ne
le laissera jamais entrer au Paradis. Consultés, les cardinaux l'adres-
sent à un ermite, qui lui conseille de recourir à la Mère de Dieu.
Celle-ci, après avoir repoussé deux lois la prière du coupable, lui
apprend enfin que sa persévérance lui a valu le pardon. Il mande
1 1 versions onl été étudiées une pre- '' Ed. Mussafia, QaéUen, p. 53. Pour Gau-
mière lois par G. Grôber, d'après clés maté- lier de Coincy, cl. éd. Ulrich, dans Zeitschr. far
riaux incomplets {Ein Marienmirakel, dans rom. Philologie, t. VI 1883), p. )3q.
Festgabe fur W. Foerster, p l\.i\-h'\i), puis par m Elles onl été citées par Jensen [op. cit.,
II. Kjellman, qui a pu en établir la liliation, p. S/j-S.">) et portent sur une vingtaine devers,
après avoir publié celles qui étaient restées '*' De institutionibas horarnm et misse sancte
inédites: Le miracle de la Sacristine, éludes sur Marie.
1rs versions métriques de l'ancien français, dans <s) Ceci nous reporte au temps des expédi
Mélanges de philologie offerts « 1/. /. Melander lions de Charles d'Anjou dans l'Italie méridio-
I psal, i<) m), p- !\- 81. aale
THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 207
l'héritier et le supplie en vain de consentir à la résiliation du marché.
Un marchand se présente alors et vient olï'rir deux escarboucles qui
remplaceraient la lampe. Le pape les achète et les offre à saint Pierre
qui refuse. Les deux pierres sont suspendues devant l'autel d'une
chapelle dédiée à la Vierge honorée sous le nom de « Notre Dame
des Escarboucles».
Il existe une autre version, qui se présente sous quatre formes ;
la plus ancienne est un Miracle latin en prose (1) qui se dis-
tingue par les traits suivants. L'auteur de la fondation est l'empereur
Constantin et le pape simoniaque est averti de sa faute par le fait
que, au moment où il allait entrer dans une église à la tête des
fidèles, il se sent les pieds cloués au sol par une force invincible.
Il recourt alors k l'intercession de la Vierge. Pour la remercier, il
ordonne à tous les prêtres de réciter chaque jour les Heures qui
sont consacrées à Marie.
De ce thème deux rédactions en vers français sont parvenues jus-
qu'à nous : l'une, contenue dans le recueil anonyme de Londres (2),
est une traduction du texte latin; l'autre P) se distingue par quelques
traits particuliers (4). Il existe enfin de ce Miracle, dans le ms. 4io
(n° 4o), une version en prose française intitulée : «D'ung pape qui
ne pooit entrer a l'église pour aucun pechié(5) ».
La dernière partie de notre récit, et notamment la mention des
escarboucles, ne se rencontre que dans le drame.
VII. — L'évèque À qui Notre Dame apparut (X).
Un évêque a fait un rêve d'heureux présage, qu'il va raconter à
un ermite, son confesseur; celui-ci aussi en a fait un, qui annonce
à l'évèque un accroissement d'honneur et de richesse. La Vierge,
accompagnée de saint Jean et de saint Eloi, apparaît au prélat à
deux reprises et lui offre un vase d'or, plein, dit-elle, du « lait de
111 Poncelet, n° 1217; éd. Kjellman, op. ne cède pas à la cupidité, mais une guerre qu'il
cit., p. 3o, cf. p. xxxm. soutient contre l'émir de Babylone le met dans
m Éd. Kjellman, p. 33, n" 9. l'impossibilité de se procurer du baume. 11
(3) Ms. fr. 818, n° 8; éd. Mussafia, Stadien, n'est pas question ici de l'obligation imposée
V, p. 29. au clergé de réciter les Heures, mais le Paradis
11 L'empereur, successeur de Constantin, est promis aux laïques qui s'y soumettront.
qui essaie de se soustraire à ses obligations, (5) Ed. P. Paris, op. cit., t. XIV, p. i.
208 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
mes mamelles ». L'évêque et l'ermite vont lui rendre grâce dans son
sanctuaire de Boulogne.
Pour tirer de ce maigre sujet une pièce d'étendue à peu près
normale, l'auteur n'a pas craint d'ajouter des scènes sans intérêt.
De nombreux Miracles relatent les guérisons obtenues par le lait
de la Vierge (l) ; mais nous n'en connaissons aucun où le nôtre soit
raconté. Il a dû être inventé pour accréditer une relique vénérée
dans la région où il fut mis sous forme dramatique.
VIII. — Le jeune marchand sauvé (XI).
Un jeune homme, « de rude engien », n'avait trouvé d'autre
moyen d'honorer la Vierge que d'offrir chaque samedi un « chapeau»
de fleurs à l'une des images de Marie. Obligé d'aller commercer en
Flandre, il remplace le chapeau par cent cinquante Ave Maria.
Un jour qu'il est épié dans un bois par un larron, Notre Dame
apparaît. Elle dépose sur la tête du jeune homme, sans qu'il la voie, un
chapeau de fleurs. Interdit, le larron le menace de mort, s'il ne lui
conduit pas la dame dont la beauté vient de le séduire. Le jeune
homme, instruit du miracle, va se confesser à un ermite et veut par-
tager sa vie. Tous trois se font reclus à Rocamadour.
C'est sans doute cette anecdote qui est rapportée dans un des récits
en prose du ms. l\ 10, sous le n° 52 [D'un homme que Vostre Dame saura
d'est re tué en unq bnis).
IV — L'enfant hessuscité (X\ .
Un bourgeois et sa femme obtiennent par l'intercession de la
Vierge la naissance d'un fils. Un jour que la mère tenait l'enlant dans
ses bras, elle s'endorl cl le laisse glisser dans une cuve où il se noie.
Accusée d'infanticide, elle est condamnée au bûcher. Son mari, qui
revenait d'un pèlerinage i Noire-Dame du Puy, invoque la Vierge.
Fille apparaît et promet son secours. La mère, conduite au supplice,
demande à entrer dans une église H a revoir son enfanl une dernière
1 l'uni i Ici , n i S 'i. V' i . 5lO,
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 209
fois. Mis entre ses bras, il pousse un cri et recouvre la vie. Les
parents, pour remercier Notre Dame, vont en pèlerinage à Fine Terre.
De ce sujet nous possédons une version en prose latine contenue
dans le recueil de Pez(l). Nous en possédons aussi deux autres versions
françaises, l'une et l'autre encore inédites : la première a été insérée
dans le Rosaiium soissonnais (2) ; la seconde, en prose, nous a été
conservée parle ms. fr. 7207 (3) de la Bibliothèque nationale.
Ce récit paraît un remaniement. L'auteur aura voulu écarter les
relations incestueuses entre une mère et son nls, qui sont l'essentiel
du récit primitif. De celui-ci nous avons une version française en
octosyllables qui a été très répandue. En voici une brève analyse (4).
Pour entrer en religion, un sénateur de Piome abandonne sa
femme qui, ayant consenti, reste dans le siècle avec son jeune fds.
Elle avait l'habitude de le faire coucher auprès d'elle. Quatorze ans
après, elle devient un jour enceinte de lui. A peine accouchée, elle
étrangle le nouveau-né. Le diable, qui l'avait toujours haïe, prend
l'apparence d'un « physicien et bon légiste » et s'installe à Rome. Il
dévoile le forfait devant un tribunal. La coupable va se confesser au
pape, qui l'absout. La Vierge l'accompagne devant l'accusateur, qui se
trouble et, menacé lui-même d'être arrêté, disparaît. La malheureuse,
dont l'innocence est proclamée par tous, fonde une église en l'hon-
neur de la Vierge.
X. — La mère du pape punie de son orgueil (XVI).
Dame Marie, qui a trois fils, l'un pape, les deux autres cardinaux,
se proclame supérieure en dignité à la Mère de Dieu, qui n'a eu qu'un
fils. Un sermon lui ouvre les yeux sur l'énormité de sa faute, dont elle
I1' Éd. Crâne, n° i>\, p. 29, De pueru susci- Pères et qui se trouve dans toutes les grandes
lato. collections: voir E. Levi, // libro..., p. cxxxm.
m Voir A. Lânglors dans Notices et extraits, Le même sujet a été traité par Jean Quentin,
t. XXXIX, II (1909), p. 626. dans un Dit en quatrains d'alexandrins (éd. J.
<3' P. Paris, op. cit., t. VI, p. 3 18. Morawski, dans Romania, t. LXV, 1909, p. 352)
(4' Inc. : Aie, Dicus , rois Jésus Crist ; qui en a encore accru l'horreur; chez lui, la
cf. Lângfors, Les Incipit..., p.6. Le texte a été femme coupable a successivement trois enfants
imprimé par Méon, Nour. liée, II, p. 3gd-4iO, qu'elle étrangle tous les trois, et elle essaie, à
avec cet autre incipit : Bien est gardes cil que trois reprises, de se tuer. La Vierge l'en em-
Dieus garde et sous ce titre : Du sénateur de pèche cl la guérit. Ce miracle enfin a été inséré,
Rome ou de la borjoise que fu grosse de son fil. sous le n° i4, dans le Libro dei cinquanta mira-
L'original est un conte latin ajouté à la Vie des coli (éd. Levi, p. 3o).
210 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
va se confesser à son curé. Celui-ci l'envoie au pénitencier du pape,
qui, à son tour, l'envoie au pape. Après en avoir conléré avec ses deux
frères, le pape impose à la coupable un pèlerinage de dix années, de
sanctuaire en sanctuaire, sans qu'elle s'arrête jamais plus d'une nuit
au même endroit; elle s'engagera en outre, si elle est surprise en
pleine campagne, à ne pas chercher d'abri avant le lever du jour.
Sur le chemin de Compostelle, elle est assaillie, de nuit, par un
affreux orage; un ânier, qui passe par là, lui offre de la conduire au
prochain village; elle refuse, mais le prie, sentant que sa fin est
proche, de mander le curé du lieu. Celui-ci refuse à deux reprises
de braver la tempête ; c'est la Vierge qui viendra elle-même assister
la mourante. A cet endroit s'élève aussitôt une chapelle, bâtie de la
main des anges. Le curé, saisi de remords, va se confesser au pape,
qui comprend que la pénitente ainsi glorifiée est sa mère. H fait part
de la nouvelle à ses deux frères, et tous trois se rendent à la chapelle
en chantant le Reyina Caeh.
De cette légende nous ne connaissons pas d'autre version.
XI. — Le paroissien excommunié (XVII).
Le fils du roi d'Alexandrie renonce par piété à son héritage et
décide de vivre en mendiant. Bientôt nous le voyons, dans les rues
d'Alexandrie, où personne ne le reconnaît, débiter mille folies et
supporter les moqueries.
D'autre part, en un lieu non désigné, un saint prêtre avait dû
excommunier un de ses paroissiens, nommé Godart, endurci dans le
mal, qui l'avait maintes lois menacé de son couteau. Le prêtre meurt
inopinément. Son successeur réussit à ramener le rebelle, qui n'a
plus qu'une pensée : faire lever la sentence qui l'a frappé. Il demande
en vain l'absolution à son nouveau curé, puis au « saint pénitencier
de Rome »; celui-ci l'envoie à un « saint homme » qui contrefait le
fou dans les rues d'Alexandrie.
Godart le découvre, se confesse à lui et obtient qu'il intercède en
sa faveur auprès de la Vierge. Marie apparaît, suivie d'un brillant
cortège dans lequel se trouve précisément l'ancien curé de Godarl.
Lmue parla prière du fou, Notre Dame ordonne au prêtre d'absou-
dre le coupable.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 211
Le dénouement manque dans le manuscrit, où quatre feuillets sont
restés en blanc ; mais nous le connaissons par deux textes. Le saint
homme qui contrefaisait le fou annonce qu'il mourra sept jours plus
tard. Godart, que la Vierge avait amené là tout exprès, l'assiste à ses
derniers instants et révèle l'identité du saint au peuple, qui se répand
en lamentations et l'enterre dans la chapelle où il avait coutume de
venir prier.
Nous possédons de ce récit deux autres versions complètes : l'une
en prose latine (1), l'autre en vers français, par Gautier de Coincy(2).
Celle-ci est très fidèlement traduite de la première, dont elle repro-
duit toutes les données de fait; elle n'y ajoute que quelques réflexions
personnelles, où se donnent carrière la verve satirique et le talent
oratoire de l'auteur. Rien ne prouve que le dramaturge ait connu la
première ; en revanche, il est certain qu'il a utilisé, et très largement,
la seconde, à laquelle il a emprunté une vingtaine de vers (3). Il ne l'a
modifiée que sur quelques points insignifiants et l'a enrichie de
quelques scènes naturelles et vivement conduites (4).
XII. — Théodore, la femme moine (XVIII).
Théodore, dont le mari vient de partir pour la guerre, se laisse
séduire par un galant. Mais elle ne pèche qu'une fois et en éprouve
aussitôt un violent repentir. Se faisant passer pour un homme, elle
est admise dans un couvent.
Elle voyage pour le service du couvent. Elle passe une nuit dans
une auberge. La fille de l'hôtelier lui l'ait des avances. Mais l'impu-
<"> Poncelet,n"467;éd.Mussafia,Qae//e;i,p.26. en octosyllabes, très divergente, surtout en ce
(,) Éd. Poi[uet, col. 57^. qui concerne le nombre et la qualité des per-
(3) Ils sont cités par Jensen (op. cit., p. 19). sonnages et le lieu de l'action; elle fait partie
Les rapprochements les plus probants portent de la Vie des Pères (Des trois clers compagnons
sur les passages suivants : Gautier, 192-0 qui furent hennîtes, etc.); un fragment en a été
[cf. drame 1 365-6, 53g-4o (104-7), 370-83 récemment publié par F. Bar, dans Romania,
(1.791-1.800)]. t. LXVII(ig43),p. 5i4. Ce récit lui-même a
(4) Ce sont celles qui retracent les démêlés été au début du xiv* siècle remanié par Jean
de Godart avec son curé (48, io3, 366-397), de Saint-Quentin en quatrains d'alexandrins
le tableau des avanies infligées au fou par les monorimes (éd. Jubinal, Nouveau recueil, t. F,
badauds et les propos incohérents prêtés au p. 266). Surcette rédaction, voir Morawski, dans
premier (398-/197). Nous possédons de ce récit Romania, t. LXV1 (ig4o), p. 5i5, et Bar, loc.
une autre version anonyme de la fin du xm° s., cit., p. 5 16.
212 THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
dique, s'étant laissé engrosser par un valet, accuse Théodore d'être le
père de l'enfant qu'elle attend; c'est donc au couvent que l'hôtelier
va porter le nouveau-né. L'abbé chasse Théodore, qui, sans se plain-
dre, mendiera sa vie et celle de l'enfant.
Au bout de sept ans, l'abbé, ému de pitié, lui rouvre le couvent et
y admettra l'enfant, qu'il fera instruire. Peu après l'ange Gabriel vient
annoncer à Théodore sa mort prochaine. En effet, Jésus et Notre Dame
viennent recueillir son âme. Son mari, qui n'a pas cessé de la pleurer
et de la chercher, est informé de la vérité par l'archange Michel,
l'abbé, par une vision. Tous deux se rendent auprès de la morte. Le
mari obtient de rester au couvent, où il occupera la cellule de sa
femme.
L'auteur a emprunté cette histoire à la Lécjende dorée (ch. 12 3),
où elle est datée et localisée ; il s'est borné à l'alléger de quelques
faits merveilleux, tels que les ruses du démon et les miracles opérés
par Théodore de son vivant.
XIII. — Le chanoine marié (XIX).
Un jeune clerc de Pise, très dévot à la Vierge, non encore prêtre,
mais déjà chanoine en l'église de Saint-Cassien, perd coup sur coup
son père et sa mère, qui le laissent seul héritier d'une grosse fortune.
Ses proches lui persuadent qu'il ne doit pas laisser passer tontes ces
richesses à d'autres que ses descendants; il accepte donc, non sans
répugnance, d'épouser la fille de messire Barré de Saux, qui est à la
fois riche, bonne et belle. Le mariage est célébré. Mais, au cours du
repas de noces, le clerc se souvient qu'il n'a pas, avant le repas, récité
ses heures et il va réparer cet oubli dans une chapelle voisine. S'y
étant endormi, il voit apparaître la Vierge, qui lui reproche son infi-
délité et le menace des peines éternelles. 11 retourne à la salle du
banquet, feignant la gaîté. La nuit venue, il se laisse conduire à la
chambre nuptiale, où il trouve l'épousée déjà couchée. La tentation
est forte; il en triomphe pourtant, et il s'enfuit, laissant une lettre où
il dit qu'il va se faire ermite.
Le lendemain malin, la parenté, stupéfaite, se lamente; messire
Barré promet a sa fille de lui trouver un autre mari, mais elle déclare
THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 213
quelle veut, elle aussi, entrer en religion, et sa mère se charge de lui
obtenir une cellule au couvent de Poissy. La Vierge vient visiter dans
son ermitage le pécheur repentant et lui promet les joies du Paradis.
Ce récit a joui dune grande vogue (l). La forme latine la plus
répandue nous a été conservée par Gil de Zamora('2) et parle ms. de
Toulouse 482. Nous n'en connaissons pas moins de cinq versions
en vers français, qui ont toutes été publiées (3). Elles se répartissent
en deux groupes, selon que le clerc quitte la salle du banquet pour
réparer son oubli ou qu'il entre dans une chapelle en allant à la
cérémonie. C'est au premier groupe que se rattache notre Miracle,
dont la source, probablement la seule, est le récit de Gautier. Deux
scènes sont particulièrement probantes à cet égard, celle de l'appa-
rition et celle de la tentation.
Il est, en revanche, des cas où la sécheresse du récit forçait le
dramaturge à faire œuvre personnelle; nous le constatons par
exemple dans les scènes où les parents du clerc engagent des pour-
parlers de mariage (v. 428-623) et dans celle où est peint le désarroi
des deux familles après la fuite de ce nouvel Alexis (1.093-1.214) (4)-
XIV. — La femme que Notre Dame sauva du bûcher (XXVI).
Guillaume, maire de Chivy (5), et sa femme Guibour ont marié
leur fille au jeune Aubin et les deux ménages vivent sous le même
toit. Par amour pour sa fille, Guibour entoure son gendre de préve-
(1) 11 a été étudié dans un article d'Anna le héros de cette aventure est un prince hon-
Wyrembeck et J. Morawski, Les légendes du grois contemporain d'un roi de France nommé
fiancé de la Vierge dans la littérature médiévale Charles, qui, devenu roi après la mort de son
(Poznan, io34). frère aine, est obligé par ses sujets de prendre
m Boletin, t. \ 111, p. 128, n° 43. Cette ver- femme. Il s'enfuit et, après une longue vie cé-
sion est inédite. nobitique, il est élu patriarche d'Aquilée et il
(3> Bibl. nat., fr. 818 (éd. Kjellman, La introduit dans la liturgie la fête de la Concep
deuxième collection, p. 290). — Bibl. nat., lion. Le même récit se lit dans le recueil de Gil
fr.2162 (éd. Morawski, dans Romania, t. LXI, deZamora (Boletin, t. XIII, p. 190, n° 53), où le
1935, p. 326). — Bibl. nat., fr. i5no (éd. père du jeune prince est dénommé Henri, et
Wyreniberg-Morawski, op. cit., p. 01). — dans les Cinquanta miracoli (n° XL).
Londres, Brit. Mus., Old Royal, 20 B XIV, (s) Selon Guibert de Nogent (voir ci-des-
n° 3o (éd. Kjellman, p. 126). — Gautier de sous), Chivy est à deux milles de Laon; il
Coincy (éd. Poquet, col. 629). s'agit donc de Chivy-lès-Etouvelles et non du
(t) Dans un sermon faussement attribué à hameau dépendant de la commune de la
saint Anselme (Patrol. lat., t. CLIX, col. 3ao), Beaulne, sensiblement plus éloigné de Laon.
hist. littêr. — xxxix. 15
2U THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
nances. Bientôt on chuchote qu'elle est sa maîtresse, et un voisin
zélé vient l'en informer. Affolée, elle décide de couper court à la
calomnie en faisant tuer Aubin. Elle engage à cet effet deux « rihauts »
prêts à tout, venus de loin pour les moissons; ceux-ci le guettent et
l'étranglent. Cette mort éveille les soupçons du bailli qui, le crime
constaté, fait arrêter toute la famille. Guibour, pour sauver les
siens, avoue son crime et elle est condamnée au bûcher. En se
rendant au lieu du supplice, elle obtient d'entrer dans une église,
elle s'y prosterne devant une statue de la Vierge. Sur l'ordre même
de son fds, Marie ordonne, à deux reprises, aux anges Gabriel et
Michel d'éteindre les flammes du bûcher. Le miracle est évident :
le bailli tombe aux genoux de Guibour en implorant son pardon.
Désormais, Guibour mènera une vie de pénitence et de charité.
Elle se dépouille si complètement au profit des pauvres qu'elle n'a
plus de quoi se vêtir décemment. Aussi la tète de. la Purification
se passera-t-elle sans qu'elle paraisse à l'église. Mais Jésus lui-
même vient célébrer la messe dans l'oratoire privé de Guibour,
accompagné d'un brillant cortège d'anges et de saints. L'archange
Michel distribue aux fidèles des cierges qu'il vient reprendre après
l'offrande, comme le fait l'officiant à la messe de la Chandeleur.
Guibour refuse par deux fois de rendre le sien et, après une lntte
fort vive, elle réussit à en garder une partie. Ce bout de cire est,
dans tout le pays, l'objet d'une particulière vénération, et avec raison,
car il guérit toutes les maladies. Brusquement apparaissent deux
nonnes; elles informent Guibour de la volonté du Ciel : elle doit les
suivre dans leur couvent, ce qu'elle fait avec joie.
Nous sommes ici en présence de deux récits indépendants.
Du premier, qui a fourni au drame ses deux premiers tiers
(1-1.237), nous possédons quatre versions, dont trois sont en prose
latine; seule, celle de Gautier de Coincyest en fiançais et en vers'1 .
(l) Hermann de Tournai, Miracula béate Vir- rh. cxxix (la Nativité), S 9. — Gautier de
iyim.<, t. III, p. 27 (Poncelet, n"887); éd. l'ntrol. Coincy, éd. Poquet, col. a3i. La version de
/<//., t. < ,I.\ I, col. 1.008). — Guibert de Nogent, Guiberl ne nomme <jue deux personnages, le
De laadibus béate Marie, ch. x (Poncelet, n° 1 67), vidame de I.aon (Imbertus) et la meurtrière
Patrol.lat., 1. CL VI, col. 564. Le Miracle 47 du (Theodoberta) ; le crime de celle-ci est révélé
1 - de M idrid Boletin, t. VII, p. 1 33) en par un prêtre qui, dans un arcs de colère, lui
est une simple transcription. — Legenda aurea, jette à la face le crime avoué en confession.
THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 215
Le dramaturge paraît n'avoir connu que la version de Gautier :
les personnages portent les mêmes noms; le crime est découvert de
la même façon ; enfin de nombreux passages du drame ont été copiés
textuellement.
C'est sans doute pour donner à son ouvrage une dimension
normale que le dramaturge y a ajouté l'étrange épisode de la messe
de Jésus et du cierge disputé, qui ne se lit dans aucune des autres
versions (1), et qui avait peut-être été imaginé pour accréditer la
dévotion à un cierge miraculeux. Il ne nous est connu que par la
Légende dorée, à laquelle notre auteur l'a probablement emprunté.
Les deux récits ne diffèrent en effet que par quelques détails.
XV. — Le marchand chrétien et le Juif (XXXV).
Un riche «bourgeois» de Constantinople, nommé Audry, s'est
ruiné en prodigalités et en aumônes. Un Juif, nommé Mossé,
consent à lui prêter de quoi rétablir ses affaires, mais sur un bon
gage. Audry prend pour garants Jésus et sa mère et, devant une de
leurs images, jure que, s'il ne s'est pas acquitté au jour fixé, il
deviendra l'esclave de son créancier. Il va commercer en des pays
lointains, où, très rapidement, il refait sa fortune. Mais c'est seule-
ment à la veille de l'échéance qu'il se souvient de son engagement.
En hâte, il enferme la somme due dans un coffre qui porte l'adresse
de Mossé et qu'il jette à la mer.
Quelques jours après, le valet de Mossé, se promenant sur la
plage, voit flotter le coffre, mais c'est en vain qu'il essaie de le saisir.
Mossé, au contraire, y réussit sans peine : il l'emporte, le vide de
son contenu et le cache sous son lit.
Apprenant le retour d'Audry, il va lui réclamer le payement de
sa dette. Audry l'emmène devant l'image, et de celle-ci sort une voix
qui proclame la vérité. Emerveillé et repentant, Mossé se fait
baptiser et distribue tous ses biens aux pauvres'2'.
(l) Il a dû naturellement sacrifier le dénoue- (î> Cette légende a été récemment étudiée
ment, au reste banal, de son modèle : dans par M. Erik Boman : Deux miracles de Gautier
Gautier, comme dans les autres versions, la de Coiuci, publiés d'après tous les manuscrits
» sainte femme ■> ne survit que trois jours au connus, avec introduction, notes et glossaire
miracle qui l'avait sauvée. (Gôtehorg, ic)35).
15.
216 THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
La forme la plus ancienne de cette légende se lit dans un récit
traduit du grec au xie siècle par un certain Johannes. Dans cette
version, l'image qui sert de garant est un crucifix et la Vierge
n'apparaît pas. Ce récit a été diversement modifié dans les versions
latines qui en ont été faites. Les versions en prose se répartissent en
deux groupes. Le premier, où les protagonistes sont nommés
Theodorus et Abraam, et où n'apparaît pas le valet du Juif (1), a
servi de modèle aux deux versions anglo-normandes (2); c'est la
seconde, mieux conduite (3), qui a été utilisée par Gautier et par
l'auteur de notre drame (4). Dans l'une et l'autre de ces deux rédac-
tions, la Vierge ne figure qu'au dénouement; même alors, elle
prononce seulement quelques mots et c'est à Jésus que, dans le
Miracle, Mossé s'adresse pour obtenir justice (1. 345-1. 366).
Quoique le dramaturge nous présente la même succession d'évé-
nements que le récit latin mentionné ci-dessus, rien ne prouve qu'il
l'ait utilisé; son unique modèle paraît avoir été le Miracle de Gautier,
où il a largement puisé (5). Sa fidélité à son modèle ne l'a pas
empêché de déployer, çà et là, une véritable originalité, notamment
dans la peinture de la vie follement somptueuse et charitable qui
conduit le « bourgeois » à la ruine.
XVI. — Pierre le changeur (XXXVI).
Pierre était un mauvais riche, impitoyable aux pauvres gens, dont
il ne tolérait même pas la présence aux abords de sa demeure. Un
jour, à la suite d'une gageure, un mendiant a l'audace de venir lui
demander l'aumône. Furieux, Pierre lui jette à la tète un pain que le
boulanger vient de déposer devant sa porte. Le mendiant le ramasse
et l'emporte, tout joyeux de l'aubaine.
Deux jours après, Pierre tombe gravement malade. Jésus descend
(l) Poncelet, n° 771; éd. du texte d'Oxford d'après le ms. de Madrid «Luis Boletin, t. VII,
dans Kjellman, op. cil., p. ao4. p. 83, n° 7.
(,f Adgar, éd. Neuhaus, n° 39, p. 176; (4) Une version aberrante, propre au ms.
Anonyme de Londres, éd. Kjeliman, □ 18, l'r. 818, a été publiée par Mussafia Studien.'V,
p. 206. I>. 15) avec son original latin [Poncelet, n* 4.2).
;3) Poncelet, n° 5.">.r) ; éd., d'après le ms. Voir Boman, p. m.viii et Jensen, p. 63-
i'i'i'i-'> de la Bibl. nat., par Boman, p. xxii; 75.
THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 217
du ciel accompagné de sa mère, pour le juger dès qu'il sera mort.
Deux démons sont là aussi, guettant leur proie, et rappellent quel-
ques-uns de ses innombrables péchés. Mais Notre Dame présente à
son fds le pain jeté au mendiant et elle obtient de Jésus qu'il accorde
au pécheur un répit suffisant pour s'amender.
Pierre guérit et, converti, promet de devenir le modèle des « aumô-
niers ». Il tient si bien parole que bientôt il ne lui reste plus de tous
ses biens que sa propre personne. Il exige alors que son «clerc» le
vende au profit des malheureux.
A Jérusalem, où tous les deux se sont rendus , Pierre est acheté en
effet comme esclave, par un «barbaran » nommé Zoïle qui fait de lui
son valet de cuisine, puis peu après, ému de pitié, l'affranchit tout en
le gardant chez lui.
Ensuite l'action se traîne péniblement. Le dramaturge, tenant à ce
que Zoïle, pour mieux apprécier le sacrifice de Pierre, soit informé de
son passé, imagine que tous ses «compères», ses voisins, faisant un
pèlerinage aux lieux saints, vont révéler à Jésus que Pierre a été
l'un des plus « hauts hommes» de son pays.
Avant de quitter la maison de Zoïle, Pierre rend la parole à la fille
de celui-ci, muette de naissance, puis il se retire au désert dans une
«loo-ette» abandonnée. Mais Jésus lui ordonne de retourner chez son
o
ancien maître. 11 obéit et convertit d'abord Zoïle, puis sa fille et
ses deux écuyers. Tous quatre se rendent, en chantant le Te Deum,
chez le patriarche, à qui ils demandent de les instruire et de les bap-
tiser.
LÉGENDES DE SAINTS MARIALISÉES.
\\ II. — Le prévôt Etienne et son frère (XIV).
Voici d'abord l'analyse du Miracle latin d'où le drame a été tiré.
Ce récit, très répandu (l), qui figure dans les plus anciens recueils,
combine deux thèmes souvent exploités : celui de l'âme pécheresse
"» Cf. Poncelet, n"' /u3 et 386.
218 THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
disputée aux démons par la Vierge et celui du pécheur rappelé à la
vie pour faire pénitence (l).
Il y avait à Rome deux frères (2). L'archidiacre, Pierre, était très
attaché à ses devoirs, mais avare. Le prévôt, Etienne, était un juge pré-
varicateur : ainsi il s'était saisi de trois maisons et d'un jardin apparte-
nant aux églises de saint Laurent et de sainte Agnès, mais il profes-
sait à l'égard de saint Prix (Praejectus) une ardente dévotion. Les
deux frères meurent à peu d'intervalle; Pierre va en Purgatoire, Etienne
en Enfer. Sur sa route, Etienne avait rencontré saint Laurent et sainte
Agnès; le saint lui avait violemment étreint un bras, qui en était resté
desséché; la sainte s'était contentée de détourner de lui ses yeux. Saint
Prix décide saint Laurent et sainte Agnès à oublier leurs griefs et il
obtient de Jésus, avec l'appui de Notre Dame, qu'il rende la vie à
Etienne pour trente jours. En s'acheminant vers l'Enfer, Etienne avait
entendu des gémissements: c'était la voix de son frère Pierre, qui lui
avait décrit ses souffrances en ajoutant qu'elles prendraient fin le jour
où le pape et les cardinaux chanteraient une messe pour le repos de
son âme. Ressuscité, Etienne va trouver le pape, auquel il fait part de
ce qu'il a entendu, et annonce qu'il va mourir. Il meurt en effet au
bout de trente jours consacrés à des restitutions et à des pénitences.
Il est admis au nombre des élus.
Nous possédons de ce récit quatre versions françaises, sans comp-
ter le drame. Les deux versions anglo-normandes et celle du manu-
scrit 818 sont remarquablement fidèles au lalin. Celle de Gautier de
Coincy l'est beaucoup moins (i) : Gautier ajoute une longue descrip-
tion des tourments de l'Enfer, mais surtout il amplifie le rôle de la
Vierge, qui arrache à Jésus le pardon du coupable H di1 à celui-ci les
conditions auxquelles il sera sauvé.
Le dramaturge a sûrement connu la version de Gautier de Coincy,
à laquelle il a emprunté presque littéralement quelques vers, mais il
n'a fait de ce modèle qu'un emploi fort discret et il l'a modifié sur
plusieurs points; il supprime l'épisode du bras étreint, parsème de
(1) Sur le premier, voir kjcllman, op. cit., m Nous utilisons la version du ms. de Madrid
|). xxxvjii ; du second il \ a deux exemples [Boletin , t. XIII, p. aa3, n" 79), 1 :ompl< \b '■< ipai
dans le Mariale de Madrid {Boletin, t, VII, p. 73 celle dums.de Toulouse 18a (toi. 26), très W>i
et 87, n" 8 et i4), sans compter beaucoup sine, mais plus correcte,
d'autres; cf. Poncelet, n"' 46o, 678, lio5. <3) Ed. Poquct, col. >.| >
THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 219
quelques traits comiques le rôle d'un sergent et met en scène deux
démons; mais surtout il enrichit le rôle delà Vierge, qui, une seconde
fois, descend du Ciel tout exprès avec son fils, pour attester au pape
la véracité du récit d'Etienne. Sa principale innovation, due à Notre
Dame, consiste en ce qu'Etienne est condamné au Purgatoire et non à
l'Enfer. Elle est au reste fâcheuse : s'il rendait ainsi toute naturelle la
rencontre des deux frères, qui est dans les autres versions très vague-
ment localisée, il enlevait toute raison d'être à la suite du récit,
puisque le Purgatoire n'est qu'une étape sur la route du Paradis (l).
XVIII. — Barlaam et Josaphat (XXI).
Le roi Avennir [Abenner dans les versions plus correctes, Avenir
dans le poème français) , resté veuf avec un fils unique, nommé Josa-
phat, consulte ses astrologues sur le sort réservé à l'enfant: il régnera,
répondent-ils, sur un royaume meilleur et plus noble, mais il se
fera chrétien. Le roi, qui hait le christianisme, fait élever l'enfant
dans un château clos de toutes parts, où il ne sera fait aucune men-
tion du Christ et d'où sera écartée toute image de tristesse et de mort.
Le maître de l'hôtel du roi, Barlaam, embrasse la nouvelle religion
et se retire dans une cellule au pays de Sennar. Le roi l'y fait cher-
cher et, n'ayant pu obtenir qu'il renie sa nouvelle foi, il le chasse
avec des injures.
Au bout de quelques années, l'enfant se lasse de sa réclusion et son
père le rappelle auprès de lui. En chemin, la rencontre d'un lépreux et
d'un vieillard lui révèle la maladie et la mort; il médite tristement sur
la condition de l'homme.
Dieu envoie à Barlaam l'ange Gabriel, qui lui enjoint d'instruire le
jeune prince de la religion chrétienne. Déguisé en marchand, Barlaam
pénètre auprès du prince et le convertit. Avennir essaye en vain de
ramener son fils à ses dieux et ordonne de jeter Barlaam en prison.
Mais en réalité, ce n'est pas Barlaam qui est arrêté, c'est l'astrologue
Nachor, qui lui ressemble parfaitement.
(1> L'histoire d'Etienne dans la Legenda aurea, Laurent (ch. cxv), et il n'y est fait aucune
constitue un hors-d'œuvre dans la vie de saint mention de l'archidiacre Pierre.
220 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
Un certain Arachis, dont la Leçjenda fait un conseiller du roi, lui
suçeère un stratagème : Nachor feindra d'être Barlaam et engagera
avec les autres astrologues une discussion où il se laissera vaincre; et
Josaphat, confiant en son maître, se laissera sans doute entraîner. En
fait Josaphat déjoue le complot : c'est Nachor qui se convertit.
Conseillé par le mage Théodas [Théonas dans le poème français),
le roi recourt à un autre moyen ; il renvoie tous les serviteurs de Josa-
phat et les remplace par autant de séduisantes jeunes filles. L'une
d'elles, Santeline, qui est fille de roi, lui promet que, s'il renonce
pour elle à sa chasteté, elle se fera baptiser. Avec l'aide de Notre
Dame, qui, répondant à sa prière, lui apparaît, il triomphe de
l'épreuve. Il lui suffit d'une courte exhortation pour convertir Théo-
das, le roi lui-même et hon nombre de ses chevaliers. C'est donc-
toute une foule qui, en louant Dieu et la Vierge, le suit aux fonts
baptismaux (1).
La source du drame n'est pas la Vie de Barlaam et de Joasaf qui a
été rédigée en grec au vme siècle, mais le long résumé latin qui en a
été inséré dans la Leçjenda aurea (ch. clxx). Dans ce poème, la vie des
deux saints est plus fournie, plus riche en incidents et surtout en
paraboles, mais l'ordre de ces épisodes et de ces paraboles est le
même dans les deux textes.
En de nombreux passages, le texte de la Legenda a été un canevas
sur lequel le dramaturge a brodé : Barlaam, selon Jacques de Varazze,
expliqua longuement à Josaphat l'Incarnation, la Passion et la Résur-
rection du Christ. Or, ce sont précisément ces trois points qui sont
développés dans l'instruction de Barlaam à son élève 621-670.
D'autres passages sont traduits presque littéralement, notamment
la longue dissertation de Nachor ( 1. 208-1. a4i) sur les superstitions
qui constituent les religions des Grecs, Chaldéens et Egyptiens.
La scène de la tentation enfin présente de frappantes coïncidences.
'' Sur l'origine et la diffusion de cette Saint Josaphat, dans Poèmes et légendes du moyen
célèbre légende , voir l'introduction à l'édition âge (Paris, îç(oo), p. 181-21/1. 1. 'édition du
du poème français par 1 1. Zotenberg el I'. Meyer poème français citée ri-dessus a élé avantageu-
( Barlaam et Josaphat, Stuttgart, i864), le livre sèment remplacée parcelle de C. Appel, Gui
de E. kuhn, Barlaam andJoasaph, eiite biblio- von Cambrai. Barlabam and Josaphat (Halle
graphische litterargeschirhtliche Sludie (Munich, 1907), et parle travail du Père J. Sonet, Le
i8g3) et surtout le magistral article de G. Paris, Montait de Barlaam et Jofapbal (Paris, in1)
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 221
Le dramaturge a naturellement, selon son habitude, introduit
dans l'action la Vierge et les anges : dans la Legenda, ce n'est pas
Gabriel, mais l'Esprit-Saint lui-même qui vient avertir Barlaam de sa
mission et c'est un songe, non un discours de Notre Dame, qui aide
Josaphat à triompher de la tentation.
XIX. — Saint Pantaléon (XXII).
Le jeune Pantaléon, fils du sénateur Eustore, entre, à l'âge de
quinze ans, chez maître Morin, qui doit, moyennant dix livres, lui
enseigner, en sept ans, la médecine. 11 rencontre le prêtre Hermo-
laùs, qui l'instruit dans la religion chrétienne et lui assure que par le
signe de la croix il guérira toutes les maladies. Ayant éprouvé la vertu
de ce signe sur un serpent qui allait dévorer un jeune enfant, il se
convertit et guérit un aveugle, puis un « contrait», qui demandent
aussitôt le baptême. Le sénateur Eustore les imite.
Maître Morin, que ses clients abandonnent pour suivre Pantaléon,
dénonce celui-ci comme chrétien. L'empereur le fait comparaître
devant lui et convoque deux prêtres païens en les invitant tous trois
à redresser un bossu. Les deux prêtres invoquent en vain Bérith,
Astaroth, Mahon et Apolin; Pantaléon, en priant Jésus, réussit.
Ayant refusé d'abjurer, Pantaléon est condamné à mort ainsi
qu'lîermolaûs et deux disciples de celui-ci, Ypocrates et Héripé.
Le supplice de Pantaléon dure longtemps : Jésus lui-même, accom-
pagné de sa mère, descend du ciel et préserve le patient. La terre
tremble : les prêtres et maître Morin sont frappés de mort et les sta-
tues des dieux s'écroulent. Pantaléon et les trois autres chrétiens sont
enfin décapités et leurs corps ensevelis par les malades qu'ils ont guéris.
Le dramaturge a suivi de très près une Vie latine traduite du grec
de Siméon Métaphraste (I), sans s'astreindre toutefois à une fidélité
absolue : il a conservé les noms des principaux personnages (2), mais
il a appliqué au médecin Euphrosinus celui de Morin; il a inventé
celui des deux disciples. Il a ajouté le rôle du « contrait » (5g6) , qui
fait au reste double emploi avec celui de l' « homme courbe » ( 1047)-
(l) Éd. dans Acta, jul., t. VI, p. 4ia-420. été altérés par notre auteur en Eustore et Pan-
m Les noms de Eustorge et Pantoléon ont taléon.
222 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
XX. — Saint Ignace (XXIV).
Ignace avait fait à Antioche, dont il était évêque, de nombreuses
conversions. L'empereur Trajan, passant par cette ville, le lait arrêter
et décide de l'emmener avec lui à Rome, pour y être jugé.
Le lendemain, il le fait comparaître devant lui et lui oiïre, en
échange de son abjuration, une large participation au pouvoir. Ignace
refuse. L'empereur le fait flageller et le condamne à marcher, pieds
nus, sur des charbons ardents, que des anges viennent aussitôt
éteindre. Ignace est enfermé dans un cachot. Gondophore et Abbane,
ses disciples, l'y découvrent et viennent écouter, du dehors , une homé-
lie que le saint leur fait entendre par une lucarne.
Peu après, Trajan fait de nouveau comparaître son prisonnier et il
répète promesses et menaces : les unes et les autres étant restées
vaines, l'évêque est soumis à de nouveaux supplices, puis reconduit
à sa prison, où il devra rester trois jours sans boire ni manger. Il
adresse alors à Jésus et à sa mère une fervente invocation, aussitôt
exaucée : la Vierge lui envoie, par un ermite que guide un ange, un
« oignement » qui guérit toutes les plaies et, par deux autres anges,
de quoi se sustenter. Trois jours après, Trajan, apprenant qu'Ignace
est toujours en vie, entre en fureur et fait lâcher sur lui, dans l'am-
phithéâtre, deux lions qui le piétinent et l'étoulfent, mais refusent de
dévorer son corps. Ce corps est enlevé par les deux disciples, tandis
que l'âme est « convoyée » au Paradis par l'archange Gabriel.
Le dramaturge a connu la Vie du saint par Siméon Mélaphraste ,
mais il a surtout suivi la Vie latine anonyme qui a été imprimée à
la suite de celle de Siméon. Cet original était riche en données histo-
riques et géographiques; l'itinéraire suivi par le saint, notamment,
y était décrit avec précision. Presque aucune de ces indications n'a
passé dans le drame, dont l'action même n'est jamais localisée nette-
ment. Notre auteur a pris avec son modèle d'autres libertés : il
invente de toutes pièces le rôle des deux disciples, abrège les collo-
ques entre l'empereur et le martyr, développe le rôle des bourreaux
et introduit le surnaturel; toutefois nous ne voyons pas figurer la
coutumière apparition de la Vierge accompagnée de ses deux anges.
Ce Miracle, dont la source est la Légende dorée ch. xxxvi), ressemble
fort, dans sa dernière partie, au Miracle de saint Pantaléon (xix : les
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 223
deux auteurs se sont copiés, ou Lien l'unique auteur s'est plagié
lui-même : on retrouve de part et d'autre l'intervention des deux dis-
ciples, et la mort du saint est, dans les deux Miracles, longuement
retardée par diverses interventions célestes dont le dramaturge ne
trouvait aucune trace dans ses modèles.
XXI. — Saint Valentin (XXV).
Ce Miracle a ceci de commun avec celui de saint Pantaléon (n°XIX)
que le protagoniste en est un auteur de guérisons et de conversions,
martyrisé pour son zèle apostolique.
La scène est à Rome : l'empereur, qui n'est pas nommé, décide
de faire instruire son fils par le sage Chaton, « fleur de science de
Rome » , qui a déjà cinq autres écoliers.
Le fils de Chaton est torturé par un mal qui a contracté ses
membres et qui résiste à tous les remèdes. On apprend au mal-
heureux père qu'il y a dans le pays de Nervie un saint homme,
nommé Valentin, qui guérit toutes les maladies. Le quatrième et le
cinquième écolier vont le quérir. Sur un ordre de Jésus, transmis
par la Vierge, il les accompagne à Rome; mais, mis en présence du
malade, il ne consent à le soigner que si toute la maison de Chaton se
convertit. Au long exposé que lui fait Valentin, le sage répond qu'il
est prêt à croire si son fils guérit. 11 suffit à Valentin de se mettre en
prières et d'imposer les mains à l'enfant pour le rendre « sain comme
pomme ». Chaton tient aussitôt sa promesse et son exemple est suivi
non seulement par son fils, mais par celui de l'empereur et par tous
ses autres élèves.
L'empereur, impatient de revoir son fils, l'avait envoyé chercher.
Trois des condisciples du jeune prince l'accompagnent. A peine
arrivé devant son père, le jeune homme confesse sa foi. L'empereur,
furieux, fait arrêter et décapiter les trois écoliers, dont les âmes
sont transportées au Ciel par deux anges. Valentin est cruellement
flagellé, et au cours même de son supplice, il prêche le Christ si
éloquemment que sept mille des assistants demandent le baptême.
L'empereur le condamne à mort, mais, pendant le repas, qu'il prend
en public, un os s'arrête dans la gorge du souverain et l'étrangle;
aussitôt deux démons apparaissent et l'emportent, âme et corps, en
224 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
Enfer. Son fils, terrifié, va chercher un asile plus sur. Le geôlier,
exécutant l'ordre reçu, décapite Valentin, mais il est aussitôt emporlé
par deux démons. Les archanges Michel et Gabriel emportent lame du
martyr en Paradis et les écoliers survivants ensevelissent son corps.
Nous avons une Vie latine de saint Valentin (1), qui coïncide,
dans ses grandes lignes, avec le drame; toutefois les divergences
sont assez considérables pour nous amener à penser que le drama-
turge a eu sous les yeux une version assez différente de celle que
nous possédons. Dans celte autre version, le maître d'école, qualifié
orator utriusc/ue lingue, se nomme Craton, ses élèves, au nombre de
trois seulement, sont déjeunes Athéniens venus parfaire leurs études
à Rome. Ni l'empereur ni son fils ne paraissent ; le rôle du premier
est tenu par le préfet Placidus; c'est le fils de celui-ci, nommé
Abundisus, qui se convertit et c'est cette conversion qui entraine
l'arrestation de Valentin. Celui-ci n'est pas un simple fidèle ; il
est évêque d'Interamnes (Terni) en Ombrie. Les trois disciples de
Craton, convertis, ensevelissent son corps et sont décapités. Il n'y a
dans tout ce récit aucune trace de surnaturel et la Vierge n'apparaît
pas.
XXII. — Saint Jean le Peld - (XXX).
Jean, qui vit au désert dans un ermitage, accepte de prendre à
son service un jeune garçon de bonne mine, qui dit se nommer
Iluet et qui est un démon. Un jour, au cours d'une chasse, la fille
du roi, qui suivait les veneurs, s'égare et, surprise par la nuit, vient
demander asile à l'ermite. Celui-ci, sur le conseil de Huet, lui offre
la moitié de son grabat. Le lendemain elle n'était plus vierge. Tou-
jours conseillé et aidé par Muet, Jean la précipite, encore endormie,
dans un puits voisin. Conscient de son forfait, il se livre alors ;i la
plus affreuse pénitence: il vit dans les bois, marchant « à quatre
pieds », nu et velu comme une bête fauve. Au bout de sept ans,
Jésus lui accorde son pardon et envoie sa mère le lui annoncer.
\rin . febr. t. Il, p, 7>ii. Ion pi< connaisse le manuscrit ; le protago-
l'elu est uni' correction depaa/u, seule niste esl dénommé ailleurs Jehan Panlut.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 225
Un jour, les veneurs du roi le capturent et le mènent au souverain.
À ce moment même, une sage-femme passait, portant un enfant aux
fonts baptismaux; le nouveau-né se met à parler et déclare que c'est
la volonté de Dieu qu'il soit baptisé par Jean. Le roi, émerveillé,
fait raconter à celui-ci son histoire et lui pardonne son crime, mais
souhaite de revoir les restes de sa fille. Jean se met en prières. Il
se penche au bord du puits et appelle; une voix lui répond. Deux
compagnons du roi descendent au fond du puits et ramènent la jeune
fille; depuis sept ans, explique-t-elle, elle a vécu en compagnie d'une
très belle dame dont la vue lui était si douce qu'elle se croyait en
Paradis. Tous les assistants se rendent à l'église; le roi prie Jean de
chanter la messe et promet de le faire évêque.
De cette légende nous ne possédons aucune rédaction latine. On
en connaît quatre françaises qui ont été décrites et classées par
J. Morawski (1). C'est de celle que nous a conservée le manuscrit de
Grenoble 871 que le drame se rapproche le plus(2). Ces deux versions
ont en commun l'engagement d'un démon comme valet (3), l'élévation
de Jean à l'épiscopat et surtout le rôle important dévolu à la Vierge,
absente du récit primitif. Néanmoins, et en dépit de certaines
concordances verbales, les divergences sont trop nombreuses pour
que l'on puisse voir dans l'une la source de l'autre : elles remon-
teraient toutes deux, selon Morawski, à un original qui présentait
déjà la vie du saint sous la forme d'un Miracle de Notre Dame.
XXIII. — Saint Laurent, Philippe et Dacien (XXXVIII).
Dans le premier tiers de la pièce, comme dans le Paroissien ex-
communié (ci-dessus, n° XII), deux actions indépendantes se déroulent
parallèlement : dans la suite elles se rejoignent et se confondent.
(l) Mélanges de littérature pieuse, 11, dans Ro- quatrains d'alexandrins monorimes, dont sept
mania, t. LX.VI (1940-19.41), p. 5og-5i6. Au seulement ont été publiés dans l'article cité à
moment de sa tragique disparition en seplem- la note précédente.
bre 1909, le regretté savant polonais préparait (3) Ce tbème est traité à part dans le Miracle
une étude d'ensemble sur cette légende très 0 intemerata qui a été versifié par Gautier de
répandue. Elle a paru dans Les Lettres romanes , Coincy (éd. Poquet, col. 5ai), et la version
t. 1 (10/17), p. o-36. latine du Mariale de Madrid (lioletin , t. VII,
(!) Elle se compose de quatre-vingt-douze p. ii5, n" 34)-
226 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
Alors que le pape Sixte voyageait en Espagne, pays alors païen,
pour y prêcher la vraie foi, on lui présente deux jeunes chrétiens,
cousins l'un de l'autre, qu'il emmène à Rome pour les attacher à sa
personne, Laurent comme diacre, Vincent comme sous-diacre. Dès
son arrivée à Rome, Vincent demande à rentrer dans son pays et Sixte
l'y autorise sans difficulté. Désormais nous n'entendons plus parler
de lui.
D'autre part, l'empereur Philippe, qui est chrétien, ordonne à un
de ses «chevaliers», Dacien (le Decius de l'histoire), d'aller réprimer
une révolte des «Français». Revenu vainqueur, Dacien fait assassiner
Philippe et il est élu «empereur de Romanie». Le fils de Philippe,
chrétien lui aussi, renonce à faire valoir ses droits à l'empire et, en
quittant Rome, il laisse son trésor au pape, qu'il charge de le faire
distribuer aux pauvres par Laurent.
Dacien, qui est sectateur de Mahomet, entreprend d'extirper la foi
chrétienne et fait décapiter le pape; puis il réclame le trésor à
Laurent, qu'il fait arrêter. Après avoir subi divers supplices, au cours
desquels il est réconforté par l'archange saint Michel, envoyé par
Jésus lui-même, il est jeté eu prison. Là il convertit un «chevalier»,
nommé Romain. Condamné au supplice du gril et déjà à demi rôti,
il prédit à Dacien les châtiments qui l'attendent en enter. La perte
d'un feuillet nous a privés de la fin de son discours et du dénouement.
La Vierge n'apparaît à aucun moment et n'intervient en rien dans
l'action.
La source directe de ce drame est le chapitre cxv de la Legenda
aurea, fondé lui-même sur l'ancienne Vita imprimée par les Bollan-
distes (1). Le point de départ est identique, les épisodes des deux
actions parallèles se présentent dans le même ordre et aussi les
supplices infligés au martyr (2).
Le dramaturge a toutefois négligé quelques détails : il a supprimé
le personnage du préfet Valérien, qui eût fail double emploi avec
celui de Dacien, ainsi que la scène, pourtanl très dramatique, où
Laurent présente à Valérien et Dacien, au lieu des trésors de l'Eglise,
les pauvres et les infirmes qu'il s'est chargé de nourrir; enfin la
' Acta,»ag., t. Il, p. 5i8. énumérer devant lui les supplices dont il le
(,) Dans la Vita, Decius fait simplement menace, avant de le soumettre à celui du gril.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 227
conversion des comparses Lucien (Lucullus dans la Legenda et les
Acta), Romain et Hippolyte se présente chez lui dans des conditions
légèrement différentes.
XXIV. — Saint Alexis (XL).
Eufémian et sa femme Aglais, immensément riches, manifestent
leur charité en nourrissant chaque jour des pauvres dans leur palais,
et leur humilité en les servant de leurs propres mains.
Après la naissance, longtemps espérée, d'un fils, Alexis, ils font,
d'un commun accord, vœu de chasteté. Ce sont les deux empereurs,
Honoire et Archade, qui, le moment venu, choisissent une épouse au
jeune homme, une jeune fdle de sang royal, nommée Sabine. Dans la
chambre nuptiale, Alexis adresse à Sabine une pieuse homélie et la
quitte. C'est en vain que les serviteurs le cherchent dans les contrées
les plus lointaines. Aglais et Sabine partagent la douleur d'Eufé-
mian. C'est à Edesse que s'était enfui Alexis. Après avoir adoré «le
saint crucifix » que Dieu avait donné au roi Gabaron (1.087 ss)(1\ il
distribue ses biens aux pauvres, échange ses vêtements contre les
haillons de l'un d'eux et, mêlé à leur troupe, se met à mendier sur le
parvis de l'église Sainte-Marie, où son humilité l'empêche d'entrer.
De nouveaux messagers, envoyés par son père, l'y rencontrent, ne le
reconnaissent pas et lui font l'aumône.
Dix-sept ans se passent. A la prière de Jésus, la Vierge vient enjoin-
dre au sacristain de son église d'introduire le saint homme dans le
sanctuaire. Pour éviter les hommages que l'on commence à lui
rendre, Alexis s'embarque pour Tarse, mais le bateau qui le porte
est jeté par une tempête à l'embouchure du Tibre. Rencontrant
dans les rues de Rome son père qui ne le reconnaît pas, il obtient
d'être logé chez lui et de s'y nourrir des reliefs de sa table. On lui
étend un grabat «sous le degré» et il y est accablé par la valetaille
d'avanies qui le réjouissent.
' ' Ubi sine liamano opère imayo Domini lifiée plus bas de sépulcre (828) ; c'est sur une
nos tri J.-C. in smdone habetur, lisons-nous dans étoile que l'image du Seigneur était représen-
ta Vita (éd. ci-après). Cette relique est qua- tée (1.107).
228 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
Au bout de dix-sept autres années, l'ange Gabriel vient lui annon-
cer sa fin prochaine et lui ordonne de conter par écrit l'histoire de
sa vie. Aux deux empereurs, qui assistaient, avec le pape, à une
messe célébrée à Saint-Pierre, un ange ordonne de chercher «l'homme
de Dieu» chez Eufémian. Jésus et Marie viennent recueillir son âme.
La lecture du «brief» trouvé sur son corps manifeste la vérité. On
étend le corps saint sur un lit de parade et, tandis que ses proches
donnent libre cours à leur douleur, on le transporte en grande
pompe à l'église Saint-Boniface.
Les deux Vies de saint Alexis les plus répandues au xitL' siècle sont
celles que nous lisons dans la Legenda aurea (ch. xcxn) et dans
le Spéculum historiale (xvm, 43-46); elles sont très voisines, ayant
en commun de nombreux passages copiés littéralement dans la
Vita imprimée par les Bollandistes (1).
On peut affirmer toutefois que c'est la Legenda, et non le Spéculum,
qui a été utilisée par le dramaturge. En effet, alors que tous les
autres textes parlent en termes très vagues du pieux discours qu'Alexis
tint à Sabine avant de la quitter, la Legenda précise en nous disant
que le sujet en était la crainte de Dieu et la précellence de la virgi-
nité. Or ce sont précisément ces deux points qui sont traités dans
le drame (733-769) *2'. Dans les «regrets» prononcés jjar le père et
la mère d'Alexis (2.557-2.602), les mêmes motifs se retrouvent,
avec de frappantes coïncidences d'expression (3).
Il ne reste en somme au dramaturge cju'une assez faible originalité :
c'est bien à lui sans doute que remonte l'idée singulière de faire
conduire par les deux empereurs les pourparlers relatifs au mariage
d'Alexis; c'est évidemment à lui aussi qu'il faut attribuer la scène
où nous voyons les deux mendiants, Guiot et Joscet, échanger les
insinuations les plus désobligeantes au sujet du saint homme, dont
ils redoutent la concurrence (1.982-2.049)-
'"' Acta, jul. t. IV, p. .m • ■ 1. pas retrouvé la source : nous ne savons ni qui
(S| La I ita, copiée par la Legenda, <lil sim- était le roi Gabaron, ni «l'on provient ce ren
plemeut : Cepit sponsam suam itistraere et plara seignemenl que la ville d'Edesse était connue
ei sacramenta ihsserere. dans ce temps là a Rome sous le nom de
(1 II y a quelques détails dont nous n'avons Magines (i.o63).
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 229
LÉGENDES ROMANESQUES ET HÉROÏQUES.
Dans la plupart des pièces qui forment la partie précédente, le
rôle de la Vierge est épisodique ou accessoire et son intervention
paraît souvent une invention du dramaturge. Cette remarque, comme
on va le voir, s'applique aussi, et d'une façon plus constante, à celles
qui nous restent à étudier (1).
XXV. — La reine de Portugal (IV).
Le roi de Portugal, s'étant égaré au cours d'une chasse, est hé-
bergé par un châtelain, père d'une fille dont la beauté le ravit. 11
obtient d'elle, sous promesse de mariage, un rendez-vous pour la
nuit suivante. Mais son sénéchal le persuade de renoncer à ce des-
sein et c'est lui-même qui va passer la nuit dans le lit de la jeune
fille. Le matin venu, celle-ci s'aperçoit qu'elle a été trompée : se
faisant aider par sa cousine Agnès, elle tranche la tète du sénéchal
et précipite le corps dans un puits.
Le roi, tenant sa promesse, l'épouse; craignant qu'il ne s'aper-
çoive qu'elle n'est plus vierge, elle obtient que sa cousine se substitue
à elle pour la nuit de noces; le matin venu, la cousine reiuse de
céder la place. La reine, après l'avoir ligotée au pied du lit et bâil-
lonnée, met le feu à la chambre, dont elle a fait, en hâte, sortir le
roi. Agnès périt dans les flammes.
Bourrelée de remords, la coupable, après avoir imploré la Vierge
de miséricorde , va confesser sa faute à un chapelain ; mais celui-ci
met à l'octroi de l'absolution une condition infamante, à laquelle elle
ne consent pas. Le chapelain écrit cette confession sur un parche-
min qu'il porte au roi. La reine, sans être entendue, est condamnée
au bûcher. Mais la Vierge, à qui elle vient d'adresser une nou-
velle prière, envoie au roi un ermite, qui lui enjoint d'épargner la
malheureuse.
(1) Pour toute cette série, il y a lieu de cou- der Pitriscr Hs. 819 (sic) [thèse de Leip;
sulter la dissertation de L. Voigt, Die Mira/tel i883].
HIST. LITTÉR. — XXXIX. 16
230 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
Le roi fait alors monter sur le bûcher le conlesseur indigne et
pardonne à sa femme. Les deux époux fondent une abbaye, distri-
buent aux pauvres leurs richesses et entrent l'un et l'autre en
religion.
Nous retrouvons cette même succession d'événements dans un
conte dévot du xme siècle (1), dont le drame ne diffère que sur
quelques points de détail.
Dans le conte, l'action est localisée vaguement en Egypte (2) et il
s'agit d'un roi, sans autre désignation; c'est par un orage, et non
entraîné par l'ardeur de la poursuite, qu'il est séparé de ses gens;
les noces ont lieu dans la résidence du châtelain, non à la cour. Ces
divergences sont assez nombreuses pour donner à penser que le
dramaturge a eu sous les yeux une autre rédaction du conte. De fait,
on ne retrouve dans le drame aucun emprunt littéral à celle qui est
conservée.
La dilïérence capitale entre les deux textes consiste en ce que le
rôle de la Vierge est dans le conte beaucoup moins marqué. La
Vierge n'est pas mise en scène et le salut de la reine n'est pas dû à
son intervention. Alors que celle-ci, debout sur le bûcher, attend la
mort, un voile descend du ciel sur sa tète et à ce voile est attaché
un « brief » où est racontée toute l'histoire. La lecture de ce «brief »
détermine le roi au pardon. Dans le drame, la Vierge elle-même
descend du ciel pour apporter à la reine l'habit de nonne qu'elle ne
doit plus quitter.
XXVI. — La Marquise de La Gaudine (XII).
Sur le point de partir pour la Prusse, où il espère conquérir « los
el prix », le marquis de La Gaudine confie a son oncle la garde de sa
femme el de ses biens. A peine s'esl-il éloigné (pie l'oncle, poussé
[1) Incipil : Qui sen et raison a ensemble, éd. trouvera une comparaison détaillée des deux
Méon, Nouveau Recueil, t. Il, p. 356-278. — textes clans Voigl, op. cil., p. 72-77. Sur le
Sur les manuscrits qui donnent des Incipil thème, voir un article île Keinliold Kôhler
très divergents, voir A. Lângfors, Les Incipil..., (Romania, t.Xf, 1882, p.58i] qui en signale
p. (') (Aie, Dieus, irais Jésus Crist\ d p. 333 deux autres versions, donl une orientale.
[Qui son et raison a ensemble). C'est l'un di"- (5) Dans le drame, le roi hésite, pour le
contes lis plus répandus 'le la Vie des Pères. choix d'un terrain de chasse, entre la lorèt
L'auteui ivoir puisé son sujel dans de Compiègne ri la forèl de Saint-Germain
un Liber regum dont nous ne savons rien. On (f)S--uo8).
THÉÂTRE RELIGIEUX EN ERANÇA1S. 231
par le démon, essaie de séduire sa nièce. Econduit, il persuade au
nain Galot de se glisser dans le lit de la marquise endormie, puis,
ayant fait constater ce prétendu adultère, tue le nain et fait enfer-
mer sa nièce dans un cachot.
Le marquis, à son retour, est informé par le traître, qui le pousse
à la vengeance. Après avoir consulté deux de ses chevaliers, il con-
damne sa femme à être hrûlée vive. La malheureuse, dans sa
détresse, recourt à la Vierge, qui lui apparaît et iui promet de la
sauver. Le salut lui est apporté en effet par le chevalier Anthénor de
Beauchastel, qui rentrait d'un pèlerinage aux lieux saints. Jadis ce
chevalier, accusé d'avoir séduit la reine, avait été sauvé par la mar-
quise, qui avait consenti à passer pour son amie. La Vierge étant
apparue à ce chevalier et lui ayant assuré que la marquise était
innocente, il provoque le traître et le force à avouer son forfait. Le
mari tomhe aux pieds de sa femme, qui lui pardonne. Il partage ses
biens avec Anthénor, qu'il laisse juge du châtiment à infliger au
félon.
On n'a pas retrouvé la source de ce drame, fondé, en effet, sur
trois thèmes romanesques déjà mis en a:uvre auparavant. Il est pos-
sible d'attribuer au dramaturge, qui au reste n'était pas dénué de
talent, le mérite de cette construction. Le premier de ces thèmes,
celui du tuteur félon essayant de suborner sa pupille, apparaît dans
notre recueil même (ci-dessous, n° XXVII) ; le second (un nain
complice, volontaire ou non, d'une abominable machination) a
fourni au roman de Macaire son principal épisode; le dernier enfin
(un chevalier survenant inopinément pour sauver de la mort une
innocente) a été exploité par Chrétien de Troyes dans le Chevalier
au lion.
XXVII. — L'Impératrice de Rome (XXVII).
Partant pour un pèlerinage en Terre sainte, l'empereur confie à
son frère le soin de ses états et. la garde de sa femme, réservant
toutefois la souveraineté de celle-ci. Le frère tombe amoureux de sa
belle-sœur, qui se délivre de lui en le faisant enfermer dans une tour
où elle lui avait donné rendez-vous.
16.
232 THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
L'empereur ayant fait annoncer son retour, sa femme met en
liberté le prisonnier pour qu'il aille l'accueillir. Le traître s'em-
presse d'accuser sa belle-sœur d'avoir mené, durant l'absence de son
mari, une vie scandaleuse. Celui-ci, sans l'entendre, la condamne à
mort.
Les chevaliers chargés d'exécuter la sentence ont pitié de leur
dame et se contentent de l'exposer, seule et sans vivres, sur un îlot
désert. La Vierge, qu'elle invoque, lui apparaît, l'assure de sa pro-
tection et lui remet un bouquet d'herbes qui guérissent de la lèpre.
Des mariniers jetés sur ce rocher par la tempête la recueillent et la
déposent sur la terre ferme, non loin de Naples. Elle guérit de la
lèpre le « comte » du pays.
Bientôt, il n'y a plus, grâce à elle, aucun lépreux dans la région.
Le bruit s'en répand au loin et elle est appelée à Rome pour soigner
le frère de l'empereur, qui, en punition de son crime, a été atteint
de la terrible maladie. Il est guéri, lui aussi, mais seulement après
avoir fait une confession publique de ses forfaits. L'impératrice,
touchée des regrets de son mari et des remords de son beau-frère,
se fait reconnaître, obtient de son mari le pardon du coupable et
reprend sa place aux cotés de l'empereur.
La légende, d'origine orientale, qui a fourni la matière de notre
draine a été très répandue'1'; avant d'être contée sous forme de chan-
son de geste, an début du x 1 1 1 ' siècle (2\ elle avait été transformée en un
Miracle de la Vierge dès les premières années du xiic(3). Ce Miracle
a été traduit deux ioisen vers français, d'abord par Gautier de Coincy'4',
puis par un anonyme'5'. Ces deux traductions sont très différentes
{l) Elle a été l'objel d'études approfondies, ' Florence de Rome, cil. A. Walleoskôld
-■ii d'ensemble, soit île détail, dont voici les (S. A.T. !•'., 1907).
principales : A. Wallenskôld, Le coule de lu l3) Il existe de ce Miracle trois version- en
femme chaste ci m oiti e pur son beau-frère , Hel- prose latine (une quatrième en vers est insigni-
singfors, 1907 extraitdes I cta Societatis scien liante), toutes trois publiées par Wallenskôld :
tiarum Fennicae, t. XXXIV) ; du même auteur. Le conte, etc., p. 111 (C), 1 16 (-D), 120 [E';
introduction à son édition de Florence de Rome c'est la seconde qui a été utilisée par les deun
'voir ci-dessous), t. I, p. 10a 129, ou ce tra principaux traducteurs français , voir ci-des
vail est résumé. — Sv. Stefanovic, l)ie Cres -ous).
cenlia I dans Romanische Fur (4) Ed. M 1. Nouveau Recueil, l. Il, p.
schungen, 1. \l\ 1911), p. AG 1-556. — 1-1 58 (4.o64 vers
\. rluka, Zan '■•//, dans Herrig's Ed. Wallenskôld, Le <<>m. ,le la femme
Archiv., t. CXXXIII (1914), p. 1 5 1 ss. chaste, [>. i3'i-iii
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 233
quant à la forme; celle de Gautier est encombrée de moralisations
ou pieuses invectives, tandis que l'autre est d'une relative concision;
mais quant au fond, elles diffèrent à peine ; toutes deux paraissent
avoir été faites sur la rédaction D de Wallenskôld(1). Il est probable
que le dramaturge n'a connu ni l'une ni l'autre, car on n'en relève
chez lui aucune imitation littérale, et qu'il a eu sous les yeux le texte
d'un Miracle latin.
Ce Miracle déroule sous nos yeux un mélodrame, surchargé d'in-
cidents qui ne témoignent pas au reste d'une grande fécondité d'ima-
gination : les répétitions, en effet, y abondent : deux fois l'héroïne
est l'objet d'une tentative de séduction, deux fois elle est condamnée
à mort et, épargnée par pitié, exposée en un lieu désert, où, deux
fois, elle court le risque d'être violée.
Le dramaturge a eu, comme on l'a vu plus haut, le bon goût de
supprimer toutes ces redites : il les a remplacées par des scènes qui
sont sans doute de son invention et qui ne manquent pas d'intérêt.
Toutes celles qui se réfèrent à la préparation du «saint passage»
sont complaisamment décrites : l'empereur, avant de partir, va sou-
mettre son projet au pape, qui l'approuve, après avoir pris l'avis de
deux cardinaux ; il fait coudre par l'impératrice elle-même une croix
sur sa houppelande de pèlerin. Tous ces tableaux étaient d'actualité
à une époque où tant de seigneurs préludaient à la croisade par un
pèlerinage à Jérusalem.
Dans la source latine, c'est par simple dévotion que l'empereur
entreprend d'aller visiter ça et là (longe latec/uc per orbem) les tom-
beaux des saints les plus vénérés; c'est au cours d'une grave maladie
que, dans le drame, il fait le vœu, s'il guérit, d'aller visiter les lieux
sanctifiés par la présence du Christ ; à peine a-t-il formulé ce
vœu qu'il se sent guéri. Il est difficile de ne pas voir dans cette
scène une réminiscence des circonstances où saint Louis, très inopi-
nément, au grand étonnement de son entourage, avait pris la croix
en 12 44(2)-
(1) Il exisle du Miracle latin une version 2) Voir Le Nain de Tillemont , Histoire de
espagnole tardive et une version vénitienne du saint Louis, I. III, p. 58, et Joinville, éd. N. de
XIVe s. (// libro <lei cinqaanta miracoli, n° i5). Wailly, ch. i!\.
234 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
XXVIII. — Oste, roi d'Espagne (XXVIII).
Un mari qui risque toute sa fortune sur la confiance que lui in-
spire la vertu de sa femme, amené, par des apparences illusoires, à
se croire trompé et à se dépouiller de tous ses biens, le prétendu
séducteur démasqué, l'opulence rétablie et la concorde rentrant à la
fois dans le ménage du parieur, tel est le thème exploité dans notre
Miracle. Il se retrouve dans trois œuvres narratives en Irançais étroi-
tement apparentées, les romans du Comte de Poitiers^ et de la
Violette '2) et le conte en prose Le roi Flore et la belle Jehanne '3).
Toutes ces œuvres se rattachent au groupe de contes connu sous le
nom de «cycle de la gageure» (4l
La variante de ce récit constituée par le Miracle'5' s'ouvre par un
long prologue qui prépare de loin l'action.
Oste (ou Osto) est neveu de l'empereur Lothaire, qui, désirant
mettre fin à son veuvage, lui fait cette proposition : ils iront com-
battre ensemble Alfons, roi d'Espagne, et, s'ils sont vainqueurs, Oste
épousera Denise, fille d' Alfons, et gouvernera son royaume. Ils sont
vainqueurs en effet, et Oste épouse Denise. Tandis qu'Allons,
dépouillé de ses états, cherche refuge auprès du roi de Grenade,
son frère, les deux vainqueurs laissent Denise en Espagne et retour-
nent en «Roumanie». Là un jeune chevalier, nommé Bérengier,
gage devant Oste, au prix de tous ses biens, qu'il triomphera de
la vertu de sa femme. Oste parie sa couronne qu'elle lui restera
fidèle. Denise repousse, en effet, le séducteur; mais celui-ci, en
corrompant une des «demoiselles» delà reine, apprend que celle-ci
porte sur le corps un signe particulier et il entre en possession
d'un os du pied d'Oste, laissé par lui à sa femme comme signe éven-
tuel de reconnaissance. Muni de ces indices, Bérengier va réclamer
le royaume d'Espagne à Oste, qui le lui abandonne et, de désespoir,
se fait musulman et jure de tuer l'épouse infidèle.
!l) 11 existe de ce poème deux éditions ré- (Paris, 1 856 , p. 83-1Ô7.
tentes, l'une par B. Malmberg (Lunrl , iq4o (1) C'est sous ce titre qu'elles ont été étu-
L'autre par V. F. koenig (Paris, î < ) .". y , . diées par Gaston Paris, dans Ronumia, t. WMI
(i) Dernière éd. par I). !.. Hullum (S.A.T.F., (igo3),p. I8i i
1928). l5) On en trouvera une analyse plus corn
Dernière éd. par L. Moland el Ch. plète dans Petit de Julleville, op. cit., t. II.
'I rléricault, Nouvelles françaises </» A'// siècle p. ao,N ss.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 235
Denise, avertie par la Vierge du danger qui la menace, se rend à
Grenade, déguisée en écuyer, et s'engage en cette qualité chez le roi ,
son oncle, sans être reconnue ni de lui ni de son propre père. Après
de multiples incidents'1', Oste provoque Bérengier en combat singu-
lier et le force à avouer la vérité.
Des trois récits mentionnés ci-dessus, celui qui se rapproche le
plus du Miracle est le conte du Roi Flore ou plutôt l'une des deux
histoires, sans rapport entre elles, dont il se compose (2). De part et
d'autre, c'est à l'épouse calomniée qu'est dévolu le principal rôle;
menacée de mort, elle s'engage comme écuyer, sans être reconnue,
chez l'un de ses proches ; enfin c'est grâce à son adresse que le cou-
pable est démasqué. Mais les divergences entre les deux récits sont
trop nombreuses et importantes pour que l'on puisse voir dans l'un
la source certaine de l'autre.
Sur les rapports entre les autres versions et le Miracle, nous
n'avons rien à ajouter aux observations de Gaston Paris'3'. Nous nous
bornerons à remarquer avec lui que le surnaturel, propre au Miracle ,
y apparaît comme un élément adventice, introduit assez maladroite-
ment.
XXIX. — La fille du roi de Hongrie (XXIX).
Le roi de Hongrie avait promis à son épouse que, si elle venait à
mourir, il ne se remarierait qu'avec une femme de parfaite ressem-
blance avec elle. Devenu veuf et pressé par ses chevaliers de contrac-
ter une nouvelle union, il décide d'épouser sa propre fille, qui seule
remplit cette condition ; il obtient du pape la dispense nécessaire.
Pour rendre impossible cet inceste qui lui fait horreur, Joie (c'est le
nom de la jeune fille) se coupe la main gauche, qui est entraînée
vers la mer. Son père condamne Joïe a être brûlée vive ; mais les
chevaliers chargés d'exécuter cet ordre s'y dérobent en exposant sur
la mer l'infortunée dans un bateau sans agrès.
L'esquif aborde en Ecosse ; le roi du pays, charmé par la beauté
de l'étrangère, l'épouse, contre la volonté de sa mère, qui la prend
(1) A la suite, notamment, d'une nouvelle (,) Voir dans l'article de Gaston Paris
apparition de la Vierge, accompagnée de Jésus, (p. 532) une analyse de ce conte.
Oste avait exprimé son repentir et il était re- (3> Voir notamment p. 535-544 (sur le
venu à la loi chrétienne. Comte de Poitiers et le roman de la Violette).
236 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
en haine. Tandis que le roi participe à un tournoi, à Senlis, Joie
accouche d'un fils. Par des lettres falsifiées, la marâtre fait croire au
roi quelle a mis au monde un monstre. Substituant à la réponse du
roi, qui prescrit d'attendre son retour, un ordre de mort, elle décide
de brûler la mère et l'enfant, mais le prévôt chargé du supplice se
borne à les exposer en mer.
La barque est jetée sur une cote lointaine, proche de Rome. Joie
entre, comme «clacelière» (intendante) au service d'un sénateur.
Le roi, rentré chez lui, apprend la vérité et fait jeter sa mère en
prison ; sept ans après, il part lui-même à la recherche de sa femme
et de son fils. A Rome, le hasard veut qu'il se loge précisément chez
le sénateur, où il retrouve les disparus.
De son côté, le roi de Hongrie était venu à Rome pour se faire
absoudre par le pape. Au cours d'une cérémonie à Saint-Pierre, Joie
l'aperçoit dans la foule et le fait connaître à son mari, tout heureux
de savoir la noble origine de sa femme.
Un clerc chargé d'aller puiser de l'eau pour les fonts baptismaux
rapporte dans son seau une main coupée que les flots ramènent
obstinément au rivage. Le pape la rapproche du moignon de Joie. La
main s'y adapte parfaitement. Allégresse générale, actions de grâce.
Ce Miracle assemble deux thèmes narratifs connus : la poursuite
incestueuse (l) et la calomnie par une belle-mère contre sa bru , qu'elle
accuse d'avoir mis au monde des animaux (2). Mais la réunion des
deux thèmes n'est pas imputable au dramaturge : elle se trouvait
déjà dans un roman composé environ trois quarts de siècle aupar-
avant, dans mu1 région toute voisine de celle qu'il habitait, le roman
de la Manekine de Philippe de Beaumanoir (3). Ce roman a été la
source directe, et probablement unique, de notre drame. La conclu-
sion résulte, comme l'ont démontré Voigt et Suchier (,,), de la marche
parallèle des deux actions, de l'identité du cadre géographique, de
De ce thème, Hermann Suchier, quoi littérature narrative; de nombreux exemples
qu'il se soit limité au seul domaine européen, on ont été » it«'-s par E. Cosquin, Contes popu
a recueilli cl classé jusqu'à dix neul versions laires de Lorra m , t, I (Paris, 1886 . p. 196,
m; ... de Beaumanoir, t. I, 197, 1,99, 24.7, et t. II, p. 3a4.
,ss'i, S.A.T.F., p. xxm lAwii . ' Ed. par II. Suchier, op. cit., t. I.
■ Le thèi les animaux substitués a des Voigt, -71. cit., y. 18-58; Suchier, op.
nouveau-nés est, lui aussi, fréquent dans la cit., p. lxxxix-xc.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 237
celle des noms et surnoms de l'héroïne, de celle enfin de maints
détails, d'autant plus significatifs qu'ils sont par eux-mêmes plus
insignifiants.
Toutefois l'auteur n'a fait à son modèle qu'un très petit nombre
d'emprunts textuels.
XXX. — La fille nu roi devenue soudoyer (XXX Vil).
C'est (1) aussi le thème de l'inceste qui est mis en œuvre dans les
premières scènes de ce Miracle (2).
La fille d'un roi, appelée Ysabel, échappe par la fuite à l'union
incestueuse dont elle est menacée par son père devenu veuf.
Accompagnée d'une suivante et d'un fidèle écuyer, elle s'égare dans
une forêt. L'archange Gabriel, sur l'ordre de Jésus, sauve les fugitifs
et les aide à s'embarquer sur un bateau qui aborde à Constantinople.
L'empire venait justement d'être envahi par une armée de Turcs et
de païens et l'empereur faisait hâtivement une levée de soudoyers;
Ysabel s'engage en cette qualité. Nommée « maréchal » , elle fait
merveille et cinq rois ennemis lui rendent leur épée. L'empereur
veut la récompenser en lui donnant la main de sa fille. Elle se pré-
pare à recourir, cette fois encore, à la fuite; mais saint Michel, sous
l'apparence d'un cerf blanc, vient l'en empêcher. Le mariage a lieu
et, le soir des noces, Ysabel doit avouer la vérité à la princesse, qui
en prend assez aisément son parti et promet de garder pour elle
ce secret. Le roi, averti par un moine qu'il avait chargé d'espionner
les jeunes mariés, veut voir son gendre au bain; mais Dieu trompe
si bien ses yeux qu'il continue à prendre Ysabel pour un homme;
celle-ci est réduite à révéler la vérité. L'empereur épouse Ysabel. Sur
ces entrefaites, le père de celle-ci arrive très opportunément pour don-
ner un mari à la fille de l'empereur.
Cette laborieuse combinaison d'événements invraisemblables ne se
présente, à notre connaissance, dans aucun autre texte.
(1) Nous nous écartons, dans cette notice portés d'une pièce dans l'autre (il y en a
et la suivante, du classement suivi jusqu'ici parlois plus de cent consécutifs) : Fille du roi
(cf. ci-dessus, p. 197) pour rapprocher des de Hom/rie , id-107 (t. V, p. 3) ; Fille soudoyer
drames étroitement apparentés par leur sujet. 788-1.079 (t. VII, p. 09). Cf. encore, d'une
(!) L'identité des situations est si parfaite part 2g3-ûa5 ; 3o7-3/i9 (t. V, p. 12), d'autre
qu'un grand nombre de vers ont été trans- part 1. 100-1. i3o; i.i4q-i.i63 (t. VII, -p. 4a).
238 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
XXXI. — Le roi Thierry et sa femme Osanne (XXXII).
Osanne, femme de Thierry, roi d'Aragon, met au monde à la fois
trois enfants mâles. Sa belle-mère, qui la hait à cause de sa basse
extraction, charge sa « damoiselle » , Bethis, de les étrangler; elle-
même leur substitue trois chiens nouveau-nés et obtient de son fils
qu'Osanne soit emprisonnée pour la vie. C'est elle-même qui, chaque
jour, lui porte sa pitance, si chichement mesurée que la malheureuse
doive, en peu de temps, mourir de faim.
Bethis, apitoyée, n'avait pas étranglé les enfants, mais les avait
abandonnés dans une forêt. Ils y sont découverts par le charbonnier
Renier qui, n'ayant pas d'enfants, les adopte. La marâtre, trouvant
que sa bru ne meurt pas assez vite, charge trois valets de la noyer en
mer, mais ils se bornent à l'exposer sur un bateau sans mât ni voiles,
puis elle fait croire à son fils qu'Osanne est morte. Mais, peu après,
c'est elle-même qui, en punition de son crime, meurt inopiné-
ment.
Osanne, en son extrême péril, avait invoqué la Vierge, qui lui était
apparue, accompagnée de son Fils et de saint Jean. L'archange Michel
était venu guider son esquif, qui avait abordé près de Jérusalem.
Dans cette ville, elle entre au service d'un hôtelier et de sa femme,
dont elle fait merveilleusement prospérer l'industrie.
Douze ans ont passé; les trois enfants royaux manifestent des goûts
peu en harmonie avec leur genre de vie. Un jour, leur père, s'étant
égaré à la chasse, est hébergé par le charbonnier, qui avoue qu'ils ne
sont pas ses fds; Bethis, interrogée, déclare qu'elle a désobéi à leur
marâtre et fait connaître leur condition.
Le roi, ses états avant été envahis par une armée sarrasine, lait
vœu, s'il la repousse, de visiter les lieux saints. Vainqueur, il s'em-
barque pour Jérusalem et descend précisément à l'hôtel tenu par sa
femme, donl les maîtres venaient de mourir en lui léguant leur for-
tune. Les époux se reconnaissent et vont retrouver en Aragon leurs
trois fds.
La reconnaissance des époux rappelle de très près l'épisode corres-
pondant de la Ville du roi de Hongrie (ci-dessus, n \\l\ , mais l'intri-
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 239
gue tout entière se rapproche singulièrement de celle d'un conte
inséré par Galland dans les Mille et une nuits (1).
XXXII. — Berthe, femme du roi Pépin (XXXI).
Berthe, iille du roi de Hongrie Floire et de la reine Blancheflour,
est amenée à Saint-Denis, où elle doit épouser le roi Pépin. Dans sa
suite se trouve la serve Maliste, accompagnée de sa fille Aliste et de
son neveu Tibert. Le soir des noces, Berthe se laisse persuader de se
faire remplacer dans le lit nuptial par Aliste. Le matin venu, elle fait
entrer dans la chambre Berthe, munie d'un couteau, elle-même se
blesse légèrement à la cuisse et crie au meurtre. Berthe, que l'on
prend pour Aliste, est condamnée à mort. Mais les trois écuyers,
chargés par Maliste de la faire périr, se contentent de l'abandonner
dans la forêt du Mans; la Vierge lui apparaît et la réconforte. Elle est
recueillie par le bon « vilain » Simon et sa famille, dont elle partage
la modeste existence.
Quelques années se passent. Blanchellour, inquiète de n'avoir de
Berthe aucune nouvelle, vient à Paris et constate que la prétendue
reine n'est pas sa fille. Maliste, forcée d'avouer son crime, est brûlée
vive, Tibert pendu, Aliste, qui a donné à Pépin deux fils, enfermée
dans un cloître. Mais le destin de Berthe reste mystérieux. Telles sont
les nouvelles que Blancheflour rapporte à son mari.
Un jour, Pépin, chassant dans la forêt du Mans, s'y égare et ren-
contre Berthe, qu'il ne reconnaît pas, mais qui le reconnaît. Elle
l'emmène chez Simon et raconte son histoire, en revendiquant le
titre de reine de France. Blancheflour et Floire, mandés en hâte,
reconnaissent leur fille; Pépin se rend à l'évidence et cet heureux
dénouement est célébré par des fêtes qui durent huit jours entiers.
Il n'y a là, comme on le voit, qu'un chapelet de thèmes roma-
nesques ou ingénieusement combinés. Mais cet arrangement n'est pas
l'œuvre du dramaturge, qui s'est borné à découper en scènes la
(1) Histoire des deux sœurs jalouses de leur manuscrits des Mille et une Nuits, est d'authen-
cadetle, éd. Garnier (Paris, 1870), p. 1062- ticité douteuse; cf. à ce sujet G. Huet, Les
ii(M. Le conte, qui ne se trouve pas dans les Contes populaires (Paris, 1920), p. i5o.
240 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
chanson de geste écrite vers 1280 par Adenet le Roi d'après un
modèle plus ancien d'environ un siècle (1).
Cette étroite dépendance est indéniable : l'intrigue est exactement
la même, les comparses, aussi bien que les protagonistes, portent les
mêmes noms'31; la seule liberté qu'ait prise le dramaturge a consisté
à alléger de quelques scènes l'épisode de Berthe dans la forêt (3) et
de hâter un dénouement trop longuement attendu.
La substitution de l'octosyllabe à l'alexandrin rendait presque
impossible tout emprunt littéral : mais dans un grand nombre de
passages''*1 le texte de la chanson transparait très nettement sous celui
du Miracle.
XXXIII. — Saint Guillaume du Désert (IX).
A l'instigation du cardinal Gille de Tusculan (sic), Guillaume, duc
d'Aquitaine, se prononce en faveur de l'anti-pape Pierre Lion (Ana-
clet), et expulse de son siège Guillaume, évèque de Poitiers, resté
fidèle à Innocent. Joffroi, évêque de Chartres, chargé par celui-ci de
rétablir l'ordre dans l'église d'Aquitaine, fait appel à Bernard, abbé
de Clairvaux , pour l'aider dans sa mission. Le duc repousse d'abord
toutes leurs exhortations; mais bientôt, terrassé par la fougueuse élo-
quence de Bernard , qui , brusquement, brandit à ses yeux un crucifix,
il tombe évanoui. Quand il se relève, il déclare qu'il se soumet sans
réserve et il va demander son absolution à un ermite, qui l'envoie à
un autre Celui-ci, après avoir fait sceller par un forgeron le haubert
sur la chair nue de Guillaume en guise de ciliée, renvoie le pénitent
au pape, qui l'adresse au patriarche de Jérusalem. Guillaume, étant
absous, est conduit à un ermitage, où il devra passer le reste de sa vie
dans la pénitence et la prière.
Dans cette solitude, un ancien écuyer et un chevalier aquitain
1 Édition par V Scheler, l.i roamaiu île ['] Dans cette (orèt, «jui est, dans les deux
Berte aux gratis pies , par Adenés li Rois (Bru- récits, celle du Mans, elle esl attaquée pai
xelles, 1874). des brigands Vi|]" . |""s |i:" line ourse
(,) Le forestier coni|>;ii iss, m 1 et sa lemmepor- (1.1 18 ss).
tenl dans les deux récits les noms de Simon (4) Voigt [op. cit., p. 10-19) en a énuméré
et de Constance '. Wvr., 1.090-2.026; Chanson, plus de cinquante. Voir A. Henry, dans Mélan-
1.128); les deux Bis de la serve, ceux de ges de linguistique cl de littérature romanes à
Heudri el Rainl'roi Mir., 2.o43, 1.596; Chan- la mémoire i'Istvan FranJi Sarrebrùck, 1937),
son ,1.106-1.11 [>.'•>'>
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 241
retrouvent Guillaume et le supplient de reprendre le gouvernement
de ses états, où tout va de mal en pis. 11 refuse, mais comme il a, un seul
instant, regretté cette décision, Dieu le punit en le privant de la vue,
qu'au reste, touché par son repentir, il ne tarde pas à lui rendre.
Guillaume se retire alors en Etrurie, dans une solitude plus inac-
cessible, mais Belzébuth et Satan l'y suivent. Satan, ayant pris
l'apparence du père de Guillaume, vient supplier ce dernier de rentrer
dans le siècle. Comme il «fait la sourde oreille», les deux esprits
malins le jettent à terre et le rouent de coups, le laissant pour mort.
La Vierge obtient de son fds la permission d'aller le réconforter;
elle se fait accompagner par sainte Agnès et sainte Christine, qui
frottent ses plaies d'un baume apporté du ciel et le guérissent.
Notre Dame vient alors annoncer à Guillaume que sa fin est
proche. Deux inconnus, Albert et Regnault, attirés par sa réputation
de sainteté, viennent le prier de les accepter comme disciples, mais
leur rôle se borne à recueillir son dernier soupir et à ensevelir son
corps, tandis que la Vierge et les deux saintes enlèvent son âme au
ciel, précédées de deux archanges portant des cierges allumés.
Ce drame a pour source, probablement unique, un récit en prose
latine11', peu ancien, riche en épisodes dramatiques et en grande
partie fabuleux (2). Le dramaturge ne s'est pas astreint à suivre le
'') Édition dans Acta, l'elir. 11, col. 45a- le froc en Si a et célébré par l'épopée sous les
462. La première partie a élé qualifiée par nom de Guillaume au Court Nez ou Fine
les éditeurs de suspecta, dnbia, interpolata, la brace. Mais, à en juger par les événements
seconde, qu'ils jugent moins sévèrement, ne auxquels il est mêlé, ce ne peut être, dans la
mérite pas plus de créance. pensée de l'auteur, que Guillaume VIII, duc
(2> Ce document n'est pas antérieur à 1 1 5G, d'Aquitaine et comte de Poitiers de 1127 à
date qui y est assignée à la mort du héros. 1 1S7 ; enfin certains traits dont est composée
L'auteur, qui était évidemment homme d'égli- la ligure de ce personnage (violente hostilité à
se, s'intéresse tout particulièrement à la ré- l'égard du clergé, mœurs dissolues) convien-
pression, en Aquitaine, du schisme d'Anaclet ; draient beaucoup mieux à son père Guillaume
le rôle assigné aux différents personnages est Vil. Tout cela nous amène à penser que Tau-
conforme à celui qui leur est ordinairement leur a plutôt travaillé sur des traditions orales
prêté par les historiens (voir A. Richard, que sur des documents écrits.
Histoire des Comtes de Poitou, t. II, igo3, Deux épisodes ont été empruntes à une
p. 02-4o); une erreur singulière lui fait toute- version du Moniage Guillaume: l'ambassade
lois mettre en scène le pape Eugène 111, qui envoyée au duc pour le décider à rentrer dans
ne monta sur le trône pontifical que huit ans le siècle et les brimades dont, à la suite de son
après la fin du schisme. 11 est plus singulier refus, il est l'objet de la part des démons :
encore qu'il n'ait de la personnalité même de voir à ce sujet l'édition de W. Cloetta, Les deux-
son héros qu'une idée vague : «le saint» dont rédactions en vers du Moniaije Guillaume, 2' ré-
il prétend raconter l'histoire est certainement daction (S.A.T.F., 1906), t. I, v. 4.go4-5.o68
le contemporain de Charlemagne, mort sous et b.54i-6.562.
242 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
modèle de bout en bout; il en a extrait, non sans talent, les scènes
les plus vivantes et les plus originales. Il ne s'est pas soucié notam-
ment de suivre son héros dans toutes ses pérégrinations (car cet
anachorète passe sa vie à courir le monde) ; il se borne , le lieu de
l'action lui important peu, à marquer ses principales étapes.
Voici enfin quelques divergences de détail.
Dans la Vila, ce n'est pas un crucifix que Bernard brandit tout à
coup aux yeux de Guillaume ; c'est une hostie consacrée, de sorte
que la prosopopée dont il accompagne ce geste prête la parole à
Jésus lui-même, réellement présent.
La punition infligée à Guillaume dans le drame est fort dispro-
portionnée à la faute : dans la Vita le duc reprenait réellement son
harnais de guerre pour avoir le plaisir de montrer aux bourgeois de
Lucques comment un chevalier s'y prend pour reconquérir une
place forte. Le tableau des avanies infligées à Guillaume par les
démons est, dans la Vita, beaucoup plus coloré : c'est par milliers
qu'ils viennent assaillir le saint : avant de l'arracher à sa cellule et
de le battre, ils l'étourdissent par un charivari où dominent les cris
d'animaux. Enfin l'onguent miraculeux lui est apporté par trois
vierges, dont l'une est la mère du Christ elle-même-, qui panse ses
blessures de ses propres mains.
Nous n'avons relevé d'imitations littérales que dans le passage
suivant. 11 est emprunté au discours de l'écuyer chargé d'obtenir
l'autorisation du retour de Guillaume dans ses états :
Sire, pensez a quel meschief io3£ Les églises dérobe en fort
1026 Voz gens sont par vostre deflault : El le feible est mangé du fort.
Les bons sont mis en bas du haull
El les mauvaises gens s'engrais-
[sent :
Vila (l™ partie, cb. vin
Les veuves désolées laissent, Animadvertere, quesumus, propter
io3o Car de leurs biens sont desnuees; absentiam tuam, plèbes tribulari, viduas
Les pucelles son) violées, desolari, innocentes conquassari , orpha-
Les anciennes gens periilent nos spoliari, virgines violari, veteres
El les orphelines besillenl ; perichtari, ecclesias depredari. . .
THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 243
XXXIV. — Amis et Amif.e (XXIII).
Deux chevaliers qui se ressemblent parfaitement, Amis et Amile,
se sont voué, sans s'être jamais vus, une amitié fraternelle. Après
s'être inutilement cherchés pendant sept ans, ils se rencontrent et
se mettent tous deux, en qualité de soudoyers, au service du roi de
France, qui a précisément à combattre des vassaux rebelles. Dès le
premier engagement ils font prisonniers les deux chefs ennemis et,
refusant d'accepter d'eux une riche rançon, ils les remettent aux
mains du roi.
Le souverain, touché de ce désintéressement, offre à Amile la
main de la belle Lubias, nièce d'Hardré, héritière du comté de
Blaye. Mais Amile se juge moins digne de cet honneur que son
ami, et c'est Amis, qui, ayant épousé Lubias, va prendre possession
de ses nouveaux domaines.
Hardré, qui le hait, l'accuse d'avoir séduit la fdle du roi, ce qui
est faux (car c'est la princesse qui est venue, contre le gré d'Amis, se
glisser dans son lit), et il le provoque en combat singulier.
Amile, qui ne se sent pas tout à fait innocent, persuade Amis de
livrer le combat à sa place. Amis, vainqueur, tranche la tête
d'Hardré. Le roi, le prenant pour Amile, lui offre la main de sa fdle
et il doit s'engager par serment à l'épouser. Mais les deux amis
changent encore une fois de rôle, et c'est Amile qui doit épouser la
princesse.
Amis s'était parjuré en se faisant passer pour Amile et cette faute
devait être punie : il devient lépreux. Lubias le chasse et tous ses
amis l'abandonnent. Après sept ans d'une vie errante et misérable,
il arrive chez Amile et il lui apprend, ce qu'il vient d'apprendre lui-
même de la bouche de saint Michel, qu'il guérira s'il lave ses plaies
dans le sang des deux jeunes fds de son ami. Amile n'hésite pas :
il égorge lui-même ses deux enfants, et la santé est rendue au
malade. Mais Dieu, touché de cet acte de parfaite charité, descend
sur la terre et les ressuscite.
Le modèle de ce drame est, sans doute possible, la chanson de
geste d'Amis et Amile, sous la forme remaniée qui nous est parve-
244 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
nue (1). Le dramaturge a suivi ce modèle avec fidélité. Presque
toutes les modifications qu'il y a apportées s'expliquent par le souci
d'alléger une matière trop riche et de simplifier la mise en scène (2) :
ainsi il fond en une seule les deux campagnes menées, au début,
par le roi de France contre les rebelles ; tout au long de la pièce il
a réduit les allées et venues des personnages et, par conséquent,
diminué le nombre des « mansions». Enfin il a brusqué le dénoue-
ment : le miracle une fois accompli, il considère sa tâche comme
terminée.
La différence des mètres employés rendait presque impossibles les
emprunts textuels; néanmoins, dans une trentaine de p>assages (3),
le texte de la chanson est aisément reconnaissable sous celui du
drame.
XXXV. — Robert le Diable (XXXIII).
Robert, fils d'un duc de Normandie, mène, à la tête d'une troupe
de malandrins, une vie de brigandage. Nous le voyons mettre à sac-
la maison d'un riche paysan et une abbaye, puis massacrer dans
une forêt sept ermites. Son père se décide, après avoir consulté ses
barons, à le bannir de ses domaines.
Alors le misérable, las de se sentir un objet de terreur et de
haine, interroge sa mère, qui lui révèle le secret de sa naissance :
désespérée de rester sans postérité, elle a demandé à l'enfer le fils
que le ciel lui refusait; le surnom qu'on lui donne, en le maudis-
sant, n'est que trop justifié.
Dès lors sa seule pensée est d'expier ses crimes et de sauver son
âme de la damnation. Ses compagnons refusant de changer de vie,
il les massacre tous et restitue les trésors accumulés dans son « fort ».
Puis il part pour Rome, à pied, mendiant son pain. Le pape l'envoie
à son confesseur, un saint ermite, qui, sur l'ordre de Dieu, lui
[mis et Amila nn<l J Blaivies, Moyen Age, t. XXXI, 1919, p. 162-176).
éd. C. Hofmann (Ërlangen, i85a; nouvelle Voir une comparaison détaillée des deux
édition 188a). Sur la légende, voirJ. Bédier, textes dans Voigt, op. cit., p. 20-00.
Légendes épiques , t. II, p. 170-183, et G. Huel, m Ces passages sont citt'-s par Voigl , op. cil..
Amis et Amile , les origines de ta légende [Le p. 27-39.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 245
impose une triple pénitence : contrefaire le fou, n'adresser la parole
à âme qui vive, se nourrir des reliefs abandonnés aux chiens. Long-
temps il mène cette vie ; un soir, il se glisse dans le palais de
l'empereur, qui, intrigué et apitoyé, ordonne qu'on le nourrisse et
qu'on le loge. Mais il repousse ce qu'on lui offre, retire de la gueule
d'un chien un os qu'il se met à ronger et va se coucher dans le
chenil.
Plusieurs années se passent. Un jour, une armée sarrasine vient
attaquer Rome; mais elle est aussitôt mise en déroute par un che-
valier inconnu, aux armes blanches, qui, aussitôt après, disparait.
La fille de l'empereur, muette de naissance, essaie en vain de faire
comprendre par geste que le vainqueur est le fou qui gite sous
le degré. Un chevalier romain, pour déceler l'inconnu, l'attaque et
le blesse, laissant dans la plaie le fer de sa lance. L'empereur pro-
met la main de sa fille avec la moitié de son empire au che-
valier qui pourra lui rapporter ce fer. Son sénéchal, qui aimait la
jeune fdle, prétend à cette double récompense; mais la princesse,
qui recouvre miraculeusement la parole, le démasque et désigne
comme le vainqueur le fou dont elle a suivi toutes les allées et
venues. L'ermite, sur un ordre du Ciel, vient confirmer ce récit et
annonce que Dieu a pardonné à l'inconnu, dont il raconte toute
l'histoire. Celui-ci voudrait poursuivre sa pénitence, mais l'ermite
lui déclare que Dieu en a disposé autrement : il doit épouser la fille
de l'empereur et de ce mariage sortira une lignée qui réjouira le
Paradis (1).
Le modèle du Miracle est un poème anonyme, en vers de huit
syllabes, écrit en Normandie à la fin du xne siècle, dont le drama-
turge parait avoir connu une version quelque peu différente de celle
qui nous est parvenue1'21. Les principales divergences entre les deux
textes sont les suivantes. Au début, les crimes de Robert, men-
tionnés très brièvement dans le roman, sont longuement mis en
scène dans le drame (88-355); il en est de même pour les conseils
des barons (356-579). Mais en général l'intrigue du roman est, dans
(1) Sur celte légende, voir E. du Méril, seth, Introduction à l'édition citée note ci-
Etude sur la légende de Robert le Diable, dans dessous, p. xvn-xix.
Eludes sur quelques points d'archéologie et d'his- m Robert le Diable , roman d'aventures , publié
toire littéraire (Paris, 1862, p. 3o'i ) et E. Lô- par E. Lôseth (S.A. T. F., igo3).
HIST. LITTÉR. — XXXIX. 17
246 THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
le drame, simplifiée et allégée de quelques épisodes : dans le roman
il y a trois invasions de Sarrasins et trois interventions de la prin-
cesse ; le rôle du sénéchal est amplifié jusqu'aux proportions d'un
petit roman1'1. Le dénouement enfin est tout différent : dans le roman
Robert se fait ermite, il résiste aux sollicitations des vassaux de son
père, qui, après la mort de celui-ci, voudraient être gouvernés par
lui.
Ces divergences, ainsi que le manque total d'emprunts littéraux,
appuient, au sujet de la version utilisée par le dramaturge, l'hypo-
thèse énoncée ci-dessus.
LEGENDES HISTORIQUES.
XXXVI. — L'empereur Julien et Libanius.
Ce drame se compose de deux parties qui ne sont reliées entre
elles que par la personnalité de Libanius (2).
L'empereur Julien marchait contre les Perses; il s'arrête devant la
ville de Césarée, que Rasile, son ancien condisciple, a convertie à
la vraie loi et dont il est devenu évèque. Celui-ci lui offre, à titre
d'hommage, trois pains d'orge, c'est-à-dire du pain dont il se nourrit
lui-même. Julien, feignant d'être insulté par ce présent, lui envoie
en retour une botte de foin, avec des sarcasmes et des menaces; la
Vierge Marie en a sa part : il se promet, une fois vainqueur, de rui-
ner son temple et d'abattre son image.
Très effrayé, Rasile réunit les fidèles dans l'église dédiée à saint
Mercure, pour v veiller et prier. Là, il a une vision : il voit la Vierge
entourée d'une multitude de guerriers resplendissants; puis, le songe
se transformant en réalité, nous le voyons nous-mêmes, sur la scène,
mander saint Mercure et le charger de le venger de l'apostat. Mercure
''' Il déclare la guerre à l'empereur et ne \mis négligeons dans celle analyse quel-
consent à le secourir qu'après avoir obtenu la <pies épisodes qui ne sont pas liés étroitement
m iin de la princesse. à la marche de l'action.
THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 247
en effet, la scène s'étant brusquement transportée en Perse, trappe de
sa lance l'empereur, que les démons emportent, corps et âme : de sa
dépouille, en etlet, on ne retrouve nulle trace. Au même moment, son
«maître d'hôtel», Libanius, avait en Perse la même vision et pro-
mettait d'abjurer le paganisme.
Basile, pendant que les fidèles dorment, se rend au tombeau du
saint, où étaient déposées ses armes, et il constate qu'elles ont disparu.
Libanius, bouleversé, accourt en bâte, des bords de l'Luphrate,
raconte la vision où lui a été prédite la mort de son maître et
demande le baptême, que Basile lui administre après lui avoir fait
contesser tous les articles du Credo. S'étant rendu de nouveau au
tombeau du saint, Basile constate que ses armes ont repris leur
place et que le fer de la lance est ensanglanté. 11 montre au peuple
cette lance et, lui assurant quil n'a plus rien à craindre de l'apostat,
il l'exhorte à louer la mère de Dieu.
Dans le dernier tiers de la pièce (1. i/; 1- 1.588), il n'est plus ques-
tion que de Libanius. Une vision de la Vierge dont il a été favorisé
lui a laissé au cœur le désir de la voir de nouveau. Elle-même lui
tait proposer par l'ange Gabriel de lui accorder encore cette faveur
s'il consent à perdre l'œil gaucbe. 11 accepte avec joie et olfre, en
échange de nouvelles « avisions » , de perdre aussi l'œil droit et de
se faire couper le poing. Marie, touchée de tant d'amour, lui rend
la vue et emporte son âme en Paradis.
La légende mise en œuvre dans la première partie a été très
répandue et se présente sous des formes divergentes. Les rédac
tions latines (1) se partagent nettement en deux familles : la première,
qui remonte à la Vtta Basilii attribuée à Amphilochius, est carac-
térisée par le grand rôle attribué à Libanius, qui vient de Perse à
Césarée pour annoncer à Basile la mort de Julien et lui demander
le baptême; dans la seconde, qui comprend les versions insérées
dans les recueils de Miracles, le rôle de Libanius est inexistant (2) ou
insignifiant (!).
(1) Poncelet, n" 8o3 et 1012. Nous résu- <3) Ms. du Brit. Mus., Cotton, Cleop. CX
nions ici les recherches d'Erik Boman, Deux (dans Neuhaus, Die lateinischen Vorlayen,
Miracles de Gautier de Cuinci (Gôteborg, 1935), p. 23). Il y est dit de Libanius simplement
p. lix-lxvi. qu'il eut en Perse la même vision que Basile
m Ms. de Madrid, n° 5o [Boletin, t. VII, à Césarée.
p. ,4.;
17.
248 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
De cette légende nous n'avons pas moins de cinq versions fran-
çaises, sans compter notre drame'1. La seule qui nous intéresse est
celle de Gautier de Coincy, car c'est elle qui est la source presque
unique du drame : la grande quantité de tournures, de rimes,
d'hémistiches, de vers entiers qui ont passé d'un texte dans l'autre
le démontre suffisamment ('2).
Le dramaturge n'a apporté à cet original que de très légères modi-
fications. La plus frappante consiste dans l'extension qu'il a donnée au
rôle de Lihanius : alors que ce personnage, chez Gautier, n'apparaît
que dans la dernière partie du récit, il est en scène dès le début du
draine : véritable «confident" de Julien, il échange avec lui une ioule
de répliques, souvent au reste insignifiantes (3o, 224, 3o6, 43g,
etc.) ; l'auteur manifestement s'efforce d'intéresser le spectateur à un
comparse dont il se prépare à faire un protagoniste.
Ces menus propos ne sont que puérils ; la modification que \oici
est iranchement déplorable: chez Gautier, comme dans la première
famille des rédactions latines, Libanius accourt à Césarée pour
annoncer aux chrétiens la mort de Julien, dont il vient d'èlre témoin ;
dans le drame, il fait aussi un long récit, mais c'est celui, non de la
mort de Julien, mais du songe qui la lui a fait pressentir.
Le récit de Gautier n'a pas été la source unique du dramaturge : il
avait eu la curiosité de feuilleter la Légende dorée. C'est là (ch. 67 et
69) qu'il a trouvé les noms des saints Quiriac et Gorlien (v. 65-66 !
martyrisés par Julien (3).
Du thème hagiographique qui a fourni au dramaturge la se-
conde partie de son œuvre, nous ne connaissons qu'une autre ver-
idyar's \tarien-Legenden , éd. Neuhaus suivant, où est exprimée une idée qui ne se
[Altfranzôsische liibliothek, t. IX). — Gautier rencontre dans aucun des autres textes : Julien
deCoincy.éd.Poquet, col. 3û5-4l6;éd.Boman, s'élant vanté d'être meilleur philosophe (pie
p. .Vi 71. — Bihl. d'Orléans (fragment), éd. P. Basile, celui-ci lui répond (éd. Boman, ai ss.) :
Meyer (sans le prologue) dans Notices et extraits ]Vwn 1(>mlril;e que D;ex te| uon
des manuscrits, t. \\.\l\, a" partie (189a . Doné t'eiist si sages lusses;
p. 5o. — Londres, Brit. Mus.. Old Roy. 201 .\ Droite créance et vraie eusses.
\l\ ...I. Mlman,n-VII.-B.N..l, .8,8, CL Mir. I , fr *. :
eJ. Meyer, op. cit., p. 07.
<*> Les rapprochements laits par Jeosen Pleûst Dieu, le El Marie,
1 1 1 . n\ !■ Oue si bon et si saee lusses
Voir plus haut, 11. ao3 ne remplissent pas ,, • • 6 -
1 ,. ...'.' ,. V ' 1 lu en l'>v vraie créance eusses.
moins il une dizaine de pages (jo-00) cl con
cernent une trentaine de passages. I oe preuve Nous ignorons où il a pris celui de saint
I un autre ordre esl fournie par le passage Privache (v. 6(i) qu'il ajoute à cru\ là.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 249
sion(1 , qui fait partie du recueil d'exempla contenu dans le ms. du Brit.
Mus., Add. 33 956. La même histoire, sans la mention de la muti-
lation du poing, y est racontée à propos d'un «abbé» qui consent
successivement à perdre les deux yeux pour voir et revoir Notre Dame
clans sa gloire'2'.
XXXVII. — Saint Sevestre et l'empereur Constantin (XX).
Le pape Sevestre se lamente avec ses clercs sur la haine que l'em-
pereur a vouée à la religion du Christ. Le prince, qui est torturé par
la lèpre, consulte deux des siens, sages entre tous, Tracon et Zéno-
phile. Le second lui conseille de se baigner dans le sang de jeunes
enlants fraîchement tués.
Déjà les chevaliers et écuyers du palais ont commencé à arracher
les futures victimes à leur mère, qui se jette en pleurant au\
pieds de l'empereur. Touché de compassion, celui-ci déclare qu'il
aime mieux mourir lépreux qu'encourir le reproche de cruauté.
Jésus le récompense en lui faisant voir en songe les saints Pierre
et Paul, qui conseillent de recourir à Sevestre, qui indiquera
une piscine où il suffit de se plonger pour être guéri. Il accepte
d'être baptisé : au cours de la cérémonie, il voit le ciel s'entrouvrir
et son mal disparaître. 11 publie aussitôt des ordonnances imposant
la religion chrétienne à tout l'empire et faisant de l'évèque de Rome
le chel de tous les autres.
Il lait annoncer à sa mère Hélène, retirée à Bethléem, sa guérison
et sa conversion. Elle le félicite de sa guérison, mais le blâme de ne
pas avoir embrassé, comme elle-même, la religion des Juils. Déférant
au désir de son fils, conseillé comme elle par Sevestre, elle vient
à Rome, accompagnée de quatre fameux docteurs de cette loi, qui
lllnlia
"' Poncelel , n" 619 [Fait quidam abbas version latine par Mussalia, Studien, \, p. 33;
chus). cf. la version vénitienne des Cinquanta mira-
m Voir Ward, Calai, of romances, t. Il, coli, n° 3). Elle est attribuée à la jalousie
p. 675. Dans un des miracles du ms. 818, dans le conte bien connu, que l'on croit d'ori-
dont le héros est le pape Léon, la mutilation ^ine orientale, De l'Envieux et du Convoiteax
volontaire est attribuée, non à la dévotion, (éd. Méon, Fabliaux, t. I, p. gi ; cl. flist. litt.,
mais au remords (éd. du texte Irançais d'une t. XXIII, i856, p. a 3 7).
250 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
convaincront sans peine les chrétiens de sa supériorité; les deux
sages païens Tracon et Zénophile se sont chargés d'arbitrer le débat.
Sevestre plaide pour la foi chrétienne; la discussion se termine par
son triomphe. Hélène demande le baptême et son exemple est suivi,
non seulement par les arbitres, mais par les docteurs juifs eux-
mêmes.
La source de ce drame est le chapitre 12 de la Légende dorée,
où est narrée avec quelques détails, qui manquent ici, la vip de
saint Sevestre. Non seulement les personnages secondaires por-
t » 'ii l les mêmes noms'1', mais la succession des épisodes est exac-
tement la même. Quelques passages enfin ont été littéralement
traduits (2!.
Ce traducteur consciencieux s'est néanmoins octroyé quelques
libertés : il a accentué le caractère mariai en faisant apparaître la
Vierge, qui promet à Sevestre de lui insuffler, dans la discussion,
« l'esprit de sapience ». Cette discussion est de son invention : au lieu
de dire simplement, comme la Légende dorée, que Sevestre réfuta tous
les arguments de ses adversaires, il nous fait assister à une longue
controverse d'allure toute seolaslique (.1.108-1.399) sur ^es trois
principaux dogmes du christianisme.
En revanche, il a supprimé, outre la confession de Constantin en
l'église Saint-Pierre, deux longs épisodes, celui du taureau tué par
/ambre et ressuscité par Sevestre (ce qui amène la conversion de
tous les Juils présents] cl celui du dragon rendu inofifensif, miracle
qui a pour résultat la conversion des « mages » païens.
(1' Ln dramaturge a conservé relui de Zéno- Que <1"' enfant lue en bataille
phile (pour Xénon, déjà dans la Lr/jenda aarca) " doit ps,r<' décapité.
ei altéré, sans doute par nue laute .le lecture, """l ,eroit M -™Mt crn!,ulé
Cralon en Tracon. La légende n'attribue pas à ?e r\ no' onlans f™\
, . -ii- ' ' '"e taire a autres dellenilons.
ces deux « sa^es • le ron se 1 odieux «nie repousse n 1.
11 'Mie nous \ault avoir surmonte
Uonstantin Klle nomme douze des docteurs |/(, s BarbaranM se cruauté
juifs: trois .le res noms, Auner, Doech, Gode- Nous vaint? Certes, petit, mais nient-
lias, ont liasse dans le draine; Aliialeur v est ,.,. . , , - .
,.„ 1 ml ■ 1.1. i.rticinia niircn, éd. uraesse lOQO). |>. ~ 1 :
remplacé par Abraham. • '
"' Voiei le début du discours de CoDStan- Dignitas romani populi de fonte nasrilur pie-
tin a la foule (î8.)-i.i ■ talis, qu.r etiam banc legem dédit ut rapitali sen-
tenti e lubderetur quicumque in beilo occidissel
I-a dignité de nostre empire infantrm. Ouanla ergo erit crudelilas ut lioc nos-
I)e le fontaine de pitié tris faciamus Gliil qnod fieri prohiboimui alienis!
Niort .1 naist par grant amish. Ouid jurai harbaros lupensse si ■ rriulelilal.- mfi
Qui a ordonc. c'est san/s faille. camur ?
THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 251
XXXVIII. — Sainte Bautheut (XXXIV).
Cédant aux instances de ses « chevaliers » qui le pressent de pren-
dre femme, le roi Clodoveu (Clovis II) épouse une jeune fdle de sang
royal, nommée Bautheut, achetée tout enfant en Saxe et élevée chez
le maréchal Echenoalz.
Une quinzaine d'années s'écoulent. Résolu à laire le « saint voyage »
d'outre-mer, le roi, après avoir consulté ses barons, confie la régence
à l'ainé de ses deux fds. Le jeune homme, supportant malaisément
l'obligation, dont d'ailleurs il n'avait pas été question jusqu'ici, de
prendre, avant d'agir, l'avis de sa mère, déclare qu'il ne veut plus
vivre « en subjection » et entraine dans sa rébellion son frère cadet.
Peu après, le roi fait annoncer son retour. Ses deux fils décident
de lui refuser le passage, lèvent des troupes contre lui et congédient
avec des paroles insultantes les messagers de paix. Bautheut supplie
Jésus et la Vierge de protéger son mari et de sauver au moins l'âme
de ses fds. Notre Dame lui apparaît et lui promet que ses vœux
seront exaucés.
La bataille s'engage. Les princes sont vaincus et amenés enchaînés
devant leur père. Sur le châtiment qui doit leur être infligé, celui-ci
consulte d'abord ses barons, qui se récusent, puis Bautheut, dont
l'avis est que, puisqu'ils ont mésusé de leur force contre leur père,
ils doivent perdre «la force et vertu de leur corps». Le bourreau
est aussitôt mandé, et, sous les yeux mêmes de leur père, il met à nu
et brûle au fer rouge les « nerfs » de leurs jarrets. Puis, sur l'ordre
même de Jésus, consulté par Bautheut, les victimes sont embarquées,
avec un valet et des vivres, sur une barque sans gouvernail, qui des-
cendra le cours de la Seine. Les coupables s'inclinent sous la
main de Dieu; ils s'exhortent à la résignation et sont bénis par leur
père. L'esquif aborde à Jumièges, aux environs d'un monastère où
ils sont recueillis par l'abbé Phillebert. Le serviteur qui les avait
accompagnés va révéler à leurs parents le lieu de leur retraite. Le
roi et la reine viennent les visiter et dotent l'abbaye de grandes
richesses et de notables privilèges.
Ce récit est inconciliable avec des données historiques et chro-
nologiques assurées : Clovis II mourut en 656, âgé d'environ
vingt-cinq ans, et les seuls fils qu'il eut de Balhilde, Clotaire, Chil-
252 THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
déric et Thierry, régnèrent après lui. Comme ils avaient trois ou
quatre ans à la mort de leur père, ils n'auraient pu se révolter contre
lui. C'est donc avec raison qu'on a vu là une invention des
moines pour illustrer Jumièges.
De cette histoire nous possédons une autre version, qui se pré-
sente dans des conditions très particulières, fort propres à nous la
rendre suspecte. L'original en est égaré et le peu que nous en disent
les érudits qui l'ont utilisé, C. A. Deshayes (1), E. H. Langlois (2> et
fclm. Savalle (3), est loin de satisfaire notre curiosité. C'est un récit en
prose, du xvie siècle, à en juger d'après la langue, extrait d'un ou-
vrage anonyme intitulé Brief recueil des antiquités et fondation de l'ab-
baye de Jumièges, que Deshayes, suivi en cela par Langlois et Savalle,
attribue à Dom Adrien Langlois, qui fut prieur de l'abbaye dans les
premières années du xvne siècle.
Ce document ne nous fait pas remonter bien haut dans l'histoire
de la légende, dont il ne nous fournit qu'une forme déjà altérée. Sur
les « enfances » romanesques de l'héroïne il est à peu près muet :
c'est donc ailleurs que le dramaturge s'est renseigné. Une autre ver-
sion lrançaise, plus complète, de la légende, a été en effet signalée,
en i643, par les Bo^^andistes('',, qui l'ont jugée trop fabuleuse pour
mériter d'être reproduite, mais qui en ont du moins donné une
analyse assez détaillée. D'après ce récit, la jeune Bathilde, fille d'un
roi de Cologne nommé Floire (5), se promenant un jour hors de la
ville, avait été enlevée par des Sarrasins et emmenée par eux en
Syrie, où elle avait été rachetée par Archinoaldus, considéré comme
un personnage connu, puisque son nom n'est suivi d'aucun litre. Le
reste comme dans la version analysée ci-dessus. On voit que celle-ci
n'était pas moins hardiment romancée (6).
(l) Histoire de l'abbaye royale de Jumièges lent une autre, en italien, sur laquelle ils ne
(Italien, 1829). donnent aucun détail.
'' Estai sur les énerves de Jamièaes (Rouen, (,) C'csl ainsi que je crois devoir traduire
1 838). ce passage : dicitur e! BatkUdit Floridae régis
'5> La Chronique des Enervés . princes nié- Colinueiisif film fuisse.
rovingiens, fils de Clovis II et de sainte Ba- (,) Selon les Itallandistes ( jan. III, p. 348),
tbilde et moines de l'abbave de Jumièges (Rouen, la valeur de ce texte aurait été examinée par
1868). .1. Trithème el il aurait été imprimé in calcem
''' Acta, jan. II. p. 7 > <. Ils ne nous disent tomi * De vitis sanctoram* collectif a Petro \ iettm
pas quelle date ils lui assignent; ils en signa aliisque viris dorti<.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 253
XXXIX. — Le mariage et le baptême de Clovis (XXXIX).
Aurélian, confident et conseiller de Clovis, revient de Bourgogne,
où il a vu la jeune Clotilde, qui vit chez son oncle, le roi Gondebaud,
quoique celui-ci ait fait massacrer son père. H lait à son maître un
portrait fort séduisant de la jeune filleet Clovis déclare à ses cheva-
liers, qui l'approuvent, qu'il est décidé à faire d'elle sa femme.
Aurélian reprend en secret le chemin de la Bourgogne, empor-
tant, pour les remettre à Clotilde, des vêtements de noces et un
anneau d'or où est gravée l'image de Clovis. Couvert de haillons, il
se mêle à la foule des mendiants qui attendent, sous le porche d'une
église, le passage de Clotilde; il réussit à attirer son attention et,
admis dans ses appartements, il lui présente les cadeaux et la
requête de son maître. Clotilde accepte les présents, mais elle dé-
clare qu'elle n'épousera jamais un païen, en ajoutant toutefois
qu'elle fera ce qu'il plaira à son oncle. Aurélian rapporte ces nou-
velles à Clovis, qui l'envoie une seconde fois en Bourgogne, où il
demande à Gondebaud la main de sa nièce pour le roi des Francs,
sans lui dissimuler que celui-ci, si sa demande est repoussée, enva-
hira la Bourgogne. Gondebaud, intimidé, acquiesce de fort mauvaise
grâce, et remet la jeune fille entre les mains d'Aurélian, qui l'em-
mène à Paris.
Les noces sont célébrées hâtivement au Louvre, sans que Clotilde
ait été de nouveau consultée et sans que Clovis ait manileste la
moindre velléité de conversion.
A peine mariée, Clotilde demande à son époux, après lui avoir
exposé le mystère de la Trinité, d'embrasser la xraie foi et de récla-
mer à Gondebaud les richesses provenant de l'héritage de ses parents.
Clovis repousse sèchement la première demande, mais fait bon
accueil à la seconde. Il envoie donc, pour la troisième lois, Auré-
lian à Gondebaud, qui, après l'avoir insolemment accueilli, consent,
sur le conseil de ses barons, à lui livrer une bonne partie de ses
trésors.
Un an s'est écoulé. Clotilde met au monde un fils, qu'elle fait
baptiser et qui meurt presque aussitôt. L'année suivante, tandis que
Clovis est occupé à réduire un vassal rebelle, elle accouche d'un
254 THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
second fils, quelle fait aussi baptiser et qui tombe gravement
malade. Clovis éclate en reprocbes ; Clotilde invoque Jésus et
Marie, qui descendent du Ciel et lui promettent que l'enfant gué-
rira.
Un prévôt vient annoncer à Clovis qu'une armée de Saisnes et
d'Allemands a envahi ses états. H marche à leur rencontre, après
avoir de nouveau refusé de se faire «chrétienner». Le combat s'en-
gage : les Francs, accablés sous le nombre, plient. Aurélian engage
Clovis à invoquer le dieu de Clotilde. Après avoir reproché aux
siens d'être restés sourds à sa prière, incident dont on ne nous avait
rien dit, il promet de se faire baptiser s'il remporte la victoire. Aus-
sitôt le roi des Allemands est tué, ses troupes se débandent et ses
chevaliers viennent offrir à Clovis de lui payer tribut.
Clovis fait un archevêque de Reims de Rémi qui, en vingt-sept vers.
l'instruit de ce qu'il devra croire. Dépouillé de ses vêtements, il
s'agenouille dans la cuve, tandis qu'une colombe apporte du ciel la
Sainte Ampoule. Après la cérémonie du baptême, très longuement
figurée, deux chevaliers l'emportent, enveloppé d'un drap, dans son
palais, suivi des clercs qui chantent le Daim.
Le mariage de Clovis a été raconté par trois historiens de l'époque
mérovingienne, Grégoire de Tours, Frédégaire et l'auteur du Liher
historiae Francorum '''. De ces trois récits, le premier, pur de tout
élément romanesque et le pins voisin de la réalité, a été négligé par
le dramaturge'2'. Les deux autres, très fortement romancés, concor-
dent dans l'ensemble, mais diffèrent sur quelques points. Le plus
riche en détails, le plus dramatique aussi, est celui de Frédégaire :
il est le seul à mentionner le brusque retour d'Aredi us, conseiller de
Gondebaud, la poursuite du cortège qui emmène Clotilde, la déci-
sion énergique à laquelle celle-ci doit son salut. Il n'y a aucun doute
que le modèle ail été, pour le mariage de Clovis et sa conversion,
le Liber historiae® : sur la première entrevue entre Vurélian et Clo-
' (les trois versions ont élé longuement Gondebaud d'avoir (ail assassiner son livre,
comparées entre elles par (<. Kurth, lli<t<>ire père de Clotilde.
poétique des \térovingient (Paris, i8q3), p. aa5. (V Ed. 15. Krusch dans Monamenta Germa-
C'est d'après lui toutefois qu'il accuse rdae historica, t. Il (1888), p. it>?i ss.
THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 255
lildp, le drame et le Liber concordent exactement'1', mais, ce qui est
plus caractéristique encore, c'est la présence, dans les deux textes, de
scènes parasites. Aurélian, avant d'être introduit chez Clotilde, avait
laissé à la porte le sac où étaient enfermés les présents; en sortant,
il ne le retrouve pas et se désespère, à tort, car un serviteur trop
zélé l'avait mis en lieu sùr(2).
De la seconde partie du drame, la source, probablement unique,
parait avoir été le récit de Grégoire de Tours (3), allégé de quelques
détails et agrémenté de quelques autres (4). Les scènes capitales sont
reproduites si fidèlement que souvent le texte de l'historien trans-
parait sous celui du dramaturge.
Valeur littéraire des Quarante Miracles.
Leur place dans l'évolution nu théâtre religieux au Moyen Age.
Le respect qui s'attachait au texte des Miracles de la Vierge et des
Vies de saints portait naturellement une certaine atteinte à la liberté
des écrivains qui entreprenaient de mettre à la scène ces sortes de
sujets. Il ne faudrait pas, toutefois, exagérer la contrainte qui, de ce
chef, pesait sur eux. Le simple transfert d'un récit sur le plan dra-
matique impliquait le droit de créer des personnages secondaires et
d'introduire des scènes épisodiques où leur imagination pouvait sp
déployer sans que le fond de ce récit en éprouvât le moindre dom-
mage. Un seul exemple suffira à illustrer cette vérité.
Jacques de Varazze, dans la Vie de saint Alexis, décrit très briè-
vement les actes de bienfaisance auxquels s'adonnait Ëufémian, le
père de son héros :
« Euphémien était un homme très charitable : tous les jours on
(,) Aurélian, mêlé à la foule des mendiants '* II utilise la légende du saint chrême
qui attendent le passage de Clotilde, reçoit apporté par une colombe, légende encore,
d'elle une pièce d'or, il tire l'épousée par le inconnue de Grégoire (3.33()). La révolte du
pan de son manteau, et il est mandé riiez elle « duché • et du « comman » de Melun est un
par une servante. hors-d œuvre, au reste très bre( (i.44o ss.). hn
(s> Autre scène non moins oiseuse : Gonde- revanche, il omet une scène curieuse : Clovis,
haud, désirant savoir si Clovis n'a pas envoyé déjà baptisé, exprime la crainte que ses guer-
quelques présents à Clotilde (668 ss.), lait riers ne consentent pas à l'imiter; au moment
visiter son trésor, où on trouve en effet un où il se préparc à les y exhorter, ils déclarent
anneau : Clotilde elle-même l'y avait déposé. spontanément qu'ils ne veulent pas d'autres
P1 Lib. Il, chap. 39-01. dieux que 1
eux (lue le sien.
256 THEATRE RELIGIEUX EN ERANÇA1S.
préparait chez lui trois tables, pour les pauvres, les orphelins, les
veuves et les étrangers, et c'était Euphémien lui-même qui les ser-
vait; après quoi, à neuf heures, il prenait enfin son repas, en com-
pagnie d'autres hommes, bons et pieux comme lui; sa femme, nom-
mée Aglaé, partageait sa foi et tous ses sentiments (1)».
Ces quelques lignes ont fourni au dramaturge, qui associe Aglaé à
son mari, plusieurs scènes, formant près de cent cinquante vers, où
nous voyons le «connétable» et les serviteurs d'Eufémian s'aflairer à
dresser et garnir les tables, les deux époux accueillir avec grâce leurs
humbles invités et ceux-ci se répandre en remerciements et en prières
pour leurs bienfaiteurs'2'.
Ces sortes de scènes, qui abondent, sont évidemment oiseuses :
elles n'en ont pas moins, pour la plupart, un très vil intérêt parce
que la réalité y est finement observée et fidèlement rendue. Cet
éloge s'applique surtout à celles où nous sont retracés les aspects les
plus divers de la vie publique et de la vie bourgeoise (3). Ce sont des
tableaux pleins de vie que ceux où nous assistons à une élection
épiscopale et au banquet offert par le nouveau prélat à ses électeurs
(III, 494-755), à l'enquête menée par un bailli avisé et zélé à la
suite d'une mort suspecte (XXVI, 459-67 2), où s'engagent, entre les
représentants des deux familles, avec une prudence cérémonieuse,
des pourparlers en vue d'un mariage (XIX, 2 28-63 1 ; XI, 1 86-5 1 1).
A chaque page de notre recueil nous trouverons des scènes qui se
recommandent parles mêmes mérites {4).
Chap. xi. 11, ii'ad. T. <le \\ wev.i, p. 33o. bien méritant est un pur hors-d'œuvré qui
La seule addition du dramaturge (XXV, occupe près de cent vers [ag5 I7 ■
1 ia-i65) consiste en ce que le repas des deux (,) Nos auteurs n'uni évidemment que des
époux se compose uniquement de pain et d'eau. idées très vagues sur la \ie de cour et les
,3) Il iaut reconnaître toutefois que quelques- mœurs des grands : ils s'imaginent que pour
unes de ces scènes sont parfaitement insigni- obtenir une audience d'un pa|>e, il snllit de
liantes <■! vraiment bien difficiles à justifier : verser un bon pourboire aux massiers il, 81 (i-
ainsi, dans \l,, l'épisode puéril du sac pré- 83g; VIII, 48 ss.), qu'on mariage princier n'a
cieux laissé par lurélian derrière une porte, |>as lieu sans l'intervention des ménestrels i|ui
celui de la révolte du duc de Melun ( 1 .44.0 ss., précèdent le cortège en • faisant mestier •,
omis dans l'analyse ci-dessus), celui (ibid., 53o- qu'un prince ne peut se déplacer, mémo dans
i>77) où nous voyons Clovisse décider brusque mui palais, sans se l'aire précéder par des ser-
ment et sans motils à renlorcer l'escorte de gents qui écartent la fouie à grands coups de
son ambassadeur. Dans \V, la nomination par masse WIN, 1..VJ2 ss. ; Wlll. J35: XXVII,
un comte ni poste de bailli d'un certain maire ."> 1 , etc.).
THEATRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS. 257
Il est naturellement impossible de retracer avec précision l'évolu-
tion d'un genre qui, comme le théâtre religieux du Moyen Âge,
n'est représenté que par un petit nombre de manuscrits très dissémi-
nés dans le temps et dans l'espace. Ce genre, toutefois, présente, d'un
bout à l'autre de son histoire, un trait dont on peut dessiner nette-
ment la courbe. La recherche du comique est déjà sensible dans les
drames liturgiques en latin des xne et xml siècles et dans nos plus
anciennes Passions et Résurrections, où elle inspire les fanfaronnades
des «chevaliers» préposés à la garde du Sépulcre et les boniments du
marchand de parfums vantant sa marchandise; vers la fin du xive
siècle, elle s'accentue très nettement et prend un caractère très mar-
qué de trivialité : cette vulgarité s'étale surtout dans les rôles des
démons faisant assaut d'injures et de horions et dans ceux des bour-
reaux, scandant leurs gestes d'écœurantes et féroces plaisanteries.
Dans nos miracles, cette veine est exploitée très discrètement : elle
apparaît dans quelques scènes, très courtes, celles par exemple où
nous voyons un messager prenant un évident plaisir à se faire enivrer
^XXIX. 1.178 ss.) et des «clercs» de magistrats plus assidus à la
taverne qu'aux plaids (X, 288 ss.). Même dans les rôles de bourreaux
et de démons nous ne constatons aucune recherche de violent réa-
lisme : les bourreaux font leur métier avec conscience, mais sans y
prendre un plaisir particulier; l'un d'eux même s'apitoie sur les souf-
frances du patient et le supplie d'y mettre fin par l'abjuration
(XXXV1I1, 1.796). Quant aux démons mêmes, leur langage est
décent et mesuré : ils ne sont point encore ces clowns dont les
propos incohérents ne pouvaient divertir qu'un auditoire fort peu
cultivé (1).
Ces remarques sont, on le voit, de nature à fortifier l'opinion
exprimée ci-dessus (p. 19G) concernant la date de composition de nos
Miracles, mais si le comique est banni des miracles, il ne l'était
pas du répertoire des confréries qui les jouaient. L'auteur du
Miracle XIII a eu la singulière idée d'avertir les spectateurs qu'ils ne
tarderaient pas à assister à des scènes divertissantes :
(1) Un des passages les plus franchement est possible que l'auteur se soit borné à copier
amusants de notre recueil est la série de coq- une « fatrasie » préexistante. Ce morceau, en
à-l'àne ou de truismes incohérents que débite tout cas, ne devrait pas être négligé dans une
Le « loi » dans le Miracle XVII (826-889). H histoire du genre.
258 THÉÂTRE RELIGIEUX EN FRANÇAIS.
3'i8 C'est d'un moine qui doit venir
Chiez la femme d'un laboureur
Non pas pour faire a Dieu honneur,
Mais pour briser le mariage. . .
338 Que le moine, en lieu de drapiaux
A laver, dedans un cuvier
Sera bouté, mon ami obier,
Et si ara, qui qu'en estrive,
Sur son dos, de chaude lessive
Jeltee plein un chauderon.
Il s'agissait, on le voit, dune véritable larce et du caractère le moins
édifiant. 11 est vraisemblable que le cas n'était pas unique et que le
spectacle ollert par des confrères se terminait souvent, comme ce
sera l'usage plus lard, par une petite pièce de caractère purement
plaisant.
A. J.
Note additionnelle. Depuis la rédaction de cet article, un érudit
a publié sur les Quarante Miracles un livre important (l). On y
trouve une bibliographie, les résultats d'une collation du manuscrit
et des recherches sur les sources. Quelques rubriques grattées en
tète de chaque morceau avaient échappé jusqu'ici à l'attention. Plu-
sieurs Iragments ont pu en être lus. On y voit que nos Miracles ont
été représentés, en principe un chaque année. L'ordre de leur repré-
sentation est le même que celui de leur copie dans le manuscrit, (les
spectacles étaient offerts par la confrérie (puy) des orfèvres de Paris
à leur fêle corporative de la Saint-Eioi ( 1" décembre). Certaines
mentions comportent des dales d'année qui s'échelonnent entre
L362 et 1382.
Revenant sur le miracle XXXI (XXXII) : le roi Thierry et sa Janine
Osanne, M. Hobert Bossuat a montré récemment que ce miracle
n'était que la transposition dramatique d'un épisode du roman de
Theséus de Cologne^1'.
'" Kudoll (ilulz. Minuits de \tilrc Dame Wissenschaflen :u Berlin. Verôffentlichunqen des
par personnages. Krilisclie liiblioyrapliie and Instituts fur romanische Spracnwissensekafi , g).
ueue Sludien zu Text, Entstehangszeit and lier- 3 K. Bo.ssuat, Theséus de Cologne, dans le
kunft (Berlin, ig54 ; lieuisvhe Akademie der Moyen Age. t. LXV (1959)1 p. 54 »-546.
PIERRE RERSUIRE.
i.
SA V1K.
Pierre Bersuire'1' esl né, probablement dans les dernières années
du xme siècle '-', à Sâint-Pïerre-du-Chemin (3) aujourd'hui gros bourg
du Bocage Vendéen, à vingt-cinq kilomètres environ au nord de
Fonlenay-le-Comle. H appartenait, semble-t-il, à une famille noble
ou anoblie, mais sans fortune'4' : l'un de ses parents, Jean « Bersuyre »,
est qualifié d'écuyer en i.V|()(5). En 1.V19, un autre document fait
(l) J.e nom a été latinisé, dans les manuscrits
et dans les éditions, en Bercorius, Bercliorius.
Bersorias et même (abusivement) en Berlorins,
Berthorias, au nominatif ou au génitif. Défi-
guré en français sous les aspects les plus divers :
Berceure. Berclieure, Berseure, Le Berceur, Le
Berclieure, il se présente en généra] dans les
documents contemporains sous les formes plus
régulières de Bersoire, Bersuire, Bersuyre, en
particulier dans les registres du Parlement
de Paris. Convient-il de considérer comme
membres de la famille de Bersuire un Georges
Bersuyre qui parait au xiv* siècle dans le
cartulaiie de Saint-Jean d'Orbestier publié par
Louis de La Boutetière [Arck. kist. du Poitou,
t. VI, 1877, n"' K)f> et 2t>3), une Jeanne
Bersuiresse, nommée en i38o dans un accord
en Parlement (Arch. nat., X'c 4i, 24 juillet),
un Barthélémy Bedard, dit Bersuyre, chaus-
setier à Poitiers [ibid.,3i 201, n"85, fol. 67 v°,
avril 1476)? Nul doute, eu tout cas, que
ce nom de famille ne soit en rapport avec
celui de la ville de Bressuhe, anciennement
Bersuire.
(,) On ne possède aucune donnée précise
sur la date de sa naissance. Lépitaphc, dont
on trouvera le texte à la lin de cette notice
biographique, ne lui donne pas d'âge. C'était
pour Pétrarque un vieillard vénérable [venera-
bilis seuea) quand le poète le vit et lui écrivit
pour la dernière l'ois en i36i, l'année qui
précéda la mort de son ami [Epislolae seuiles,
liv. X, 2, non datée, dans Francisa l'elrarche
Opéra, Venise, i5oi, p. 36 1). Cf. la traduc-
tion italienne de G. Fracassetti dans Letlere
seuili ai F. P. «olgarizzate e diclriarate cou noie,
t. II (1870), p. 97. On sait qu'il n'existe pas
d'édition moderne des Epislolae seuiles.
(5) Vendée, air. de Fontenay-le-Comte.
Dans les prologues de ses ouvrages et dans les
bulles pontificales le concernant, Pierre Ber-
suire se dit, ou est dit, Pictavinus ou iu Picta-
vino solo natus [Beduclorium, éd. de Venise,
i583, p. 2, et Répertoriant, même édition,
t. I , p. 1, col. 2). Son épitaphe seule précise:
« qui fuit oriundus de villa Sancti Pétri de
Itinere, in episcopatu Malliziacensi in Pictavia ».
Pétrarque dans ses Lettres l'appelle 1 Picta-
vensis ». On trouvera des renseignements sur
Saint-Pierre-du-Chemin dans Poitou et Vendée
[par Benjamin Fillon et G. de Bochebrune],
186.), notice sur La Chàteigneraie , p. 12-14.
(l) « Cum rêvera pauper sim ego et in
laboiibus a juventute mea » (second prologue
du Beduclorium, éd. citée, p. 2).
(5) Arch. nat., S 1186, 11° 3i, acte de vente
du 20 mai 1 346 publié par L. Pannier, dans
BrU.de itc. des chartes, t. XXXII (1872),
p. 354-355.
260 PIERRE BERSUJRK.
connaître deux de ses neveux, Nicolas et Arnaud, mais sans leur
attribuer de titre nobiliaire1". Pierre Bersuire eut, en outre, une
sœur nommée « Lorence »; elle eut de Guillaume Philippeau, son
mari, un fils, Pierre, qui succéda à son oncle en cpialiié de prieur
de Saint-Eloi de Paris (2'.
On ne saurait dire ni quelles études Pierre Bersuire a laites dans
son enfance, ni où il les a faites. Nulle part il ne se prévaut d'un
grade universitaire. Tout ce que l'on sait tient dans une bulle de
1 336 lui conférant un bénéfice: « ...ab annis puerilibus in sacre théo-
logie studiis laborasti » (3). En tout cas, il a dû passer en Poitou, ou
au voisinage du Poitou, une partie au moins de sa jeunesse, si Ion
en juge par les souvenirs qu'il a pris plaisir à consigner dans ses
ouvrages. C'est ainsi que dans le Répertoriant morale^ il rappelle l'exis-
tence, au diocèse de Poitiers i5), du monastère de Charroux [de
Carrofio fondé par un roi Charles pour conserver comme relique le
prépuce de .Iésus-Christ(G). Ailleurs, il cite un proverbe Irançais qui,
dit-il, avait cours communément dans son pays, « proverhium in
« quo dicitur quod nuncius non meretur nec bonum audire nec
«malum habere », et qu'il traduit, en intervertissant d'ailleurs les
verbes audire et habere : « messager ne dovl ne bien avoir ne mal
(1> Supplique de cette année (Registres de la relique : • Prepucium (Christi) dicitur ah
Clément VI, t. f\, loi. 1 34 v°) , publ. par (1. angelo Karolo régi delatum et in ejus Domine
Mollat.dans Revue bénédictine, t. XXII (iqo.ï), monasterinm de Carrofio i'actum et Carrofium
p. u~3. a Carne Filii nuncupatum » (texte revu sur
(,) Voir plus loin, p. 3oO-3oi. les mss. lat. i.'i^'i de la Bibl. nat., fol. 110,
,S) Voir plus loin, p. 271) , II. 2. col. 1, et 167QO, fol. i()() v°, col. 2, qui poi-
l4) Pour les renvois aux passages des «euvres lent tous d'ailleurs Corrofio). Faut-il admettre
latines de Bersuire, sauf YOvidius moraiïzatus, qu'une confusion se serait produite entre pre-
qui n'a jamais été publié sous son nom, nous putium et presepinm (crèche) ? Ce n'est pas ici
avons utilisé exclusivement, comme facile à le lieu d'en discuter. Voir dans ce sens :
consulter a la Bibliothèque nationale (le Paris \. Brouillet, Description des reliquaires trouvés
et de typographie particulièrement claire, Tédi- dans l'ancienne abbaye de Charroux le 9 aoûi
lion de Venise de l583 en cinq volumes in IS.'iti dans Ihill. de lu Société des Antiquaires
folio. de l'Ouest. i. VIII (i856-58),p. i73-i83;Dom
('' Sainl-l'ierre-du-Chcmin , qui relevait de Pierre Goîslard de Monsaheit, Chartes de
l'évéque de Poitiers au temps de la jeunesse Charroux [Archives historiques du Poitou,
de Bersuire, lit partie du diocèse de Maillerais U XXXIX, 1910), p. ô : « de presepio .lesu
lorsque, en 1 3 1 7, Jean X\ll créa cette nou- Christi • parmi les reliques données pat
velle circonscription ecclésiastique. Chariemagne ; <■. Chapeau, Les grandes reli-
I") Répertoriant, art. reliquiae (éd. citée, que* de l'abbaye de Charron. r. Etude d'histoire
t. Il, p. 247, col. 1). Le nom de Charroux et d'archéologie [ibid. , 3* série, t. VIII, i<|28,
était généralement latinise Rarrojiam, mais p. 101-128), p. 111 :■ de la crèche •.
Rersuire le rattache, bien entendu, à celui de
SA VIE. 261
ouyr » (1). Mais c'est surtout quand il se préoccupe de recueillir des
faits extraordinaires ou merveilleux, des mirabilia, comme on disait
alors, qu'il se reporte par la pensée à son pays natal, car, dit-il,
« mon Poitou n'a rien à envier à cet égard à n'importe quelle autre
« région » ('2;. Dès le prologue du Livre XIV de son Reductorium morale,
où les merveilles de la nature sont classées dans un ordre géogra-
phique, il consacre au Poitou un long paragraphe'3' et il y conte —
c'est la plus ancienne mention que l'on en connaisse — la légende
de la Fée Mélusine rattachée aux origines de la maison de Lusi-
gnan(!li. Ailleurs, voulant donner un exemple du pouvoir des prières
incantatoires contre le démon, il narre l'histoire suivante qui se serait
passée, assure-t-il, « in terra nativitatis mee » et qui se rapporte aux
seigneurs du Puvtaillé en Mirebalais : « Circa castrum quod dicitur
« Mirabellum (5 fertur esse unura mirabile salis magnum, quia scili-
« cet quidam nobilis, Commanus [sic) dictus, dominus de Podio-
«sciso(G>, quadam occulta virtute que sibi et dicti loci dominis a
« Deo supponitur esse concessa, sola imprecatione verbali de omni
« loco quo ipse voluerit serpentes ejicit et solo mandato expellit, ita
«quod postquam serpentes inde recedere jusserit, extunc ibi serpen-
« tem aliquis non videbit, sicut certissime, ut aiunt, mullotiens est
(1) Itepertoriiim,ari.leijalus,'m fine (éd. citée, rusalern et Cypri necnon comités Marchiae et illi
t. II, p. 38q). Ce proverbe a été recueilli de Pertiniaco originaliter processisse. Fada tamen
par J. Morawski, Proverbes français antérieurs visa nuda a marito in serpentera mutatam esse
r , .. , , r., r • i Ttr ! fertur. Et adlrac lama est quod quando castrum
au A r siècle Classiques français du Moyen une, . , , • . • i ,
.. , - i. . î i o/ i i istud mutai dominum, sernens in castro videtur ».
nia.')), p. 4>), d après le ms lut. 11104 delà . * .
m. nat. , sous la forme : « Messagiers ne doit ^ passage de Bersmre a été communique
bien oïr ne mal avoir ,, qui traduit exactement P" M. R. H. Meunier a M.F. Lygun, qui la
le latin de l'.ersuire, mais sVcarte foncière- utllls" danslédition revue et complétée (P01-
ment, à tort ou à raison, de son interpréta- f"*?',^1! P" 10) de son mémoire publie dans
.. ,. le Bal. de la Société des Antiquaires de l (Juest ,
tion Irançaise. . \ . . ,, n
O Reductorium, liv. XIV, chap. 43, de ^ série, t. I (.949p 07-90, et intitule: Ce
Pictavia (éd. citée, p. 64 1, col. 2) : . Ego ta- 7" «« PelU sa°mr de Mélusine et de son icono-
men, qui de ista patria natus sum, scio ipsam graphie.
in multis mirabilibus non minus aliis abun- (s) Mirebeau, Vienne, arr. de Poitiers.
dare ». '"' Puytaillé, Vienne, arr. de Montmorillon,
(S) Ibidem. canton de Moncontour, comm. de Saint-
(4) Reductorium, prologue du livre XIV, Chartres. Une butte subsiste à cet endroit, sur
(éd. citée, p. 610, col. 2) : laquelle un château s'élevait sans doute au
« In mea vero patria Pictavia fama est castrum Moyen âge. Le nom, inusité, de Coninianus
illud fortissimum de Lisiniaco eadem fortuna per esj donné par les trois manuscrits de Paris qui
quendam militera cum fada conjuge fundatum contiennent celte partie du Repertorium (Bibl.
fuisse et de fada ipsa copiosam nobilium et ma- m&$ ,at ggg^ ^ e[ lC 88).
gnatum originem suscepisse et e\inde reges Uie-
HIST. LITTEB.
1S
262 PIERRE BERSUIRE.
« probatum » (l). Maillezais et Fontaines (non loin de Fontenay-le-
Comte) lui fournissent quelques développements de l'article Gallia^\
tandis que l'abbaye de Saint-Michel-en-î'Herm , soumise comme Mail-
lezais à la règle de saint Benoit, est mentionnée au commentaire de
l'article « De frigiditate ». (3) Et ici ce sont surtout les oiseaux du
Marais poitevin qui alimentent les souvenirs de Pierre Bersuire,
comme ils alimenteront plus tard ceux de François Rabelais, familier
lui aussi de Maillezais et de Fontenay-le-Comte.
Des oiseaux saisonniers dits conqalérans bantaient, assure Bersuire,
les tours, c'est-à-dire les clochers de Maillezais, du Coudray, de
Clairvau (4). Sur d'autres volatiles s'étaient formées des légendes que
Bersuire a recueillies et « moralisées ». D'abord celle de la petite oie
amant dont parle aussi Rabelais*5', aux chairs délicates et diaphanes,
au plumage incertain se confondant à ce point avec l'eau qu'on la
croyait née spontanément de la mer elle-même (6). Cette croyance se
retrouve « encore de nos jours sur les côtes d'Aunis et de Sain-
tonge » (7).
A propos des oiseaux des marais vendéens, Bersuire parle encore
du « pidencul », dans lequel certains croient reconnaître le grèbe. Cet
oiseau affectionnait les alentours de Saint-Michel [en l'Henn] (8) : il
(1> Répertoriant, art. consecrare (éd. citée, (s> Gargantua, chap. xxxvn, dans Fran-
l. I, p. 3.)o, col. 1). (;ois Râtelais, Œuvres, éd. A. Lefranc, t. II
(,) Reduclorium, iiv. XIV, chap. 23, de (i<)i3) , p. 32 1, où Sainéan commente comme
(idllin (éd. citée, p.6a3-()2â). Au même diocèse, suit le mot • cravant » : ■ Espèce d'oie sau-
à propos d'un garçon tiré des mains du diable, vage. Nom du XVl" siècle [en réalité beaucoup
il mentionne la paroisse de Fontaines près plus ancien, comme on le voit par le texte de
Maillezais, aujourd'hui Vendée, arr. et canton Bersuire], d'origine dialectale. Cf. Belon,
de Fontenay-le-Comte [Redactorinm, Iiv. XIV, Orseaid.r. p. i58 : De l'oye nonnette autre-
cbap. 2,"> , de llispania, ibid. , p. 626, col. 2). ment appelée entrant. • Cf. J. Boulenger,
(J) Reductorîam, Iiv. I, chap. 16, de frujidi- Rabelais. Paris, 19/42, p. 1 33.
taie [ibid. , p. 16, col. 2). Franz Fassbinder m Reductoriam, Iiv. XIV, chap. 43 (éd.
[Dus Lebcii and die Werke des Benedikliners citée, p. 64 1-642). Cf. Répertoriant, art.
Pierre Bersuire , Bonn, 1917, p. i4) suppose cadere (éd. citée, t. I, p. 261-262), où
même que Pierre Bersuire a pu être cordelier Bersuire parle encore de ces « aves, que
au couvent de Fontenay-le-Comte, comme le lingua gallica dicuntur cravans, latina vero
sera plus tard Rabelais. auce arborée » et renvoie au commentaire du
(4' Reductoriam , Iiv. XIV, chap. 43, de De vojetalibus d'Aristote.
l'ictavia [ibid., p. 642, col. 1). D'après '^ Et. Clouzot, Les Marais de la Sevré nior-
M. Béguin, alors archiviste en chef des Deux- taise et du Lay, Paria-Niort, 1906, p i38.
Sèvres, il s'agirait du Coudray-Salbart, châ- (,) Reductoriam. Iiv. XIV, chap. 43, de l'ic-
teau du xui* siècle, près de Niort et de tavia (éd. citée, p. 642, col. 2). I.e nom du
Vauclair, nom primitif de Saint-Maixent, « pidencul • n'apparait pas dans la Faune popu-
(biteau détruit vers le milieu du m.\* siècle. laire d'Kugène Rolland (1877).
SA VIE. 263
ne vivait que dans l'air ou sur l'eau ; on ne le voyait jamais se poser
sur le sol, tels ces oiseaux des contes arabes qui naissent de la nacre
marine et dont les petits vivent à la surlace des eaux sans jamais
voler sur la terre (1).
Pierre Bersuire ne s'est pas longuement étendu sur les pois-
sons, réels ou fabuleux, de son pays natal; il se rappelle cependant
avoir vu pêcher dans « l'océan d'Aquitaine » un étonnant poisson à
face humaine muni d'une sorte de cuirasse (2j; et il évoque en maints
endroits de son œuvre les paysages maritimes du Bas-Poitou, de
l'Aunis et de la Saintonge : la rivière la Manne (3), le cimetière de
Saint-Aman près de Soubise(4), les moustiques des marais de l'Au-
tize(5) par exemple.
Nous avons noté au passage que Rabelais a parlé, comme Bersuire,
de certaines espèces d'oiseaux qu'il avait remarqués et dont il avait
appris les noms au cours de ses séjours en Poitou. La carrière des
deux écrivains offre une autre coïncidence curieuse : tous deux en
effet ont été Franciscains avant d'entrer dans l'ordre de saint Benoît.
La chose a paru longtemps douteuse pour Bersuire, d'autant que
son témoignage personnel nous fait défaut sur ce point (0). Elle est
avérée depuis qu'a été produite une bulle pontificale le désignant
comme ayant fait profession dans l'ordre de saint François l7>. Mais
(1) Contes des mille et une nuits, trad. J. C. m Dans l'article ahyssus de son Re/iertorium
Mardrus, Paris, t. VI (1901), p. i34 (trois il énumère les principaux ordres mendiants :
cent unième nuit). les Franciscains n'y figurent pas. Cependant il
'*' lleductoritim, liv. IX, chap. i35,(/e zytiro, parle de saint François au moins deux lois
(éd. citée, p. 3io, col. 1-2) : « Zitiron id est [Redactorium, liv. VII, chap. 17, de columha ,
miles marinus. Hic libet mihi inserere quod a éd. citée, p. 195, col. 2 ; liv. XI,
religioso viro praeposito Sancti Michaelis in chap. 85, de hyacintho, p. 479, col. 2); il fait
Eremo, in solo Pictavico unde oriundus ego même allusion aux stigmates (liv. VI, chap.
sum, supra litlus Oceani Aquitanici siluato, 28, de tonitruo, p. 171, col. 1).
me recolo audivisse, vidisse scilicel in mari ''' 11 s'agit de la bulle de Jean XXII, du
juxta monasterium capi piscem cum facie et 3 août i332, conférant à Bersuire le prieuré
manibus humanis, squamis armato capite ad bénédictin de La Fosse (voir plus loin, p. 277).
modum loricati, ab umbilico vero ad modum La collation est laite « non obstante quod tu
lati pectinis terminatum, qui vix a nautis capi olim de ordine Fratrum Minorum, quem
potuit in quodam rupis maris recessu se expresse professus lueras, ad ordinem Sancti
retinens et manibus proiciendo lapides se Benedicti de licentia tui superioris qui nunc
defendens •. erat te transtulisti ». Le manuscrit 226 de
(s) Reductoriam, liv. XIV, chap. 43, de Pic- Toulouse, qui contient les livres XIII-XVI du
laofa (éd. citée, p. 643, col. 1). Reductoriam et qui est de la deuxième moitié
(4) Ibid. du xiv* siècle, porte d'une main postérieure à
(5) Ibid., chap. a3, de Gallia (éd. citée, celle du copiste : a De Berchorio, qui alias
p. 623, col. 1). fuit ordinis Minorum ».
18.
264 PIERRE BERSUIRE.
dans quel couvent? C'est ce qu'il est impossible de dire. Quand et
dans quelles circonstances passa-t-il des Franciscains aux Béné-
dictins? Un érudit du xvme siècle, qui lut lui aussi moine de saint
Benoit et qui consacra un ouvrage à célébrer les gloires de son
ordre, le P. Ziegelbauer, veut que Bersuire ait lait à Cluny sa
profession bénédictine (". Mais il s'agit, en réalité, d'un Pierre de
Poitiers qui n'a rien à. voir avec Pierre Bersuire'". Faut-il voir un
indice à retenir dans le passage suivant du Reductorium : « In monas-
terio vero Gluniacensi dicitur esse unus locus... »(3)? Plus sérieux
s'il était confirmé, serait le fait que Pierre Bersuire lut, à un certain
moment, transféré dans un prieuré clunisien d'Espagne (4).
Maillezais était certes beaucoup plus près que Cluny du pays
natal de Bersuire; son abbaye bénédictine était la plus ancienne
et la plus puissante du pays : elle lut érigée en évèché en 1 3 1 7 par
Jean XXII (5). Elle possédait une riche bibliothèque qui aurait pu
servir aux premières études théologiques de Pierre Bersuire (t)). On
aurait pu supposer encore — hypothèse aussi gratuite d'ailleurs que
la précédente — que le premier évoque du nouveau diocèse ayant
été l'abbé de Maillezais Geoffroy Povereau, ce lut ce personnage qui
cm mena Pierre Bersuire avec lui à Avignon, lorsqu'il alla recevoir sa
consécration des mains du souverain pontife (/1. Ce n'est pas,
semble-l-il, de gaité de cœur que Bersuire s'était décidé à quitter sa
province natale. « Xous autres Poitevins, a-t-il écrit, nous restons
«volontiers chez nous. Ce n'est pas comme les Limousins, que nous
«voyons aujourd'hui mener grand train loin de leur pays »'8).
;1) P. Ziegelbauer O.S. B., Historia rei lile- Catalogue de le» lin du mi' siècle (o4 n")
rai-iae O.S. IL, t. Il ( 1 — .r> 'i ) , p. 563-564. dans J.. Delisle, Cabinet des manuscrits de la
P Voir ci-après le chapitre consacré aux Bibl. nationale, t. Il (1874)1 p. 5o6-5o8.
ouvrages faussement attribués à Bersuire. (,) Sur (i. Povereau, abbé puis évéque de
(J) Liv. XIV, chap. 3, de Anglia (éd. citée, Maillezais, voir Paul Marchegay, Fragments
p. 6 1 a, col 2). inédits dune chronique de Maillezais. dans
(4) Voir plus loin, p. i-S. Kn tout cas, il Bibl. de l'École des chartes, t. Il (i84u i84i),
est certain que le P. Ziegelbauer s'est égale- p 1 55 et suiv.
ment mépris en lui attribuant un commentaire (,) • Quidam sunt qui Dunquam ad aliud
grammatical du Doctrinal d'Alexandre de\iilc- solum, id est ad alien.un patriam volant trans-
diea dont le succès aurait été si durable que ire, sed in suo solo et palria semper persistera
les étudiants auraient continué de s'en servir nec alibi lucrum querere, sed ibijugiter resi-
jusquâ son remplacement par la grammaire dere, sicut sumus communiter nos alii Picta-
latine de .lean Despautère. Il y a la une confu- vienses ». au contraire des Limousins, « quos
sion dont nous démêlerons plus loin l'origine. bis temporibus in alienis provinciis et palriis
m Bile est aujourd'hui en ruines, magnilicos videmus • (Reductorium, liv. XIV,
SA VIE. 265
C'était l'époque où le pape d'Avignon Jean XXII gouvernait l'Eglise.
Le transfert des services pontificaux d'Italie en France avait été une
grande nouveauté. Elle avait offert des possibilités imprévues aux
clercs français, désormais en posture particulièrement favorable pour
accéder aux grandes charges de l'Eglise et aux bénéfices lucratifs.
Quoi qu'il en soit, Pierre Bersuire se transporte dans la nouvelle
capitale de la Chrétienté. Une ère de travail fécond, à l'abri des
retours imprévus de la fortune, s'ouvre pour lui. Elle durera de i320
ou 1 3 25 environ à i35o environ, et verra à la fois la mise en train
et l'achèvement de ses principaux ouvrages.
A la cour de Jean XXII, Pierre Bersuire trouva un puissant pro-
tecteur en la personne d'un prince de l'Eglise à qui sa qualité de
compatriote du souverain pontife devait, outre ses mérites person-
nels, assurer un crédit particulier. Il s'appelait Pierre des Prés [de
Pralis) et appartenait à une importante maison du Quercy, les des
Prés, de Montpezat(1) au diocèse de Cahors : la famille de Pierre
des Prés louchait à la noblesse puisque son père, Raimond, fut anobli
en 1 3 2 5 et que son neveu , Bertrand , chevalier, fut marié à l'héritière
d'un sire de Montaigu. Pierre des Prés avait fait a Toulouse des
études de droit civil et y avait reçu le bonnet de docteur. Prévôt de
Glermont, puis évêque de Hiez en Provence en 1 3 î 7 , transféré à Aix
comme archevêque en 1 3 1 8 , Pierre des Prés avait été fait en i320
cardinal du titre de Sainte-Pudentienne, l'un des vingt-trois cardi-
naux français — sur vingt-huit — créés par Jean XXII, puis, en
1 3 23 , évèque de Palestrina, siège sur lequel il remplaça un autre
Français, le canoniste Guillaume de Mandagout (2). C'est en qualité
de cardinal que Pierre des Prés présida, en septembre i322, la com-
mission extraordinaire chargée d'entendre un ancien complice de
l'évèque de Cahors, Hugues Géraud, impliqué dans un procès cri-
minel de magie et de nécromancie qui fit grand bruit à cette
époque (3).
chap. 68, de mirabilibas in arborant specie, ('! Notice sur Guillaume de Mandagout par
éd. citée, p. 680, col. 1). Allusion probable Paul Viollet dans Histoire littéraire de la
à l'entourage du pape limousin Innocent VI, France, t. XXXI V (igi4), p. 1-61.
Etienne Aubert (i352-i36a). <3) Sur le procès de Hugues Géraud, voir
(1) Monlpezat-de-Quercy, Tarn-et-Garonne , en particulier Edmond Albe, Autour de Jean
arr. de Monlauban. XXIL Haqu.es Géraud, évêque de Cahors.
266 PIERRE BERSUJRE.
D'après Dreux du Radier111, Pierre des Prés, tout en prenant une
part importante à l'administration de l'Eglise, dont il fut vice-chan-
celier depuis i325, composa quelques ouvrages de piété, parmi les-
quels un opuscule sur la question de la pauvreté du Christ, un autre
sur la Croisade, enfin un De laudibus beatae Virçjints dont le manuscrit
original se trouvait dans la bibliothèque de l'abbaye parisienne de
Saint- Victor <2). C'est à lui que le canoniste Jean Gaufredi, de la
chancellerie d'Avignon, dédia son Collectaire^K C'est à lui aussi que
Bersuire dédiera son Répertoriant morale, étant, ainsi qu'il le déclare
lui-même, son « familiaris et domesticus » depuis douze ans(4).
Le cardinal Pierre des Prés avait formé à Avignon une biblio-
thèque dont Bersuire assure qu'elle lui fut de la plus grande utilité,
d'autant qu'il en put user librement et que le cardinal l'encouragea
personnellement dans ses travaux (5).
Le cardinal Pierre des Prés mourut, peu avant son protégé, le
3o septembre i36i(6).
On n'a que peu de renseignements sur la vie de Pierre Bersuire
à la cour pontificale. Il suffit de mesurer l'énormité de son œuvre
pour comprendre quelles lectures et quel travail matériel elle repré-
sente. Il s'agissait, en effet, de s'assimiler profondément non seule-
ment l'Ecriture sainle et ses commentateurs, mais, de première ou
L'affaire des poisons et des envoûtements en (iq38), p. 5î6 [Jean Gaufredi, par Paul
1317, Cahors-Toulouse, igr>4. Sur Pierre des Fonrnier).
Prés, voiries renseignements recueillis par le <4) « Kl ego, (rater Petrus Rerchorii...
même érudit. Autour de Jeun XXII. Les sccundam partem laborum meorum, scilicel
familles du Qaercy. Evêques qaercynois en Italie, Morale Répertoriant , incipio ipsamque R° in
Home, 1906, p. 196 et, du même, sous le Christo patiï ac domino meo domino Petro de
même titre principal, la 3" partie: Les Quer- Pratis, cpiscopo Penestrino ac S.B..E. vicecan-
cynois en Italie, Home, îqo'j, p. (17-68; cellario cardinali, cujus sum ego familiaris et
H. Rresslau, Handbach der l rknndenlehre , domesticus apud ipsum duodecim annis...
t. I, a* éd., Leipzig, 1912, p. a.îg-aGo ; oflero et présente- • (Bepcrtorium , prologue,
Kulicl, llicrnrchia catholica medii iteri , a* éd., éd. citée, p. 1, col. 1). Si l'on assignait la date
t. I, 1 () 1 3 , p. |5; enfin les 1 itac paparum de i34o, que portent certains mss. du Beper-
Avenionensiam, de Bahue, avec les notes de torinm , à la première édition de cet ouvrage,
(.. Mollat, i(l. de 1928, t. Il, p. 345-348. Bersuire serait entre an service du cardinal
(1' Bibliothèque historique et critique du Pni- des Prés vers i3a8.
/on, t. I, Paiis, (1754)1 p- 3.">7, note. <SJ • Qui eliam per ipsum, liliris et neces-
(,; CF. L. Pannier, \ote liinqraplnque sur le sariis mihi communicatis et traditis, ad istos
bénédictin Pierre Bersuire, premier traducteur labores meos sum inductus et in istis etiam
île Tite-Lue , dans Bihl. de l'Ecole des chartes, direclus multiplicité!' et adjectus • [Beducto-
t. XXXIII (187a), p. 33."). n'uni, prologue, éd. citée, p. a, col. 1).
(5' Histoire litta aire de la France, t.XXXYll (,] Kuhel, op. cit., t. I (igi3). p. lô.
SA VIE. 267
de seconde main, la littérature profane et sacrée de l'Antiquité et du
Moyen âge. Le savoir étendu que Bersuire acquit de la sorte, le
succès de ses ouvrages, qui lurent vite adoptés comme des guides
commodes et sûrs par les prédicateurs, les professeurs et les étu-
diants, lui valurent sans aucun doute de grandes satisfactions d'amour-
propre, au nombre desquelles il convient de placer tout d'abord l'es-
time et l'amitié de Pétrarque.
C'est autour de 1 3 3 8 que Pierre Bersuire figure parmi les visi-
teurs de Pétrarque, qui résidait alors tantôt à Avignon, tantôt, surtout
l'été, dans sa retraite de Vaucluse : il est même le seul Français que
Pétrarque se plaira à nommer beaucoup plus tard et il ne lui ménage
pas les éloges, le qualifiant de « vir insignis pietate et litteris » (1/.
Cependant, en dehors de la mention reconnaissante qu'il fait de
Pétrarque dans son Ovidius morahcal us (i), Bersuire, à notre connais-
sance, ne rappelle nulle part les rapports plus ou moins étroits
qu'il peut avoir eu l'occasion d'entretenir avec le poète toscan.
Sans sortir de cette ville d'Avignon, où se pressaient le personnel
de la cour pontificale, les « familiae » des princes de l'Eglise, les
solliciteurs accourus de tous les points de la Chrétienté, Bersuire a
pu voir avant 1 334 les envoyés des chrétiens résidant à « Combalech »
(Pékin) demander au pape de leur donner un archevêque (3) et, en
1 338 , les ambassadeurs du Khan des Tartares venus apporter leurs
hommages à Benoit XII (i). Il relève comme chose digne d'être
signalée cpie les serviteurs y précèdent leurs maîtres ,5) et que les
Savoyards y apportent de curieux petits animaux appelés marmotes^ '.
Il a connu, au temps de Jean XXII, un chapelain de ce pape, Pierre
« Villaris », qui lui a affirmé avoir vu de ses yeux, dans la province de
(!) « Dum in gallicis agerem adoiescens, par divers savants, 2* série, t. III (i854),
nobiles quosdam et ingeniosos viros, tam de p. 172-228.
ulteriore Gallia quam de Italia venientes ad me (,) Voir ci-après le chapitre consacré à
vidi,nullo alio negotio tractos quam utmevide- YOvidias morallzalas de Bersuire.
rent mecumque colloquerentur, quorum unus (5) Redactoriam , liv. XIV, cliap. 2^. de
luit honorilice nominandus Petrus Pictavensis, Imlia (éd. citée, p. 633).
religione et litteris vir insignis » (Epistolae (i) G. Mollat, Les papes d' Avignon, g* éd. ,
senlles , liv. 16, ép. 1, lettre datée de Padoue, p. 488.
i3 mai [i373]). CI. abbé de Sade, Mémoires (5> Repertorium , art. praelre (éd. citée, t. NI,
pour la vie de Pétrarque, t. I (1764), Amster- p. 108, col. 2).
dam, p. 366 et Barbeu du Hocher, L'am- (8) Redactoriam, liv. X, chap. 67, art. de
bassade de Pétrarque, dans Mémoires présentés mare (éd. citée, p. 4i4, col. 2).
268 PIERRE BERSU1RE.
Narbonne, tomber du ciel, en même temps que la pluie et la grêle,
« comme des mitres d'évêques et des têtes mitrées » (1). Il a su éga-
lement qu'au temps du même pape, probablement avant sa propre
venue à la cour pontificale, il était tombé de la manne à Avignon
même (2>, événement mémorable qu'il rapporte ailleurs à Tannée
1 34 1 en donnant à entendre qu'il en peut porter personnellement
témoignage'3'. Lui-même a vu les banquiers florentins, nombreux cà
la curie, opérer couramment des transferts de fonds au moyen de
lettres de change (l). Il n'a peut-être connu personnellement ni Jean
XXII ni son successeur Benoit XII, mais il sait bien que ce dernier
passait pour intraitable et porté à dire « non » par premier mouvement
à toute requête, même raisonnable, si bien qu'on prêtait au duc de
Bourbon fà-peu-près suivant : « Ipse non videbatur esse de Lingua
« hoc (oui), sed de Lingua non » (5).
En tout état de cause, le séjour d'Avignon était particulièrement
favorable aux travaux de Pierre Bersuire, non seulement par les res-
sources intellectuelles qu'il pouvait y trouver, mais par les encoura-
gements qu'il était en droit d'attendre des trois papes français qui
gouvernèrent alors l'Eglise. Jean XXII aimait l'érudition; sa curiosité
(,) Hepertorium , art. corona (éd. citée, t. 1, et le développement des lettres de change ont
p. ?>■](), col. 1) : « De mitris et capitibus mi- été particulièrement étudiés par André
tratis. . .que scilicet ruin pluvia et grandine Sàyous. < in trouvera la liste complète des tra-
ceciderunt in provincia Narbonensi tempore vaux publiés par ce savant sur ce sujet dans
pape Joannis, sicut narravit mihi dominus l'ouvrage de Raymond de Roover, L'évolation
l'etrus Villaris, capellanus domini pape ». Ce de lu lettre île change, \n' \i ut' siècles, Paris,
Pierre « Villaris » serait-il le même que Pierre iq53, in-8", p. i64-i65. Dans l'un de ces
« de Villaribus » (de. Villiers), qui lut évèque travaux Sole sur l'origine de la lettre de change,
de Nevers, puis de Troyes et qui lit donner dans la Renie liisl. de droit français cl étranger,
au couvent des Frères Prêcheurs de celte 4* série, 1 3* année, îq.Vi , p. 3iq), A. Sayous
ville par !<■ mi Charles V un exemplaire du confirme comme suit le témoignage de Pierre
Répertoriant de Bersuire (ms. de Troyes 267)? Bersuire, qu'il n'a du reste pas connu : « Non
1 Répertoriant, art. man , manna (éd. citée, seulement les Italiens mit <■{■■ les premiers à
t. Il, p. J68, "il. •>). employer, dans une lettre privée, 'es clauses
Redactoriwn, liv. XIII, ch. 18, de melle des contrats notariés de change, en les
(éd. citée, p. 5o2, col. a). abrégeant, mais ils semblent bien avoir
(à) Reperloriam, art. thesaaras (éd. citée, I. trouvé la formule de la lettre de change mo-
lli, p. 38a, col. 3). Sur ce sujet . voirG.Mollat, derne •.
Les changeurs d'Avignon au temps de Jean XXII, Reperloriam, art. non (éd. citée, t. Il,
dans les Mémoires de l'Académie de Vaucluse, p. ->7S, col. 2). Jacques Fournier, pape de
iqo5, p. 371-279, et R.-A. Michel, Avignon 1 334 ■> < ■"> i ' sous le nom de Benoit \ II, était
an temps des premiers papes , dans la Revue his- languedocien, étant natif de Saverdun, au
torique, t. 118 (iqi5), p. 28q-3o4- L'origine comté de Fois.
SA VIE. 269
d'esprit (1) allait, dit-on, jusqu'à s'intéresser aux sciences occultes (2).
Dans ses sermons, pour illustrer ses développements oratoires, il
empruntait volontiers ses comparaisons, comme le fera précisément
notre auteur, tantôt aux lois de la physique, tantôt aux mœurs des
oiseaux ou aux particularités de la botanique et les faisait toujours
suivre dune moralisation appropriée (3). Sous son pontificat et pour
obéir à son impulsion, un vif intérêt se manifesta à Avignon pour
l'Orient et pour l'Extrême-Orient ('4); il passe même pour avoir per-
sonnellement demandé au frère Jourdan Catala, de Sévérac en
Rouergue, premier évêque de Quilou, dans les Indes, de rédiger,
vers i333, ses Mirabilia Indiae{5).
Ce sont des curiosités de ce genre qui occupaient vers le même
temps l'esprit de Pierre Bersuire, tandis que Jean XXII partageait le
goût du laborieux Bénédictin pour les tables et les répertoires, ainsi
que Pétrarque le notait déjà1"' et que N. Valois en a donné des
exemples précis (7). N'oublions pas, d'autre part, qu'une université
existait à Avignon depuis le début du siècle et y avait développé une
ambiance favorable aux études.
Jean XXII ne s'était pas attaché spécialement à la théologie,
science dans laquelle, au contraire, Bersuire déclare avoir été versé
de bonne heure. L'austère Benoit XII fut, en revanche, le pape théo-
logien par excellence et aussi l'ennemi déclaré du népotisme, que l'on
avait reproché à Jean XXII et que Bersuire à son tour a pris vio-
lemment à partie en maints passages de ses œuvres. Auteur de traités
de théologie couramment commentés dans les écoles, le nouveau pape
devait s'intéresser aux travaux d'un autre religieux passionnément
préoccupé de répandre les vérités de la foi en les illustrant de com-
mentaires propres à les faire mieux comprendre, à les mettre surtout
à la portée d'un plus grand nombre de fidèles. Benoit XII n'en
1 Elle a été mise en vive lumière par Langlois, dans Histoire littéraire de la France ,
Noél Valois dans sa notice sur Jacques Dacse t. XXXV (1921), p. 260-377; cf. Cit. de La
[Histoire littéraire de la France, t. XXXIV, foncière et L. Dorez, Lettres inédites et mé-
1914, p. J32 et ss.). maires de Marina Sanado l'ancien, dans Biblio-
(,) L. Esquieu, Jean XXII et les sciences thèque de l'École des cliartcs, t. LVI , 1893.
occultes, dans Bail, de la Soc. des études. . .du <") Rcrum memorandarum , liv. Il, 11° 91,
Lot. t. XXII (1897), p. 185-196. éd. G. Billanovich, au t. V (ig43), p. 102-
!s Y Valois, foc. cit., p. 54o et ss. 100, de l'édition nationale des œuvres de
1 ' lliid. , p. 5 1 1 et ss. Pétrarque procurée par Umberto Bosco.
(5) Notice sur Jourdan Catala, par Ch. V. m N. Valois, foc. cit., p. 5-31.
270 PIERRE BERSUIRE.
chercha pas moins à retenir à sa cour les savants et les lettrés, ce
que fit après lui son successeur Clément VI ; 1 34 2-1 35 2), lui aussi
lettré et ami des arts, comme l'avait reconnu, longtemps avant son
pontificat, le célèbre Bernard Gui, en lui dédiant une vie de saint
Thomas d'Aquin. C'est Clément VI qui, par une initiative que
Bersuire dut accueillir avec faveur, établit dans le palais ponti-
fical, achevé par ses soins, une école de théologie, mais il ne se
distingua pas moins par ses goûts de bibliophile et par ses rela-
tions amicales avec Pétrarque, à qui, en dépit des critiques que
le poète ne ménageait pas à la cour d'Avignon, il confia la mission
de rechercher pour lui les œuvres de Cicéron(1). Pierre Bersuire a
dû passer plusieurs années à Avignon sous le pontificat de Clé-
ment VI, et il est curieux de noter que c'est à peu près dans les
mêmes termes que, l'un dans ses sermons, l'autre en de multiples
passages de ses œuvres, le pape et le simple religieux ont fulminé
contre les ambitions effrénées de certains ecclésiastiques (2).
Vers le milieu du xive siècle, c'est-à-dire à l'époque où Pierre
Bersuire faisait résidence à Avignon, soit dans un couvent de son
ordre, soit dans la « livrée » cardinalice (i) de son protecteur le
vice-chancelier de l'Eglise, la ville des papes vit accourir dans ses
murs un grand nombre de savants et de lettrés que n'arrêtaient ni
la difficulté de s'y loger convenablement, ni la puanteur de la plu-
part des quartiers (4), ni les dangers d'épidémie qu'engendrait une
méconnaissance trop habituelle de l'hygiène. Pierre Bersuire est,
malheureusement, très discret sur les savants personnages qu'il a pu
y fréquenter. Il n'a guère nommé que Pétrarque (5) sur qui nous
reviendrons à l'occasion de leur renconlre parisienne), un certain
(,) K..lacob, Sttidicn iiher Papst Benedict Ml, et de son entourage, le tout protide par des
Berlin, IQiO; Paul Fournier, Pierre Roger barrières (cancels) et une tour de défense.
[Clément I /) dans Histoire littéraire de In ('! Pétrarque, cité par l'abbé de Sade,
Fronce, t. XX XV II ( iq38), p. 337. Voir aussi, Mémoires /»""• In rie de François Pétrarque,
SU] l'x-noit XII,!.. Jadin, au t. VIII (lo,3.r>) t. I ( 176/1), p. 30 et ss. :• Avignon, la ville la
du Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclé- plus puante que je connaisse». Il semble que
sinstiqncs , et sur Clément VI, (i. Mnllat, au Pétrarque suit venu une première fois à \vi-
t. XII (iq53) du même dictionnaire. gnon en 1 333, et qu'il ait séjourné â Vaucluse
' Ibil en i337 ou i338.
('' D'après le I)' Pansier [Mém, de l'Acad. Voir ci-après, p. 336 et surtout 33o,
de Vaucluse, t. XXV, 1035, p. 120), une (chapitre consacré à ['Ooidias moralizatas).
t livrée • comprenait le logement d'un cardinal
SA VIE. 271
maître Guérin (l), en qui on peut proposer de reconnaître Guérin
de GvTEvêque, maître général des Dominicains, un chapelain du
pape nommé Pierre Villarts, déjà nommé plus haut ^, un Jean de
Sara (3), dont l'identification s'avère également difficile, enfin, mais
sans les désigner autrement que par leurs titres, les évêques de Mar-
seille (4) et de Zurich (5). Pétrarque mis à part, c'est parce que ces
personnages lui ont fait connaître un fait curieux, narré une anec-
dote mémorable que leur souvenir s'est présenté à son esprit.
Sous le pontificat de Jean XXII résidait à Avignon, en qualité de
chapelain attaché a la personne du cardinal Matteo Orsini, un Domi-
nicain anglais, Thomas Waleys ou de Galles {Wallensis) , maître en
théologie et auteur de nombreux commentaires de l'Ecriture et d'une
importante glose sur la Cité de Dieu de saint Augustin. Très féru
d'orthodoxie religieuse, il avait le verbe extrêmement libre et allait
jusqu'à taxer le pontife lui-même d'hérésie, comme par exemple le
3 janvier 1 333 , au cours d'un sermon prêché dans l'église des
Dominicains d'Avignon (G). Pierre Bersuire fut-il en rapport avec
Thomas Waleys? On ne saurait l'affirmer, mais il est piquant de
constater que, dès le xive siècle, les deux auteurs ont été contondus et
que YOvidius moralizatus de Bersuire a été souvent attribué à Waleys (7).
Anglais lui aussi, bibliophile, ami de Pétrarque et résidant à
Avignon à la même époque, Richard de Bury, l'auteur du Philobi-
blon, que Bersuire, ami lui-même du poète des Rime, a dû rencon-
trer dans l'entourage de ce dernier, à Avignon ou à Vauclnse. Ce
n'était pas la première fois que Richard venait dans la ville des
papes lorsque, en 1 333 , il fut envoyé par son roi à la cour pontifi-
cale pour s'efforcer, d'accord avec Jean XXII, d'éloigner le conflit
qui se préparait alors entre la France et l'Angleterre. Ce lui fut
(l> Reductorium. livre VIII, chap. 3, defu- (6) N. Valois, Jacques Duèse , dans Histoire
viis (éd citée, p. 245, col. 1 ). littéraire de la France, t. XXXIV (igi4),
(,) Répertoria m . art. carona (éd. citée, t. I , p. 374-370.
p. 379, col. 1). Cf. ci-dessus, p. 367-368 et (,) R. Hauréau, Mémoire sar un commentaire
n. 1 de la p. 368. des Métamorphoses d'Ovide, dans Méritoires de
|3) iîe(Z((c(on'«m, livre XIV, chap. 62, de ir/nium l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,
mirahilibus [ihid. , p. 667 , col. 1 ). t. XXX, 1' partie ( i883). Sur Thomas Waleys
(4) Ihid., chap. 74, de monstris (éd. citée, et ses curiosités humanistes, voir l'important
p. 6g5, col. 2). article de Béryl Smalley, Thomas Waleys,
(5) Ibid., chap. 27, de India (éd. citée, O.P., dans Archivum Fratrnm Praedicatorum,
p. 633, col. 1-3). t. XXIV, ig54, p. 5o-io7.
272 PIERRE BERSUIRE.
l'occasion de visiter, en particulier, le cardinal Giovanni Colonna,
frère de l'évèque de Lombez, auprès duquel, on le sait, Pétrarque
devait faire en i33o un séjour de quelque durée dans son diocèse
de Gascogne (1).
Restons dans l'entourage du grand Italien. Nous y trouvons l'un
de ses plus chers amis, celui qu'il appelait « notre Socrate », un
Flamand nommé Louis Heilingen (ou Sanclus) de Beeringhen, dont
tout indique qu'il ne fut pas un étranger pour Pierre Bersuire, bien
que celui-ci ne l'ait pas nommé dans ses écrits. Louis Heilingen
vivait à Avignon au milieu du xive siècle. On a une lettre de lui,
datée de cette ville le 27 avril 1 348 , au moment même où la peste
noire y sévissait et où Bersuire se préparait peut-être à quitter la
cour pontificale, s'il ne l'avait quittée déjà ('2).
Parmi les maîtres français qui passèrent par Avignon vers la
même époque ou qui y résidèrent à demeure, on ne saurait oublier
le célèbre Buridan, qui vint dans cette ville en i33o, et peut-être
d'autres fois (,), le non moins célèbre médecin Guy de Chauliac,
qui, fixé à Avignon au service de Clément VI au moment de la
grande peste, a donné un curieux récit de l'épidémie, et qui devait
écrire un peu plus tard sa Grande Chiruraie (4\
A la fin de i344, Clément VI réunit à Avignon, pour lui deman-
der son avis sur une réforme du calendrier qu'il projetait, une
commission de théologiens et de savants « mathématiciens aslrono-
miens ». Kn faisaient partie, entre autres, le savoyard Jean des
Murs et le picard Firmin de Beauval. Le chroniqueur Jean de
Venetle parle du premier comme d'un grand astronome; il fut aussi
l'un des musiciens les plus accomplis de son temps. Nous le retrou-
verons un peu plus tard à Paris, dans l'entourage d'un ami de
Bersuire et de Nicole Oresme, Philippe de \ ilry (5'.
(l> Carlo Segré, ' n Inglese ml Avignnne nel ' !'.. Niclausse, dans son édition de la
1333, dans Nunva \ninlngin, mai-juin igoi , Grande Chirurgie lie Guy rie Chauliac (Paris,
p. 613-633. 1890) ; et A. Coville, dans Histoire littéraire
m DomUrsmerBerlière, Un ami de Pétrar- de la France, I. XXXVII ( ig38), p. 38o,n. 3,
que. Louis Sanctas de Beeringhen, Rome-Paris, et l'ouvrage de F. -A. Gasquet, The tirent
igo5 Cf. A. Coville, dans Histoire littéraire de pestilence [a. D. I3'iS-'j'J), Londres, i8o,3.
la France, t. XWYII (ig38), p. 387-388. « Bug. Deprez, Jean des Murs et la Chro-
(3; E. Parai, Jean Buridan, dans Histoire niijiie de Jean de \ cnctie , dans les Mélanges
littéraire delà France. I. WWIII (kj'ii)), d'archcobgie et d'histoire , 1. XIX (189g -
P- i70-471. p. l36-l37. Un traite de Jean des Murs sur la
SA VIE. 273
Dans les discussions politico-religieuses qui marquèrent l'histoire
de l'Eglise au xive siècle et qui aboutirent en particulier au schisme
de Pierre de Corbara, il ne semble pas que Pierre Bersuire ait pris
ostensiblement parti. Mais on peut tenir pour assuré que les doc-
trines du galicien Alvarez Pelayo, auteur en particulier du traité
De statu et planctu Ecclesue, les prophéties subversives du fameux
Frère Mineur Jean de Roquetaillade (l), les derniers échos enfin des
violences de Marsile de Padoue, de Michel de Céséne (morts tous
deux en i342; et de Guillaume d'Ockham ne le laissèrent pas indif-
férent (2).
Il serait intéressant de savoir comment Pierre Bersuire a pu réu-
nir l'immense documentation qui sert de fondement à son com-
mentaire perpétuel de l'Ecriture. La librairie de son protecteur le
cardinal des Prés était-elle assez bien pourvue pour le dispenser de
chercher ailleurs? A-t-il mis à profit telle ou telle autre collection
particulière, ou la Bibliothèque pontificale a-t-elle suffi à alimenter
des curiosités qu'il n'a pas toujours, bien entendu, salisiaites de
première main? Sur la composilion de la bibliothèque personnelle
de Pierre des Prés aucune précision n'est parvenue jusqu'à nous,
mais ce que nous savons de la Bibliothèque pontificale et de ses
accroissements successifs avant Innocent \I permet de se laire une
idée des ressources qu'elle offrait à Pierre Bersuire.
Dès sa reconstitution par Jean XXII, la Bibliothèque pontificale
avait été très largement conçue et des mesures avaient été prises
pour l'alimenter par tous les moyens possibles (acquisitions, dons,
exercice du droit de dépouille, en vertu duquel les biens meubles
des prélats décédés auprès du Saint-Siège restaient la propriété de la
Curie) (3). Des ateliers de copie furent même constitués à Avignon.
musique se trouve à la Bibliothèque du littéraire de la France, t. WX1I1, 1906,
Vatican, en provenance de la Bibliothèque p. 5a8 et suiv. ; Georges de hagarde, Marsile
Barberini. île Padoue et Guillaume d'Ockham, dans la
(1) Franz Kampers, Leber die Propheziungen Revue des Sciences reliyieuses , 1937, p. 453.
des Johans de Rupcscissa, dans Ilist. Jahrbucli , (3' F. Ehrle, Hisloria Bibliotliecae rotnanorum
t. XV ( 1 8q4), p. 796-802. Cf. Jeanne Bignami- pontifuum , tam Bonifahanae tam Avehionensis.
Odier, Études sur Jean de Roquetaillade, Paris, Home, t. I (1890) ; Marie-Hyacinthe Laurent,
li)32. Guillaume des Rosières et la Bibliothèque ponti-
l,) N. Valois, Jean de Jauduu et Marsile de ficale à l'époque de Clément VI, dans Mélanges
Padoue, auteurs du DeJ'ensor pacis, dans Histoire Pelzer, 19.47, p. 579-603.
274 PIERRE BERSUIRE.
Il y eut l'atelier pontifical, celui des Augustins, celui des Frères
Prêcheurs. Pour les pontificats de Jean XXII et de ses successeurs
immédiats on a pu relever quelques jalons chronologiques dans la
production de ces ateliers, cela d'autant plus utilement pour l'objet
qui nous occupe que la plupart des œuvres copiées sont précisément
citées en référence par Pierre Bersuire : le De planctu Ecclesiae
d'Alvarez Pelayo (i33 1), les lettres de saint Jérôme au pape Damase
et les Expositiones de Piemi d'Auxerre ( 1 332 ), les œuvres de saint
Augustin, les tables de Boèce et du Liber Dionysu, un dictionnaire
des mots de la Bible (i33i-i333), les Moraha in Job et d'autres
œuvres de saint Jérôme, la Somme de Geoffroy (ou Godefroy) de
Fontaines ( 1 335). Les comptes de dépenses mentionnent aussi vers
la même époque des irais engagés pour l'enluminure ou la reliure
d ouvrages comme ceux de saint Hilaire et de Baban Maur, d' « un
Livre nommé Godah » (mauvaise lecture peut-être du nom du
pseudo-mage chaldéen lorath), du Super contemplationem animae el
du Diclascalion de Hugues de Saint-Victor (i34o et années suivantes).
Viennent ensuite, se rélérant aussi h des travaux de copie, des
ouvrages de Sénèque (sans qu'il soit indiqué de quel Sénèque il
s agit), le Commentaire d'Albert le Grand sur le De animalibus d'Aris-
tote, des ouvrages non précisés de saint Basile et de Bède le
Vénérable (1).
De même que l'approvisionnement de la Bibliothèque pontificale,
la circulation des livres à Avignon a fait l'objet de recherches atten-
tives. C'est ainsi qu'ont pu être relevés, parmi les ouvrages qui ont
été objets de commerce dans cette ville à l'époque qui nous occupe,
la traduction latine d'un traité d'Avicenne, le Commentaire de Gilbert
de la Porrée sur le Cantique des Cantiques, le Bonum universale de
apibus de Thomas de Cantimpré, tous ouvrages familiers à Bersuire,
spécialement le dernier qui semble bien lui avoir fourni l'essentiel
du véritable traité qu'il a consacré au même sujet au livre X de son
Reductorium (De animalibus, vermibus et serpentibus) (2).
On connaît, grâce au catalogue qui en a été publié in extenso, la
composition de la Bibliothèque pontificale en i36o, (3. 11 appert de
(l' Dr P. Pansier, Histoire du livre el de <*> IbuL, p. 35.
l'imprimerie à Avignon du m y' un m;' siècle (S) Receiuio libroram anuo 1369 in palalio
Avignon, t. F, igaa, p. .">-ia. Avenionenri, dans Klirle, op. cit., p. i-]i-&3i.
SA VIE. 275
ce précieux document que la collection réunie par les papes compre-
nait déjà 2 o5o, numéros (1239 seulement en 1873 à la Librairie du
Louvre) (1). « A côté d'écrits théologiques ou de droit canon, d'oeuvres
«des Pères, de règles monastiques, les sciences exactes y étaient
« représentées par des traités d'arithmétique et de géométrie, l'anti-
« quité profane par les Déclamations de Sénèque le rhéteur, par les
« tragédies de Sénèque le philosophe et par les œuvres de Valère-
« Maxime, de Pline et de Végèce». Cette vue d'ensemble de Noël
Valois (2) s'applique au pontificat de Jean XXII et ne dépasse donc
pas, en gros, l'année i334- H serait aisé de la compléter et de la
préciser pour la période suivante (qui correspond à peu près à la
principale période d'activité de Pierre Bersuire) en y ajoutant,
d'après le catalogue de 1369, nombre d'ouvrages auxquels notre
auteur se réfère le plus volontiers : ceux, par exemple, des Arabes
Al-Ferghani (latinisé en Alfraganus) et Algazel, les Dislinctiones de
Mauritius Hibernicus, les ouvrages d'Alain de Lille, de Pierre de
Blois, de Pierre de Limoges, de Nicolas Trevet (ou Trivetl, de Pierre
le Mangeur, d'Etienne Langton, sans compter les indispensables
encyclopédies de Barthélémy l'Anglais, de Thomas de Cantimpré, de
Vincent de Beauvais, et les très nombreuses Concordances de la Bible
qui devaient être, pour un auteur comme Pierre Bersuire, et bien
qu'il se flatte d'avoir pu les négliger, de véritables livres de chevet.
Il semble cependant qu'au regard de notre auteur la Bibliothèque
pontificale ait présenté de graves lacunes. C'est ainsi qu'à s'en rap-
porter au Catalogue de i36g, l'on y eût vainement cherché les récits
de voyage d'Haiton, de Marco Polo, les anecdotes recueillies par
Gervais de Tilbury dans ses Otia imperialia, qui ont tant servi à Ber-
suire pour le livre XIV de son Reductorium. Il est probable aussi que
ce n'est pas à la Bibliothèque pontificale, mais seulement par un
heureux hasard qu'il a pu prendre connaissance de ce Tractât as de
proprietatibas rerum moralizatus dont il s'est si largement inspiré (3).
Pétrarque, de son côté, ne se lélicite-t-il pas d'avoir découvert, à
(1) Le nombre des ouvrages catalogués à la toire littéraire de la France, t. XXXIV (1914),
librairie du Louvre sous Charles V et Charles VI p. 5ao.
ne dépasse guère 1.200 numéros (L. Delisle, (3) « Quoddam volumen de moralisatione
Cabinet des manuscrits, t. III, p. 114-170). libri de proprietatibus rerum meas venit in
<*' Jacques Duèse (Jean XXII), dans His. manus » (Directorium morale. Prologue).
276 PIERRE BERSUIRE.
Avignon précisément, un exemplaire de la Topograpltta Hibenuae de
Giraud de Barri (1), qui n'était pas non plus, du moins dans ce
temps-là, à la Bibliothèque pontificale et dont Bersuire fait aussi
srran
6
d usage.
Pierre Bersuire semble avoir été surtout un « homme de cabinet»,
s'astreignant à un travail aussi régulier qu'acharné dans quelque
cellule monacale. Cependant, certains passages de ses œuvres don-
nent à penser qu'il lui arriva de parcourir, à l'occasion, non seule-
met la Provence, déjà célèbre en ce temps-là pour la violence de ses
pluies et de ses vents p), mais aussi les régions voisines, Dauphiné,
Languedoc. Ce couvent provençal dont les moniales recevaient la
visite du diable sous la forme d'un beau jeune homme, il l'a peut-
être connu (3). Peut-être lui a-t-on montré à Carpentras, dans l'église
de Saint-Siffrein, le clou de la Passion que sainte Hélène, mère de
Constantin, avait rapporté de Jérusalem et qui donna à son fils la
victoire sur les païens (4). Il parle aussi, par ouï-dire semble-t-il,
d'une singulière façon de chasser l'ours en Auvergne, qui consistait
à se munir d'un sac de cendres, dont on jetait le contenu à la tète
de l'animal pour l'aveugler l5), et aussi de cette source des environs
de Grenoble, de laquelle les torches éteintes, quand on les y plon-
geait, sortaient de nouveau enflammées (6). Ce sont des Catalans
qui, sans qu'il soit peut-être allé lui-même en Catalogne, lui ont
parlé des montagnes de sel que l'on vovait dans ce pays non loin de
fa ville de Cardona l'\ mais c'est de ses propres yeux qu'il a vu à
(l) Pétrarque, t'amiliares , III, 1, au l. \ et relatif au vent, courait alors parmi les clercs:
( 1933) de l'édition nation. du des œuvres de « Avenu) ventosa, sine vento venenosa, cuin
Pétrarque procurée par Umberto Bosco, p. 106: vento fastidiosa • (Hubert Brun, Avignon au
0 libellus de Mirabilibus Hiberniae a Geraldo temps des papes, 1928, p. 78).
quodam, aulico llemici secundi regia Anglo- 1, Répertoriant, ait consecrare (éd. citée,
mm ». La Topographia Hiberniae, dédiée en 1 \ p 3",0 co) ,\
1188 par Giraurj de Barri à Henri II, a été m fbid., art. Laltare (éd. citée, t. Il, p. Go,
réimprimée, avec d autres œuvres de lui, dans __| y\
Rolis séries par J. S. Brewer et I. F. Dimock ,. „ , . .. v , ,, .
f 1 86 1 - 1 .S 1 tteauctortum , livre A , ebap. 108, de urso
<»> d • • 1. i (éd. citée, p. 444, col. 1).
" « Provincia (juc ultra inuduin est patna » ' f H*" '
ventosa. [Reperloriam, art. oentus, éd. citée, m Répertoriant, art. font (éd. citée , t 11,
t. I, p. 4lli, col. 1). — « Pluvia quand,, lit in P- l3^. co1- 3)-
onentalibus parlibus, valde abundat, (piod (,) lbiil. . art. cominuiiicare (, d. citée, t. I,
etiam in Provincia cornperiinus • (Jïedactnriiim , p. 333, col. 3). Cf. Redactoriam , livre XIV,
livre \l, cliap. -ja, art. de plavia (éd. citée, chap. •.!.">, de Uispania (édition citée, p. 6 16) :
p. 1 66, col. 1). Un dicton, applique à Avignon, • audivi a plurilms Cathalanis ».
SA VIE. 277
Uzès une vigne, semblable à celle dont parle l'Ecriture, dont les
chiens et les porcs rei usaient de manger les raisins et qui produi-
sait cependant de très bon vin (1).
Au cours de son long séjour à Avignon, Pierre Bersuire, malgré
le travail assidu auquel il dut se livrer pour réaliser ses immenses
projets d'ouvrages, ne semble pas avoir perdu de vue ses intérêts
personnels. Eut-il effectivement besoin de revenus importants pour
mener un train de vie décent ou se faire aider dans son travail?
Dans le Prologue de son Reperlorium, il se plaint vivement de l'aban-
don où étaient laissés de son temps les gens de science : « triste
«temps, écrit-il, que celui où l'on voit les chefs religieux et laïques
« mépriser les travaux de l'esprit, les ignorants faire ripaille et les
« savants mourir de faim » (2).
Les bénéfices servaient alors à pallier le manque de générosité
des particuliers. Bersuire, comme tout un chacun, leur fit la chasse.
Le premier dont il semble qu'il ait été pourvu est le prieuré béné-
dictin de La Fosse-de-Tigné, au canton de Vihiers (Maine-et-Loire),
dans la région de Saumur (3), qui lui fut conféré par Jean XXII.
Ce bénéfice était taxé à ce moment à il\ livres petits tournois.
Antoine Thomas a retrouvé aux Archives du Vatican et publié in
extenso la bulle de collation, datée du 3 août 1 332 (<1'. Le prieuré
de La Fosse-de-Tigné était une dépendance de l'abbaye de Saint-
Florent de Saumur, à laquelle notre auteur appartenait, au moins
nominalement, d'après la bulle elle-même. C'est aussi en qualité de
« Salmuriensis monachus » qu'il signe le livre XVI de son Reducto-
rtuin et son Repertorimn morale (5i, et le même titre lui est
''' Reperlorium , art. docere (éd. citée, t. I , en tète de la liste des prieurs que Célestin
p. 4i)S, col. 1 ). Port donne dans son Dictionnaire historique.
(1) ii Hum videam cleri redores et populi géographique et biographique de Maine-et-Loire ,
labores philosopliantium spernere... quin imo t. If, 1876, p. 181.
sepe videas, ignaris epulantibus, scientilicos (4) Romania , t. XI (1882), p. i84-i8â,
esurire n. d'après le registre d'Avignon n° 102, bulle
<S) Le prieuré de Saint-Hilaire de la Fosse, 11° 1229. Cf. du même Les Lettres à la cour des
alors au diocèse de MaLUezais, appartiendrait papes, Home, i884, p. 63-60, et G. MolJat,
aujourd'hui à celui d'Angers. Il avait été fondé Lettres communes de Jean XXII , n° 37.0,54.
au xi* siècle par les seigneurs de Monlreuil- (5) Du moins les manuscrits conservés à
liellay (Cottineau, Répertoire iopobibliogra- Londres, au Musée britannique, sous le 11° 238
phique des abbayes et prieurés , t. I, ig35, p. du Fonds Arundel, et à la Marcieune de Venise,
1202). Le nom de Pierre Bersuire manque Cod. I, 4o (ao36).
HtST. I.ITTÉK. — \\\i\. 19
278 PIERRE BERSU1RE.
donné dans les bulles du t\ octobre 1 336 et du 3o juin 1 3^2 dont
il sera question dans les pages qui suivent.
Une question reste en suspens que, jusqu'à présent, il n'a pas
été possible de résoudre : dans la bulle du 3 août i33j, Pierre
Bersuire est donné comme ayant été transféré, à une date d'ailleurs
indéterminée, dans un monastère de « Sanctus Salvator », au diocèse
de Tuy [Tudensis diocesis). L'abbé de Sade, dans ses Mémoires pour
la vie de Pétrarque (1) assure qu'il s'agit de l'abbaye de Saint-Sau-
veur (de Charroux) au diocèse de Poitiers, mais c'est faire hou
marché du texte de la bulle, où l'on ne voit guère comment « Picta-
vensis » aurait pu devenir « Tudensis ». Or, il y eut bien un prieuré
clunisien de San Salvador de Budino au diocèse espagnol de Tuy,
sulï'ragant de Braga, puis de Gompostelle (~'. Un Français
célèbre de ce temps, le Dominicain Bernard Gui, lut un instant
évoque de Tuy en i323 et 1 3 ^4 (3)- Pierre Bersuire l'aurait-il
suivi au delà des Pyrénées, à supposer que l'un et l'autre y soient
jamais allés?
En 1 3 3 4 , Benoit XII succéda à Jean XXII sur le trùne pontifical.
C'était — notre Bersuire lui-même en témoigne (lJ — un homme
peu maniable, mais le protégé du cardinal des Prés n'eut pas,
semble-t-il, à se plaindre de lui : deux ans à peine après son avène-
ment, le 4 octobre i33(>, Bersuire reçut de lui un nouveau prieuré,
celui de Bruyères-le-Chàlel, non loin de Gorbeil (,), bénéfice de
8o à 100 livres tournois, à la nomination de l'abbé de Saint-Florent
(1) T. I (17(14), p. 366. Fassbinder (op. dans le Boletinde la real Actulemia de la liistoria .
cit., p. ai) propose lu correction « Tulensis » t. XX (i8()a), p. 3ai-43i, et aussi duns
et l'identification avec un monastère bénédictin l'article de Dom Ursmer Berlière, Les monas-
de Saint-Sauveur situe au diocèse de TouL tcres de l'ordre de Clnity du XI II' un XI siècle,
(,) Le prieuré de San Salvador de Budino, publié dans la lievae bénédictine . t. X (i8<)3),
dans l'arcbiprètré de Lourina, est décrit comme p. loy.
suit dans la Bibliotheca Cluniacensis de Manier (s' Kubel, llierarcliia calholica medii aevi,
(col. 1748): 0 Prioralus S. Salvatoris de Bou- a' éd., 1. 1 (1913), p. Soi. La huile conférant
Jino in GaUicia, Tudensis diocesis, ubidebent l'évêché de Tuy à Bernard (iui est du
esse octo monachi, non computato priore, et 26 août 1 3 -s 3 , mais elle portait prorogation en
uuus capellanus cominensalis ». Cf. More/., su laveur de la cliurge d'inquisiteur en Lan-
Espaiïa sagrada, 1. XXII ( 1 7 (*" ) , p. ai et guedoc. C'est le ao juillet de l'année suivante
suiv. Le prieuré de Saint-Sauveur de Budino que Bernard (lui lut nommé évèque de Lodève
est, bien entendu, mentionné aussi dans l'Etat (A. Thomas, Les Lettres à la coar dei papet,
des monastères espagnols de l'ordre de Cluny aux p. 45-48).
.w/i'-wr' siècles, d'après les actes des visites et '4) Voir plus haut, p. a68.
chapitres généraux, publié par Ulysse Robert (1' Seine-et-Oise, arr. de Corbeil.
SA VIE 279
de Saumur, avec qui une entente était intervenue sans doute (I).
11 n'est pas dit dans la bulle de collation que Bersuire ait dû aban-
donner pour autant son prieuré de La Fosse. Cette bulle assurait à
Bersuire le premier bénéfice de cent livres tournois qui viendrait à
devenir vacant (2).
On ne voit d'ailleurs pas que cette éventualité se soit rapidement
produite. En i34'2, donc huit ans plus tard, Pierre Bersuire était
toujours prieur de Bruyères-le-Châtel lorsque le nouveau pape Clé-
ment VI, successeur de Benoît XII, lui contera le prieuré de la
Trinité de Clisson, au diocèse de Nantes (3), dépendant de l'abbaye
poitevine de Saint- Jouin-de-Marnes ll). Cette lois, le cardinal des
Prés, son protecteur, intervenait directement dans l'ail aire. Le
cardinal, en ellet, avait abandonné le prieuré de Clisson, qu'il
détenait en personne, pour prendre celui de Moustiers-Sainte-Marie
[de Monasterio), dans ce diocèse de Biez aux destinées duquel il
avait présidé autrefois l' , en suite de quoi Bersuire échangeait le
prieuré de Bruyères-le-Châtel contre celui de la Trinité de Clisson,
sensiblement plus proche que Bruyères de son pays natal ("1.
Cette année i3/j2 lut-elle pour Bersuire l'occasion d'un voyage à
Paris, comme l'a supposé Pannier(7)? La raison alléguée est bien
fragile; c'est le l'ait que le manuscrit 16 787 du fonds latin de la
Bibliothèque nationale (ce n'est d'ailleurs pas le seul) porte m fine la
mention suivante : « Explicit liber Beductorii moralis, quod in
« Avinione fuit lactum, Parisius vero correctum et tabulatum,
« anno i342 ». Allégation qui peut être mise avec autant de
vraisemblance sur le compte du copiste que sur celui de l'auteur,
et dont par conséquent il serait imprudent de rien déduire quant
au ciirriculum vitae de Pierre Bersuire (8).
(,) Cet abbé était Héiie de Saint-Yrieix, (S) Moustiers-Sainte-Marie, prieuré béné-
qui devint plus tard évèque d'Uzès et cardi- dictin ( Basses- Alpes , air. de Digne),
nai. (6) Cette bulle du 3o juin 1M2 a été
(,) Bulle publiée in extenso par Antoine publiée in extenso par À. Thomas (loct. cil.,
Thomas dans Romania , t. XI ( 1882), p. i85, 1882, p. 186-187, et i884, p- 65-66, d'après
puis dans Les Lettres à la coar des papes . p. 64- le Registre de Clément VI des Archives Vati-
65, d après le Registre de Benoit XII des Ai- canes n° 8, loi. 74, bulle 5i).
cliives Vaticanes coté 122, n* 33g. (,) Bibl. de l'Ecole des chartes, t. XXXIII
(S) Loire-Atlantique, arr. de Nantes. (1872), p. 337-338.
(" Deux-Sèvres, arr. de Parthenay, cant. m L. Pannier suppose que Bersuire avait
d'Aii vault. désiré suivre à Paris les lectures de l'Université
19.
280 PIERRE BERSUIRE.
A l'occasion de sa nomination à la tète du prieuré de Clisson,
Pierre Bersuire avait échangé sa qualité de religieux de Saint-Florent
de Saumur contre celle de moine du monastère de Saint-Jouin-de-
Marnes, également bénédictin, mais du diocèse de Poitiers. (Test du
moins la qualité qui lui est donnée dans lavant-dernière collation de
bénéfice qui se soit rencontrée à son nom , celle du 1 o décembre 1 3^9
lui conférant l'office de chambrier de Notre-Dame de Coulombs au
diocèse de Chartres (1). C'est sur l'intervention personnelle du car-
dinal de Palestrina, Pierre des Prés, que cette mesure lut prise.
Celui-ci avait adressé à Clément VI une supplique, dans laquelle il
le priait de conférer à Bersuire, son familier et commensal, l'office
de chambrier du susdit monastère, vacant par le décès de Pierre
Loup, son ancien familier, et réservé le 10 juin 1 349 ^ ^a collation
du Saint-Siège (2). Clément VI accueillit favorablement cette requête
et fit délivrer la bulle demandée, à la condition toutefois que
l'impétrant se démettrait du prieuré de Clisson qu'il détenait
jusqu'alors13'.
Cette nomination de Bersuire à un bénéfice du diocèse de Chartres,
dans une région relativement proche de la capitale, indiquait-elle
de sa part le désir de profiter enfin des leçons des grands
théologiens de l'Université de Paris dont il ne semble pas qu'il ait
pu jusqu'alors suivre l'enseignement? Faut-il ranger parmi les raisons
de son départ d'Avignon la crainte de la peste noire qui ravagea la
ville en i6/\8? Faut-il enfin tenir pour simple coïncidence l'acqui-
sition, trois ans auparavant, par Jean Bersuire, écuyer, très vrai-
semblablement parent de notre auteur, d'une maison sise à Paris,
avant d'entreprendre son troisième ouvrage, ie (l' Eure-et-Loir, air. <le Dreux, cant. de
Bréviaire nuirai , qu il identifie avec le livre XVI Nogent-le-Boi. L'Histoire île l'abbaye Notre
du Reductoriam [Saper totam Bibliam). Baluze Dame de Coulombs, publiée par Lucien Merlet
avait déjà pensé ( Vttae paparam-Avenionensiam, dans les Mémoires de lu Société archéologique
t. I, col. -/jtijque Bersuire aurait pu accompa- d'Eure-et-Loir, t. XII (1881), p. alii, ne ren-
nei 1 la même époque son protecteur Pierre ferme rien sur Pierre Bersuire.
des Prés et Annibal, éveque de Tusculum, m Arch. Vat., Suppliques de Clément VI,
auprès des rois de France et d'Angleterre pour t XVIII fol. 110 1°.
leur conseiller la paix. Mission hypothétique, à ,it „ .1 iY. • ,■ ,, m ,
.. ' ,fr. ,t ' ' Bulle publiée in extenso par (1. Mollal
laquelle on ne trouve aucune allusion dans les 1 in i 1 , . \ \ m 1 - \
1 . , clans la liri-ur lu indienne , t. \ X 1 1 Kio.i ,
ouvrages île notre auteur et qu aucune source ■• in \r «•
... .. ° . . n ,. , p. 271-27:1, d après le Be'r. \ atic. 107.
d înlormation n est venue continuer, a notre \ ■ '- ,. ' „ r
loi. 2oh, n 00.
connaissance. *"
SA VIE. 281
rue des Mars, aujourd'hui rue d'Arras, dans le quartier de l'Uni-
versité (1) ?
Le fait est que la possession de la ehambrerie de Coulombs allait
être pour Pierre Bersuire la source de gros ennuis, d'abord en le
mettant en conflit avec son abbé, en l'exposant ensuite à une accu-
sation d'hérésie suivie d'un emprisonnement vexatoire.
Des documents universitaires déjà connus (2) et une bulle du pape
Clément VI récemment découverte aux Archives vaticanes (3> nous
renseignent quelque peu sur cet épisode.
Le chef de cette abbaye de Coulombs, où le roi Philippe VI devait
mourir dans la nuit du 22 au 2 3 août i35o, était alors un cerlain
Gauthier, ancien prieur de Saint-Thomas d'Epernon (">, sur le
caractère de qui on ne possède d'ailleurs aucune lumière (5). On
sait seulement qu'en dépit de la bulle de collation de la ehambrerie
de Coulombs à Pierre Bersuire, il s'arrangea pour qu'un sien cousin
(dont le nom n'est pas donné) en perçût en fait les revenus. Bersuire
en appela au Saint-Siège, se plaignant vivement de ce qu'un ancien
familier du vice-chancelier de l'Eglise put être traité aussi cavaliè-
rement. L'abbé Gauthier répondit en accusant Bersuire d'hérésie (G;
et en le faisant citera comparaître pour en répondre devant l'oincial de
Paris, Guillaume Chariot. Celui-ci décréta effectivement Bersuire de
() L'acte de vente, du ao mai 1 346 , a été tarant Universitatis Parisiensis , Paris, i8b'J,
publié par L. Pannier (/oc. cit., p. 354-355) p- i45-i46 ; Denille et Châtelain, Chartu-
d'après Arch. nat., S 1186, n* 3i. Les ven- larium Universitatis Parisiensis , t. III (i8g4),
(leurs étaient Jean de Bury et Michèle, sa p. 4-/-
femme. La rue des Murs longeait l'enceinte de m Reg. Vat. l^> f0Ji0 2j(; r% uuue je
Philippe-Auguste. Elle a été éventrée sous le Clément VI dont nous devons la connaissance
Second Empire pour percer la rue des Ecoles et |a copie a notre confrère et ami Mgr G.
et la rue Monge qui l'ont fait disparaître près- Mollat. On en trouvera le texte plus loin ,
que en entier. L. Pannier a publié également p 2g/( n_ 3.
(p. 355-338), d'après le n° 20 du même car- ,4, n „■ , . .. , *m, , ,,>
ï oc j 1 . • o 1 ■ ,- , l Gallia christiuna nova, t. VIII (1744 ,
ton 1160 de la séné o, le texte d un accord . rr \ t 1
intervenu entre Guillaume du Mesnil, prêtre,
demeurant en l'hôtel des Écoliers de Navarre, ' Les arcl,ives de «'abbaye de Coulombs
et Hugues de la Vergne, écuyer, du diocèse ont d,sParu Pour le X1V' s,ècle- Lucien Merlet'
de Maillezais, au sujet de la confrontation d'un 1m e" a écnt ' llisl<»re. " apporte aucun ren-
terrain vacant sis rue des Murs et donné à cens seignement sur le sujet qui nous occupe.
par Guillaume à Hugues. La maison de .lean (6) u Quia utebatur scientiis prohibitis et
Bersoire [sic), qui fut jadis à Jean de Bury, malis et sapientibus heresim » (délibération de
est indiquée comme joignant d'un côté le ter- l'Université de Paris du 18 mars i35i , n. st.,
rain vacant. dans les ouvrages cités de Jourdain et de Denille
'' Ch. Jourdain, Index chronologicus char- et Châtelain).
282 PIERRE BERSLURE.
prise de corps et le fit jeter dans la prison épiscopale, non sans que les
sergents de l'évêque aient à cette occasion dévasté sa demeure et fait
main basse sur son mobilier.
Ceci se passait, selon toute vraisemblance, à la fin de i35o ou
dans les premières semaines de 1 35 1 . Le 3 mars de cette dernière
année, en tout cas, à l'assemblée générale de l'Université tenue aux
Mathurins, l'affaire Bersuire était évoquée: d'une part, en effet,
l'inculpé, toujours détenu, excipait pour sa défense de sa qualité
d'étudiant de l'Université de Paris suivant les leçons de Robert de
Villette, maître régent en théologie (1); d'autre part, certains députés
de l'Université, désignés pour donner leur avis à ce sujet, avaient
conclu dans un sens défavorable à Bersuire. Quatre rapporteurs
furent chargés d'étudier l'affaire: le recteur Julien de Mûris pour la
Faculté des arts, Jean Delo (ou d'Elot) pour la Faculté de médecine,
Hugues de Cathalano pour la Faculté de décret, et Guillaume Munier,
du couvent de Saint-Jacques, pour la Faculté de théologie. Les
conclusions des rapporteurs ayant été cette fois favorables, ainsi que
le témoignage de maître Robert de Villette (->, l'assemblée générale
reconnut à Bersuire la qualité d'étudiant, l'habilitant par là même
à bénéficier des privilèges y attachés.
Tout donne à penser qu'entre temps une puissante influence
s'était exercée en faveur de Pierre Bersuire, celle du nouveau roi en
1 "Sons avons noie tlés le débat que comme le précédent à Clément VI et « Robertus
Bersuire, s'il avait beaucoup et longuement de Villela » y est d'il « alumpnus vester », ce
étudié la théologie, n'avait pris aucun grade. pape, dans le siècle Pierre Roger, ayant été
Il est donc naturel qu'il ait songé, à un proviseur de Sorhonne [ih'ul. , t. Il, p. ti.>î).
moment de sa vie, à combler cette lacune en On peut raisonnablement admettre que ces
s'adressanl à ce maître île la Faculté parisienne, deux mentions s'appliquent à celui qui, devenu
dont la renommée, il faut bien le dire, n'est peu après maître régent, lui le maître tardil
pas parvenue jusqu'à nous. Un « Robertus «le de Pierre Bersuire. Mais il est permis de ne le
Yillota ■ ligure en i.Vi.'î comme maître es arts reconnaître ni dans un • Robertus de Villeta <>
et cursor en théologie dans un rôle sorbonnique mentionn comme magister en i33i [ihîd.,
de bacheliers adressé' au pape Clément NI t. II , p. 368) , ni dans un autre donné en i34a
[CkarlaL ' niv. Paris., i. M, p. fi.").'), en note). comme magister domas du collège de Navarre
Quelques années plus tard , en î.Viq, il ligure, par Launoy, Navarrae Gymnasii histaria, dans
Eivec quinze autres, dans une liste de bacheliers Academia Parisiensis ifhutrata, t. I (1683),
en théologie » qui Parisiis Sententias jam com- p. qa.
pleverunt », c'est-à-dire qui, ayant achevéde m Robert de Villette attesta que Pierre
commenter des Sentences de Pierre Lombard, ont Bersuire était bien son étudiant • pro islo
mérité le grade de sententiarii. Le rôle est adressé anno •.
SA VIE. 283
personne. Les procès-verbaux des deux séances suivantes ne laissent
guère de doute à ce sujet.
(l'est le 18 mars 1 35 1 qu'une nouvelle assemblée générale de
l'Université eut lieu, aux Frères Mineurs cette fois. « Une dissension,
dit le procès-verbal, s'est élevée entre l'Université de Paris d'une
part, l'évèque et son officiai de l'autre au sujet de la capture, et de la
détention d'un étudiant, en l'espèce Pierre Bersuire. L'Université
demande que le détenu lui soit restitué, car il est son justiciable. Le
roi fait connaître que tel est son avis. L'Université, dans ces
conditions, suggère que le roi agisse d'autorité et fixe lui-même le
montant de l'amende à payer à l'Université en réparation de la
violation de ses privilèges. Des allées et venues se sont établies entre
l'Université et la « chambre du Secret » du Palais royal. Deux hauts
personnages de la cour ont servi d'intermédiaires, le comte d'Arma-
gnac, alors favori du jeune roi Jean le Bon, et Guillaume Flote,
seigneur de Ravel, récemment encore chancelier de France. En
conclusion de ces tractations amiables, Pierre Bersuire sera restitué
à l'Université sous caution juratoire, qu'il devra faire à l'olncial, de
comparaître devant des commissaires qui seront désignés à cet
effet .«.
Les assemblées des 2 7 et 3 1 mars achèvent de nous faire connaître
la suite des négociations et le détail des dernières mesures prises.
Le comte d'Armagnac a promulgué la sentence du 1 8 mars au nom
du roi : l'évèque de Paris devra jurer de respecter dorénavant les
privilèges de l'Université. L'ottïcial, de son coté, protestera par
serment qu'il n'a été pour rien dans le fait que Bersuire a pu être
soumis à la question (m tormentis) , comme le bruit en a couru;
Jean Le Boyer, commissaire de l'oflïciaL se reconnaîtra personnelle-
ment coupable de cet abus de pouvoir et en demandera pardon à
genoux; l'amende de 200 livres qui doit être payée au recteur ira
au roi, qui l'a réclamée; Bersuire enfin fournira la liste des objets
qui lui ont été dérobés ou détériorés au moment de son arrestation
(1) La qualité des personnages présents à gneur de Ravel, et Robert de Lorris pour le
la délibération atteste l'importance que l'Uni- roi; Julien de Mûris, recteur, M" Jean Char-
versité et le roi lui-même attachaient à Taftaire : penlier (théologie), Jean d'Elol et Jean
le comte d'Armagnac, Guillaume Flote, sei- Saillembien (médecine) pour l'Université.
284 PIERRE BERSUIRE.
par les sergents de l'évêque: on les lui restituera ou on lui en rem-
boursera la valeur (l).
Quelle avait été dans cette affaire l'attitude de l'autorité pontifi-
cale? Bersuire avait, on s'en souvient, l'ait appel auprès du Saint-
Siège de l'acte arbitraire en vertu duquel l'abbé de Coulombs l'avait
dépossédé de l'olïice de chambrier. On se souvient d'autre part que
notre théologien avait vécu longuement à la cour d'Avignon et y
avait joui de hautes protections. C'était aussi un Bénédictin, comme
Bersuire, et un théologien comme lui, Clément \I, qui gouvernait
alors l'Eglise. On comprend, dans ces conditions, que pendant que
se déroulaient à Paris les événements que nous venons de raconter,
le souverain pontife ait pris de son côté certaines dispositions pour
éviter toute méconnaissance des droits du Saint-Siège. Il y avait alors
dans l'entourage de Jean le Bon un personnage jouissant auprès du
roi d'une grande influence, tant par son caractère que par sa
fonction : Cilles Bigaud, abbé de Saint-Denis. Il était également
persona tjrala auprès de Clément VI, qui venait de lui conférer (le
17 décembre i33o) (2) le chapeau de cardinal et il savait en quelle
estime l'un de ses confrères du Sacré Collège, le cardinal des Prés,
avait tenu et tenait probablement encore le chambrier de Coulombs.
Averti des malheurs survenus à ce dernier, il le réclama et le fit
assigner à comparaître devant lui, de quoi l'auteur du Reductorium
ne manqua pas d'informer la curie. C'est ainsi que, le \vv mars 1 35 1 ,
(dément VI chargea le cardinal-abbé de Saint-Denis de faire une
enquête contradictoire, demandant à son mandataire de conduire
Bersuire auprès de lui et d'enjoindre, en même temps, à l'abbé de
Coulombs d'envoyer à Avignon un représentant qualifié qui porterai!
témoignage, s'il le jugeait à propos, contre le bénéficier, à tort ou à
raison dépouillé de son bénéfice (3). L'ofïicial de Paris était donc
(l) La question était d.ja d'un usage gêné- Paris ( 1389-1893), publié en 1861 parDuplès-
ial au xiv* siècle (A. Ksmein, Histoire de la Agier, énamère certaines modalités de « ques-
procédare criminelle, Paris, 188a, p. 08). tions • utilisées à celle époque : question de
Cependant, sauf dans les cas de procédure l'eau (bue par le patient OU npandue sur lui,
extraordinaire, une ordonnance de saint Louis pendant qu'il était lié sur un chevalet ou
en avait interdit I application aux personnes de tréteau ; question de la pelote (?), de la cour-
bonne renommée. Sans doute était-elle tombée tepointe, etc.
sur ce point en désuétude cent ans plus tard. <*) Kubel , op. cit., t. I, p. 18.
A. Ksmein (op. cit., p. 136-137), utilisant en ' Voici le texte de la bulle dui" mars 1 35 1,
particulier le [\eiii.<tre criminel de Chtilelet de que Mgr G. Mollat a retrouvée récemment BUI
SA VIE.
285
dessaisi, tant par l'autorité pontificale que par l'autorité universitaire,
et Pierre Bersuire, remis en liberté et relaxé de tout chef d'accu-
sation, redevenait libre de reprendre ses travaux (l).
Kn l'absence du dossier du procès, il est aujourd'hui difficile de
se rendre compte de façon précise des accusations qui pesaient sur
Pierre Bersuire, coupable, d'après les procès-verbaux des assemblées
universitaires, de s'être mêlé de sciences prohibées et sentant l'hérésie.
On a incriminé divers passages du Rednctoriuni , par exemple la fin
du Prologue ('2), où il exalte en termes dithyrambiques les sages et
les philosophes de l'antiquité païenne. Peut-être, en se référant assez
souvent à des autorités suspectes, comme Origène, l'auteur avait-il
Archives du Vatican et qu'il nous a obligeam-
ment communiquée :
« Dilecto filio Egidio olim abbati monasterii
Sancti Dyonisii in Francia, ordinis Sancti
Benedicti, Parisiensis diocesis, Sancte Romane
ecclesie cardinali.
Dilecti filii Pétri Bercorii, camerarii nionas-
lerii de Columbis, O. S. B., Carnotensis dio-
cesis, petitio flebilis nobis nuper exhibita con-
tineliat quod, licet ipse camerariam dicti
monasterii ex collatione apostplica canonice
luisset adeptus illamque teneret et possideiet
pacilice et quiète, tamen N. , abbas dicti monas-
terii, conceptum contra eundem Petrum sine
causa odium evomens, predictum Petrum non
eonfessum nec convictum de aliquo crimine et
alias omni juris ordine pretermisso, precipitata
in t'um privationis sententia, cameraria spoliavit
eadem et ipsani de qua, etiam si privatïo
bujusmodi de jure subsisterel , nullus prêter
nos bac vice seintromictere potuit neque potest,
pro eo quod nosillam ante privationem eandem
dispositioni nostre duximus specialiter reser-
vandam , decernentes extunc irritum et inane
si secus super biis a quoquam quavis auctori-
tate scienter vel ignoranter contingeret attemp-
tari, cuidam consanguineo suo quem in ea
intrusisse dicitur, de facto contulit seu com-
niisit, quodque dum idem Petrus ab illatis sibi
gravaminibus bujusmodi ad Sedem apostolicam
appellasset, predictus abbas, satagens memo-
ratum Petrum sic intricare negotiis quod ei
oznnem prosequendi appellationes hujusmodi
adimeret facultatem , ipsum tune Parisius com-
morantem coram dilecto lilio olïîciali Pari-
siensi per nonnullos ex monacbis dicti monas-
terii de variis et diversis accusari l'also impo-
sitiseicriminibus procura vit, idemque ollicialis
abbati placeie desiderans antefato, transgressus
juris limites, ipsum Petrum capi et captum
carceri mancipari mandavit et mandare l'ecit,
et quod tu, hiis ad tuam notitiam introductis,
et comperto quod idem Petrus erat capellanus
et lamiliaris antiquus venerabilis Ira tris nostri
Pétri episcopi Penestiini, eum consideratione
ipsius episcopi ab olliciali repetens memorato
assignari t i 1 > i fecisli ut deliberatione sua et pre-
missis aliis negotiis ad bonorem et commodum
dicti camerarii posses liberius ordinare, cum
autem si rei veritas accédât expositis, abbas
idem aimis arbitrio voluntalis proprie, in ollen-
sum dicti camerarii ac nostram et apostolice
Sedis conlumeliam laxarit habenas, discretio-
nem tuam attente requirimus et bortamur ac
volumus ut , de premissis omnibus te informans,
prefatum ad nos camerarium ducas ac abbati
dici l'acias antefato quod aliquem pro parte sua
instructuni plene de omnibus que adversus
camerarium obicere voluerit , eundem bue si
voluerit mictere non omictat ut, negociorum
meiitis partium asseitionibus patefactis, quod
juslum l'uerit super bujusmodi negotiis ordi-
netur.
Datum Avinione, VI nonas mai'tii, anno
nono • (Arch. Vat., Reg. Vat. i44, loi. 3 5 (î ) .
1 ' D'après Mgr Mollat, la meilleure preuve
que les poursuites contre Bersuire furent aban-
données réside dans le fait que son nom ne
figure pas dans le Btillaire de l'Inquisition fran-
çaise au xiv' siècle, publié en 1913 par
Mgr J.-M. Vidal.
(2) Reductorium , éd. citée, p. 3, col. 1 et 2,
286 PIERRE BERSUIRE.
donné prise plus directement aux critiques. Surtout, à chaque page
de ses œuvres, il faisait le procès de l'Eglise de son temps, de
manière à indisposer bien des lecteurs qui ne pouvaient manquer
de se sentir visés. Prélats, clercs, religieux sont souvent pris à
partie, parfois en termes violents. Dès le début du Reduclortum, on
voit les démons pervertir les gens d'église, qualifiés de la plus dure
façon, sans qu'il soit assez souvent distingué entre les bons et les
méchants: ce sont des hermaphrodites, des êtres efféminés, inca-
pables d'actes virils. Ce sont des oiseaux de nuit [vespertiliones) qui
fuient la lumière de la vérité et se dissimulent dans les ténèbres
pour déchirer à belles dents les honnêtes gens1''. La Bête de l'Apo-
calypse, c'est le « clericus bestialis » ambitieux et simoniaque, qui,
venu de très bas, n'a de cesse qu'il n'ait obtenu, per fas et ne/as,
dignités, prébendes et mitres ("-'.
Point fie traces, du reste, dans les ouvrages de Bersuire, d'une
pratique quelconque des sciences défendues, mais, sous prétexte de
moralisation, des comparaisons hardies, des opinions discutables,
des formules ambiguës, des hommages suspects rendus à la sagesse
antique sous forme de références continues aux anciens, Arislole,
Sénèque, Pline l'ancien, Solin et beaucoup d'autres.
Quoi qu'il en soit, les ennuis de Bersuire ne furent pas de longue
durée. Bien en cour dès cette époque, comme on va le voir, auprès
du nouveau roi Jean le Bon, il dut oublier assez vile, grâce à la
protection royale, la malheureuse affaire où il s'était trouvé en bulle
aux curiosités indiscrètes el aux rigueurs punitives des tribunaux
ecclésiastiques (<).
1 llùiL, liv. VII, chap.72, de vesperlilione [' Histoire littéraire de la France, t. \XI\
(éd. citée, p. 339, col. a) : «Vespertiliones, id (iX(>2), p. 368-36g (Victor Le Clerc, Dis-
esl hypocrite qui lucem fugiunt veritatis et in cours sar l'état des Lettres ou quatorzième siècle).
poblico non lacûiot tàctasua, qui procul dubio (1; Klle avait (ait tant <lc bruit, celle
dentés habenl, id esl verba detractoria habent, aflaire, en raison île la notoriété de l'accusé,
c j ni ' mis arcum militum, iil est actus hominum que humus de cent ms plus tard on en rcciieil-
bonorum pugnant et detractorie lacérant et eoa lait eue les échos, agrémentés de détails
diminuuni et ofluscanl ■. probablement conlrouvcs. On lit eu ellet au
1 [loralitates saper liibliam, livre XXXIX', folio a5o el dernier du manuscrit latin 1 ii 1 <
cb. xiv (éd. de Venise, 1 5X3, p. 381 , col. 1). de la Bibliothèque nationale contenant les
Cf. C. Meriand, Pierre Bersuire , secrétaire de livres XII el XIII du lieducloriam, la note
Jean le Bon , Nantes, 1X77, p. 346; L. Pan- suivante, écrite d'une main personnelle du
nier, foc. cit., 1). 34o, n. •>.. La traduction xv" siècle el non signalée jusquici: « tatoreno
intégrale du passage allégué se trouve dans hujus libri estimo primo Dore juventutis rcli-
SA VIE.
287
Quoi qu'il en soit, Pierre Bersuire a quitté, définitivement
semble-t-il, la ville des papes. Son protecteur n'est plus le cardinal
des Près, mais le roi de France lui-même, Jean le Bon. C'est à la
demande de ce prince ami des lettres'11 qu'il entreprend la lâche diffi-
cile de mettre en français les Décades de Tite-Live qui s'adaptent aux
goûts du monarque pour les hauts laits des Piomains de la Répu-
blique et qui peuvent servir à l'enseignement de ses pareils. On a
même cru longtemps que Bersuire avait occupé à la Chancellerie
royale l'une des charges de secrétaire du roi. C'est une erreur, donl
l'origine est double: d'une part l'existence supposée d'une signature
P. Berclioritis au bas de lettres royales du 21 août 1 353, qui n'ont
jamais existé (soi-disant en faveur de l'église de Ponloise , d'autre
part la mauvaise interprétation d'une signature Berth. Cama (Ber-
tholomeus Camararius, en réalité Bertholomeus Cama) dans un
registre du Trésor des Chartes'2.
Bersuire ne fut donc pas, comme on l'a cru, secrétaire du roi.
giosum hujiis ecclesie Sancti Victoris fuisse,
propter autem commissa mala tensiim in
carcerem Sancti Vîctoris et ibidem compilasse
(ilosam doctrinalem Glosam Monachl vulga-
riter nuncupatam, qui cum extradas fuisset
ab ergastulo dicto (ces trois mots rayés)
licentiani obtinens, religiosus beati Benedicti
effectus et prior Sancti Kligii Parisiensis,
lios libros comparavit elegantissime ». Cette
note est signée « (i° d% Sanctonensis epis-
copus », c'est-à-dire sans aucun doute <■ Guido
de Bupe », soit (iui de Bochechouarl , évèquc
de Saintes de 1 4a(5 à i46o, date de sa
mort (Eubel, op. cit., I, p. 537 e' "'
p. 271). Au début du xvi* siècle, dans
son Catalogue des manuscrits de Saint-
Victor achevé en 1 5 1 4 , le P. de Grahdrue
qualifie Bersuire, comme l'auteur île la note,
île chanoine régulier de Saint-Victor (Bibl.
nat. , lat. 14467, fol. i3q). Au xvu" siècle
encore, Sauvai , dans ses Antiquités de Paris pu-
bliées après sa mort (t. I, 1724, p. 5og),
assure avoir lu dans une Vie de P. « Berchore »
que celui-ci, étant religieux de Saint-Victor,
lut emprisonné dans une tour, dite tour
Alexandre, située dans l'enclos de ce monas-
tère, « pour n'avoir pas eu les sentiments qu'il
devait avoir de la loi ». Mais à ce récit de
Sauvai, repris par Piganiol de La Force
[Description de In cille île Paris, t. V, 1742,
p. 288) et par Jaillot [Recherches sur la ville
île Paris, t. IV, xvi* quartier, 177a, p. 127),
l'abbé Lebeuf [Histoire de la cille et du diocèse
de Paris, éd. Cocheris, t. I, i883, p. 3i2)
rétorque que l'on ne trouve nulle part cette
Vie dont parle Sauvai. Et Pannier, de son
côté, dans son mémoire de 1H72, allume
n'avoir rencontré aucune preuve de l'empri-
sonnement de Bersuire à Saint-Victor. 11
s'agit donc vraisemblablement d'une légende,
dont l'abbé Lebeuf voyait l'origine dans l'ac-
quisition par Bersuire d'une maison près de
la Porte Saint-Victor, maison où il semble
avoir résidé à la fin de sa vie. On peut se
demander aussi si la confusion n'est pas vernie
de ce qu'il y eut à Saint-Victor, à la lin du
xiT siècle et au début du xm", un religieux
nommé, comme Bersuire, Pierre de Poitiers,
dont B. Hauréau a pu reconstituer, sinon la
vie, du moins l'œuvre [Notices et extraits des
manuscrits, t. XXXI, 1886, p. 3oo-3io).
(,) Nous donnerons, dans le chapitre con-
sacré au Tite-Live, le Prologue de la traduction
de Bersuire. L'allusion au désir personnel du
roi y est très claire.
(,) Jean -Paul Laurent, Pierre Bersuire
a-t-il été notaire secrétaire de Jean le Bon ? dans
Romaitia , t. LXXVII ( 1 g5G) , p. Z'i'ô-o'ôl (avec
une Note complémentaire de Charles Samaran).
Dans la Blhl. de l'Ecole des chartes (t. CXV,
288 PIERRE BERSUIRE.
Aucun document, d'autre part, ne lui attribuant une quelconque
fonction officielle, on doit penser que notre religieux bénédictin mena
dans Paris la vie conventuelle dans un établissement de son ordre.
A moins que, logé dans la maison de son parent (?) Jean Bersuire,
rue des Murs, il ait pu s'isoler des agitations parisiennes et y
continuer ses travaux.
Il suffit de lire attentivement ses œuvres latines pour y trouver
parfois l'écho de ce qu'il vit ou entendit alors sur les bords de la
Seine. C'est ainsi qu'il note comme une particularité digne d'atten-
tion l'abondance du plâtre autour de la capitale (1), tandis que dans
la ville même il relève que l'on fabrique des couteaux aimantés1"
et qu'au cimetière des Innocents les corps inhumés se consument
avec une étonnante rapidité (3). Ayant d'autre part à commenter le
fameux « Oculos habent et non vident » du Psalmiste, il lait appel à
un souvenir personnel de sa vie parisienne pour mieux frapper
l'imagination de ses lecteurs : « Un étudiant noble, écrit-il, ne
« cessait de faire miroiter aux yeux de son maître tout ce qu'il ferait
« pour lui quand il serait évèque. Mais devenu évèque, il oublia
« complètement ses promesses. Alors, comme il était venu un jour
« à Paris, son ancien maitre alla à sa rencontre précédé de porteurs
'i de torches et de cierges. — Et pourquoi tant de lumières? dit
« l' évèque. — C'est pour vous ouvrir les yeux, répondit le maitre, et
« aussi pour vous aider à retrouver le chemin de la compassion » (4>.
Pareillement, voulant un jour illustrer par quelque exemple topique
cette vérité d'expérience qu'on perçoit plus volontiers chez ses pro-
ches les défauts que les qualités, il cite le cas de cette dame de
l'Ile-de-France [domina Francie) dont le mari avait fait merveille dans
une passe d'armes sans qu'elle l'eût reconnu et qui, l'ayant enfin
identifié, témoigna très vivement de son étonnement en s'écriant :
Fy! au deable ! c'est le nostre! »(5).
i')">7, p. 180,-10,3), M. Louis Carolus-Barré more magnetis ferrum trahunt • [Reductorium
i fait rt.il Je quelques documents des Archives liv. XI, chap. o, 4 , de magnete, éd. citée.
vaticanes concernant Barthélémy Cama et p. 483, col. i).
précisant les origines languedociennes de ce (S) Redactoriam, art. de Gcdlia (éd. citée,
notaire du roi. p. 6a.'i, col. 2.
(l) Reductorium, liv. XIV, chap. j3, île '*' Reperlorium, art. videre (éd. citée, t. III,
Gallia (éd. citée, p. 6a5, col. 1). p. 434, col. a).
'*' 0 Audio etiam quod nunc hic l'arisius <s) Ibid, art. judicare (éd. citée, t. Il,
inveniuntur cultelli tali paramento (abricati qui p. 353. col. 1).
SA VIE. 289
Bersuire, ayant vécu à Paris une dizaine d'années, de i35o envi-
ron à sa mort, survenue en i3G2, ne peut manquer d'avoir lié
commerce d'amitié avec quelques-uns des hommes qui s'y distin-
guèrent alors dans les lettres ou les sciences. Le premier, et non le
moindre de ceux qu'il nomme, c'est Philippe de Vitry (l), que
Pétrarque ne craint pas d'appeler « poeta nunc unicus Galliarum » (2).
11 était contemporain de notre théologien, étant né en 1291 dans
une des localités champenoises dont il porta le nom. Entré de bonne
heure au service du roi Charles IV le Bel en qualité de notaire,
il poursuivit sous le règne de Philippe VI de Valois une profitable
carrière d'homme de cour et d'homme d'Eglise, soutenu par
la laveur constante du roi, et surtout de son fils Jean, duc de
Normandie. Celui-ci, devenu roi en i35o, lui fit obtenir au début
de l'année suivante le siège épiscopal de Meaux. Vitry passa les dix
ans qui lui restaient à vivre soit dans sa résidence pastorale, soit à
Paris, où il garda toujours son logis. Il mourut le 9 juin 1 36 1 ,
vivement regretté par Pétrarque (3) et aussi par Bersuire, qui devait
ne lui survivre que quelques mois.
Poète et musicien, Philippe de Vitry écrivait vers cette époque les
pièces lyriques, les poèmes moraux, surtout le traité musical [ars
nova) qui l'ont rendu célèbre. Bersuire avait pour lui une admiration
véritable: il l'appelle, en effet, quelque part « vir u tique excellents
« ingenii, moralis philosophie historiarumque et antiquitatum zelator
« precipuus et in cunctis mathematicis eruditus » (4). Dans un passage
de son Reductorium ® , il rapporte le témoignage de Philippe de
(l) Voir ci-après, p. 342-343 (chapitre nisme , 2" éd., t. II , p. 285. Voir les lettres de
consacré à VOvidius). Pétrarque, éd. Fracassetti. Le meilleur travail
<'! Pétrarque, Epistolae familiares (Bibl. sur Philippe de Vitry est celui d'A. Coville
nat, lat. 8568, loi. 10a); cf. Paulin Paris, dans la Romania (t. LIX, io33,p. 420-547).
Manuscrits français, t. III, p. 181. Paulin Paris Voir aussi Edmond Pognon, Du nouveau sur
l'ait remarquer qu'il n'a trouvé cette épithète Philippe de Vitri et ses amis, dans Humanisme
louangeuse dans aucune édition des Familiares cl Renaissance, t. VI (1939), p. 48-55.
de Pétrarque, parmi lesquelles il aurait pu (4) Prologue (dans certains manuscrits) de
citer celle de G. Fracassetti (t. II, 1862, VOvidius moralizatus de Bersuire cité par
p. 48). Elle ne ligure pas davantage dans Gaston Paris, Chrétien Legouais et autres imi-
l'édition nationale des œuvres de Pétrarque tateurs d'Ooide, dans Histoire littéraire
(t. IV) procurée par Umb. Bosco. Sans doute de la France, t. XXIX ( 1880), p. 507.
les copistes f avaient-ils en général trouvée (5) Liv. IX, chap. i36, de zytiro : zitiron ,
excessive. id est miles marinus (éd. citée, p. 3 10, col. 1
m Pierre de Nolliac, Pétrarque et l'huma- et 2). Voir plus haut, p. a63, n. 2.
290 PIERRE BERSUIRE.
Vitry à propos d'un poisson extraordinaire qui aurait été péché en
Normandie. Surtout Philippe de Vitry lavait lait profiter de ses
connaissances en mythologie gréco-latine et en littérature profane
de L'Antiquité, ce dont Bersuire le remercie dans certains manuscrits
de son Ocidius moral icatus, où il reconnaît lui devoir la communi-
cation de YOvide moralisé en vers français qui lui a servi de guide:
« Postquam Avinione redivissem Parisius, contigit quod magister
« Philippus de Vitriaco dictum gallicum volumen mihi obtulit, in
« quo procul dubio multas honas exposiciones, tain allegoricas quam
« morales, inveni »(l).
Bersuire désigne sous le titre de « Cancellarius Parisiensis» un
autre de ses informateurs dont il ne donne ni le nom ni le surnom.
« Ce chancelier de Paris, écrit-il dans son Reductoruim ('2>, avait
«coutume de dire qu'un jour, du côté du Brahant, apparut dans la
« mer du Nord une ile avec villages et villageois. Les vents lavaient
«apportée on ne sait d'où; elle resta quelque temps, puis disparut,
«entraînée par les vents contraires». Qui était ce chancelier de
Paris? Si Bersuire l'avait connu à Avignon, ce ne pourrait guère
être que le célèbre Florentin Boberto de'Bardi, l'ami de Pétrarque,
fameux comme prédicateur et théologien, celui-là même qui lut
nommé à la chancellerie de l'église de Paris par bulle du 7 mars i336
(1' Môme référence que p. a8q , n. !\. Il y eut bagarre s'ensuit , puis des poursuites judiciaires
enfin une autre occasion, de caractère bien au cours desquelles une partie du temporel de
différent, où il semble que Philippe de Vitry l'ôvôque est saisi, on ne sait à quel titre •.
ait eu affaire sinon à Pierre Bersuire lui-même, L'affaire semble avoir pris naissance en i35G.
du moins à ses gens. Une lettre de rémission, Paris était alors fort agité : le a3 no-
du a3 janvier 1357, n. st., insérée aux registres vembre i356, une ordonnance royale avait
du Trésor des Charles (JJ 84, n' 707) et créé une monnaie nouvelle, mesure mal
utilisée par A. Coville dans son travail précité accueillie dont le peuple demanda l'annulation
de la flomania, présente les laits comme il au cours îles journées revendicatives des io-
suit : « Philippe de Vitri est dans son logis à 1 2 décembre. Kst-ce dans ce climat et à ce
Pai is ; il reçoit deux maîtres de la Chambre moment que se déroula cet épisode ? S'agil-il
des comptes, tandis qu'un clerc, deux chape- au contraire d'une affaire dont les origines
lains, deux Allemands (1J) et un domestique remonteraient à une époque antérieure à la
auvergnat veillent à la bonne tenue de sa nomination de Bersuire comme prieur de
maison. Il y a là aussi la sieur du maître et Saint-Eloi ? Il ne semble pas, en tout cas, que
son mari. Or, pendant que l'on est à table, s'il s'agit vraiment de Pierre Bersuire, inri-
des serviteurs du prieur de Saint-Eloi font dent ait altère en quelque manière les bons
irruption, suivis par deux sergents du Chàtclet. rapports entre les deux amis.
ils veulent appréhender un clerc de l'évéque, '' Reduclorium, liv. VIII, chap. \,de «ijun
accuse d'avoir lait violence à une femme. Une in geiienili (éd. citée, p. i3T>, col. a).
SA VIE. 291
et qui cessa ses Jonctions en i34q(1), celui-là aussi qui, en 13/40,
aurait voulu que Paris, au lieu de Home, décernât à son illustre
compatriote la couronne poétique. Si, au contraire, c'est à Paris
que Bersuire connut le chancelier, on devrait se décider plutôt
pour le successeur de Hoberto, Jean d'Acy ou d'Assy (de Aciaco],
comme lui docteur eu théologie, qui fut chancelier de l'église de
Paris de 1 349 ^ *36o; il portait, en eilet, le nom d'une localité
du Soissonnais ou du Valois '"^ ce qui le mettait, semble-il, eu
meilleure situation que le Florentin pour renseigner Bersuire sur ce
que l'on avait pu remarquer d'extraordinaire dans les parages de
l'actuelle Belgique.
Quand on essaie de se représenter la société lettrée de Paris
qui a dû être celle de Bersuire au milieu du xive siècle, d'autres
noms se présentent à l'esprit : noms de théologiens et de philosophes,
comme celui de Buridan, l'aîné de Bersuire, qui, moins de dix ans
avant l'arrivée de celui-ci, enseignait à Paris «naturales, metaphy-
sicales et morales libros » {s\ celui aussi de Nicole Oresme, son
cadet, qui appartenait à la Faculté de théologie (1) et préparait déjà
vraisemblablement ses traductions d'Aristole.
Pierre Bersuire retrouva-l-il à Paris le poète des Déduis de la Chace,
Gace de La Buigne, cpii avait été avant lui au service du cardinal
Pierre des Prés à la cour d'Avignon? Cette communauté de carrière
à une époque décisive de leur vie confère à cette hypothèse
beaucoup de vraisemblance, d'autant plus que ce Normand avait
quitté lui aussi Avignon pour l'entourage du roi Philippe VI dont
il était devenu « maistre chapelain». Gace pourtant ne semble pas
avoir été nommé dans les écrits de Bersuire '5).
(11 Sur Roberto de' Bardi on pourra voir Parisiensis. Voir aussi, sur R. de' Bardi,
(î. Pozzi, Roberto de' Bardi e s. Agostino dans A. Thomas, Les Lettres à la cour des papes,
Italia médiévale e iimanislica , I (ig58) p. i3q- p. 54-56.
1 53 et du même, // Vat. tat. 479 ed altri <*' Acy (Aisne), ou Acy-en-Multien (Oise),
codici annotati da Hoberto de' Bardi, dans sans qu'aucun indice permette de choisir à
Miscellanea del centra di slndi mediecali , ser. Il, coup sûr.
p. 12 5-i 05 (Pubbl. dell' Université cattolica (S) E. Faral dans Histoire littéraire de h
del Sacro Cuore, n. ser., vol. LXII). — Cf. France, t. XXXVIII (1949), p. 4g2.
.1. Monlrin, en son édition de VHistoria cala- (4) Ibid. , p. 5^7.
mitât 11 m d Abélard, Paris, iq5q, p. i3 et n. i3. (i> Gace de La Buigne avait reçu en i335 de
La liste des chanceliers de Paris entre 12 84 et Benoit XII une prébende canonique dans
i3g5 a été établie par Denille et Châtelain au l'église Saint-Pierre de (îerberoy (Oise). Il est
tome III, p. xv du Cliartiilarinin Universitatis désigné dans la bulle comme « capellanus
292 PIERRE BERSU1RE.
Mais c'est surtout sans doute parmi les amis de Philippe de Vitry
et de Guillaume de Machaut qu'il faudrait chercher les lettrés ou
les hommes de science avec lesquels le savant religieux aimait à
converser. Tous deux se plaisaient comme lui-même à la lecture
des encyclopédies récemment compilées par un Barthélémy l'Anglais,
un Thomas de Cantimpré, un Vincent de Beauvais. Tous deux
comme lui témoignaient d'un goût particulier pour les labiés mises
en vers par Ovide et pour les moralisations que des esprits ingé-
nieux en avaient déjà tirées (1>. De véritables tournois littéraires
s'établissaient parfois entre ces hommes si fortement liés les uns
aux autres par l'amour des lettres, tournois qu'un Philippe de Vitry
était, à l'occasion, chargé d'arbitrer: tel celui qui eut lieu en i35o
entre deux amis de l'évèque de Meaux qui lurent aussi — on n'en
peut guère douter — ceux de Pierre Bersuire. Il s'agit de Jean
Campion, alors chapelain en l'église de Notre-Dame de Tournai,
depuis chanoine et écolâtre de Saint-Donatien de Bruges, et Jean
de Murs, dit aussi Jean de Savoie, notaire et secrétaire du roi,
chanoine de Saint-Benoît-le-îtétourné, à Paris, mathématicien et
astrologue, réformateur du calendrier, théoricien éminent de la
musique (2).
Dans les premières années de son séjour parisien, Pierre Bersuire
semble n'avoir disposé, comme moyens d'existence, que des revenus
de la chambrerie de Coulombs. Bientôt, un bénéfice très important,
mais exigeant cette fois résidence, allait lui être attribué par voie
d'échange. Ce ne fut, d'ailleurs, qu'après avoir surmonté diverses
difficultés, sur lesquelles nous insisterons quelque peu, car elles
donnent la mesure à la fois de l'esprit processif qui animait les
gens de cette époque, tant ecclésiastiques que laïques, et des com-
plications qui pouvaient surgir quand les atfaires mettaient en jeu
plusieurs juridictions.
(lomestinus el continuus commensalis » de sieurs ballades mythologiques de Philippe de
Pierre, cardinal-évêque de Palestrina (A. Tho- Vitry et de deux de ses amis, Jean de la Mole
mas. Les Lettres à la cour des papes, p. 6<)). et Jean Campion, poèmes qui par leur pensée
(l) Sur tout cela voir le travail précite el leur style ampoulés et hermétiques l'ont
d'A. Coville et le livre d'A. M.ichabey sur penser déjà aux productions des rhétoriqueur*
Guillaume de Mâchant, t. I, p. 79-82. Dans du xv* siècle.
Humanisme cl lienaissance , t. V (1938), (,) E. Pognon, art. cité, p. 53-55.
M. E. Pognon a l'ait connaître le texte de plu-
SA VIE. 293
Il s'agissait du prieuré bénédictin de Saint-Eloi de Paris, dont
le titulaire, Pierre Greslé, s'était montré disposé, probablement pour
des raisons de convenances personnelles, à céder à Pierre Bersuire,
son bénéfice parisien et à prendre, en compensation, la chambrerie
de Coulombs.
Les deux hommes s'étaient mis d'accord sur les conditions sui-
vantes : ils s'occuperaient tout d'abord d'obtenir à frais communs
le consentement du pape, l'échange n'en devant pas inoins demeurer
irrévocable, même si ce consentement n'était pas obtenu. Ils s'obli-
geaient à se tenir quittes réciproquement des dettes qu'ils pouvaient
avoir contractées à l'occasion de leurs bénéfices depuis le jour de
leur entrée en possession. Les deux contractants s'engageaient, en
outre, à payer à l'abbé et au couvent de Coulombs tout ce qu'ils
pourraient leur devoir, ainsi qu'à des tiers, au titre de leurs béné-
fices jusqu'à la prochaine fête de l'Assomption, et Bersuire promet-
tait également à son partenaire de lui faire donner décharge au
moyen de lettres revêtues des sceaux, de l'abbé et du couvent.
Le 19 décembre 1 353 , les parties se réunirent en la maison
de Bersuire, en présence de deux témoins: Gervais, dit Le Bosti,
d'Aire-sur-la-Lys, et Pierre Chrétien, chapelain de Saint-Nicolas
de Brionne au diocèse de Sens. Le projet d'échange avait été mis
en forme par le notaire apostolique et impérial Simon Quinimo,
du diocèse de Toul. Bersuire et Greslé le ratifièrent, sous une seule
réserve, à savoir que, contrairement à ce qui avait été primiti-
vement prévu, les conventions seraient nulles de plein droit si le
consentement pontifical ne pouvait être obtenu.
Cette hypothèse ne se réalisa d'ailleurs pas: les démarches laites
auprès de la curie aboutirent, si bien que, par une bulle datée
d'Avignon le 8 avril i354, Innocent VI autorisa l'échange11'.
Mais bientôt des dillicultés surgirent, à l'occasion d'une somme
qu'un particulier devait au prieuré de Saint-Eloi et dont le nouveau
prieur devait pouvoir, aux termes des conventions, réclamer le
règlement. Finalement Pierre Greslé, interjetant appel devant le
(l) A. Thomas, dans Romania . t. XI (1882), du Vatican, coté 226, bulle n° o4, sous la
p. 187 , et Les Lettres à la cour des papes, p. 67 , rubrique De benejiciis regularibus.
d'après le Registre d'Innocent VI aux Archives
HIST. LITTÉR. — XXXIX. 20
294 PIERRE BERSUIRE.
Parlement d'une sentence du prévôt de Paris qui avait donné gain
de cause à Pierre Bersuire, se mit en devoir de soutenir devant
cette haute juridiction que les conventions du 19 décembre 1 353
n'étaient pas recevables. Sur quoi les parties, désirant éviter des
contestations longues et coûteuses, décidèrent de s'en remettre à
l'arbitrage de deux « maîtres », Jean des Mares (1) et Jean Rivant,
le rôle de tiers arbitre devant être, le cas échéant, dévolu à un autre
« maître», Nicole Darrées(2).
Plusieurs semaines se passèrent, au cours desquelles Pierre Greslé
et Pierre Bersuire firent assaut d'ingéniosité, développant à l'envi
devant les arbitres les arguments de droit et de raison qui leur
paraissaient militer en laveur de leurs thèses respectives, Greslé
attaquant sur le terrain juridique, Bersuire arguant de sa bonne foi.
Finalement, il apparut aux arbitres que la défense de Bersuire
était faible sur deux points au moins: d'une part, selon le droit
canon, une permutation de ce genre devait être «pure», c'est-à-dire
ne comporter entre les parties « aucunes conventions quelconques ».
Et d'autre part, Greslé attendait encore la décharge régulière de
l'abbé et des religieux de Coulombs que Bersuire s'était engagé à
lui procurer.
Dans ces conditions, et après avoir requis présentation de l'acte
(1) Jean des Mares (que l'on appelle sou- décisions de Jean des Mares et leurs sources clans
vent des Mares, mais il est ici nommé des Nouvelle revue historique de droit français, 1906).
Marois, ce qui tranche la question), était né à Ces décisions ont été publiées par .1. Brodeau
Provins vers i3io. Docteur in utroque et à la suite de son Commentaire de la Coutume
juriste réputé, il était alors avocat au Parlement de Paris, t. II, 166g, p. 5a3 et ss. Voir, sur
(U. Delaclienal, Histoire des avocats au Parle- Jean des Mares, la notice de F. Bourquelot
ment de Paris, p. 362-364). Admis plus tard dans Revue historique de droit français, t. IV
au Grand Conseil, il fut l'un des négociateurs (i858), p. 244-263 et aussi Olivier-Martin,
du traité de Brétigny et joua un rôle politique Histoire de la coutume de la prévôté et vicomte
important sous Charles V et Charles VI. Vie- de Paris, t. I, p. 88-89.
time des guerres civiles, il lut décapité en ''' Le nom de Nicole Darrées ne parait
place de Crève le 28 février i383. Il est pas dans les documents de l'époque. Un Jean
question de lui, entre autres chroniques, dans Bivaud, qui doit être notre arbitre, remplissait
celle du Beligieux de Saint-Denis et dans celle la charge de procureur au Parlement de Paris
de Froissart qui nous a laissé de sa mort un à l'époque qui nous occupe. Son nom est
récit dramatique (éd. G. Baynaud , t. XI, mentionné dans deux accords, 1 un du i5 mai
1899, p. 80-81). On attribue à Jean des 1 357, où il occupe pour le comte de Pontieu
Marcs un recueil de 422 « Décisions » dont (Arch. nat., X1A 16, fol. 32i), l'autre, sans
il a été dé ntré par A. Giflàrd qu'elles ne date précise, où on le voit en conllit avec
sont pas de lui (Etudes sur les sources du droit l'abbaye poitevine de Charroux (X,A l4>
coatamier. II. Les Coutumes notoires et les fol. 260).
SA VIE. 295
retenu par le notaire Quinimo, ainsi qu'un rapport particulier
dudit notaire, après avoir, au surplus, soumis l'affaire à «plusieurs
bons clercs et autres sages», les arbitres rendirent au Palais royal,
le 21 février i356 (n. st.), la sentence suivante, qui fut homologuée
par arrêt du Parlement le 26 du même mois, et dont les deux prin-
cipaux articles sont :
Art. ier. — Les conventions passées par devant notaire entre
Bersuire et Greslé doivent être réputées nulles et non avenues.
Art. 2. — Les parties pourront introduire l'une contre l'autre
les revendications permises par le droit commun.
Sur un point secondaire relatif à une somme réclamée par la
Chambre apostolique, le Parlement, par arrêt du i3 août i35y,
donna gain de cause à Pierre Bersuire, mais celui-ci perdait son
procès au principal.
H n'empêche que la collation du prieuré de Saint-Éloi par
Innocent VI résultant de l'autorisation d'échange restait valable (1).
Le prieuré de Saint-Éloi, d'abord abbaye de femmes, fondée par
saint Eloi vers 635, sous le patronage de saint Martial, confiée
beaucoup plus tard, au xie siècle, aux religieux bénédictins de Saint-
Maur-des-Fossés, était situé dans la Cité, à peu de distance de Notre-
Dame, du Pont-au-Change et du Palais des rois (2). Sur l'emplacement
du prieuré et de son église s'élèvent aujourd'hui les maisons parti-
<'> Les détails de cette affaire avaient été Parlement de Paris eut encore à connaître d'un
partiellement entrevus par l'abbé Lebeuf (op. litige opposant maître Simon d'Escorcy (Écou
cit .. t. II, p. 5o2) et par Pannier (loc. cit., chy) au prieur de Saint-Éloi. L'affaire donna
p. 347). A. Thomas (Romania , t. XL, 1911 , lieu à deux arrêts au moins, l'un du 4 août
p. 98-100) avait publié, d'après les archives i353, l'autre du 7 juin i356 (A. Tuetey.
du Parlement, le congé d'accorder du 19 jan- Inventaire analytique des livres de couleur du
vier i355,n. st., et l'arrêt du i4 août i3&7 Chàtelet de Paris, 1898, d'après Arch. nat.
(X1C g*, pièce i4 et X^ 16, fol. 43o v"). X1* 16, fol. 190 v° et 233).
Nous avons pu retrouver récemment, insérés « Dans VÉpitapIder du vieux Paris, t. 1
dans un arrêt de la même cour du 26 février (1890), p. 3og-3i4, Emile Raunié a donné
i356, n. st., deux documents essentiels : les une notice sur le couvent des Barnabites qui
conventions d'échange passées entre Bersuire avait remplacé sous l'Ancien régime le prieuré
et Greslé le 19 décembre i353 et la sentence de Saint-Éloi. On y trouvera aussi une repro-
d arbitrage du 21 lévrier i356, n. st. (X1* 16, duction partielle du plan dit de Turgot (1736)
loi. 247-248). Voir les textes, accompagnés qui montre la physionomie du quartier au
cl un commentaire, dans Romaida, t. LXXX xviu' siècle, et le pian du couvent des Barna-
(1.939)' P- 19-33, Deux documents inédits sur bites et de l'église Saint-Éloi d'après celui de
Pierre Bersuire. Vers la même époque, le l'abbé de La Grive (xvn' siècle).
20.
296 PIERRE BERSUIRE,
culières qui forment l'angle de la rue de Lutèce et du boulevard
du Palais. C'était, en tout cas, au xive siècle, une ancienne et riche
maison, possédant des terrains dans Paris, non seulement dans la
Cité même, au voisinage du prieuré, mais vers la Place Baudoyer
et dans le quartier Saint-Paul, sur la rive droite de la Seine. Son
église s'élevait au fond de la rue de la Cavaterie et du Four-Saint-
Éloi (1).
On a peu de renseignements sur la manière dont Pierre Bersuire
se comporta dans son prieuré, pendant les quelques années où il
lui fut donné de le gouverner. Un clerc, ou plusieurs, le secondaient
dans celte tâche ; l'un d'eux s'appelait Guillaume le Bel(2), c'est tout
ce que l'on sait de lui. Le prieur avait droit de justice et les locaux
du prieuré comportaient une prison (3). En 1 358, licence fut
accordée par le régent Charles (le futur Charles V) au prieur de
Saint-Éloi dont le nom n'est pas donné, mais il ne peut s'agir que
de Bersuire' d'établir six étaux de boucherie sur les terres du
prieuré, à la Porte Baudoyer (4). S'agissait-il d'une mesure destinée
à améliorer, pendant les troubles de cette année, le ravitaillement
de la population parisienne ? On pourrait le penser quand on sait
quelle place importante tint l'église du prieuré dans le déroulement
de la révolution d'Etienne Marcel. Le jour même 22 février 1 358 ]
où le prévôt des marchands décida le meurtre des deux maréchaux
de Clermont et de Champagne, ce fut dans l'église Saint-Eloi qu'il
assembla les représentants des métiers avant de monter au Palais
(1) Je;m tiuéroul. Le Palais de la Cité à cesseurs de Bersuire, Jean de Boolei<. I ru'
Paris, des origines a l't 11 clans Fédération des reproduction figurée de lexplkit se trouve
sociétés... de Paris à l'Ile-de-France, t. I dans l'ouvrage d'Alfred Franklin, Les anciennes
(ig5a),p. 106-107 et /"/ssiin; A. Friedmann , bibliothèques de Paris, t. III, (nN-3), p- <>■
Paris , ses rues , ses paroisses du Moyen âge à la <3' Voir aux Arch. nat. (\-A (>, lui. 200 et
Révolution, Paris, ig5g. L'auteur donne, aux \IA 16, loi. io3-ig4) deux arrêts du Parle-
miiexes (p. 33" et suiv.), une descrip- nient de i3J4 et i 356, n. st., relutils à un rece-
tion de lu censive de Saint-Eloi dans la Cité veur du roi en Champagne, Mathieu • de Klo-
en 1280 et dans son Plan n° I (p. 17) la riaco • aceosé d'extorsion de fonds et enfermé
configuration du domaine très morcelé que le dans cette prison. Il excipait du privilège de
prieuré possédait sur la rive droite. clergie et il y a lu des renseignements fort
(1' Dans le texte précité du ig janvier i35.i, intéressants sur le vêtement clérical u cette
n. st., publié par A. Thomas [fiomania, t. XL, époque.
191 1, p. 98-99). On peut voir à la Bibliothèque I*) I. Pannier, foc. cit.. p. 364, d'après
Mazarine (n° 3i|8) un Lectionnaire commandé Arch, nat,, JJ qo, inné i3i.
pour Saint-Eloi en i34a par l'un des préde-
SA VIE. 297
à la tète de plusieurs centaines d'émeutiers. Cinq mois plus tard,
le 20 juillet, Etienne Marcel s'y rendait de nouveau et y tenait
conseil avec les gouverneurs. Les Grandes chroniques de Saint-Denis,
qui nous livrent ces faits (l), ne nomment pas Pierre Bersuire ;
nous ignorons quel rôle il joua dans ces heures difficiles, et même
s'il en joua un.
Sur ces entrefaites, le roi Jean, que les Anglais avaient fait
prisonnier à la bataille de Poitiers, rentra de captivité, après que
le Trésor irançais eut payé une partie de sa rançon (2). Quelque
temps après, dans les premiers jours de janvier i3(h, arrivait sur
les bords de la Seine une ambassade italienne envoyée par Galéas
Visconti, seigneur de Milan, pour complimenter le roi de sa déli-
vrance et lui remettre un anneau qu'il avait perdu à la bataille de
Poitiers. Le chef en était François Pétrarque. Pierre Bersuire l'avait
connu à Vaucluse, comme nous l'avons dit, alors que lui-même
vivait à la cour pontificale et Pétrarque lui avait témoigné beaucoup
d'estime (3). Les deux hommes se retrouvaient avec plaisir. Pendant
le séjour de l'ambassade il se virent tous les jours, jouissant de leur
conversation savante avec d'autant plus d'avidité qu'ils en avaient
été plus longtemps privés''4'.
Le i3 janvier, Pierre Bersuire assista à la cérémonie au cours
de laquelle Pétrarque remit au roi Jean l'anneau retrouvé et le
harangua en latin au nom de l'ambassade (5). Dans ce discours,
tout chargé d'érudition antique, l'ambassadeur ayant parlé inci-
demment de la Fortune, le roi et et le dauphin, qui n'avaient pas eu
«"Édition Paulin ' Paris, 't. Vr(i 836), p. 87 nationale, p. i36-i38. Cf. àbbë de Sade,
et 127- Mémoires pour la vie de Pétrarque, t. MF,
[,) Le roi .le.ni, arrivant d'Angleterre op il p. 545; A. B.arbeu du Rocher, Ambassade de
venait de terminer sa captivité, av;;it débarqué Pétrarque auprès du roi Jean le Bon, loc. cit.,
le 8 juillet r36o. p. 225-227; L. Paniiier, loc. cit., p. 35o;
(>) Voir plus haut, p. 367 et ci-après, Petit de .lulleville, Voyage de Pétrarque à
p. 32(5-345, les chapitres consacres aux Livres Paris en 1361 , dans Revue des cours et con/é-
XIV et XV du Rcduclorium. renées, nov. i8g5 à mars 1896, p. 537-546;
<*' C'est Pétrarque lui-même qui, un peu fi. Delachenal, Histoire de Charles \ , t. Il
plus tard, dans une lettre écrite de Padoue à (1909), p. 270-272.
Bersuire le 6 septembre i362 [Epîstolae fond- <5' La longue harangue latine de Pétrarque
Lares, livre XXII, ep. i3) se plaisait à évoquer à Jean le Bon a été publiée in extenso par
ces agréables souvenirs. Voir le texte dans Barbeu du Hocher, lac. cit., p. 2i4-225,
l'édition de (.iuseppe Fracassetli, t. III (i863), d'après le manuscrit lat. 8568 de la Biblio-
p. 1O9-161 et au t. IV (19/12) de l'édition thèque nationale.
298 PIERRE BERSU1RE.
à se louer d'elle, voulurent savoir ce qu'au fond il en pensait. On
convint que, le lendemain, à la suite d'un dîner qui devait avoir
lieu à la cour, Bersuire et d'autres savants personnages amèneraient
la discussion sur ce sujet. Pétrarque, averti à temps, passa la nuit
à se préparer, mais le banquet se termina sans que la conversation
prévue se fût engagée. Ce fut seulement après le festin que Pétrarque
emmena dans sa maison Bersuire et trois autres maîtres, parmi
lesquels à peu près certainement Philippe de Vitry, et que, pendant
six heures d'horloge, les interlocuteurs échangèrent sur la Fortune
et sur d'autres matières une foule de propos (1). A la fin de février,
Pétrarque avait repris, avec ses compagnons, le chemin de son pays,
mais il n'oubliait ni son ami Bersuire, ni Paris et le royaume de
France, à ce point déchus de leur ancienne splendeur qu'il avait
eu de la peine à les reconnaître, ni le roi de France et son fils le
duc de Normandie, qui venaient de subir des retours de fortune
presque incroyables. Il lui écrivit même en voyage [ex itinere)
deux lettres latines, dont une fort longue, qui ont été recueillies
parmi ses Lettres familières.
La première évoquait avec émotion les heures passées à la cour
de France en compagnie d'amis très chers et se demandait pourquoi
et comment la France et l'Italie étaient à cette époque en si tristes
conditions. Ici le savant venait à l'aide du patriote et lui souillait
la réponse. Pourquoi les Français, autrefois invincibles, se trou-
vaient-ils aujourd'hui foulés aux pieds par les Anglais, jusque-là
méprisés? Pourquoi les Italiens, eux aussi, avaient-ils perdu leur
liberté? Parce que les gens de guerre, disciplinés, rudes et sobres
des siècles de Home avaient cédé la place à des soudards avides
seulement de pillage et de bonne chère. Et Pétrarque d'alléguer a
l'appui de sa thèse toute une série de citations et d'exemples pris
dans les œuvres des auteurs antiques et dans la vie de ses héros.
(1) Tous ces détails sont donnés par Pé- auteur qu'avec l'autre (Epistnlae famitinrcs,
trarque lui-même dans la lettre précitée du livre XXII , ep. i3ct i4, éd. G. Fracassetti ,
6 septembre 1 36?, mais que Bersuire ne put t. III fi863), p. l5q-l6l et 161-178, et
recevoir, étant mort dans l'intervalle. En I. IV de l'édition nationale, p. 1 36- 1 3H et
réalité, Pétrarque avait écrit à Bersuire le 1 38- i;Vj). Traductions ou extraits dans Barbeu
■!.- février i36l , au moment où, rentrant dans du Rocher, op. cit., p. 36; Merland, op. cit.,
son pays, il traversait les Alpes, mais celte p. i^-j-iby ; Pannier, Inc. cit., p. 35i.
lettre semble n'avoir été expédiée par son
SA VIE. 299
Bersuire ne put lire cette lettre, que Pétrarque eut la précaution
de nous conserver après l'avoir soigneusement récrite. Son desti-
nataire mourut avant d'avoir pu la recevoir. Plût au ciel, écrira
Pétrarque, qu'il n'eût pas attendu si longtemps pour quitter ce bas
monde. La vue des malheurs de son pays lui aurait été épargnée (I).
On se souvient qu'une quinzaine d'années auparavant, en 1 346 ,
un des parents de notre auteur, Jean Bersuire, son frère peut-être
ou son cousin, avait acquis rue des Murs, près de la Porte Saint-
Victor, une maison dont nous ne savons pas d'ailleurs s'il en fit
son domicile ou si elle constituait un simple placement. La première
hypothèse prend de la vraisemblance à la lumière d'une autre acqui-
sition, faite par Pierre Bersuire lui-même en juin 1 36 1 , moyennant
cent écus d'or du coin du roi, d'un autre immeuble situé dans la
même rue et joignant celui de Jean Bersuire (2). L'acquisition
était faite, il est vrai, non en son nom personnel, mais pour son
prieuré de Saint-Eloi ; tout donne à penser cependant qu'il songeait
à l'utiliser pour lui-même, d'autant plus qu'il y aurait été le voisin
immédiat de son parent. Remarquons que le vendeur, Hugues de
la Vergne, écuyer, était lui aussi un Poitevin, du diocèse de
Maillezais, ce qui nous permet d'entrevoir dans ce coin de Paris,
alors encore champêtre, comme une petite colonie d'originaires du
Poitou (3).
L'événement allait rendre toutes les prévisions inutiles. Avant la
fin de l'année i362, Pierre Bersuire était mort. On ne saurait
préciser davantage (4), mais il existe une pièce datée du 9 janvier
1 363 (nouveau style) dans laquelle il est parlé de lui au passé.
(1> Lettre non datée, mais probablement de m II y avait bien, et il y a encore dans le
i368, adressée par Pétrarque à Guido Settimo, quartier de l'Université une rue des Poitevins,
archevêque de Gènes (Epistolae senties , livre X, mais elle se situe assez loin de la rue des
ep. 2). Murs, du côté de la rue Danton et du boule-
(,) Nous n'avons pas l'acte lui-même de vard Saint-Michel actuels.
i36i, mais seulement une attestation sensi- (4> Pétrarque en était vraisemblablement
blement postérieure (7 septembre 1 388) où la informé le 6 septembre i36a. Dans cette
vente de 1 36 1 est alléguée sans ambiguïté. lettre, bien qu'elle soit adressée à Pierre Ber-
Cette pièce a été publiée in e.rtenso par L. Pan- suire, il fait allusion à la disparition d'un
nier, np. cit., p. 358-359, d'après le carton S « religiosus et insignis vir » qui, d'après le
il 86, n" 27 des Archives nationales. Un contexte, semble ne pouvoir être que son cor-
inventaire du mobilier de cette maison en 1371 respondant. N'oublions pas, en effet, que c'est
a été également publié par Pannier (p. 36 1- là une lettre refaite.
362). Il ne présente pas d'intérêt pour nous.
300 PIERRE BERSUIRE.
C'est un accord conclu entre l'abbé de Saint-Maur-des-Fossés, d'une
part, et Pierre Philippeau, prieur de Saint-Eloi, d'autre part, accord
intervenu à la suite d'un différend qui les opposait au sujet préci-
sément des meubles de Pierre Bersuire(1), précédemment prieur de
Saint-Eloi. D'après l'abbé Lebeuf, utilisant un document aujour-
d'hui disparu, le décès se serait produit avant le 20 septembre,
date à laquelle parait déjà le nom de son successeur12'. L'épitaphe
laisse les choses dans le vague ; elle donne seulement la date
d'année: i36^.
Pierre Philippeau était, d'ailleurs, le propre neveu (3) et, vraisem-
blablement, le filleul de Pierre Bersuire, et l'on peut penser que ce
lut par ses soins que fut aménagée la sépulture du défunt dans la
chapelle de Notre-Dame des Grâces, qui servit plus tard de sacristie.
D'après l'ancien historien de Paris Claude Malingre (,l), il s'agissait
d'une tombe de pierre, que les Barnabites, successeurs des Bénédic-
tins à Saint-Eloi, finirent par transporter au voisinage du grand
autel, du côté de l'Epilre. Au témoignage de Du Breul(5), c'était
une tombe plate de cuivre. On peut supposer, pour concilier ces
deux assertions contradictoires, que l'effigie de Bersuire, gravée
sur une lame de cuivre, était incrustée dans la dalle de pierre.
Peut-être aussi n'y avait-il point d'effigie, mais seulement une
épitaphe qui a disparu, sans doute à la Révolution, pour être fondue
et dont divers ailleurs nous ont conservé le texte, non sans quelques
légères variantes :
Hic jacet venerabitis magne profundeque scientie ac mirabilis et subtilis
(li Vccord publié par L. Pannier, loc.cit., l55o, p. 35-36 ; Pierre Bonfons et Jacques du
I'. 359-361, d'après le carton S 1181 , n" aa, Breul, Les intiqaitez de Paris, 1608, fol. n>i,
des archives nationales. Jacques Quétif, I ie et mirai les de sainte A are,
" Histoire de lu ville ri du diocèse de Paris, ilnui le corps repose en l'église S. Ebyenla Cité,
éd. Cocheris, t. III (i883), p. 3ia. i6a5 (a' éd.), p. 81 ; Le Maire, Paris ancien
S) Il parait en cette qualité dans un acte et nouveau, l. I (iG85), p. .17."); Cl. Malingre,
de fondation de messes du début du xv" sioclr op. cit., 1 ( i i < > ; Piganiol de la Force, Descrip-
publié par i.. Pannier, lac. cit., |>. 36a-364i don de Paris, t. I (i-\ a), p. ,.w ; Paulin Pa-
d'après le carton I. 6i3 <li's Archives natio- lis, Manuscrits françois, t. V (i84a), p. 417-
uales. Ji8; Em. Raunié, Epitaphier du rieur Paris-,
Les Antiqailez </< la ville de Paris, i64o, t. I (1890), n" 16a, p. 3i5 ; L. Pannier, Inc.
P- 137. ci*., p. 353.
.1 .<■< | ii«-s du Breul, Antiqnitez de Paris, La tombe de Pierre Bersuire était encore en
• p. ioa. place au x\ a' siècle.
G. Corrozet, '. Antiquitez de Paris,
SES ECRITS. 301
eloquentie frater Petrus Bercorius, prior hujus priera tus, qui fuit oriundus de
villa Sancti Pétri de Itinere in episcopatu Malliziacensi in Pictavia, qui tempore
suo fecit quinque opéra solemnia, scilicet Dictionarium, Reductorium, Breviato-
rium, Descriptionem mundi et Translationem cujusdam libri velustissimi de latino
in gallicuiu ad preceptum excellentissimi principis Joannis régis Francorum'1',
qui obiit anno M.CCC.LXII.
Le neveu et successeur de Pierre Bersuire resta à la tète du
prieuré de Saint-Eloi jusque vers 1/106. Fidèle à la mémoire de
celui que l'on qualifiait encore, quelques siècles plus tard, d'« auteur
assez congneu par les œuvres dont il a enrichi la postérité » (2),
il fonda, à Saint-Eloi même, trois messes en l'honneur de son oncle
et de ses propres parents, Guillaume Philippeau et « Lorence »
Bersuire (3).
II. — SES ÉCRITS.
Les écrits de Pierre Bersuire comprennent deux parties, d'étendue
et de caractère très différents. La première, composée de plusieurs
traités se complétant l'un l'autre, est une œuvre originale, rédigée
en latin. Extrêmement volumineuse, elle tient à la fois d'une encyclo-
pédie et d'un répertoire de théologie morale fondé sur un commen-
taire continu des Livres saints. La deuxième, personnelle seulement
dans la l'orme, se réduit à une simple traduction d'un auteur ancien,
mais elle tire son importance fie ce que, pour la première lois peut-
être dans notre littérature, l'auteur y a fait passer en français presque
tout ce que l'on connaissait à son époque de l'œuvre d'un grand his-
torien latin : {Histoire romaine de Tite-Live.
L'épitaphe de Bersuire énumère comme suit ce qu'elle appelle ses
« quinque opéra solemnia» : Dictionarium (c'est-à-dire liepertorium),
Reductorium, Breriatorium , Descriptio mundi et Translatio cujusdam libri
vetustissimi[k\ Mais Bersuire lui-même, au prologue de sa traduction
de Tite-Live, s'il parle de ce dernier ouvrage comme étant « le quint
(l) On verra plus loin dans quelle mesure * Malingre, op. ni-, p. 137.
cette énumération s'accorde avec les indica- m Voir plus haut , p 2tio.
tions fournies par IWsuire lui-même dans les (,) Voir un peu plus haut le texte de 1 epi-
proloj,rues de ses œuvres. tapne.
302 PIERRE BERSUIRE.
de ses labeurs », intervertit l'ordre du Repertorium et du Reductonum ,
donnant à celui-ci la première place (1). Et cet ordre varie encore dans
le prologue de la deuxième édition, datée de i35cj, du Repertorium,
qui énumère les trois premières œuvres comme dans le prologue du
Tite-Live, mais place en quatrième position la traduction de Tite-
Live et en cinquième la Mappemonde®, c'est-à-dire la Descriptif) mundi.
Un texte, plus explicite encore, postérieur au prologue du Tite-
Live, et produit ici pour la première fois, nous donne, semble-t-il,
le dernier état de la pensée de Bersuire quant au nombre et à l'éche-
lonnement de ses ouvrages. C'est une Collatio pro jine operis que l'on
trouve seulement dans les manuscrits de la dernière rédaction du
Repertorium , antérieure de deux ou trois ans à peine à la mort de
l'auteur :
In illa dico collacione mentionem facio quod labores meos l3) in très partes
solum divido et distingo, scilicet autem Morale Reductoriam, Repertorium et Brevia-
rium, et tamen constat quod ipsos labores meos jam in quinque partibus compilavi
et inveniuntur distinct! , super quo non moveatur lector, quia pro certo quando pre-
dictum prologum compilavi ita proponebam ut dixi, sed postea ad mandatum et
instanciam domini Jobannis magnifici Francorum régis Titum Livium, summum
et eloquentissimum et oscurissimum omnium ystoriographorum , de illa sua profun-
dissima latinitate in linguam gallicam transtuli, et etiam quamdam orbis terrarum
cosmographiam seu mundi mappam, multa superaddendo aliis dudum factis, com-
posui et depinxi et, sicut 1*1 in prologo dicti Titi Livii dico, jam labores meos in
quinque partes distinxi (5'.
Nous ne possédons des ouvrages de Bersuire aucun manuscrit qui
soit entièrement ou partiellement de sa main. Il n'existe même nulle
part de manuscrit complet de son œuvre latine, mais, en revanche,
de très nombreux exemplaires dépareillés ou mutilés, lesplusanciens,
contemporains de l'auteur ou pouvant être datés approximativement
de la deuxième moitié du xive siècle. Nous fournirons à la fin de cette
notice une liste aussi complète que possible de ces manuscrits, ainsi
que des éditions, dont certaines reposent vraisemblablement sur des
manuscrits perdus.
Celles des œuvres latines de Pierre Bersuire dont on peut dire à
coup sur qu'elles nous sont parvenues sont le Reductoriam morale et le
(l> Voir ci-dessous, p. 349- (,) M s. sic.
m Bibl. nat., lat. 10790 [Repertorium). (5) ftii, lai. 1/1275 (Repertorium), fol. a 33
<3) Ms. ipsi labores met. v°, col. 1.
SES ECRITS. 303
Repertorium morale. Les autres, c'est-à-dire le Breviarium (dit aussi Bre-
viatorium ou Ductorium) morale, la Cosmographia ou Descriptio mundi,
n'ont pu être jusqu'à présent identifiées avec certitude. Quant au but
que se proposait l'auteur dans les trois premières de ses œuvres, il
s'en est expliqué, paraphrasant la Genèse, dans un long prologue, en
offrant la partie alors réalisée à son protecteur le cardinal français
Pierre des Prés :
Tibi creatori et patri meo intendo oflerre vitem in qua erunt très propagines,
quarum uvas in calice tuo comprimens, tancpiam bonus Pharaonis pincerna, spero
letificare cor tuum, quod erga scientias non solum civiles et canonicas, sed etiam
tbeologicas et morales scio sollicitum et attentum. Très autem propagines très
sunt libri seu très laborum meorum particule tibi vel nunc vel alias propinande,
scilicet Morale Reductorium , Morale Repertorium , que duo jam tibi in presenti expono,
et consequenter Morale Dactoriam, quod, si vita cornes fuerit, offerre tue majestati
propono '".
Ainsi, au moment où il rédigeait ce prologue, malheureusement
non daté, les deux premières parties de l'ouvrage projeté étaient
écrites, mais non la troisième.
Dans ce même prologue, Pierre Bersuire, poursuivant ses explica-
tions, nous renseigne sur ce qu'il a voulu faire dans ses trois ouvrages
placés par lui sous le signe ternaire, symbole en particulier de la
Sainte Trinité, et comment il a entendu en répartir les matériaux.
D'abord leur caractère (conditio operis) : il s'agit de tirer des pro-
priétés des choses les moralisations qu'elles comportent, de montrer
par des exemples le mécanisme des vertus et des vices, d'en tirer les
conséquences pour la foi et pour la morale, qu'il s'agisse des réalités
du monde, des fictions poétiques ou du sens caché des Ecritures, la
cause efficiente étant Dieu et la cause finale le salut des âmes.
Ensuite la répartition des matériaux (distinctio operis) : dans le pre-
mier ouvrage (Reductorium), si étendu que l'auteur se propose d'en
faire deux volumes, un choix de « propriétés » , de merveilles, de fables
et de paraboles, avec les moralisations correspondantes. Dans le
second (Repertorium), étude minutieuse (dissectio) du sens des mots
disposés dans l'ordre des Concordances, le tout à l'usage des prédica-
teurs et des fidèles. Le troisième ouvrage (Ductorium), non encore
réalisé (tertia particula, (juam sedicet nedum complevi), sera comme une
(l) Ibid., lat. 14276 [Redactorium] , foi. 1 ; lat. 16780 (Reductorium) , foi. 1.
304 PIERRE BERSUJRE.
introduction générale, une sorte de portique qui donnera accès à
l'édifice [sicut ostium ad dictum aedijlcium subintrundum).
Cette œuvre considérable, bien qu'inachevée, Bersuire déclare la
signer volontairement, non par vanité d'auteur, mais pour ne pas se
dérober à ses responsabilités. Après quoi, il explique comment et
pourquoi il a voulu donner à chacune des parties un titre particulier
tdenominatio operis), comment enfin il en a ordonné les divers éléments
en livres et chapitres.
La succession chronologique des œuvres de Bersuire est, on l'a vu,
difficile à établir. II n'est pas moins malaisé de préciser les remanie-
ments que ce Reductorium et ce Repertorium ont pu subir du fait de
leur auteur ou après sa mort. La cause en est dans le grand nom-
bre et la grande dispersion des manuscrits, dans leur état le plus sou-
vent fragmentaire, dans la difficulté aussi que l'on éprouve à manier,
de façon à les comparer entre elles, ces masses exceptionnellement
pesantes et encombrantes de parchemin. En l'état actuel de la docu-
mentation, la confrontation systématique apparaît impossible. Fnt-
elle réalisable, les résultats qu'elle pourrait donner ne justifieraient
pas à nos yeux le travail énorme qu'elle nécessiterait.
Tout ce que l'on peut dire d'après les prologues et en admettant
(pie le Reductorium et le Repertorium aient formé de bonne heure un
tout, c'est que l'on croit discerner deux étapes au moins dans la pré-
sentation de cet ensemble par l'auteur lui-même : l'une, que l'on peut
dater des environs de i34o, où Pierre Bersuire s'adresse personnelle-
ment à son protecteur, le cardinal Pierre des Prés, l'autre, de io.)0,
où fauteur, ne parlant plus du cardinal dans son nouveau prologue,
excipe de sa propre qualité de prieur de SaintrEloi de Paris, charge
qu'il avait obtenue en 1 3 5 4 -. et déclare avoir inséré, dans le Reperto-
rium tout au moins, certains suppléments au sujet desquels il reste
dans le vague (cam suis addiaonibus et supplément is Ions suis, ut decet,
ordinal/ s .
A. REDUCTORIUM MORALE,
Dans le prologue commun au Reductoriuhx et au Repertorium ,
Pierre Bersuire, on l'a vu, a nommé d'abord le premier de ces ouvra-
ges. C'est donc, selon toute vraisemblance, le Reductorium qu'il mit
SES ÉCRITS. 305
d'abord sur le chantier, commençant par les treize premiers livres
pour leur ajouter plus tard les trois autres. Mais à quelle période,
forcément assez longue, de sa vie faut-il assigner le rassemblement
des matériaux, la rédaction, la copie et la diffusion de ces milliers
de pages? C'est ce qu'il est bien difficile de dire avec précision.
Certains ont fait état de ce qu'un manuscrit, parmi les plus anciens,
de ce Repertorium que Bersuire lui-même donne comme postérieur au
Redactonum , comporte une table compilée en i34o (l), pour considérer
que les deux ouvrages étaient terminés à cette date. D'autres ont tiré
argument de l'explicit de plusieurs autres manuscrits du Reducto-
num{i), celui entre autres où, à la fin du livre XV, l'auteur se dit
encore moine de Saint-Florent de Saumur[3), pour en déduire que le
Reductonum était achevé en 1 343 , ce que confirmerait la mention « in
isto anno 1 34 1 » que l'on relève dans l'un des chapitres du livre XIII ((l).
Enfin , quand on voit que , dans le même prologue, l'auteur insiste sur le
temps considérable que recherches préalables et rédaction lui ont coûté
(quatre années pour être en mesure de se référer à l'Ancien Testament
sans recourir aux Concordances, plusieurs autres pour s'assimiler le
Liber de proprietattbus rerum et pour en préparer les moralisations'5'),
on peut parler de i32o environ comme de la date à laquelle il fau-
drait faire remonter ses premières tentatives. Une chose est en tout cas
certaine, c'est que le Reduclorium fut, sinon conçu, du moins réalisé
à Avignon sous les pontificats de Jean XXII et de Benoit XII. On
s'en serait douté d'ailleurs à voir avec quelle complaisance Rersuire
relève dans les Otia imperialia de Gervais de Tilbury et commente
dans son prologue diverses histoires fabuleuses qui auraient eu pour
théâtre la région d'Arles et de Beaucaire et jusqu'aux gouffres mêmes
du Rhône. Mais lui-même nous assure qu'il a profité de l'aide maté-
rielle et morale du prince de l'Église qui occupait alors précisément
() Ibid. , lat. 8863 (Meperlorium) , fol. 378; p. 34s, ce qui sera dit à propos du livre XV
lat. 14270 (id.), loi. 1 r° : « Quani quidem tabu- [Ooidius moralizatus).
lam l'eci et compilavi in curia romana anno '4) Reduclorium , livre XIII, cliap. 18, de
Doniini M" CCC° XL", ad beneplacitum Pater- nulle (éd. de i583, p. D92, col 2). Le texte
nilalis vestre (le cardinal Pierre des Prés) ... ». est le suivant : 1 quod in anno isto millesimo
m Ibid,., lat. 16787, in fine : « Explicit liber GCGXU in Avinione... in magna quantitate
Reductorii moraJis, quod in Avinione fuit lac- cecidit ». 11 s'agit de la chute d'une substance
tum, Parisius vero correctum et tabulatinii comparable au miel,
anno D. i34a ». (> Bibl. nat., lat. 14276 (Reduclorium),
(3) C'est-à-dire jusqu'en 1 34 2. Voir plus loin, loi. 1 ; 1678a [Reduclorium) , fol. 3, col. b.
306 PIERRE BERSU1RE.
à la cour d'Avignon le poste important de vice-chancelier. De plus,
nombre d'informations dont il a fait état dans cette première partie
de son œuvre proviennent, les unes de la ville des papes elle-même,
les autres de la région. S'il a parlé de façon impersonnelle des pro-
diges qui marquèrent la mort de Clément V et de ceux qui annon-
çaient, assure-t-il, le schisme bavarois et l'élection de l'antipape
Pierre de Corbière (l), événements qui arrivèrent sous le pontificat
de Jean XXII, il fait grand état du souvenir qu'avaient gardé ses in-
formateurs de la visite que firent à Avignon sous Jean XXII les repré-
sentants des chrétiens de Rhanbalik (Pékin) délégués auprès du pape
pour demander un archevêque et qui, interrogés sur ces régions loin-
taines, firent de curieuses réponses (2). C'est de même à Avignon, s'il
faut l'en croire, qu'il entendit parler d'une enseigne de cabaret « à la
tète de Maure » [vaput Saraceni) dont la vue trop habituelle fit sur une
jeune femme du voisinage une impression si forte qu'elle accoucha
d'un enfant noir (3). D'autres historiettes du même genre, mais aux-
quelles il n'assigne pas de date, ont été recueillies par lui dans le
Comtat Venaissin (Carpentras, Orange), en Dauphiné (Vienne), en
Languedoc, non loin de Nîmes (Remoulins), en Provence (Marseille,
Le Thor, Trets). Nous aurons l'occasion d'en rappeler quelques-unes,
surtout à propos des Mirabilia du livre XIV (4).
Pourquoi ce titre: Redactorinm? Parce que l'intention de Bersuire
a été de ramener [l'edacere] à la morale tout ce qui touche au Créateur
et aux créatures, au monde invisible et au monde visible.
L'ouvrage, composé finalement de seize livres, n'en a eu tout
d'abord, on l'a vu, que treize, et c'est seulement à la réflexion que
l'auteur en a ajouté trois autres, de caractère différent 'j). Nous trai-
(l) Iieductoriiim, livre XIV, chap. 61, de âge, 1877, p. 48o-48i et surtout Fr. Schmitt,
celestibus impressionibus (éd. citée, p. 6o3, col. 1 Benoit XII et l'ordre des Frères Mineurs . Stras
et 2). bourg, i()5(j, p. 364-365, où l'auteur a
(,) Ibid., livre XIV, cliap. 37, de India (éd. rassemblé les renseignements les plus sûrs sur
citée, p. 633, col ) et 2). Le premier arche- les rapports de la papauté avec l'Orient et
véque de Klianbalik, le frère mineur Jean de l'Extrême-Orient, non seulement sous Benoit
Montcorvin, avait été désigné par Clément V XII, mais sous Jean XXII et Clément V).
en 1307, avec juridiction sur l'ensemble de m l\eductorium , livre XIV, chap. 5c,, de
l'empire mongol. Il mourut en i3j8 et ne mxrabitibut circa humanam naturam (éd. citée,
lut remplacé par Jean XXII qu'en 1 333. C est „ 55* co) 3]
peut-être entre ces deux dates qu'il faut placer ,» v • 1 1 • •><••> . 111
F. . , . 1 h 1, .^ ,■ • it • Noir plus loin, p. 320-027 et 334-
1 ambassade a laquelle liersuire lait allusion r r
(L. de Baeker, L'Extrême-Orient au Moyen " Voir plus loin. p. 323.
SES ÉCRITS. 307
terons donc à part des treize premiers, d'autant plus que, si certains
manuscrits contiennent l'ensemble des seize livres, il est arrivé sou-
vent que les trois derniers, surtout le XVe (dont la paternité a d'ailleurs
été refusée de bonne heure à Bersuire) et le XVIe, aient été copiés,
édités et répandus séparément.
LES TREIZE PREMIERS LIVRES DU REDUCTORIUM.
Dans ces treize livres, Pierre Bersuire s'est efforcé de faire entrer,
mais en l'interprétant d'une manière particulière, tout ce que l'on
pouvait savoir ou deviner de son temps sur la nature et le monde.
Chacun de ces livres est divisé, pour la commodité de la consulta-
tion, en articles dont le nombre varie, selon les cas, d'une quinzaine
à près de deux cents. Le classement en est tantôt méthodique, tantôt
alphabétique. Dans les livres VII [De avibas), IX [De piscibus), X [De
animalibus, vermibus et serpentibus), XI [De terra et ejus partibus necnon
de (jemmis et lapidibus preciosis), XII [De herbis, plantis et arbortbus), en
particulier, l'auteur suit, presque sans exceptions, l'ordre des mots
rangés selon la lettre initiale de leur forme latine, non sans hésita-
tions parfois, lorsqu'il lui faut choisir entre la forme savante et la
forme commune (ex. : ptisana ou tisana).
Voici, livre par livre, les titres de ces articles, au nombre de neuf
cent vingt-cinq environ :
L. I. De Deo. — Ch. i. De Deo in generali. — 2. De angelis. — 3. De dia-
bolo. — 4. De homine. — 5. De anima. — 6. De sensibus in generali. —
7. De visu. — 8. De sensu auditus. — 9. De sensu olfactus. — 10. De sensu
gustus. — 1 1 . De sensu tactus. — 1 2. De spiritibus. — 1 3. De pulsu. — 1 U- De
bumani corporis compositione. — 10. De calore seu caliditate. — 16. De irigi-
ditate. — 17. De siccitate. — 18. De humiditate. — 19. De humore in generali.
— 20. De sanguine. — 2 1 . De phlegmate. — 22. De cbolera. — ■ 23. De me-
lancholia.
L. II. De corpore et membris humanis. — Cb. 1. De membris hominis in gene-
rali. — 2. De capite. — • 3. De cerebro. — l\. De oculo. — 5. De pupilla. —
6. De ciliis et palpebris. — 7. De superciliis. — 8. De fronte. — 9. De tempo-
ribus. — 10. De auribus. — 1 1 . De naso. — 12. De genis. — i3. De barba-
— \k- De mandibulis. — i5. De labiis. — (6. De mento. — 17. De ore. —
18. De dentibus. — 19. De lingua. — 20. De voce. — 21. De gutture. —
22. De collo. — 23. De bumeris. — ik- De bracbiis. — ib. De manibus. —
308 PIERRE BERSLURE.
26. De digitis. — 27. De ungulis. — 28. De lateribus. — 29. De dorso. —
3o. De pectore. — 3i. De niamillis. — 32. De pulmone. — 33. De corde. —
34. De anhelitu. — 35. De stomacho: — 3(5. De hepate. — 37. De felle. —
38. De splene. — 3g. De visceribus. — 4o. De renibus. — 4 1 . De vesica. —
4 2. De urina. — 43. De ventre. — 44- De umbilico. — 43- De geni-
talibus. — 46. De matrice. — 47. De natibus. — 48. De f'emoribus. —
49. De genibus. — 5o. De cruribus. — 5i. De pedibus. — 02. De ossibus. —
53. De medulla. — 54- De cartilagine. — 55. De nervis. — 56. De venis. —
57. De carne. — 58. De pinguedine. — 59. De cute. — 60. De pilo. -
6 1 . De capillis.
L. III. De hominis conditionibus et de hiis que faciunt ad homùiis conservationem. —
Cb. 1. De homine et de côrporis partibus. — 2. De infante. — 3. De puero. —
4. De puella. — 5. De matrc. — 6. De riutrice. — 7. De obstetrice. — 8. De
masculo. — 9. De viro, uxore et sponsa. — 10. De ancilla. — 1 1 . De pâtre et
lilio. — 12. De seryo. — i3. De domino. — 1 4- De conservatione hominis. —
i5 De cibo. — 16. De potu. — 17. De prandio. — 18. De cena. — 19. De
somno. — 20. De vigilia. — 21. De exercicio. — 22. De quiète.
L. IV. De infirmitatibus. — Cb. 1. [Prologus]. — 2. De cephaiea. — 3. De
phrenesi. — 4- De amenda. — 5. De morbo çaduco. — 6. De stemutatione.
— 7. De tremore. — 8. De spasmo. — 9. De paralysi. — 1 o. De oculis. —
1 1. De cecitate. — 12. De surditate. — i3. De fetore. — i4- De locutione. -
i5. De raucedine. — 16. De cardiaca. -- 17. De febribûs. -- 18. De passio-
nibus stomacbi. — 19. De vomilu. — 20. De dolore stomacbi et ventris. —
ai. De hydropisi. — 22. De ictericia. — 23. De renibus. — j4- De gutta. —
25. De apostemate. — 26. De lepra. — 27. De veneno. — 28. De medico
L. V. De cela et terra. — Cb. 1. De mundo. — 2. De celis. — 3. De celo
crystallino. — 4- De celo empyreo. — 5. De etliere. — 6. De sphera. — 7. De
axe. — 8. De circulo lacteo. — 9. De zodiaro. — 10. De Ariete. — 11. De
Tauro. - — 12. De Geminis. — i3. De Cancro. — i4- De Leone. — 1 .). De
Virgine. — 1 6. De Libra. — 1 7. De Scorpio. — 1 8. De Sàgittario. 19. De
Capricorno. — 20. De Aquario'. - 21. De Piscibûs. — 22. — Dé pianetis. — ■
j3. De Saturno. -- 24. De Jove. — 25. De .Marte. — 26. De Venere.
■>.-. De Mfërcurio. ■ — 28. De Sole. — 29. De Luna. — 3o. De cometa. -
3 1 . De polo. — 32. De Arcturo. — ■ 33. De Capite Draconis. — 3 i. De steilis.
35. De Orione. — 36. De Hyadibus. — 37. De Pleiadibus. — 38. !)•• Canicula.
— 39. De luce. — 4o. De luinine. — 4i- De radio. — 62. De ambra.
1 -. De tenebris. — iih- De motu. — 45. De tempore. — 46 De anno.
47. De vere. — 48. De estate. - — 49. De autumno. -- 5o. De hieme. -
5i. De mense. — 52. De diebus. — 53. De aurora. — 54- Dr meridie. —
55. De vespera. — 56. De nocte. — 57. De sabbato. — 58. De neomenia. —
5g. De Quadragesima. — 60. De Paschate. — 61. !)•• Pentecoste. — 62. De
Scenophegia. — 63. De Enceniis.
SES ECRITS. 309
L. VI. De matcria et forma, igné et aère et eoruin impressionibus. — Ch. i. De
materia. — 2. De forma. — 3. De démentis. — 4. De igné. — 5. De fumo. —
6. De carbone. — 7. De scintilla. — 8. De lavilla. — 9. De cinere. — 10. De
aère. — 1 1. De impressionibus. — 12. De vento. — i3. De turbine. — i4- De
tempestate et procella. — 1 5. De vento subsolano. — 1 6. De vento favonio. —
17. De vento borea. — 18. De austro. — 19. De nubibus. — 20. De iride. —
2 1 . De rore. — 22. De pluvia. — 23. De pruina. — i!\- De grandine. —
2 5. De nive. — 26. De ne.bula. — 2 y. De fulmine. — 28. De tonitruo. —
29. De coruscatione.
L. VII. De avibus. — Cb. 1 . De avibus. — 2. De aquilis. — 3. De accipitre. —
4. De balieto. — 5. De alauda. — 6. De halcyonibus. — 7- De anate. — 8. De
ansere. — 9. De apodibus. — 10. De ardea. — - 1 1 . De ansolomibus. — 12. De
barliata. — ■ i3. De bitarda. — 1 4- De bonosa. — i5. De bubone. —
16. De caprimulgo. — 17. De columba. — 18. De cicada. — 19. De cotur-
nice. — 20. De ciconia. — 2 1 . De cynomyia. — 22. De cornice. — 23. De
corvo. — ik. De cygno. — a5. De culice. — 26. De carduele. — 27. De
cubeth seu perdice. — 28. De cuculo. — - 29. De avibus diomedeis. — 3o. De
falcone. — 3t. De philomena. — 32. De fulica. — 33. De phenice. —
34- De gallo. — 35. De gallina. — 36. De gruibus. — 37. De garrulo. —
38. De glote. — 3g. De harpyis. — ko. De berodio seu falcone. — - 4t. De
hirundine. — 42. De ibide. — 43. De cbitone. — 44- De cbaradrio. — 65. De
laro. — 46. De locusla. — 47. De lucidiis. - — 48. De milvo. — 49. De mer-
gulo. — 5o. De memnonidibus avibus. — 5 1 . De monedula. — 52. De merula.
— 53. De nycticorace. — 54- De niso. — 55. De onocrotalo. — 56. De
auréola. — 57. De oto. — 58. De pellicano. — 5g. De perdice. — 60. De
passere. — 61. De platea. — 6a. De pavone. — 63. De palumbis. — 64. De
pegaso. — 65. De pica. — 66. De pico martio. — 67. De psittaco. — 68. De
seleucidibus avibus. — 69. De strutbione. — 70. De turture. — 71. De valello.
— 72. De vespertilione. — 73. De ulula. — 74. De upupa. — 75. De vulture.
L. VIII. De aquis et fluminibus. — Cb. 1. De aqua in generali. — 2. De ionti-
bus. — 3. De fluviis. — 4- De Jordano. — 5. De Nilo. — 6. De rivo. — 7. De
lacu. — 8. De puteis. — g. De piscinis. — 10. De gurgite. — 1 1. De mari. —
12. De abysso. — i3. De fluctibus. — i4- De sjxima maris.
L. IX. De piscibas. — Cb. 1. De piscibus in generali. — 2. De halecibus. —
3. De anguillis. — 4- De abide. — 5. De alphora. — 6. De albirem. — 7. De
ariete maris. — 8. De aureo vellere. — ■ 9. De accipensere. — 10. De amio. —
11. De assoro. — 12. De aranea. — 1 3. De bocbis. — i4- De barcbora. —
i5. De balena. — 16. De cancris. — 17. De carpa. — 18. De concha. —
19. De conchyliis. — 20. De glaucio. — 21. De corvo. — 22. De ceto. —
23. De congro. — 24- De crocodilo. — - 25. De cahab. — 26. De crico. —
27. De celione. — 28. De canibus maris. — - 29 De ceruleo. — 3o. De den-
tice. — 3i. De delpbinis. — 32. De dracone. — 33. De ecbino. — 34- De
HIST. LITTÉB. — XXXIX. 21
310 PIERRE BERSUIRE.
ephemero pisce. — 33. De escaro. — 36. De eso. — 3y. De hericio maris. —
38. De exoceto. — 3g. De heracleodibus piscibus. — 4o. De equo marino. —
4i. De equo fluviali. — - 42. [De bellua crue in mari Judée invenitur]. — 43. De
elco. — 44- [De finie]. — 45. De phoca. — 46. De fustaleonte. — k~]- De pbyci.
— 48. De galaga. - — 49- De glauco. — 5o. De glano. — 5i. De gladio. —
52. De grano seu granio. — 53. De bippopotamo. — 54- De birundine pisce. —
55. [De kaleone]. — 56. De kiloz. — b-j. De kola. — 58. De kylione pisce. —
59. De karabo. — 60. De luligine. — 61. De ludolotra. — 62. De loligine. —
63. De locusta. — 64- De leporea. — 65. De lucio. — 66. De lupo. — 67. De
mullo. — 68. De milvo. — 69. De mugili. — 70. De murenis. — 7 1 . De megare.
— 72. De murice. — 73. De musculis. — y4- De mure marino. — y5. De
mustela maris. — 76. De molli seu mulo pisce. — 77. De millagine seu milvagine.
- 78. De monacho marino. — 79. De monocerente marino. — 80. De narce
seu (orpedine. — 81. De nereidibus. — 82. De nautili. — 83. De orca. —
84. De ostreis. — 85. De pectine. — 86. De pinna. — 87. De porco marino. —
88. De pungitivo. — 8g. De purpuris. — 90. De pavo marino. — 91. De peina
generis concbarum. — 92. De phystere. — g3. De platanistis. — 94. De
polypo. — 90. De rana. — 96. De raiis. — 97. De rbombo. — 98. De sal-
mone. — 99. De sturione. — 100. De salpa. — - 101. De scorpionibus maris.
- 102. De sepia. — io3. De siluro. — io4- De solari pisce. — io5. De
squantina. — 106. De scolopendris. — 107. De spongiis. — 108. De sparo et
solea. -- 109. De Stella. — 110. De serra maris. — 111. De syrenibus. —
112. De scylla pisce. — 1 i3. De scincis. — 1 i4- De tencba. — 1 i5. De thruta.
— 116. De tbymalo. — 117. De testudinibus. — 118. De testeo pisce. —
119. De tortuca maris. — ■ 120. De tbynno. — 121. De tomo seu tonio. —
122. De torpedine. — 1 23. De trebio. — 124- De tritone. — i aô. De venth.
— 126. De vipera. — 127. De vergilialibus piscibus. — 128. De vulpibus
marinis. — 129. De vacca maris. — i3o. De vitulo marino. — 1 3 1 . De
urtica maris. — i3a. De ungue pisce. — 1 33. De zedrosis seu gedrosis. —
i34- De zydracb. — i35. De zistri. — 1 36. De zitiro.
L. X. De animalibus, vermihus et serpentibas. — Ch. 1. De animali in generali. —
2. De ariete. — 3. De agno. — 4- De angue. — 5. De apro. — 6. De apibus.
— 7. De aranea. — 8. De asino. — - 9. De aspidibus. — 10. De bove. —
11. De bubulco. — iq. De bubalo. — i3. De basilisco. — i4. De botrace, àve
rubeta, sive busone. — i5. De bombyce. - — 16. De bonasio. — 17. De camelo.
— 18. De camelopardali. - — îg. De chameleonte. — 20. De caprea sive dor-
cadc. — 21. De capreolo. — 22. De capra. — a3. De cane. — 2 4- De catulo.
- 25. De castore. — 26. De cervo. — 27. De cornu. — ■ 28. De crocodilo. -
29. De colubro. — 3o. De dromadario. — 3i. De dracone. — 32. De eale. —
33. De equo. — 34- De equa. — 35. De poledro. — 36. De elepliante. . —
37. De baedo. — 38. De eruca. — 3g. De launis et satyris. — 4o. De femina.
— 4i. De fêtante. — 42. De fétu. — - 43. De fatuis licariis. — 44- De formica.
— 45. De fuco. — 46. De grypliibus. — 47- De gliribus. — - 48. De grillo. —
SES ÉCRITS. 31]
4g. De ichneumonte. — 5o. De hyena. — 5i. De hinnulo. — 52. De hirco. -
53. De hericio. — 54. De herinaceis. — 55. De juvenca. — 56. De lamia. —
5y. De leone. — 58. De leaena. — 5g. De leopardo. — 6o. De lepore. —
6i. De lynco. — 62. De limaco. — 63. De lupo. — 64. De manticora. —
65. De migale. — 66. De mulo. — 67. De mure. — 68. De musimono. —
69. De mustela. — 70. De murilego. — 71. De nocticula. — 72. De onagro.
— 73. De onocentauro. — 74. De orige. — 75. De ove. — 76. De panthera.
— 77. De tharanto. — 78. De pardo. — 79. De piloso. — 80. De pygargo. —
81. De pygmeis seu pomiiionibus. — 82. De porco. — 83. De pedieulo.
84- De pulice. — 85. De rhinoceronte. — 86. De rana. — 87. De sanguisuga.
— 88. De stellione. — 89. De serpente. — 90. De simia. — 91. De sirenibus.
— - 92. De scorpione. — 93. De sue. — 94. De tauro. — 95. De tragelapho. —
96. De talpa. — 97. De taxo sive mêla et vulgo fovina. — 98. De tigride.
99. De tinea. — 100. De teredine. — 101. De testitudine. — 102. De tor-
tuca. — io3. De vacca. — ioi De vacca agresti (quam nihil aliud esse putem
cmam bonasum). — io5. De vituleo. — 106. De vitulo marino. — 107. De
uncia. — 1 08. De urso. — 109. De ursa. — 110. De vulpe. — 111. De
verme. — 1 12. De vermieulis. — 1 i3. De vipera.
L. XI. De terra et ejus partibus necnon de gemmis et lapidibus preciosis. — Ch. 1 . De
terra in generali. — 2. De montibus in gencrali. — 3. De monte Araratb.
4. De montibus Bethel. — 5. De monte Caucaso. — 6. De monte Ebai. —
7. De monte Hebron. — 8. De monte Ethna. — 9. De monte Efïraim. —
10. De monte Seir. — 11. De monte Pbasga. — 12. De monte Galaad.
i3. De montibus Israël. — 14. De monte Carmeli. — 1 5. De monte Moria.
— 16. De monte Thabor. — 17. De monte Libano. — 18. De monte Oliveli.
- 19. De monte Olympo. — 20. Démonte Synai. — 2 1 . De monte Sion. —
22. De agris. — 23. De campo. — 24. De caverna. — 25. De colle. — 26. De
deserto. — 27. De prato. — 28. De rupe. — 29. De fossa vel lbvea. —
3o. De spelunca. — 3i. De valle. — 32. De arena. — 33. De argillo.
34- De alabastro. — 35. De auro. — 36. De aurichalco. — 37. De auripig-
mento. ■ — 38. De argento. — 3g. De argento vivo. — 4o. De adamante.
— àt. De lapide amethysto. — 42. De acatbe. — 43. De lapide asbesto. —
44- De lapide absito. — 45. De lapide alabandico. — 46. De lapide argyrite. —
àj- De lapide astrio. — 48. De gemma alectoria. — 4g. De asterite gemma. -
5o. De amanton. — 5i. De berillo. — 52. De bilumine. — 53. De calcule
5/i. De lapide coticula. — 55. De calce. — 56. De cemento. — 57. De carbun-
culo. — 58. De crysopasso. — 5g. De carebedonio. — 60. De ebrysolito.
61. De chelidonio. — 62. De ceraunio. — 63. De crystallo. — 64. De corallo.
— 65. De corneolo. — 66. De gemma Dyonisia. — 67. De diadochos. —
68. De aère. — 6g. De electro. — 70. De etite. — 7 1 . De hématite. — 72. De
elitropia. — 73. De enydro. — 74. De epistite. — 7 5. De excolicero. — 76. De
ferro. — 77. De ierrugine. — 78. De gleba. — 7g. De gemmis in generali. —
80. De gagate. — 81. De galactite. — 82. De galaxia. — 83. De gratitem. —
21.
312 PIERRE BERSU1RE.
84. De jaspide. — 85. De hyacinthe — 86. De iride. — 87. De hyenia. —
88. De kaman. — 89. De kabrato. — 90. De kalcofano. — 91. De ligurio. —
92. De liparea. — g3. De margarita. — 9 4- De magnete. — g5. De mem-
phite. — 96. De melanite. — 97. De myrmetice. — 98. De medo. — 99. De
melchite. — 100. De marmore in generali. — 101. De nitro. — 102. De
noseth. — io3. De onyce. — io4- De orite. — io5. De optalio. — 106. De
petra in generali. — 107. De marmore pario. — 108. De prasio. — 109. De
pyrite. — 110. De pionice. — 111. De panthero. — 112. De plumbo. —
1 i3. De pulvere. — 1 i4- De quirim. — 110. De quanidro. — 116. De ram.
— 117. De raben. — 118. De sappbiro. — 119. De smaragdo. — 120. De
sardio. — 121. De sardonica. — 122. De gemma solis. — ia3. De selenite. —
124. De stanno. — 120. De sulphure. — 126. De sale. ■ — 127. De topatio. —
128. De lapide Turcai. — 12g. De terra sigillata. — i3o. De tartaro. -
1 3 1 . De vitro. — i32. De udachite. — 1 33. De verachtithen. — - i34- De
zimelli. — 1 35. De zingrites.
L. XII. De herbis, plantis et arborihis. — Ch. 1 . De arboribus in generali. — 2. De
amygdale — 3. De abiete. — 4- De aloe ligne — 5. De aloe succo. — 6. De arun-
dine. — 7. De aniomo. — 8. De aneto. — 9. De aniso. — 1 o. De allio. — 1 1 . De
absynthie — 12. De apio. — i3. De aristologia. — i4- De herba agnocasto. —
i5. De artemisia. — 16. De avena. — 17. De balsamo. — 18. De bdellie —
19. De buxe — 20. De balaustia. — ai. De beta. — 22. De cèdre — 23. De
cypresso. — 2/1- De cypro. — 20. De cinamomo. — 26. De cassia. —
27. De cassia listula. — 28. De calamo aromatico. — 29. De calamo usuali. —
3o. De calamo scripturali. — 3i. De calamo arundine. — 32. De cappari. —
33. De cardomomo. — 3/j. De carice. — 35. De carduo. — 36. De caricis. —
37. De coriandre — 38. De coloquintida. — 3g. De croco. — 4o. De cepa.
— 4i. De cepa canina. — 4a. De cucumere. — 43. De cucurbita. — 44- De
chelidonia. - 45. De diptame — 46. De dracontea. — k~- De ebeno. —
48. De hedera. — 4g- De helleboro. — 5o. De belitropie — 5i. De esula. —
5a. De eruca. — 53. De epithymo. — 54- De ebulo. — 55. De ficu. —
56. De f'raxino. — 57. De fago. — 58. De f'aba. — 5g. De frumente —
60. De farina. — 61. De fermento. — 62. De fumo terre. — 63. De feni-
cule — 64- De herba ferula. — 65. De leno. — 66. De foliis. — 67. De
llagellis. — 68. De floribus in generali. — 6g. De fructibus in generali. —
70. De germine. — 71. De gramme. — 72. De galbano. — 73. De gntta
mu ammoniaco. — 74. De gariopbylis. — y5. De genesta. — 76. De grano in
generali. — 77. De gith seu nigella. — 78. De ilice. — 7g. De junipero. —
80. De isopo. — 81. De byacintbo. — 82. De jusquiamo. — 83. De castanea.
— 84. De lauro. — 85. De lentisco. — 86. De lilio. — 87. De lactuca. —
88. De lappa. — 8g. De lappathe. — go. De leguminibus. — 91. De lente. —
92. De lino. •— g3. De arbore loto. — g4- De malo arbore. — 95. De malo-
granata. — 96. De moro. — 97. De myrte — 98. De myrrha. — 99. De
iiisnlio argento. — 100. De mandragora. — 101. De milio. — 10a. De menta.
SES ECRITS. 313
— io3. De malva. — - \oli. De nuce juglande. — io5. De nuce avellana. —
106. De nardo. — 107. De olea. — 108. De oleo. — J09. De oleastro. —
110. De olere seu brassica. — 1 1 1 . De ordeo. — 1 12. De palma. — 1 i3. De
palmite. — 1 î/j. De propagine. — 1 i5. De platano. — - 116. De populo arbore.
— 1 17. De pino. — 1 18. De pinea. — 119. De pice. — 120. De pyro. —
121. De pruno. — 122. De papyro. — 123. De paliuro. — 12Z1. De papavere.
— 125. De plantagine. — 126. De petroselino. — 127. De pipere. — 128. De
pulegio. — 129. De porris. — i3o. De quercu. — i3i. De quisquiliis. —
i32. De rubo. — i33. De rosa. — ■ i3/i. De radice. — 1 35. De râpa. —
î 36. De ramno. — 137. De résina. — 1 38. De ruta. — 1 39. De saltibus in
generali. — î/jo. De silvis in generali. — i/ji- De salice. — 1/J2. De sam-
buco. — i43. De saliunca. — \!ik- De storace. — i£5. De sycomoro. —
i£6. De spina. — 1/17- De lignis séthim. — 1/18. De sentibus. — 1Z19. De
sepibus. — i5o. De sudibus. — i5i. De silicpiis. — i52. De sinapi. —
i53. De semine in generali. — 1 54- De spica. — 1 55. De stipula. — 1 56. De
similia. — 157. De scopa. — 1 38. De stupa. — 15g. De taxo arbore. —
160. De tabula. — 161. De trabe. — 162. De therebintbo. — 1 63. De lignis
thyniis. — 16/1. De thyrso. — 1 65. De tignis. — 166. De tritico. — 167. De
ptisana. — ■ 168. De tribulo. — 169. De tbymo. — ■ 170. De thymiamate. —
171. De thure. — 172. De vimine. — 173. De virga. — 17^. De virgulto. —
175. De vite. — 176. De vite agresti seu labrusea. — 177. De vitulaminibus.
— 178. De vinea. — 179. De uva. — 180. De uva [immatura]. — 181. De
uva passa. — 182. De vino. — 1 83. De vino novo seu musto. — 184. De vino
condito. — 1 85. De aceto. — 186. De vinaceis. — 187. De vinaria cella.
— 188. De viola. — 189. De ulmo. — 190. De urtica. — 1 9 1 . De zizania.
— 192. De zinzibere. — ig3. De zaccaro.
L. XIII. De nature accidentibus. — Ch. i.De colore. — 2. De albedine. —
3. De rubeo colore. — l\. De viriditate. — 5. De nigredine. — 6. De pictura. —
7. De odoribus. — 8. De fetore. — 9. De sapore. — 10. De dulcedine. —
11. De sapore unctuoso. — 12. De salsedine. — i3. De sapore amaro. -
1 k- De sapore acuto. — 1 5. De pontico sapore. — ■ 16. De sapore insipido. —
17. De liquoribus. — 18. De melle. — 19. De cera. — 20. De lacté.
2 1 . De butyro. — 22. De caseo. — 2 3. De coagulo. — ilx- De diversis rerum
virtulibus et qualitatibus. — 25. De virtute ovativa. — 26. De numeris. —
27. De unitate. — 28. De dualitate. — 29. De mensuris. — 3o. De ponderibus.
— 3 1 . De sonis'1'.
A qui s'en tiendrait aux seuls titres de ces livres et de ces articles,
leur longue énumération donnerait à penser que l'on se trouve en
(l) Ce relevé a été lait d'après l'édition île s'assurer, les rubriques n'ayant pas toujours été
1 583. 11 peut comporter quelques différences détachées par les copistes. Il existe aussi des
avec les manuscrits, ce dont il est difficile de discordances de manuscrit à manuscrit.
314 PIERRE BERSUIRE.
présence de lune de ces encyclopédies comme on en écrivait encore
à l'époque de Bersuire, c'est-à-dire de ces sortes d'inventaires uni-
versels de la nature et du monde où la métaphysique voisinait avec
la théologie et les sciences plus ou moins exactes (biologie, analo-
mie, médecine, botanique, histoire naturelle, minéralogie, etc.) (l).
Il n'en est rien. La connaissance scientifique n'est ici qu'un
prétexte, ou mieux une occasion. Ce qui importe, c'est la « morali-
sai ion )»; il s'agit beaucoup moins d'instruire les lecteurs que de les
édifier en fournissant aux prédicateurs les explications, les rappro-
chements, les anecdotes même qui pourront servir à nourrir la
piété des fidèles et aussi à corriger les mœurs. Bersuire se donne
souvent, en effet, pour redresseur de torts, quand par exemple il
déplore le triste sort fait aux hommes d'étude (2) et fulmine tantôt
contre les usuriers, les avocats, les juges, les officiers prévari-
cateurs et avides, tantôt contre les indifférents qui ne tiennent
pas en suffisante estime les sciences sacrées ou ne s'y adonnent
pas personnellement. Le ton de la plupart des articles ne laisse
aucun doute sur la volonté de l'auteur de fournir à la prédication le
plus d'armes possible et dans le plus grand nombre de cas possible.
Lui-même, d'ailleurs, n'hésite pas à se mettre personnellement en
scène, soit en s'adressant aux prédicateurs qu'il veut aider [die,
e.ipone), soit en interpellant directement des auditeurs imaginaires
(carissimi .
Partant donc des caractères divers corporels ou spirituels
attribués par les meilleurs auteurs, sacrés ou prolanes, à tel être ou
à tel objet, il en déduit par le moyen de l'analogie ou de l'allégorie
ce ([lie ces caractères représentent pour le chrétien dans le domaine
de la foi ou dans celui de la morale. Il ajoule, ensuite, à titre confir-
malil, ce qu'il trouve sur le même sujet dans les Livres saints et
dans les Pères de l'Kglise. Voici, à titre d'exemple, lecourl article (i()
du Livre IX (De piscibtis\ Il s'agit du loup marin ou congre de lupo :
Lupus marin us, secundura [si[dorum] , ah aviditate appellatur. In aqua lupo
terrestri assimilatur. El esl lupus piscis candidus et sapidus, qui bis in anno dicilur
parire et st'ouixlum Ar[istotelcm], cum magnus fucril, airem attrahenrlo spiraiv,
(l M icliel île Boûard, Ency clopédies médiévales i ()3o , p. a 58-3o4).
sur la connaissance de la nalnre et du monde (in (t Noir ci-deSSUS, p. J77.
l/"i 1 n ihjr [Revue des questions historiques, 1. 1 ia.
SES ÉCRITS; 315
et cum reti se circumdatum se senserit, cauda arenam fodere et se in fovea abscon-
dere, et sic a reti transeunte desuper se salvare secundum Plinium, li. 32, c. 2.
Sic vere justi per castitatem candidi, et per benignitatem sapidi sunt; bis etiam in
anno gratiae pariunt, in quantuni scilicet non solum fétus bonorum desideriorum ,
verum etiam fétus bonorum operum producunt et sub arena bumilitatis mediante
cauda, id est mortis memoria, se reponunt, et sic rete diaboli fugiunt et evadnnt.
Sources livresques du reductorium.
Le plan adopté par Bersuire dans son Reductorium n'a rien d'ori-
ginal. Le classement méthodique des matières et les définitions,
c'est au Liber de proprietatibus de Barthélémy l'Anglais qu'il les em-
prunte. Il n'en fait pas mystère :
J'ai résumé en particulier, dit-il, le Liber de proprietatibus, par exemple ce
qu'il dit à propos des maladies et des arbres; j'en ai gardé le principal, laissant
de côté l'accessoire. Il y a là en effet beaucoup de choses qui ressemblent plus
à des recettes médicales qu'à des pensées philosophiques. J'ai donc abrégé sur
certains points, mais j'ai ajouté sur d'autres, et même beaucoup, sur les pois-
sons, par exemple, dont l'auteur a dit peu de chose; ayant trouvé ailleurs des
matériaux, j'en ai fait un exposé beaucoup plus complet. Au livre des animaux
également, ainsi qu'à celui des eaux et des rivières, j'ai voulu ajouter et j'ai
réparti sous différents chefs les renseignements que j'ai recueillis en divers ou-
vrages. J'ai lu en effet la belle Histoire naturelle de Pline, j'ai lu les Questions
naturelles de Sénèque , j'ai lu les Merveilles du Monde de Solin , j'ai lu les Loisirs
impériaux de Gervais, et plusieurs autres ouvrages ou traités dans lesquels j'ai
trouvé beaucoup de détails dignes d'être rappelés; je les ai introduits à leur
place dans mon premier ouvrage [le Reductorium] <".
Bien qu'il n'existe pas d'étude approfondie sur le Liber de proprie-
tatibus reruni , on sait depuis longtemps, grâce à L. Delisle, que
l'auteur n'en est pas, comme l'opinion s'en était répandue au xive
siècle, un Anglais nommé Barthélémy de Glanville, mais un Fran-
çais contemporain de saint Louis nommé Barthélémy et surnommé,
pour des motifs ignorés, l'Anglais. Son ouvrage, qui n'est pas de
moralisation, mais d'information, est une mosaïque d'un assez grand
nombre de livres sacrés ou profanes, dont il a donné, dans son
dernier chapitre, la liste que L. Delisle a reproduite (2). Le Liber
I'1 Prologue du Reductorium ( Bibl. nat., m L. Delisle , Traités divers sur les propriétés
lat. 16785, fol. a v", col. 2); cf. éd. citée, p. 3, des choses (Histoire littéraire de la France,
col. 1. t. XXX, 1888, p. 336-357).
316
PIERRE BERSUIRE.
de proprietatibus devint rapidement classique dans les universités et
valut à son auteur le titre de Magister de proprietatibus rerum. En
1329, le pape Jean XXII en fit acheter un exemplaire de luxe pour
neuf florins d'or(I), et il est permis de penser qu'il y avait un certain
nombre d'exemplaires de travail dans les bibliothèques avignon-
naises, et précisément dans celle du cardinal Pierre des Prés, le
protecteur de Bersuire.
Le Liber de proprietatibus se compose de dix-neui livres, auxquels
correspondent (jrosso modo, même quant au nombre et à la succession
des articles, sous réserve seulement de quelques extensions, resser-
rements ou amalgames (2), les treize de Pierre Bersuire, comme on
le verra par le tableau suivant :
Barthélémy l'Anglais.
I. — Dieu.
II. — Les anges.
III. — L'âme humaine.
IV. — Le corps humain.
V. — Les parties du corps.
VI. — Les phases et les fonctions
de la vie.
VII. — Les maladies.
VIII. — Le monde céleste.
IX. — Le mouvement et le temps.
X. — La matière et les éléments.
XL — L'air et les phénomènes
atmosphériques.
XII. — Les oiseaux.
XIII. — Les eaux et les poissons.
XIV. — La terre et les montagnes.
XV.
— Les trois parties du monde.
XVI.
— Les minéraux.
XVII.
— Les végétaux de l'Ecriture
sainte.
Win.
— Les animaux de l'Ecriture
sainte.
MX.
— Les couleurs, les saveurs,
etc.
Pierre Bersuire.
I. — L'homme.
II. — Les parties du corps.
III. — Les phases et les fonctions
de la vie.
IV. — Les maladies.
V. — Le monde céleste.
VI. — La matière et les éléments
VIL — - Les oiseaux.
VIII. — Les eaux et les fleuves.
IX. — Les poissons et les mons-
tres marins.
\. — Les animaux.
XL — Les minéraux.
XII. — Les herbes et les arbres.
XIII. — Les couleurs, saveurs, etc.
(1) Registres de Clément I , t. I, p. CCI. Cf.
L. Delisle, loc. cil., p. 363.
''' Bersuire adopte le plus souvent l'ordre
même de Barthélémy l'Anglais, mais ses delini-
tions ne sont jamais calquées servilement sur
celles de son prédécesseur.
SES ECRITS. 317
Quant au travail de « moralisation », qui est sa préoccupation essen-
tielle , Bersuire ne cache pas non plus tout ce qu'il doit à l'auteur
anonyme d'un commentaire du Liber :
Avant de mettre la dernière main à mon Redactoriam, écrit-il, un ouvrage
intitulé De moralisacione Libri de proprietatibw reram est venu entre, mes mains. Ne
figurent pas dans cet ouvrage tous les livres du Liber, mais quelques-uns, et
dans ceux-ci non pas le texte de tous les chapitres, mais quelques proprietates
de chacun d'eux faisant l'objet de développements intéressants en plusieurs de
leurs parties. Cet ouvrage m'a paru en maints endroits écrit avec élégance; j'ai
tenu à le lire avec grande attention et, quand j'ai trouvé des choses que je
n'avais pas mises d'abord à leur place, je me suis déterminé à les y introduire
en les résumant (,).
L'ouvrage consulté par Bersuire a été retrouvé. Trois exemplaires
au moins en subsistent : l'un, qui fait partie de la Bibliothèque de
l'Angélique à Home (-\ a été signalé en 1 885 par Enrico Narducci
dans une communication à l'Académie des Lincei et attribué indû-
ment par lui à Gilles Colonna, le célèbre auteur du De reaimine
principum (3). Un autre, conservé à la Bibliothèque, alors royale, de
Munich (4), a été étudié et présenté en 1888 par L. Delisle dans
Y Histoire littéraire de la France au cours de son grand article sur
les ouvrages médiévaux consacrés aux propriétés des choses (5). Un
troisième se trouve parmi les manuscrits de notre Bibliothèque
nationale (0) et, chose curieuse, L. Delisle ne l'a pas connu.
C'est une compilation anonyme, due sans doute à un frère
mineur, et dans laquelle la matière est répartie en sept livres, qui
sont autant de traités particuliers :
L. I. — Le ciel.
II. — Les éléments.
III. — Les oiseaux.
(l) Prologue du lieductoriuni , cité plus haut. m Lai. 333a, qui semble provenir de la
(,) Sous la cote Q. 5. 26. bibliothèque de BenoitXIII à Peniscola (É. Van
m Atti délia reale Accademia dei Lincei, Moé dans B,'H- de l'École des chartes ■ L Cl '
séance du 18 janvier i885 (4* série, liendi- '9^°- p- 218-219). La notice de ce manu-
conti, vol. 1 , i885, p. 67-73). SCnt Prend,a Place .au l-. V du Catalogue (en
... „ . „- cours) des manuscrits latins de la Bibliothèque
' C- L m- 88°9- nationale.
(s) L. Delisle, /oc. cit., p. 34o-.Vi,">.
318 PIERRE BERSUIRE.
IV. — Les poissons.
V. — Les animaux et leurs moralisations.
VI. — Les arbres et les plantes.
VIL — Les métaux et les pierres précieuses.
Dans son article de ï Histoire littéraire, L. Delisle a montré, à
propos de l'article aauila, ce qu'a voulu faire l'auteur de ce qu'il
appelle le Liber moralicalus par comparaison avec le Liber de Barthé-
lémy l'Anglais (1). Nous reprendrons ce parallèle en l'étendant au
Redactorium de Pierre Bersuire.
Barthélémy l'Anglais, en son livre XII, énumère vingt-trois carac-
tères différents de l'aigle : c'est le roi des oiseaux; il peut regarder
le soleil en l'ace; il nourrit ses petits avec son sang, etc. L'auteur du
Liber moralizatas , en son livre 111, dispose les caractères attribués à
l'aigle dans un ordre différent et en ajoute trois nouveaux. De plus,
tandis que Barthélémy l'Anglais s'en tient aux remarques de carac-
tère scientifique, l'auteur du Liber moralizatas donne à chacun de
ces caractères une signification symbolique : l'oiseau-roi, c'est la
Vierge reine des deux iaicjle en français était du féminin, comme
aauila en latin); il peut regarder le soleil en face : ainsi encore la
Vierge contemplant la source de la lumière éternelle; il nourrit ses
petits avec son sang, comme le bon prélat ses fidèles avec le sang
du Christ.
Quant à Bersuire (livre VII), il part du même parti allégorique
que le Liber momli:atus, mais il ajoute un certain nombre de para-
graphes nouveaux, en amalgame ou en dissocie certains, en
supprime même plusieurs, augmente sensiblement le nombre des
références aux auteurs sacrés et profanes, à la Bible surtout. Pour
ce qui est des caractères de l'aigle, cités ci-dessus en exemple, le
premier (comparaison avec la Vierge reine des cieux) disparaît; le
second contemplation du soleil évoque le lion prélat ou le bon
religieux qui pourra contempler le Christ soleil de justice; quant au
troisième, on y trouve le même rapprochement que celui du Liber
moralizatas avec le sacrement de 1 Lucharistie.
■' !.. Delisle, foc. cil, |>. 33a cl suivantes.
SES ECRITS. 319
Bersuire, on le voit, s'inspire largement, comme il l'a reconnu
lui-même, du Liber moralizattis. Son plan est le même : d'abord
l'exposé des faits; ensuile la moralité qui peut en être déduite, enfin
les textes de l'Ecriture et des Pères qu'il convient d'alléguer en l'oc-
currence. Le but final est identicpie chez les deux auteurs : faire
servir les phénomènes naturels à un enseignement religieux et
moral, mais il faut sans conteste donner la palme à Bersuire pour
l'abondance des développements, la convenance et le nombre des
références à l'Ecriture et à ses commentateurs. On sait qu'au Moyen
âge la familiarité de certains clercs avec les Livres saints allait jus-
qu'à savoir la Bible par cœur ou presque. Bersuire est de ceux-là :
il témoigne, dans ce domaine, d'une étonnante virtuosité, s'étant
trouvé en mesure, dit-il, au bout de quatre années d'efforts, de
pouvoir citer la Bible sans recourir aux Concordances (1).
Parmi les sources principales des treize premiers livres de son
Reducloriiim morale, Pierre Bersuire a fait une place particulière, on
l'a dit, à trois ouvrages célèbres de l'Antiquité, ceux de Pline
l'Ancien, de Sénèque et de Solin, et aussi à un auteur du Moyen
âge de non moindre réputation, Gervais de Tilbury.
On verra que ces deux derniers ouvrages ont surtout servi à
Pierre Bersuire pour son livre XIV. 11 en est un pourtant auquel il
a fait de nombreux emprunts pour les livres 1 à XIII, mais qu'il n'a
pas cru devoir signaler spécialement, c'est le De natura reruin d'un
auteur contemporain de Barthélémy l'Anglais, Thomas de Cantimpré,
qui a réparti en dix-neuf livres comme celui-ci, mais à sa manière,
des notions fort semblables sur les mêmes sujets ("'.
Pierre Bersuire a utilisé pour les livres I-XIII du Rediictorinm beau-
coup d'autres sources 11 a sacrifié largement au goût des gens du
Moyen âge pour les références à ce qu'ils appelaient les « aucto-
ritates », ces références fussent-elles de seconde ou de troisième
main, par exemple pour les œuvres d'auteurs qu'ils eussent été
bien empêchés de lire dans leur langue, comme les Grecs ou les
Arabes.
(1) Prologue du Rediictorinm cité plus haut. de nalnra rerum, voir le mémoire cité de L.
(,) Sur Thomas de Cantimpré et son Liber Delisle, p. 36.r)-38/|.
320 PIERRE BERSU1RE.
Voici, dans l'ordre alphabétique de leurs noms, ces auteurs,
approximativement répartis en quatre catégories :
Auteurs grecs de l'Antiquité.
Philosophes : Anaxagore, Aristote, Cratès de Thèbes, Démocrite,
Platon, Pythagore, Secundus le Taciturne, Socrate.
Si le nom de Platon ne parait qu'une lois, et encore à travers
une allusion du De ofjiciis de Cicéron, celui d'Aristote est invoqué
des centaines de lois et beaucoup de ses œuvres sont citées avec
leurs titres particuliers.
Historiens : Diogène-Laërce, Hérodote, Josèphe, Plutarque,
Théopompe, Xanthos de Sarde.
Poètes : Hésiode, Oppien, Simônide.
Astronomes, qéoijraphes , mathématiciens ', médecins : Dioscoride,
Ksculape, Galien, Hippocrate, Ptolémée.
Auteurs latins de l'Antiquité. Dans ce domaine, Pline l'Ancien,
Sénèque le Philosophe, Boèce, Solin et le célèbre Physiologns
semblent se partager en parts à peu près égales la popularité
qu'Aristole accaparait chez les Grecs. Voici les noms des auteurs latins
qui reviennent un peu plus souvent que les grecs sous la plume de
Bersuire :
Philosophes : Boèce, Cicéron, Macrobe, Sénèque.
Historiens : (lésar, Cremutius, Justin, Orose, Quinte-Curce
Pomponius Mêla, Salluste, Suétone, Tite-Live, Trogue-Pompée.
Valère-Maxime.
Poètes : Claudien, Juvénal, Lucain, Ovide, Sénèque le Tragique,
Térence, Virgile.
Sciences naturelles, médicales, agricoles: Berosus, Caton, Martianus
Capella, Palladius, Physiologns, Pline l'Ancien, Solin , Trebius Niger,
Varron, Végèce.
Pères de ï lùjlise et auteurs chrétiens : saint Ambroise, saint Alhanase,
saint Augustin, saint Basile, saint Cassien, saint Césaire, saint
Cyprien, saint Kusèbe, saint Fulgence, saint Grégoire le Grand,
saint Ililaire, saint Jean Chrysostome, saint Jean Damascène, sainl
Jérôme, Origène, sainl Prosper. les Vitae patram.
SES ECRITS. 321
Auteurs du Moyen dcje. Les auteurs du Moyen âge sont non seule-
ment plus nombreux que les autres, mais tels d'entre eux sont
allégués plus souvent. C'est le cas de Raban Maur, de Bède, de
Hugues de Saint-Victor, de Vincent de Beauvais, d'Avicenne et de
Gervais de Tilbury. Voici d'ailleurs les noms de ces auteurs som-
mairement groupés selon leurs alunites et classés comme les autres
sous diverses rubriques :
Théologiens et philosophes, liturgistes, canonistes, sennonnaires :
Adhelme, Alain de Lille, Albert le Grand, saint Anselme, Bède le
Vénérable, saint Bernard, Denys l'Aréopagite, Etienne Langton,
Gilbert de La Porrée, Guillaume de Conches, Hugues de Fouilloi,
Hugues de Saint-Victor, Innocent 111, Jacques de Lausanne, Jean
Beleth, Jean de Procida, Maurice l'Anglais, Nicolas de Lyre, Nicolas
de Strasbourg, Nicolas Trevet, Pierre Alfonse, Pierre de Blois,
Pierre de Cipière (ou de Limoges), Pierre Damien, Pierre de
Ravenne, Pierre de Riga, Raban Maur, Rémi d'Auxerre, Richard de
Fournival, Richard de Saint- Victor, Dicta philosophorum, He<jula
sancti Benedicti, Vita sancti Antonii.
Historiens, chronicjueurs et compilateurs : Chronica de Henrico 111°
vel IV", Geoll'rey de Monmouth, Gesta Caroli May ni (Pseudo-Turpin),
Histona ecclesiastica (Pierre le Mangeur), Historia hierosolymitana
(Jacques de Vitry, Baudri de Bourgueil ou Foucher de Chartres),
Historia Roinanorum, Historia scholastica, Historia Terrae Sanctae
(Jacques de Vitry), Historia tripartita (Cassiodore), Paul Diacre,
Sigebert de Gembloux, Vincent de Beauvais (Spéculum historiale).
Astronomes et astrologues, naturalistes, médecins, techniciens divers :
Adelinus (Liber monstrorum), Albericus de Londres, Albitrogi,
Albucasis, Alexandre Neckam, Alfraganus, Algazel, Arnold de Liège,
Ah Medicus, Alvredus (pseudo-Aristote), Astrologi (sans autre dési-
gnation), Averroès, Avicenne, Compendium Salerni, Constantin l'Afri-
cain, Evrard de Béthune, Giraud de Barri, Gervais de Tilburv,
Gdles de Corbeil, Homerus (De pugnis et astutiis bestiarurn), Iorath,
Isaac, Johannitius de Ravenne, Lapidarium, Messahallach, Mythologici
(sans autre désignation), Papias, Platearius, Rhazès, Vincent de
Beauvais (Spéculum naturale).
Encyclopédistes : Isidore de Séville, Barthélémy l'Anglais, Thomas
de Cantimpré, Vincent de Beauvais.
322 PIERRE BERSUIRE.
Voyageurs réels ou légendaires : 1 laiton, Marco Polo, Odoric de
Pordenone , Vila sancti Brandani.
Poêles : Alain de Lille, Bernard Silvestre, Pierre de Riga.
Moralisateurs : Gesta Romanorum, Liber de proprietatibus rerum
moralisants (1).
Infor mations pehsowelles.
Dans la partie de cette notice qui traite de la vie de Pierre
Bersuire à Avignon, nous avons rappelé quelques passages de ses
œuvres montrant son désir de se renseigner sur ce qui se passait de
son temps dans la ville des papes ou dans les régions voisines (2). Il
convient maintenant de noter divers endroits des livres I à XIII qui
permettent de juger de ses curiosités. Une seule fois, il nomme son
informateur, un certain maître Guérin que nous avons essayé d'iden-
tifier et qui lui a parlé, comme d'un prodige, d'une fontaine pétri-
fiante qu'il avait vue en Lorraine (3).
Quelquefois, Bersuire déclare avoir vu de ses yeux ce dont il
parle: oiseaux naissant sur des végétaux comme des fruits (les crdvans
dont il a parlé à propos de son Poitou ' ('J), jeune garçon sorti
indemne d'un incendie, mais que l'ardeur du feu avait ébloui au
point de le rendre aveugle'5', vol d'oiseaux nommés émerillons (0),
elfets de la foudre sur un clocher (7).
La plupart du temps, il s'en rapporte soit au bruit public, soit
aux dires de personnes qu'il juge dignes de foi, mais dont il passe les
noms sous silence. C'est ainsi qu'il croit qu'il y a près de Grenoble
une fontaine dont des torches sortent tout allumées, après qu'on les
v a plongées (8). C'est également par ouï-dire seulement qu'il se juge
autoiisé à rapporter des faits, assurément beaucoup plus croyables,
savoir que les nobles de la Gaule narbonnaise font profession d'insti-
(l) Nos confrères MM. André Vernet et (1) Livre IV, cliap. 10, de oculis (éd. filée ,
Guy Beaujouan nous onl aidé a reconnaître de p. 0,3, col. 2).
nombreux noms d'auteurs et titres d'ouvrages M Livre VII , cliap. 3, de accipitre (éd. citi e,
défigurés dans les manuscrits. p. 187, col. a, et 188, col. l ).
(,) Voir plus haut, p. 267-268. ('> Livre VI , chap. 27, de fulmine (éd. citée,
,;3 Livre VIII, cliap. 3, de jUivus (éd. de p. 173, col. 2).
i383, p. a45, col. 1). Voir ci-dessus, p. 271. (,) Livre VIII, chap. 2, de fontibus (éd. citée,
(4> Voir ci-dessus, p. 262-263. p. 237, col. 2).
SES ECRITS. 323
tuer héritiers leurs derniers-nés au détriment des premiers-nés (l) et
que, récemment [non est diu), on a vu dans la province de Toulouse
deux «sœurs siamoises» dont le corps, unique dans sa partie infé-
rieure, se dédoublait au-dessus du nombril, à telle enseigne que,
l'une des deux étant morte, la survivante la transporta avec elle pen-
dant quelque temps [aliquandiu)®. Au sujet de gens atteints de ce que
l'on appellerait aujourd'hui, par euphémisme, neurasthénie aiguë, on
lui a cité deux cas particulièrement remarquables : celui de deux
malheureux insensés dont l'un, se croyant rossignol, sortait tout nu
de son lit pour s'aller cacher dans les buissons, et dont l'autre — c'était
au temps de maître Arnaud de Villeneuve'3' — , s'était persuadé qu'il
était mort et refusait en conséquence toute nourriture (4). Mais la
plus belle histoire que Pierre Bersuire ait entendu raconter — c'était,
dit-il, dans un village de Provence [in (/uadam villa Provinciae) — , est
celle du poulpe, animal aquatique mais amphibie, qui sait fort
bien faire le mort et se tirer ainsi des mauvais pas: à preuve celui
qui, acheté comme mort, lut mis à cuire dans un chaudron par
une bonne femme et qui, profitant de ce que celle-ci avait, à un
moment donné, le dos tourné, trouva le moyen de grimper le long
de la chaîne du chaudron et de se réfugier sur une poutre (5).
On le voit, ces treize premiers livres du Reductorium peuvent être
considérés par certains côtés comme un recueil (ïexenipla{6), nom-
bre d'anecdotes originales et de traits pris sur le vif étant par cela
même d'une réelle importance pour la connaissance et pour l'étude
des croyances et des mœurs de la France du xive siècle. Sans doute
la crédulité de l'auteur est grande, pas plus cependant que celle de
Jacques de Vitry dans YHistoria orienlalis ou de Vincent de Beauvais
dans le Spéculum, quand il rapporte, d'après ces autorités, que les
enfants nés en i 187, l'année de la prise de Jérusalem par Saladin,
n'eurent que vingt ou vingt-deux dents au lieu des trente ou trente-
(1) Livre X, cliap. 22, de cane (éd. citée, citée, a5, col. 2).
p. 367, col. 1). <s> Livre IX, chap. 0/1, de polypo (éd. citée,
(2) Livre II, chap. 1, de membris hominis (éd. p. 299, col. 1),
citée, p. 27, col. 2). (") J.-Th. Welter en a l'ait (Hat dans son
() Arnaud de Villeneuve vivait encore en ouvrage sur L'Exemplum dans la littérature reli-
lSll. yieuse et didactique du Moyen âge, 1927, p.
(4> Livre I, chap. 23, de melancholiu (éd. 345-349-
324 PIERRE BERSUIRE.
deux habituelles '". 11 n'en montre pas moins de loin en loin une
réelle indépendance à l'égard de certaines allégations qui le surpren-
nent ou qu'il ne comprend pas, même s'il s'agit d'auteurs aussi répu-
tés que Pline l'Ancien l2), Vincent de Beauvais ou Albert le Grand'3.
Comme tous les auteurs du Moyen âge, Pierre Bersuire verse
volontiers dans l'étymologie, qu'il comprend à la manière d'Isidore
de Séville. «Formica, quasi ferens micas »(4), écrit-il; « mamilla di-
citur a melon, quod est rotundum, eo quod mamilla naturaliter est
rotunda»(5); « papilla etiam dicitur a palpando, eo quod a puero
sugitur et palpatur » (0).
11 est mieux inspiré quand, par heureuse vocation de traducteur,
il place la forme française à côté de la forme latine saliunca, gallice
chausse-trappe (7) ; scopa, balaya; tigna, chevrons^; uva, grappe^®;
vanen, osierre^) , ou quand, partant d'une observation pseudo-scien-
tifique, il abonde en réflexions moralisantes propres à faire perdre
son sérieux au lecteur moderne (12).
Certains articles de cette première partie du Reductorium ont l'am-
pleur et l'allure de véritables traités particuliers. Tel le chapitre de
apibus, qui n'occuperait pas moins d'une quarantaine de pages d'un
de nos in-octavo.
Un ensemble matériellement aussi imposant a du demander à son
auteur un effort prolongé; mais on ne possède aucun moyen d'en
préciser les étapes. Un seul indice chronologique inséré dans un
(1) Livre II, cli. 18, de dentibus (éd. citée, <*> Ibid.
p. 36, col. 1). (') Livre XII, chap. 1 43 , de salianca [ibid,,
('' « Non intellexit auctor Plinium hoc loco » p. 563).
(Livre IX, ch. 4i-42, de equo Jhiviali, éd. m Ibid.. chap. i57 , de scopa (ibid.. p. ;>(i7,
citée, p. 283, col 2). co| ,) r 1 \ 1 /
« . Istud posuit Vincentius , sed nescio si ,'., jbi(l ch , 55 (/(, , • ■ , jjy 56g
est verum • (Livre X, en. là, de botrace , éd. 1 \ '
citée, p. 358, col. 1 ). — • De quibusdam ver- ,101 jlm 1 1 i-i-i - .-
-, r ... , /• ... P ■ ... , ' ' Ibid. , chap. 170, de ma (ibul. , p. 076,
minus quos ail] slaclnns . alu stacias , Albertus .11
autem jacias appellat, quanquam Plinius, ,'..,''„,, . ,..,....
(p..-r....riegal.nu(luineisnonieittribuat. (Livre Jj4' C,laP- ''2' de l"""'e (''"(/-- P"
IX, cliap. 93, de platanistis , éd. citée, p. 297, ' ',',,', C?.' .
co| ,\ ' ' Ainsi, à 1 article de cancrii (Livre IX,
<J) Livre X, ch. 44 , de formica (éd. citée, p. ÇhaP- ,6\P- 272< co1- J): • Cancer, coha-
3q3, col. 2). bitareuxori sue volens, ascemlit super dorsuin ;
<s) Livre II, chap. 3i, de mamilla (éd. citée, uxor vero- abborrens hujusmodi coïtuin, ad
p. 4q, col. 1). eum se vert'l> el s'c I'1 copula inter eos •.
SES ECRITS. 325
chapitre du livre XIII autorise à penser que ce livre, et par voie de
conséquence les douze précédents, étaient achevés en 1 34 1 (1)-
Les treize premiers livres du Reductoriuin ne semblent pas avoir
comporté de tables à l'origine — ce qui, on le verra, ne sera pas le
cas du Repertortum — . Mais certains manuscrits, dans lesquels ces
treize livres sont réunis aux deux ou aux trois suivants et derniers,
en comportent une dont nous avons rappelé plus haut le titre et qui
porte la date de i342(2). D'autres, qui lurent peut-être manuscrites,
se rencontrent dans les éditions de Bâle (i5i5), Venise (i58q) et
Cologne ( i6o,2)(3).
LES TROIS DERNIERS LIVRES DU REDUCTORIUM.
Outre les treize premiers livres que nous venons d'analyser, le
Reductoriuin morale de Pierre Bersuire en comprend trois autres,
les quatorzième, quinzième et seizième. Du prologue non daté que
nous avons déjà cité et qui porte sur l'ensemble de ces seize livres,
il ressort que ces trois derniers livres ne faisaient pas partie du plan
primitif de l'auteur, mais qu'au fur et à mesure qu'avançait son
commentaire moralisé du Liber de proprietatibus rerum qui lui servait
de cadre, il a éprouvé le besoin de consacrer des développements
particuliers à des idées et à des faits sommairement indiqués par
lui dans les livres I à XIII :
Ultra librum autem de proprietatibus cum suis additionibus etadjunctis, très
particulares tractatus huic volui operi superaddere..., videlicet quemdam tractatum
qui intitulatur De nature mirabilibus [Livre XIV], alium qui est de reduclionc fabu-
larum et poetarum poematibus [Livre XV: Ovidius moralizatas] , alium vero qui est
de expositione et moralizatione jigurar un et Scripturarani enigmatibus [Livre XVI] (4).
L'auteur, au demeurant, a pourvu chacun de ces trois derniers
livres d'un prologue particulier, ce qui montre bien qu'il leur recon-
naissait une individualité propre. Quant aux lecteurs, ceux des xve,
xvie et xvne siècles, comme ceux du xive, ils ne s'y sont pas non plus
(1) Voir plus haut, p. 3o5. mais ses arguments sont loin d'être décisifs.
(,; Ibid., n. 2. Fassbinder (op. cil., p. iq), se (5) F. Stegmûller, Répertoriant biblicum,
fondant sur l'explicit d'un manuscrit de Venise t. IV ( 10,54], p- 2<4 1 , n° 64 2 6.
où on lit CCC62 en chiffres arabes (soit 1362), M i>ibl. nat., lat. 8864, fol. 1-2, prologue
émet l'hypothèse que ce serait la véritable date, mutilé; 14276, loi. i-4v°; 16785, fol. 1-4.
H1ST. U1TÉR. XWIX. 22
326 PIERRE BERSUIRE.
trompés, puisque deux au moins de ces trois livres, le quinzième et
le seizième ont l'ait parfois l'objet d'une édition spéciale, soit
manuscrite, soit imprimée. Toutes raisons suffisantes pour que nous
nous sentions nous-mème tenu d'en traiter séparément.
LE LIVRE XIV.
De nature mirabilibus ou Descriptio mundi.
L'ouvrage porte, selon les manuscrits, l'un des deux titres ci-dessus.
Parfois même le premier est-il abrégé en De mirabilibus.
Pierre Bersuire a pourvu ce livre XIV d'un prologue particulier.
11 s'y explique sur les motifs qui l'ont déterminé, sur la méthode
qu'il a suivie et sur le but qu'il s'est proposé. Il s'y présente en géo-
graphe autant qu'en théologien: «Tous les navigateurs, dit-il, qu'il
« s'agisse des parages de l'Egypte, de la terre de Cham [Ethiopie ,
«de la Mer Rouge ou d'ailleurs, savent ce que sont les œuvres de
«Dieu dans les merveilles de la mer. Je veux, moi, dire quelque
« chose de celles de la terre, et en même temps les moraliser afin que,
« plus elles seront neuves et grandioses, plus clairement elles mani-
« lestent la gloire de Dieu. Beaucoup sont aujourd'hui inexplicables,
« mais Sénèque n'a-t-il pas écrit dans ses Queutions naturelles qu'il y
« avait encore beaucoup de secrets dans la nature et que ces secrets
« seront expliqués un jour? »(l).
Ces merveilles du inonde, non seulement celles (pie les vovageurs
ont pu noter dans les contrées les plus lointaines, mais celles que
l'on constate dans le comportement des êtres animés et des objets
inanimés, il en est qui assortissent à la superstition et à la démono-
logie (diables, lamies, stryges, fées, etc.) et l'auteur se délend de les
prendre à son compte (2). Il n'en énumère pas moins avec complai-
sance un certain nombre de prodiges dont il a lu le récit ou dont il a
entendu parler, y ajoutant même parlois des informations nouvelles
tirées soit de la littérature sacrée ou profane, soit de son expérience
personnelle. C'est ainsi que dans lliistoire du roi Arthur de Bretagne.
(1 Prologue du Livre XIV (l'il)l. liai. p. 600-6 lO.
Lit 16786, fol. .176 v'-uyy). Cf. éd. citée, ' Voir plus loin , p 333.
SES ECRITS. 327
Gauvain a un palais sous les eaux(1), qu'une femme a été entraînée
dit-on, dans les eaux du Pihône près de Tarascon et y est restée sept
ans pour nourrir l'enlant du « Drae » : elle est revenue ensuite sur
terre et a reconnu son maître à la foire de Beaucaire (2'. Une autre
fois, près d'Arles, « sub domo Militiae», c'est un jeune homme qui
a été englouti dans un gouffre du Pdiône; pendant trois jours on a
entendu sa voix. L'auteur lui-même, il n'y a pas longtemps, n'a-t-il pas
ouï dire qu'en Champagne une jeune fdle avait été ravie par une fée,
nourrie pendant sept ans par un dragon dans un puits, d'où des
enfants jouant avec un seau l'auraient remontée au jour? Après tout,
dit Bersuire, il y a bien ce passage du livre de Job : « Ecce gigantes
gemunt sub aquis... », et les poètes des Gentils ne parlent-ils pas de
Neptune, de Glaucus, de Protée, des Néréides qui vivent sous ou sur
les eaux? D'après un vieillard de sa connaissance, très digne de foi,
il y a des êtres surnaturels qui s'introduisent nuitamment dans les
maisons, passent au travers des portes, boivent le vin des tonneaux,
etc. H y a aussi, ajoute-t-il, des apparitions, surtout de femmes très
belles, se montrant, tantôt au sommet d'un rocher, tantôt à une fenê-
tre, recherchant les embrassements des hommes, mais se transfor-
mant en serpents ou disparaissant à tout jamais en cas d'indiscrétion.
A preuve celle qui avait fréquenté le sire provençal » de Ruseto », ou
« de Niseto », qui disparut dès qu'il eut le malheur de la voir dans son
bain. A preuve aussi, ajoute Bersuire, l'histoire de la belle Mélusine
que tout le monde connaît « dans mon Poitou », in mea Pictavia.
Quelle que soit la nature de ces « mirabilia », Bersuire les présentera
dans l'ordre des pays où on a pu les observer; il n'adoptera un
classement méthodique que pour ceux dont il ignore dans quelles
régions ils se sont produits ou lorsque les noms mêmes de ces
régions ont changé.
Il indique ensuite ses sources principales, sur lesquelles nous
reviendrons, et auxquelles il se fait fort d'ajouter des observations
personnelles. Il se réserve de traiter à part, non plus de ce qu'a pro-
duit la nature, mais de ce que les hommes ont imaginé, autrement
dit des tables des poètes. Ce sera l'objet d'un travail postérieur, dont
(l) Lat. 16786, fol. 278v°-27Ç). Cf. éd. de ce piologue.
citée, ibid. Tous les exemples relevés sont tirés (1) Ibid, toi. 1
328
PIERRE BERSUIRE.
le titre n'est pas donné ici, mais qu'il est aisé de reconnaître:
YOvidius moralizatus ou Livre XV du Reduclorium morale.
Voici donc tout d'abord, dans l'ordre alphabétique adopté par
Bersuire, les cinquante-sept chapitres géographiques dans lesquels il
a réparti ses Mirabilia.
1.
De Africa.
3o.
De Italia.
2.
De Amazonia.
3i.
De Iudea.
3.
De Anglia.
32.
De Libia.
4.
De Arabia.
33.
De Livonia.
5.
De Asia.
34.
De Litbonia.
6.
De Bactria.
35.
De Macedonia.
7*
De Baeotia.
36.
De Melo insula.
8.
De Bohemia.
37.
De regione Media.
9-
De Britaniiia.
38.
De Mesia.
1 o.
De Campania.
39.
De Norigia seu Norvegia
î î.
De regione Cedar.
ko.
De regione Opliir.
1 2.
De Cypro.
ki.
De Paradiso.
i3.
De Creta insula.
ki.
De Pigmea.
i4.
De Egypto.
43,
De Pictavia.
i5.
De Egypti mirabilibus.
kk.
De Provincia.
16.
De Ellesponto.
45.
De Sabea.
•7-
De Eoliis lnsulis.
46.
De Saxonia.
18.
De Ethiopia.
47.
De Sardinia.
19-
De Ethiopiae mirabilibus.
48.
De Scitia.
20.
De Europa.
49.
De Scotia.
2 1 .
De Frisia.
5o.
De Siria.
22.
De Fortunatis lnsulis.
5i.
De Sérum provincia.
23.
De Gallia.
52.
De Trapo insula.
ilx.
De Germania.
53.
De Tuscia.
25.
De Hispania.
5',.
De Tule insida.
26.
De Hibernia.
55.
De Tracia.
27.
De India.
56.
De Taprobana insula.
28.
De lnsulis in generali.
57.
De Uulandia.
29.
De Islandia.
Un lait digne de remarque saute aux yeux à la lecture de ces
titres : c'est que, tout en consacrant au royaume de France de
ce temps {de Gallia d'assez longs développements, Bersuire a lait
un sort particulier à deux régions françaises qu'il se trouvait
connaître particulièrement pour \ avoir longuement vécu, le Poitou
et la Provence.
SES ECRITS.
329
Et voici maintenant le classement par matières, en dix-sept cha-
pitres complémentaires :
58. De mirabilibus circa humanam
naturam.
5g. De mirabilibus in brutorum
natura.
6o. De celestibus impressionibus.
6 î . De ignium mirabilibus.
62. De mirabilibus in avium natura.
63. De maris mirabilibus.
64. De aquarum mirabilibus.
65. De piscium mirabilibus.
66. De terrae mirabilibus.
6 y. De mirabilibus in arborum spe-
cie.
68. De mirabilibus in berbarnm
natura.
69. De mirabilibus in lapidum na-
tura.
70. De ingeniorum mirabilibus.
71. De edilïciorum mirabilibus.
72. De venenorum mirabilibus.
y 3. De monstris.
7 4- De prodigiis.
On ne saurait dire à quelle époque Bersuire a composé son
livre XIV. Il lavait, semble-t-il, terminé avant 1 34 5 , date qui figure
dans l'article de Gallia, au moins dans un manuscrit qui comprend
d'ailleurs aussi les livres XV et XVI (1). D'autre part, si nous
savons par Bersuire lui-même qu'il consulta Pétrarque pour son
livre XV (Ovidius moralicatns) ('2), il eut aussi recours à lui pour
son livre XIV, ainsi qu'on peut s'en rendre compte en rapprochant
un passage de son De mirabilibus d'un passage du Rerum memorandarum
de l'auteur italien (3). Or c'est seulement dans une lettre du
27 décembre 1 3 4^3 que Pétrarque parle pour la première fois de
son ouvrage (4).
Quoi qu'il en soit de l'époque de composition de ce livre XIV, le
lieu peut en être fixé à Avignon ou dans la région avignonnaise, ce
que suffirait d'ailleurs à justifier la place prépondérante que les
choses de Provence y occupent dans les informations livresques de
l'auteur et dans les commentaires d'ordre personnel dont il les fait
suivre.
'■' Bibl. nat., lat. 16786, fol. 291, col. 1.
(,) Prologue du Livre XV ( Ovidius moraliza-
tus). Cf. Hauréau, dans Mémoires de l'Académie
des Inscriptions et Belles-Lettres , t. XXX, 11
(1881), p. 47.
'*' Reductorium , Livre XIV, chap. 72 (éd.
citée, p. 688, col. 1) et Rerum memorandarum ,
1. III, 29 (éd. G. Billanovich, Florence, ig43,
p. 122-123). Il s'agit dans les deux cas d'une
légende très répandue, celle de la statue dont
la tète se dore aux premiers rayons du soleil, ce
qui fait découvrir un trésor caché. M. Billano-
vich fait remarquer que la version qui se
rapproche le plus de celle de Pétrarque est celle
de Bersuire, ce qui permet de penser que le
premier des deux auteurs est ici la source du
second.
<4) Lettre adressée au célèbre juriste Johan-
nes Andreae (Billanovich, loc. cit.).
330 PIERRE BERSIJIRE.
Pour le fond, le parti de l'auteur n'a pas changé par rapport aux
treize premiers livres. 11 s'agit pour lui de présenter aux prédica-
teurs et, par leur intermédiaire, aux simples fidèles une sorte d'in-
troduction à la vie chrétienne fondée sur le récit de prodiges qui
retiendront par eux-mêmes la curiosité des auditeurs et dont les
paraphrases moralisantes frapperont fortement leur imagination. Il
s'agit de mettre en valeur, par exemple, les merveilles de la vie de
Notre Dame et de son divin Fils, d'insister sur les ineffables délices
que le paradis réserve aux élus qui auront su compter sur l'interces-
sion des saints, de montrer en quoi les prodiges naturels, lussent-
ils monstrueux, peuvent servir à leur édification et finalement à leur
salut.
Voici d'ailleurs un court exemple emprunté au chapitre 29 consa-
cré à l'Islande de Iselandia :
Iselandia est terra perpétua glacie condemnata ; mare enim in ejùs liltoribus
esl congeiatum. Ibi sunt ursi fortissimi, qui mm unguîbus glaciera frangunl el de
sub aqua pisces extraluiut, quos mandùcanl secundum Isidorum.
Glacies est ista vita mulluni firagilis , aqua iul'erius est mundi prosperitas. I rsi
ergo, id est demones, glaciera vite pec mortem irangunt el inde de aqua delicia-
rum pisces , hoc est voluptuosos, extrahunt, quos devoranl in inferno.
Les chapitres du livré XIV relatifs à la moralisation des merveil-
les du monde considérées non plus selon leur localisation géogra-
phique, mais dans leur essence phénomènes célestes, monde des
animaux, des végétaux, etc. sont trop développés pour que nous
puissions donner ici toute la substance d'un seul d'entre eux. \oici
des exemples tirés du chapitre 72 De edificiorum mirabilibns :
Sol in rapporte qu'ilyavaità Rome un temple dédié à Hercule, où
des mouches el des chiens gênaient les sacrificateurs. Hercule ohtint
alors du maître des dieux qu'il empêchai ces insectes el ces animaux
d'entrer dans le temple. Hercule, c'est le Chris! qui possède l'im-
mortalité et la puissance. Rome, c'est l'Église. Les mouches repré
-entent les luxurieux, les chiens, les envieux, etc., avec, à l'appui,
plusieurs références aux Psaumes, aux Actes des apôtres, aux
Lamentations de Jérémie, etc. Second exemple : 11 \ avait, selon
Pline, dans la ville de ' lyzique, une tour si favorisée par l'écho qu'elle
répercutait sept lois le même son. 11 en était de même pour un
SES ECRITS. 331
portique d'Olympie. Celte tour et ce portique font penser au juste,
car il suffit d'un seul commandement de Dieu pour que les bons
prélats lui fassent sept fois écho, ainsi qu'il est dit dans les Psaumes
et aussi dans les Proverbes.
Voilà les rapprochements qui viennent constamment à l'esprit de
Bersuire commentant les merveilles de la nature, telles qu'il les trouve
chez les Anciens. Ces rapprochements nous paraissent aujourd'hui
bien puérils, et nous devons faire effort pour nous représenter
comment ils pouvaient être accueillis par les âmes simples (simph-
ciores) que l'auteur voulait atteindre. H avait, d'ailleurs, un autre
but, qui était de mettre, chemin faisant, l'accent sur le besoin per-
manent d'une discipline pieuse enseignée par des maîtres éprouvés,
sur l'urgente nécessité aussi de corriger les moeurs, aussi bien ecclé-
siastiques que laïques. Ici, comme d'ailleurs dans les livres précé-
dents, le moraliste chez Bersuire se double d'un polémiste souvent
vigoureux et parfois virulent.
Mais ce qui nous intéresse plus aujourd'hui que l'utilité pratique
de l'ouvrage et les diatribes peu originales dont il est rempli, ce sont
les sources où l'auteur a puisé et l'état d'esprit qu'il révèle chez ses
contemporains comme chez lui-même.
Sources nu livre XIV.
Avant d'aborder la recherche des informations particulières tirées
par Pierre Bersuire de ses lectures, de ses conversations ou de ses
observations personnelles, demandons nous si l'idée d'un De mirabi-
libus moralisé n'aurait pas pu lui être fournie par des ouvrages simi-
laires.
Un poème français intitulé La Mappemonde, composé au début du
xme siècle, a été signalé et analysé par PaulMeyer etCh.-V. Langlois.
Il est l'œuvre d'un Pierre de Beauvais, dont on sait peu de chose, et
il est dédié à un comte Robert, qui est Robert de Dreux, mort en
1218. C'est une compilation cosmographique et géographique plus
ou moins analogue à Xlmacje du Monde et au poème anglo-normand
connu sous le titre de Petite Philosophie. La source principale est
Y Imago mnndi d'Honorius, mais l'auteur reconnaît avoir mis à
332 PIERRE BERSUIRE.
contribution d'autres ouvrages, parmi lesquels doivent figurer les
Collectanea de Solin, cités fréquemment dans le poème (1).
Plus proches encore de la pensée de Bersuire par leurs intentions
moralisantes ont dû être ces imagines qu'au temps même de notre
auteur et, qui plus est, dans cet Avignon qu'il habitait, peignait un
autre religieux nommé par le pape Jean XXIi scrtptor de sa Péniten-
cerie, l'Italien Opicino de Canistris, de Pavie. On y trouvait, dit
Al. Ghisalberti, «l'esquisse d'une construction interprétative de la
«géographie dans ses rapports avec le destin moral de l'homme,
« comme une tentative de solution du problème des rapports entre
« macrocosme et microcosme, tendant à subordonner au\ tradition-
« nelles finalités symboliques de la cartographie ecclésiastique les
a résultats nouveaux et plus réalistes qui avaient conduit aux portu-
« lans, en somme une sorte de carte moralisée »(2).
L'idée d'une géographie moralisée élait donc dans l'air à l'époque
et dans le milieu intellectuel où vivait Pierre Bersuire. Cette idée, il
l'a recueillie, amplifiée s'eiforçant de lui donner toute sa significa
tion et toute sa portée, à la fois par sa connaissance approfondie des
Ecritures et par sa volonté de constante moralisation fondée sur
d'innombrables exempta trouvés par lui dans les livres ou dans la
tradition vivante.
Ses sources livresques principales sont, de son propre aveu, en
premier lieu Y Histoire naturelle de Pline, ensuite et dans des propor-
tions comparables, le Polyhistor seu de Mirabilibus mundi de Solin
et les Otia imperialia de Gervais de Tilbury. Mais il se réfère aussi
souvent, parmi les auteurs grecs anciens, à Hérodote, à \ristote, à
Théophraste, parmi les auteurs de l'Antiquité latine ou du haut
\lo\en âge, à Varron, à Virgile, à Cicéron, à Sénèque, à Caton, à
Ovide, à Lucain. à Pomponius Mêla, à (iassiodore, à Paul Orose et
à Isidore de Séville. parmi les ouvrages composés ou repensés au
Moyen âge, au Physiologus , a (ieoffroi de Monmouth, à des chro-
(1> Paul Meyer, dans Notices et extraits des <'■ F. Ghisalberti, L'Ovidias mmalizatus
manuscrits, t. XXX, i" partie (1890), p. 35-37- '''' ''"'" Bersuire, Rome, iç)33, p. ai. Cf.
(.1. Ch.-V. Langlois, Connaissance de la nature 11. Salomon, Opicinus île Canistris, Londres,
et iln monde, 1927, p. iaa-i34 et Annie io36, 1 vol. de texte et 1 vol. de planches.
Angremy, Les œuvres poétiques de Pierre de [Stadies of tlie Warhurg Instituiez I). Il y est
Béarnais, dans Ecole nationale des chartes. Posi- question des cartes moralisées,
tions des thèses»., promotion de 1962, p. 16-31.
SES ECRITS. 333
niques indéterminées (legi in cltronicis), à Alain de Lille, à Géraud
de Barri, à Albert le Grand, à Vincent de Beauvais, à Odoric de
Pordenone et quelques autres.
Il a lu tel ouvrage, en prose ou en vers, contant les aventures
merveilleuses d'Alexandre. 11 a pris connaissance des romans de la
Table ronde, entendu parler, en tout cas, des légendes artliuriennes,
à preuve ce qu'il rapporte, sans y croire, dans le prologue de ce livre
XIV et ailleurs, d'après les Historié Gahagni et Arturi, du palais
sous-marin de Gauvain et des surprenants miracles dont ce palais
est le théâtre (1).
C'est à Gervais de Tilbury que Pierre Bersuire a fait, tout natu-
rellement, le plus d'emprunts pour ses Mirabilia moralises. Gervais,
en effet, probablement d'origine anglaise, mais passé au service de
l'empereur Othon IV dans ses domaines de Provence, avait rassem-
blé, pour meubler les loisirs de son maître ,Otia imperalia\ et achevé
en 12 i4 un recueil où sa province d'adoption et les provinces voisi-
nes, Auvergne el Languedoc, tiennent une grande place: plus de
deux cents anecdotes les concernent dans la partie de l'ouvrage con-
sacrée aux merveilles du monde (2). Il arrive, du reste, souvent que
Bersuire ajoute aux récits de son devancier des compléments qu'il
tire de son propre fonds d'informations, directes ou indirectes. Ses
informateurs, il les cite quelquefois, soit par leurs noms, soit par les
lonctions qu'ils remplissaient quand il les a interrogés: tels ce frère
Jean « de Sara » (3i qui l'a renseigné sur l'emploi dangereux d'un
onguent utilisé pour l'usage externe, ou bien cet évèque de Zurich,
(l) « Inveni scriptum in libro de Historia 933) a été étudié récemment par James R.
Alexandri, que est in lingua gallican (Livre Caldwell (Scriptorinm , XI, 10,55, n° 1, p. 87
XIV, chap. 27, de India, éd. citée, p. 63 1 . etsuiv., a été publié par Leibniz au t. 1 (1704)
col. 2). Miss Elain Newslead a étudié ce des Scriplores rerum brunsvicensium, p. 881-
passage du prologue du livre XIV dans son ioo4- Les principales études à signaler sur
ouvrage Bran tlie Blessed in Artharian Romance Gervais et sur son œuvre sont celles de Petit-
(New York, io,3o). Y parait, plus ou moins Radel (Histoire littéraire de la France , t. XVII,
déformée, une aventure du héros-dieu celtique 1 832 , p. 82-1 09) et de Raoul Busquet [Gervais
Bran, le prototype du Roi-Pécheur, qui de Ttibury inconnu, dans la Revue historique, t
d'ailleurs porte le nom de Bron dans un CXCI, 1 g4 1 , p. 1-20). Cf. les mémoires de
certain nombre de textes. Cf. Jean Marx, La M. R.-A. Meunier dont les titres sont donnés
Légende arthurienne et le Graal, ig52 (Riblio- à la fin du présent travail dans notre Note biblio-
thèque de l'Ecole des Hautes Etudes, Sciences graphique.
religieuses, (54) , passim. <») Livre XIV, chap. 62 , de ignium mirabilibus
m Le curieux ouvrage de Gervais de Til- (éd. citée, p. 667,001. 1).
bury, dont le manuscrit autographe (Vat. lat.
334 PIERRE BERSUIRE.
qui lui a indiqué ce que l'on faisait aux Indes des noix de coco(1),
ou cet évêque de Marseille affirmant que dans cette ville une femme
avait accouché de sauterelles et que, même, une sauterelle entière
avait été trouvée dans son corps après sa mort"', ou encore de ce
religieux de l'ordre des Frères Prêcheurs, qui avait vu dans un « cas-
trum « de Catalogne une fdle de dix-huit ans changer de sexe et
même vivre assez longtemps après s'être mariée (!).
Un certain ahhé, non autrement désigné, un haut prélat entre
tous digne de loi, quelques autres anonymes encore pourraient être
ajoutés à cette liste d'informateurs bénévoles de Rersuire. Mais, en
de nombreux cas, il ne va pas au-delà d'une référence vague, nous
invitant ainsi à le croire sur parole: « audivi », « dicitur », telles sont
alors les formules qui viennent sous sa plume. Dans la partie bio-
graphique de cette étude, nous avons présenté, tirés de toute l'œu-
vre latine de Bersuire, les exemples les plus typiques d'informations
anonymes puisées par lui sur Avignon même et sur les régions voi-
sines. En voici quelques autres, tirées, celles-là, uniquement du
livre XIV. Elles concernent parfois des régions voisines d'Avignon,
parfois des pays plus éloignés; elles ne sont localisées ni dans l'es-
pace ni dans le temps: grenouilles d'Orange qui ne coassent jamais,
sauf une qui, à sa mort, est remplacée par une de ses compagnes (4);
Français cornus et Anglais « coués » ( caudati) [:,] ; êtres humains en-
fantés par des animaux, à Eyon en particulier"; lontaine plus ou
moins miraculeuse en Espagne, au royaume de Valence (,); femmes
jugées adultères en «Britannia minor», si leurs enfants ne viennent
pas au monde avec certaine coloration d'une partie (Je leur indivi-
du s); bruits de tonnerre produits dans des puits en \uvergne et en
Dauphiné par la chute d'une pierre'9 ; double soled apparu à (.ar-
pentras à la mort du pape Clément V(l01; crucifix visible dans le ciel
''' Ihiil., chap. 37, île India (p. 633, col. 1 manam «attirant (p. 654 1 col. 1).
et a). '"' Iliid. , chap. -j\ ,de monslris (p. <)<).>, col. 3).
(,) lliiil.. chap. 74, de monslris (p. 695, PI //„•,/. chap. 65, <fe aqnarum mirabilibus
col. a). (p. 674, col. a).
l5> //.,'«/. , chap. .")<) , de mirabilibus circa huma- m jhiij _ cWl[) 5 ,,,. ,„;,Y,/„7,/,„.s cfrca /„„„„.
'""" naturam (p. 656, col. 1). ,,„,„ „„,„,.„„, (p. 654, col. 1).
^ <>J6iA chap. 66, de pùciam nurabihbus m /,„-,,., duip. 3 , ,,,. | ,„,/„,,,. 1, , 3, col. 1 ).
P'i* ~n-, 1 ' - ; • 111 • ; t") ttiâ., chap. a7, de India (p. 663, coL a).
11 Ima. , chap. ,)i), île miramlibiis arca ha- > • »'
SES ECRITS. 335
a ia mort de Jean XXII (1); lac italien dont le diable avait lait son
domaine et auquel personne ne pouvait accéder saul les nécro-
mants'-'; bêle sauvage appelée loz en langage du pays de Bohème,
qui, poursuivie par les chasseurs, met en réserve dans une sorte de
goitre de l'eau quelle lance, devenue bouillante, à la tète des chas-
seurs et des chiens®; fdle gardée à sa cour comme un phénomène
parla reine de France, femme de Philippe le Bel, parce que, dormant
un jour sous un arbre, elle était devenue d'une corpulence énorme (4);
fdle de Tréguier en Bretagne qui n'avait pas mangé depuis vingt ans
et qui ne s'en portait pas plus mal(5); caverne de Gascogne, où vivait
dans un palais magnifique une jeune fdle que son père y avait placée
pour garder un trésor enchanté qui, à peine entrevu, s'évanouissait
comme un songe <6>.
Dans ce livre XIV, Pierre Bersuire ne semble pas avoir eu l'idée
— l'ouvrage du reste ne s'y prêtait guère, le classement en étant géo-
graphique et non lexicographique — de nous donner les lormes fran-
çaises employées de son temps pour désigner tels ou tels objets. Le
seul passage qui vaille d'être cité à cet égard est celui où, donnant
certains oiseaux parleurs comme exemples d'intelligence chez les
animaux, il introduit de façon assez inattendue toute une phrase en
français: «Vache, vache, tu as parlé de yodallc 'c'est-à-dire de cer-
voise »(7).
(,) IbiJ., chap. 61, de cclestibiis ifnpressioni- mersus fuissel, avicula in auribus \enienlium ad
feus (p. 666 col. 1). émendum cepit tantum et tandiu clamare «chat,
„ ,, . , ', * _ , ,, ,. , ,,,,. , > chat, chat 1, quoil homines rem perceperunt, prop-
l' Uni. , chap. 3o, de lin in (p. 636, col. 1 ). 1 ■ i . 1 ■ 1 .„:™.i™ ■„
r ' M ' ter quod indignata domina domus aviculam in
(5) IbiJ., chap. 8, de lioemia (p. 61 4, col. 2). latrinam projecit et dcsuper stercoravit, ita quod
(S> Ibid., chap. 5q, de mirabilibus circa lui- '"la™ aviculam inquinavit. Avicula vero tandem de
manam naturam (p. 656, col. a). lat,rina esiens et s"l'er dom°s Pfr \M"°. fuSiens
11 ' ^ vuht gregem vaccarum quae nucebantur ad pascua ,
(5) Ibid.., chap. 23, île Gnlha , (p. 62.)). et cum ;nter eis esset una que jacendo fuerat per-
(6) Ibid. p. 600, col. 1 . merdata et fedata, avicula cepit juxta eam volitare
„, „ . , , ,, ,1, • • ; c / et recordans qualite.r, pro eo quod de cervisia vel
11 Ibui. , chap. 44, de I rovincia p. 047, 1 11 1 . e ■ ■ • 1 . ■ r .1 j .
1 \ *r • ■ 1 • • eodalla locuta fuissel, in latnna luerat demerdata,
col. 1). Voici dans son entier ce curieux pas- œph juxta vaccam damare: „ Vacca, vacca, tu
sa8e : locuta fuisti de godalla » et hec sepius replicavit
« Audivi etiam ab homine fide digno quod in gallice : «Vache, vache, tu as parlé de godallei.
diocesi Leodiensi apud quendam qui vendebat cer- lu his ergo apparet industria bestiarum •. Le mot
visiam seu godallam erat avicula optime loquens. ijodalle s'est maintenu dans la région saintongeaise
Cum ergo in vase ubi facta erat cervisia cattus sub- avec le sens de boisson que l'on prend à la régalade.
336 PIERRE BERSUIRE.
LE LIVRE XV.
OVIDIUS M0RAL1ZATUS.
Comme le livre XIV, le livre XV du Reductorium morale ne faisait
pas partie du plan primitif de Bersuire. 11 semble même que tous les
précédents, y compris le XIVe, aient été écrits avant que la pensée lui
soit venue d'appliquer à l'œuvre d'un auteur latin profane les déduc-
tions moralisatrices dont il se flattait d'avoir enrichi les commen-
taires des Livres saints. Ne fait-il pas une claire allusion aux Méta-
morphoses d'Ovide quand, à la fin de son prologue du Livre XIV, il
annonce son intention de traiter des légendes poétiques (1)?
Ce projet n'avait, d'ailleurs, rien de surprenant de sa part. Comme
tous les lettrés de son temps, il avait subi l'attrait et l'influence de
Virgile et d'Ovide. Leur vogue comme propagateurs de légendes
mythologiques moralisables remontait au cinquième ou au sixième
siècle. Le grammairien Fulgence (48o-55o) avait, dès celte époque,
soumis, dans un dessein apologétique, à l'explication allégorique
l'ensemble de la mythologie grecque et Y Enéide de Virgile (2). A s'en
tenir au seul Ovide, c'est surtout à partir du \ii° siècle qu'on l'avait
vu tenir de plus en plus de place dans les préoccupations des mora-
listes et des théologiens aussi bien que des lettrés: son nom s'était
répandu dans les catalogues des bibliothèques monastiques, les
copies de ses ouvrages s'étaient multipliées, les poèmes pseudo-ovi-
diens s'étaient faits plus nombreux, ainsi que les imitations, les
citations, les extraits de ses œuvres. Sa popularité avait grandi (3).
Comme Virgile, Ovide était devenu l'objet d'une légende.
Sans doute, de fervents chrétiens s'inquiétaient de cette vogue
d'Ovide et de toute l'antiquité païenne, mais il y avait un bon moyen
" Il s'explique très nettement, dans le pro- le Prologue du Livre XIV, in fuie : « Quando
logue du Reductorium auquel nous nous som- de fabulis poetarum tractabo •.
mes référé, sur son désir d'ajouter à son (,) Afythologinram lilni III Virgiliana mnli-
llcdactorium , à son Répertoriant et à son Duclo- ncnles ; cf. \. l'.liort, Allijnnrine (icscli. d. I.ilc-
riiun (en projet lui aussi i ce moment) trois rnlur des Mittelalters , Ve Fulgentius, p. 476-
traités particuliers, dont un « de réductions l'a- 48a.
bularum et poetarum poematibus « qui n'est P Giovanni Pansa, Ovidio n<l média cm e
autre cpie notre Ovidias moraHzatus. Voir aussi nclln Irmli-inne pnpolare , Sulmona, 1924.
SES ECRITS. 337
d'apaiser leurs craintes: c'était de recourir, pour Ovide précisément,
à l'interprétation allégorique, comme on l'avait fait pour Virgile.
Ainsi, vers la fin du xne siècle, Arnoul d'Orléans avait composé
sur les Métamorphoses des Allégories, en même temps que des gloses
ad litteram^K Un demi-siècle plus tard, son exemple était suivi par
l'auteur, resté longtemps mystérieux, des Intecjumenta Ovidii (2),
œuvre d'un Johannes Anglicus, en qui Edwin Habel et Edmond
Faral ont reconnu Jean de Garlande (3). Enfin, à une date plus pro-
che encore de l'époque de Pierre Bersuire, au début du xive siècle,
et peut-être même à la fin du xmc, un Franciscain anonyme ^
avait, à la demande, croit-on, de Jeanne de Navarre, femme de
Philippe le Bel, paraphrasé et moralisé en un long poème français
les Métamorphoses d'Ovide (5).
Au xive siècle donc, les légendes mythologiques, comme d'ailleurs
les récits historiques ou légendaires, avaient envahi les traités de
morale et les sermonnaires ((,), montrant la voie à cet Ovidius mora-
lizatus (ou Liber defabuhs, ou De poetarum fabulis) de Pierre Bersuire
que de nombreux manuscrits nous ont conservé, tout en l'attribuant
régulièrement aux Anglais Nicolas Trevet, Robert Holkot ou Thomas
Waleys, tous trois dominicains, et que, en 1 88 1 seulement,
B. Hauréau a restitué à son véritable auteur (/).
L'ouvrage, d'étendue comparable à celle du Livre XIV, se com-
pose essentiellement : i° d'un chapitre introductif contenant une
description des divinités païennes avec leurs moralisations; 2° de
quinze chapitres consacrés chacun à l'un des quinze livres des
(l) Ces allégories ont été publiées par F. les manuscrits connus, Amsterdam, 1915-1938,
Ghisalberti dans son ouvrage intitulé Arnolfo cinq volumes ( Verhandelingen der Koninklijke
d'Orléans, un cultore d'Ovidio nel secolo XII Akademie van Wetenschappen, Afdelling Letter-
[Memorie dcl Real Isliluto lombarde, cl. lettere, kunde , Nieawe Reeks).
t. XXIV, fasc. IV, Milan, 1933). <6' J.-Th. Welter, L'E.remplum, p. 347-348.
(,) Edition dans l'ouvrage précité. (,) B. Hauréau, Mémoire sur un commentaire
'*' Edwin Habel, Johannes de Garlandia , dans des Métamorphoses d'Ovide, communiqué à
Mitteilangen der Gesellschuj't f. detitsche Erzie- l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres
hungs-und Schalgeschichte, 190g ; E. Faral, Les le 1 "juillet 1881 et imprimé dans les Mémoires
Arts poétiques du XIl° et da XIII' siècle, 1924, de cette Académie, t. XXX, a* partie, i883,
p. 42-44. p. 45-53. Les éditions qui ont été laites de
(4) Selon l'opinion de J. Engels, Etudes sur l'Ovidius moralizatus depuis la fin du xv* siècle
l'Ovide moralisé, édition française, thèse de ont toutes adopté ces attributions fautives, ce
Groningue, 1 q45- qui rendait indispensable de remonter aux
(5) C. de Boer, « Ovide moralisé » poème du sources, c'est-à-dire aux affirmations de Ber-
commencement du XIV siècle publié d'après tous suire lui-même dans ses prologues et ailleurs.
338 PIERRE BERSUIRE.
Métamorphoses. L'auteur, en un court prologue, insiste sur la valeur
symbolique des labiés et sur l'enseignement religieux et moral que
l'on peut en tirer. Il prend pour cela à témoins Lucain, saint Paul,
Raban Maur et se réfère à divers passages des Ecritures. D'autres
avant lui, explique-t-il, se sont attachés au sens littéral des fables.
Lui, c'est la signification morale et allégorique qu'il se propose d'en
dégager. 11 revendique d'ailleurs hautement, comme il l'a déjà fait
ailleurs, le droit d'insérer dans ses ouvrages des choses tirées de
ceux des Gentils. Il avait eu, par exemple, dans le Prologue du
Reductoriam , cette comparaison pittoresque : « Quand une femme
païenne avait été prise au combat, un Hébreu pouvait la garder
pour femme, à condition de la purifier par Le bain et de lui couper
les ongles. De même, je me propose de couper les ongles des poètes
et des philosophes païens, autrement dit d'en retrancher les erreurs
et les superfluités et de les faire servir à la moralisation » (1). Il ne
tirera d'ailleurs pas tout de son propre fonds : Fulgence et Raban
Maur, déjà nommés, lui serviront principalement de guides, et
aussi l'ouvrage mythologique dit d'Alexandre ou d'Albéric. fl ne se
fera pas faute non plus de mettre à profit un grand poème français
de composition assez récente et un autre ouvrage latin, celui-ci de
très fraîche date.
Le chapitre inlroductil ou préliminaire [capitula previa) comprend
dix-sept paragraphes consacrés aux divinités païennes et à l'ensei-
gnement que l'on peut tirer de leur moralisation. Leur disposition
varie quelque peu selon les manuscrits. A litre d'indication, voici
rémunération des paragraphes que l'on rencontre, munis en général
d'une courte rubrique, dans le manuscrit latin 1(5787 de la Biblio-
thèque national»; fol. 1 à 66 v°; : Chap. 1 de Saturno), 2 (de Jove),
3 (de Marte), 4 (de Apolline), 5 (de Venere\ 6 (de Mercurio),
7 (de Diana), 8 (de Minerva), 9 (de Junone), 10 (de Vulcano),
11 (de Neptuno), 12 (de Pane), i3 (de Baccho), t4 (de Plutone ,
i5 (de Styge), 1 <> de pénis infernalibus), 17 (de Belidibus
(l> Prologue du Redactorium, en particulier à peu près dans le même ordre, mais innove
dans le ms. lat. 1 f > 7 .S ."> de la Bibliothèque vers la fin avec de courts chapitres consacres à
nationale. Vnlcain, Hercule et Ksculapc. Il en est de
(,) L'édition de Paris (i5oq), mise sous le même dans les éditions de l5ll, iji5 et
nom de Thomas Waleys, présente les divinités i5ai.
SES ECRITS. 339
Ce chapitre préliminaire a fait récemment l'objet dune étude
particulière de M. Ernest-H. Wilkins (l), qui en a recherché
attentivement les sources. Ces sources sont, comme on pouvait s'y
attendre, les Mylholoaiae de Fulgence (2), le chapitre des Etymo-
loqies d'Isidore de Séville intitulé De deis (jenttiun (3), le De rerum
natnris et parfois le De tinicerso de Raban Maur(4), enfin le Mytho-
graphus ///, mis sous le nom d'Albéric ou d'Alexandre (probable-
ment Alexandre Neckam), où se trouve inclus un De dus gentuim et
illorum allerjoriis écrit vers 1200 (5). En outre, il est un passage de
ce chapitre où Bersuire reconnaît expressément sa dette à l'égard de
Pétrarque, son contemporain et son ami : « Quia deorum ipsorum
« imagines scriptas vel pictas alicubi non potui reperire, habui consu-
« 1ère venerabilem virum magistrum Franciscum de Petaco, poetam
« utique profundum in scientia et facundum in eloquentia et exper-
« tum in omni poetica et historica disciplina, qui prelatas imagines
« in quodam opère suo eleganti métro describit ».
Ce poème de Pétrarque, dont Bersuire loue ainsi en connaisseur
l'élégante facture, c'est YAfrica, ainsi que l'a montré Liebeschùtz
dans son édition du Fnhjentins melaforalis (G), et ce renseignement
aurait pu fournir un élément important de datation à cette partie
de YOvidius morali:atus si la date de composition de YAfrica elle-
même n'était pas si controversée.
On croit savoir à ce sujet qu'ayant commencé YAfrica vers 1 338
à Vaucluse, dans la modeste maison qu'il y avait acquise l'année
précédente, et l'ayant continuée en 1 34 1 et 1 34 ^ -. Pétrarque ne se
serait dessaisi avant 1 3/t 3 d'aucune partie de son œuvre. Le passage
utilisé par Bersuire (L. III, vv. 1 38-264 ) représenterait donc le
premier abandon partiel consenti par le poète des Rime en faveur
d'un tiers *7).
(1) Spéculum, t. 22 (1957), p. 5n et ss. ("> Voir ci-dessus, n. 2.
(Descriptions of Pagan ilirinilies from Petrarch (7) D'après N. Festa (Saggi suit' Africa,
(0 Chaucer). Rome, 1926), YAfrica aurait été commencée
'*' Éd. Rudolph Helm, Leipzig, 1898, et entre i338 et i34o. Les dernières recherches,
Hans Lieheschûtz, Falgencias melaforalis, dans résumées par Wilkins, complètent ces rensei-
Sludien (1er Bibl. Warliunj , IV (1 92G), p. 58 ss. gnements. De toute manière, il semble bien
(3) Ed. Lindsay, 1911. acquis que Rersuire avait à cette époque sa
(,) Patrolotjie latine, t. CXI, col. 428-43a. résidence à Avignon, donc à portée de
(6) Spéculum, t. cité , p. L> 1 1 . Pétrarque.
340 PIERRE BERSU1RE.
Le corps même de l'ouvrage (ou chapitre 2 : Morahtates hbroruin
Metcunorpltoseos Otidii) se compose, comme nous l'avons dit, d'autant
de paragraphes qu'il y a de livres dans l'œuvre du poète: 1 (16 fables ,
II (23 fables\ III (i4 fables), IV (18 fables 1, V (12 fables ),
VI (18 fables \ VII (33 fables), VIII (12 fables), IX (20 fables),
X (i3 fables), XI (7 fables \ XII (6 fables), XIII (7 fables),
XIV (19 fables), XV (9 fables).
Arnoul d'Orléans, dans son commentaire des Métamorphoses , avait
visé à remplacer les Narrationes fabularum de Lactance; Jean de
Garlande avait songé à une synthèse poétique de la glose allégorique
connue. Pierre Bersuire a un autre but et des méthodes différentes.
Il ne pouvait se contenter de Fulgence, d'Isidore de Séville, de
Raban Maur ou d'Albéric qui avaient négligé un trop grand nombre
de mythes, d'autant plus que ce Livre XV faisait partie d'un ouvrage
de caractère universel et qu'il était, dans son esprit, en rapport
étroit avec le Livre XVI et dernier, réservé aux moralisations de la
Bible (1). Ce qu'il veut, c'est mettre les clercs instruits, et spécia-
lement les prédicateurs, en mesure d'utiliser le symbole païen, sous
forme de divinité ou de mythe, en développant le plus possible
sa signification. C'est ainsi qu'il réussit souvent à faire servir un
même symbole à la démonstration de vérités antinomiques et à
suggérer pour chaque mythe des interprétations multiples, littérales,
morales, allégoriques et anagogiques. Il considère l'œuvre ovidienne
comme un recueil d'histoires païennes, c'est-à-dire de légendes
religieuses de l'Antiquité, une sorte de Bible des Gentils, selon le
mot d'un de ses prédécesseurs, Alfonse le Sage, dans sa General
Estona. Ovide n'est pas pour lui un thème d'études littéraires. A
l'exégèse des grammairiens il oppose la sienne, celle d'un ecclésias-
tique, en quoi il aura l'impression de faire quelque chose de vrai-
ment nouveau.
Deux brefs exemples donneront une idée de sa manière. D'abord
dans le chapitre introductif, où sont décrites les figures des dieux.
On peut les expliquer, assure Bersuire, de quatre manières dilfé-
rentes: par la Lettre, par l'histoire, par la nature, par l'esprit. Ainsi
celle de Saturne au paragraphe 1"" : littéralement. Saturne est le
' ' Les développements qui suivent doivent beaucoup à Ghisalberti, op. cit.
SES ECRITS. 341
premier des dieux et la première des planètes; historiquement,
Saturne fut roi de Crète, etc. ; naturellement, Saturne a quatre enfants ,
soit quatre éléments: Jupiter (le feu), Junon (l'air), Neptune (l'eau \
Pluton (la terre); allégoriquement, on peut voir en Saturne repré-
sentant le temps un prélat parvenu à la plus pénible vieillesse (1).
Suit un long développement. Ensuite, dans ce qui est le corps
même de l'ouvrage, les livres correspondant à ceux des Métamorphoses,
il est dit, à propos du livre premier d'Ovide, que Deucalion, après
le Déluge, resta seul avec son épouse Pirra. Tous deux se deman-
dèrent quelle allait être leur conduite et comment ils pourraient
propager de nouveau l'espèce humaine décimée. Par quoi l'on peut
entendre que le déluge des vices a fait disparaître tous les justes et
que le Christ (Deucalion) peut transformer les pécheurs en justes, etc.
L'histoire du texte de ce Livre XV étudié en lui-même est très
compliquée, et les recherches de Hauréau, Ghisalberti et Engels
ne semblent pas avoir résolu complètement le problème. 11 faudrait,
pour y parvenir, non seulement examiner tous les manuscrits, qui
sont nombreux et dispersés, mais les scruter attentivement et
comparativement pour découvrir en quoi ils sont conformes les uns
aux autres et en quoi ils diffèrent. Il conviendrait aussi de faire
entrer en ligne de compte les anciennes éditions, qui peuvent pro-
venir, et dont certaines proviennent en fait, de manuscrits disparus.
Ajoutez à cela que des fautes de copie portant sur des millésimes
semblent s'être glissées dans certains explicits sans que l'on puisse
les corriger autrement que par hypothèse, et l'on aura une idée des
difficultés particulières et quasiment insurmontables — en l'état
présent des choses — auxquelles se heurte la critique.
En l'absence d'une doctrine assurée sur le nombre et la succession
chronologique des rédactions (deux au moins) qui semblent s'être
succédé du vivant de Pierre Bersuire, nous croyons qu'il faut au
moins insister sur les faits suivants :
1 ° Un manuscrit de la Bibliothèque Marcienne de Venise ( 1 , 4o) , du
xivc siècle, contenant les Livres XV et XVI, porte, à la fin de la
(1> Voici la lin de ce passage : « Dicimus id est a rectitudine voluntatis inclinalum ad
allegorice quod Saturnus potest signilicare terrain per avariciam, lalcem tenentem, id est
aliquem malum superiorem, prelatum senem l'rigiditate et malitia depravatum, etc.» (Ed.
id est in malis moribus antiquatum, curvuin de i5oq, loi. Il v°).
HIST, UTTÉR. 3LXÎIX. 23
342 PIERRE BERSUtRE.
partie contenant le Livre XV, l'explicit suivant : « Expliciunt fabulae...
« per magistrum Petrum et doniinum priorem Salutiensis [sic pour
« Salmuriensis] monasterii, de ordine Sancti Benedicti in Francia » (1).
En réalité, comme on la vu plus haut (p. 278) Pierre Bersuire était
prieur de Bruyères-le-Châtel qui dépendait de Saint-Florent de
Saumur, mais il n'en était plus ainsi depuis le jour (3o juin 1 34 2 )
où il avait reçu celui de Clisson, dépendant de Saint-Jouin-de-
Marnes. La rédaction dont le manuscrit en question porte témoi-
gnage serait donc antérieure à cette date.
20 Certains autres manuscrits, parmi lesquels le Latin 16787 de
la Bibliothèque nationale ^Livres XV et XVI) qui est, lui aussi, du
xive siècle et auquel Ghisalberti attache, comme Hauréau, une
particulière importance, se terminent comme suit: « Explicit liber
« Reductorii moralis, quod in Avinione luit lac tu m, Parisius vero
« correctum et tabulatum anno Domini M CGC XL 11 » (>). Admettons
que ce soit là une mention émanant de l'auteur, et non du copiste :
elle évoque la possibilité d'une première rédaction qui serait anté-
rieure à 1 34 2 et dont nous aurions là une version corrigée.
3° L'hypothèse d'une troisième rédaction pourrait se déduire du
lait que Pierre Bersuire, ayant entendu parler d'un Ovule moralisé
en vers français, ne l'avait d'abord pas utilisé pour n'avoir pu s'en
procurer un exemplaire: «Non moveat lamen aliquem, écrit-il dans
«son prologue, quod dicunl aliqui fabulas poetarum alias fuisse
« moralizatas et ad instantiam domine Johanne, quondam regine
« Francie, dudum in rithmum gallicum fuisse translatas, quia rêvera
«opus illud nequaquam me legisse memini, de quo bene doleo,
« quia ipsum invenire nequivi » (3). Mais, plus tard, à une date
d'ailleurs non indiquée, en tout cas après que Bersuire eut quitté
Avignon pour Paris, il arriva que Philippe de Vitry, son ami, put
lui communiquer l'ouvrage, dont il tira, dit-il, grand profit :
< Postquam tamen ab Avinione redivissem Parisius, conligit quod
« magister Philippus de Vitriaco, vir utique excellents ingenii,
« moralis philosophie, hystoriarum ac etiam antiquilatum zelator
<1) Voir ci-après la partie consacrée aux I*' Ibid.
manuscrits. (S> Lat. iji4ô, loi. 7, et 17087, loi. 1.
SES ECRITS. 343
«precipuus et in cunctis mathematicis scienciis eruditus, dictum
«gallicnm librum mihi tradidit, in quo procul dubio multas bonas
« exposiciones, tam allegorieas quam morales, inveni ».
La venue de Bersuire à Paris, après le long séjour à Avignon,
n'ayant pu se produire que vers i35o, et une deuxième rédaction
datant peut-être de i342, c'est donc dans une troisième que
Bersuire aurait utilisé l'Ovide moralisé en vers français, celui-là
même qu'un Franciscain anonyme avait mis en circulation dans
le dernier quart du xme siècle ou dans le premier du xive, dont
Cornelis de Boer a publié, de 1916 a 1988, en cinq volumes une
édition critique et auquel M. J. Engels a consacré récemment
un examen minutieux dans une dissertation inaugurale de Gro-
ningue'1'.
On a cherché, non plus dans les prologues ou dans les explicits
des manuscrits, mais dans le texte même de ce Livre XV, des passa-
ges datés ou des allusions à des faits datés ou datables. Il n'v en a
malheureusement pas, à notre connaissance (2).
En résumé, une première rédaction, soit A, de ce Livre XV,
publiée ou non, aurait été compilée par Bersuire à Avignon. Une
deuxième aurait été mise au point par Bersuire à Paris (d'où le
sigle P que Ghisalberli propose pour elle); elle ditlère de la première
surtout par l'insertion d'éléments nouveaux. Elle est représentée en
particulier par le manuscrit latin 16787 de la Bibliothèque natio-
nale, dont nous avons donné ci-dessus l'explicit, les manuscrits
latins 8019 et 8020, tous deux anonymes, du même dépôt et le
D 66 inf. de l'Ambrosienne de Milan. Une troisième, revisée par
un inconnu, que l'on identifie généralement, mais par erreur,
avec le religieux anglais Thomas Waleys (d'où le sigle W) est
(,) 11 faut rappeler ici le travail de G. Paris, pour le Livre XV [Ooidius) : « De muliere que
Les Métamorphoses d'Ovide composées par sine quocumque cil>o vel potu vixil plus
Clirélien Legouais . dans Histoire littéraire de la quam XX annis, que etiam nunc anno
France, t. XXIX (1880), et l'article d'Antoine Domini MCCÇXLV (sicut dicitur) adliuc
Thomas, Chrétien de Troyes et l'auteur de vivit in Britannia Minori, provincia C-allia-
lOmde moralisé, dans llomania , t. XXII rum , prope civitatem Tregoriensem ». Mais ce
(1893), d'où il ressort que l'attribution à passage est tiré non du Livre XV, mais du
Chrétien Legouais est le résultat d'une erreur. Livre XIV (Miraliilia) , chap. 23, de Gallia
(,) Engels (p. 4a) a fait état, par distrac- (Lat. 16786, fol. 291, col. 1 ; édit. citée,
tion, du passage suivant dont il tire argument p. 620, col. 2).
23.
344 PIERRE BERSUIRE.
représentée par l'édition que Josse Bade en a procurée en i5ocj.
Elle s'apparente de près à la rédaction A(1).
Quant aux auteurs spécialement utilisés par Bersuire dans son
Oridius moralizatus, on a vu plus haut que, dans son prologue, il
reconnaît hautement ses dettes à l'égard du Liber mythologiarum ^ou
Liber metaforalis) de Fulgence et de divers traités de Raban Maur.
La simple lecture de l'œuvre permet de constater que ce sont en
effet les références les plus nombreuses. Parmi les autres autorités
alléguées, citons, dans l'Antiquité grecque et latine, Aristote (en
son Éthiqae), Platon ^en son Timée), Théophraste , Pythagore,
Pline, Sénèque, Solin, Cicéron en son De natura deorum), Horace;
parmi les Pères de l'Église, saint Augustin (en sa Cité, de Dieu),
Boèee et saint Grégoire; parmi les auteurs du Moyen âge, Hugues (de
Saint-Victor ?) et Vincent de Beauvais. Pierre Bersuire, enfin, n'a
eu garde de négliger les ressources que ses amis lettrés pouvaient
mettre à sa disposition. Nous avons vu qu'il reconnaissait s'être
servi de YAfrîca de Pétrarque et de ï Ovide moralisé en 70.000 vers
français. Il a tiré également parti d'un autre ouvrage qu'il ne
désigne pas assez clairement pour qu'il soit possible de l'identifier,
mais qui est peut-être, selon Engels, une Moralisation des divinités
païennes du Franciscain Jean Ridewall (vers 1 3 3 o ) ['2) : « Novissime
«aulem, écrit-il en son Prologue, ad inanus meas quidam tractatus
«pervenit, ubi alique deorum ymagines satis dilucide ponebantur
« et eciam ad morales exposiciones aliqualiler trahebantur ».
Si, comme dans ses autres ouvrages, Bersuire fait volontiers état
dans ÏOvidius moralizatus de faits qu'il a lus dans les livres (exemples :
l'épouse de Childéric, roi de France, qui fit tuer son mari pour
pouvoir se donner librement à son amant Landri(3); ou le jeune
homme dont parle Vincent de Beauvais qui, ayant voulu voler
comme un oiseau, se cassa bras et jambes — s'agit-il d'Icare? — )(<l),
il se réfère aussi parfois à des faits qui étaient en son temps de
notoriété publique: «Sic fit quotidie in Italia, ubi fortior tyrannus
debiliorem vincit »(5\ claire allusion à l'anarchie qui sévissait au
(l) Pour plus de détails, voir Ghualberti, (3) Éd. de Paris, Joue Rade, »5og, foLLV.
op. cit., p. 73. ('> lhui, loi. Xl.llll v°.
1 Engela, op. cit. « H>ùL, foi. JLXX.
SES ÉCRITS. 345
xive siècle dans la Péninsule. Rares, d'ailleurs, sont les événements
de ce genre qu'il a l'occasion d'alléguer dans un travail comme
YOvidius, où les laits contemporains n'ont pas grand'chose à voir.
A peine rapporte-t-il une fois ce qu'il a entendu dire de ce meunier
de Lodi en Lombardie [in Lande civitate Italie) qui avait réussi à
évincer le tyran local et usurpé le pouvoir à son profit (1).
VOvidius moralîzatùs de Bersuire a joui, jusqu'au xvie siècle au
moins, d'un réel succès, mais — on l'a vu — sous des noms
autres que celui de son véritable auteur. Le même accident est
arrivé à une partie au moins de son ouvrage, le chapitre introductif
sur les images des dieux. C'est ainsi qu'un Libellas de deorarn imagi-
nibus, toujours attribué jusqu'à nos jours à Albéric, a été reconnu
comme un simple démarquage de ce chapitre, caractérisé par la
suppression de toute moralisation, mais aussi par des additions et
des transpositions de paragraphes. Ce Libellas, analysé, critiqué et
édité par l'érudit allemand Liebeschùtz, a été daté par lui du
début du xv" siècle ('2), mais il semble — c'est du moins l'opinion de
Wilkins — qu'il ait été écrit sensiblement plus tôt, entre i3^2
et i38o, car il a été connu de Geoffroy Chaucer, qui s'en est
inspiré, pense Wilkins, de préférence à YOvidius de Bersuire, pour
son Hous of Famé et son Knight's Tale{3).
LE LIVRE XVI.
SVPER TOTAM B1BUAM.
Le Livre XVI et dernier du Reductorium morale a porté, dans les
manuscrits et dans les éditions, des titres différents : Saper totain
Bibham, Liber de figuris, ou De figuris Script urarum. Sous la plume de
Bersuire lui-même on le trouve désigné de la manière suivante : De
morahtate totius Biblie, De expositione et moralizatione fujurarum et
Script araram enigmatibus.
Comme pour les deux livres précédents, Pierre Bersuire a mis en
tête du Livre XVI un prologue qui, dans sa brièveté, ne nous apprend
(I) Ibid., fol. III v". W Wilkins, article précité.
'*' Ghisalberti, op. cit., p. -3.
346 PIERRE BERSUIRE.
à peu près rien de nouveau, sinon qu'après avoir moralisé les pro-
priétés des choses et les symboles poétiques, il lui reste à étudier
sous le même angle certains récits et paraboles choisis dans les
Écritures, et cela non pas seulement dans l'Ancien Testament, mais
dans toute la Bible (super totam Bibliam), y compris les Quatre Evan-
giles, les Actes des Apôtres et le Livre de l'Apocalypse. Du sens réel
et littéral des fujwae, hîstoriae, en'ujmata il ne s'occupera pas.
« D'autres l'ont l'ait de manière lumineuse; il n'a pas à ajouter au
soleil de nouveaux rayons ». Il veut seulement s'appliquer à dégager,
à l'usage des gens simples, et par l'intermédiaire des prédicateurs
auxquels il continue de s'adresser, la signification morale de quel-
ques-uns des récits les plus notables, en se servant d'ailleurs de ce
que d'autres ont pu écrire avant lui sur le même sujet : il s'en faut,
en effet, — il le reconnaît, — que tout vienne de son propre
fonds (".
L'ouvrage, très étendu, beaucoup plus à lui seul que les Livres XIV
et XV, comprend trente-quatre livres, divisés chacun en un nombre
variable de chapitres : Livre I (Genèse, 3o chapitres); II (Exode, 1 5);
III (Lévitique, 17); IV (Nombres, 27); V (Deutéronome, 1/1); VI
(Josué, i3); VII (Juges, 17); VIII-XII (Rois, I, ik et ik; H,3o; III,
19; IV, 22); XIII (Paralipomènes, 6); XIV-XVI (Esdras, I-1I, 3; III,
4; IV, 10); XVII (Tobie, 7); XVIII (Judith, 7); XIX (Esther, 7);
XX (Job, 2); XXI (Isaïe, 4); XXII (Jérémie, 7); XX11I (Ezéchiel, 2 1);
XXIV (Daniel, 9); XXV (Jonas, 1); XXVI (Zacharie, /,); XXVII-
XXVIII (Macchabées, I, 1 \ ; II, 8); XXIX (Matthieu, 20); XXX
(Marc, 6); XXXI (Luc, i5); XXXII (Jean, 8); XXXIII (Actes des
Apôtres, 19); XXXIV (Apocalypse, i3).
On voit par ce tableau que ce sont les premiers livres de l'Ancien
Testament, jusques et y compris les livres des Rois, qui sont les plus
abondamment commentés.
Voici quelques exemples de la manière de Pierre Bersuire; elle
reste d'ailleurs semblable à elle-même, ce qui nous dispense de nous
(,) L'auteur n*a donne1, à notre connais- qui contient ce Livre XVI porte en son ciplicit
sance, au cours de ce Livre XVI, aucune indi- la date i3f)2 en chiffres arabes, date que
cation sur l'époque de sa vie où il s'était plus Lassbinder et Engels attribuent par erreur au
spécialement attaché à en recueillir et à en Livre XV, m.is qui, à notre avis, est une
mettre en ouvre les éléments. La partie du simple mélecture de copiste pour • i 3.'i 2 ».
manuscrit de Venise qui est cité plus haut et
SES ÉCRITS. 347
y attarder : au chapitre t\ de la Genèse, Adam et Eve ont procréé
Caïn, qui fut le mauvais, et Abel, qui fut le bon. Alors Bersuire,
s'adressant à ceux qui ont à répandre les lumières de la foi : « Dites,
écrit-il, qu'Adam c'est Dieu le Père, Eve la Synagogue, Caïn le peu-
ple juif et Abel le Christ lui-même ». Les Hébreux qui, dans XExode,
sont entrés dans la Mer Rouge pour échapper aux Egyptiens qui vou-
laient les massacrer, ce sont les âmes des justes; les Egyptiens, ce
sont les péchés qui s'efforcent de dominer les âmes.
Le 34e et dernier livre porte sur l'Apocalypse. Il nous retiendra
un peu davantage, tant parce que Bersuire semble lui avoir attaché
une importance particulière que parce qu'il a fait récemment l'objet
d'une étude (1) qui l'a quelque peu tiré de l'oubli (2).
Bersuire y développe son commentaire dans l'ordre suivant : le
Fils de l'Homme, les Églises, le Ciel, puis les cycles enchaînés des
sept signes, les sept sceaux, les sept trompettes, les sept coups des
derniers fléaux. Il termine par le cycle ternaire final qui lui est cher
(voir l'un de ses prologues), la chute de Babylone, la fin des Bètes,
la fin de Satan, et le inonde nouveau, la Jérusalem et la vie nou-
velles (3).
Pour lui Y Apocalypse illustre l'ordre ecclésiastique du monde. C'est
ainsi que le pape est représenté par le soleil, l'empereur, par la lune,
les prélats, par les planètes; de même, le jour correspond à l'état
ecclésiastique illuminé par la lumière de la foi, et la nuit à l'état
séculier plongé dans l'erreur et l'ignorance. De même, les vices, dont
les principaux sont au nombre de douze, sont providentiellement
figurés par les mois : janvier (orgueil), février (concupiscence),
mars (colère), avril (cruauté), mai (lasciveté), juin (rapacité), juillet
(envie), août (rapine), septembre (ivresse), octobre ^inconstance),
novembre (affections charnelles), décembre (mort sans miséricorde).
(l> R.-A. Meunier, Le commentaire de l'Apo- (,) On peut noter, avec M. Meunier, que
calvpse dans le Réductoire moral de Pierre le I\. P. Allô a négligé ou omis de faire place
Bersuire, dans le Bulletin de la Société des Anti- à l'ouvrage de Bersuire dans son ouvrage inti-
qaaires de l'Ouest, d'°" série, t. II (19Ô3), tulé Saint Jean. L'Apocalypse (Paris, 1921,
p. 5l5-5a5. Cf. Bull, de la Société historique 1' éd.), bien que cet ouvrage comporte un
et scientifique des Deux-Sèvres, t. IX (4o* année), chapitre sur les commentaires de l'Apocalypse.
1" et 3' trimestres io,5i, p. 193 (résumé (J) Meunier, loc. cit., p. 5i5-5i6. Nous
d'une communication au 8' congrès des Sociétés reproduisons, avec peu de changements, le
savantes de la région des Charentes et du résumé très attentif de cet auteur.
Poitou).
348 PIERRE BERSU1RE.
L'apparition du cheval roux évoque les scandales du siècle, car la
couleur rousse est signe de malice et de fraude (1).
Comme dans ses autres traités, Bersuire s'adresse ici aux fidèles
par l'intermédiaire des prédicateurs chargés de les exhorter avec lui
à la vie chrétienne et de leur montrer, en termes souvent très crus,
le désordre des mœurs contemporaines, génératrices des malheurs
du temps. C'est l'Antéchrist qui règne sur le monde, ce sont les
gouvernants indignes, clercs aussi bien que laïques, contre lesquels
l'auteur invective avec violence, mêlant ainsi à des tendances didac-
tiques des appels passionnés, d'ordre politique, à la réforme de
l'Eglise et de l'Etat.
Bersuire avait certainement lu quelques-uns des commentaires de
Y Apocalypse antérieurs à son époque. Il est pourtant singulier qu'il
ne cite même pas le plus remarquable de tous, celui de Nicolas de
Lyre. A-t-il parcouru, dans sa jeunesse, cette Expositio Apocalypsis en
deux livres que L. Delisle a signalée dans un catalogue ancien de
la Bibliothèque de l'abbaye de Maillezais (2) ? A-t-il connu les
Apocalypses mises en français aux XIIe et XIIIe siècles? En vérité,
ses préoccupations sont tout autres : ce sont celles d'un moralisa-
teur, et même d'un polémiste politique. Là réside son originalité;
aussi a-t-on pu dire qu'il avait renouvelé les explications de l'ouvrage
de saint Jean au même titre qu'au XVIe siècle Albert Durer devait en
renouveler l'iconographie (3).
Contrairement à ce que nous avons vu dans les autres livres du
Reductoriutn , Bersuire n'a pas fait état ici de souvenirs personnels,
(-'est à peine si de loin en loin il lui arrive de faire appel à quelque
fait ou à quelque personnage historique : Alexandre le Grand (4) et
Constantin i;'\ Carloman mort au Monl-Cassin sous l'habit monas-
tique 'b>, saint Louis et son expédition d'Egypte (7). Une fois seule-
ment, une allusion à saint François d'Assise (8), sans qu'il soit
''' Ihiil. , p 5i7~5l8. Ce symliolisme des de Dionysinu, Paris, 1 943.
mois semiile tics particulier. iNous n'en avons ''' Redactorium, Saper totam Bibh'am, éd.
|).is trouvé d'autres exemples. i583, p. 11?. , col. i.
m Bibl. liai., lat. 4802, fol. I li, pul.li'' <5) //m/., p. IO9, COI. I.
par I,. Delisle, Cabinet des manuscrits, l. Il, m Ibid.,p. 107, col. 1.
|i :.uli-.r)o8. /. . p. ai8, col. 1.
l*' Juliette Renaud, Le cycle de l'Apocalypse (,) Ihid. . p. ig5, col. 1.
SES ÉCRITS. 349
raisonnable de voir là un souvenir de l'ordre des Frères Mineurs
dans lequel lui-même avait fait jadis profession.
Les sources du Commentaire sur l'Apocalypse apparaissent comme
uniquement livresques, sans que l'on ait jamais l'impression qu'un
auteur ou plusieurs aient servi de modèle particulier à Bersuire. Les
auteurs de l'Antiquité latine occupent parmi les autorités invoquées
une place honorable, mais non dominante, avec une prédilection
marquée pour Sénèque. Les Pères de l'Eglise sont mieux partagés,
surtout saint Grégoire, dont les ouvrages sont allégués plus de trente
fois. Quant aux auteurs antérieurs d'un ou deux siècles seulement à
Pierre Bersuire, à part Pierre le Mangeur, dont le nom se montre
une quinzaine de fois, les autres, comme Etienne Langton ou Vin-
cent de Beauvais, ne font que des apparitions épisodiques.
B. REPERTORIUM MORALE.
C'est, dans l'ordre chronologique, la deuxième des grandes
œuvres latines de Bersuire. 11 le dit lui-même expressément dans le
prologue de la deuxième édition du Reductoriuin (l), et, s'il était
besoin d'une preuve supplémentaire, on la trouverait dans les ren-
vois que, dans le Répertoriant , l'auteur fait de loin en loin au Reduc-
toriam l2).
Néanmoins, les éléments de datation fournis à diverses époques
par Bersuire ou par les manuscrits sont trop contradictoires pour
permettre de fixer avec précision les étapes de composition de ce
second ouvrage. « C'est lorsque j'étais prieur de la Sainte-Trinité de
Clisson que je l'ai commencé », affirme l'auteur (3). Ce ne pourrait
donc être avant l'année 1 34 2 , date à laquelle ce bénéfice lui lut
conféré par Clément VI. Mais, comme l'a remarqué Fassbinder (4),
la table qui, dans divers manuscrits, complète le Répertoriant, est
datée de i34o (5).
(1) i Laboravi insuper opus magis arduum Trinitatis de Clicionio eram » (Collatio pro fine
et difficile, quod Répertoriant morale vocavi ». operk , dans le ms. lat. 1^270 de la Bibl. nat.,
(,) «Si vis, vide in Reductorio môràtt», loi. 233, col. 1).
ou « sicut patet in Reductorio meo » [Reperto- (t) Op. cit., p. 17.
riiun, éd. de Venise, i583, t. F, p. 37-!, (5> Bibl. nat., lat. 8861, 14270, 16790;
col. 1 et t. III, p. i38, col. 1). Oxford, Merton Coll. 298, etc.
<S) « Quando illud incepi, prior Sancle
350 PIERRE BERSU1RE.
Combien de temps Bersuire a-t-il consacré à composer son Réper-
toriant? Près de cinq ans, affirme-t-il dans le prologue de la deuxième
édition du Reductorium (,) , tandis qu'ailleurs (prologue du Réperto-
ria m lui-même, in fine) il assure que lorsqu'il s'y attaqua, il n'y avait
pas moins de douze ans qu'il figurait parmi les familiers et les
domestiques du cardinal Pierre des Prés (2). Si l'on prenait donc
pour point de départ les années 1 3^2 ou i34o, la période de com-
position du Répertoriant se placerait entre 1 33 7 et i342 ou entre
1 335 et i34o, les douze années antérieures (i325-i33y ou i328-
1 335) ayant pu être consacrées à la composition de l'œuvre précé-
dente, le Reductorium.
Comme le Reductorium en tout cas, le Repertonum est dédié au
protecteur de l'auteur, le cardinal français Pierre des Prés, vice-
chancelier de l'Église, et on peut être assuré que le travail de pré-
paration et la première mise en œuvre ont eu pour cadre Avignon.
Si les dates extrêmes de la première rédaction de l'ouvrage doi-
vent être laissées dans le vague, faute de données précises et concor-
dantes, nous sommes certains que, pendant de longues années, Pierre
Bersuire a travaillé assidûment à perfectionner son œuvre (3), dont
il a procuré une deuxième édition, revue et complétée, en i35g,
alors que, depuis plusieurs années déjà, il avait quitté Avignon pour
Paris, où il remplissait, ainsi qu'il le dit lui-même, la charge de
prieur de Saint-Eloi en la Cité : « Explicit, disent certains manus-
«crits, Repertorium morale cum sais addicionibus et supplemends locis
«suis ut decet ordinatis, Jactum et compilatum a fratre Petro Ber-
«chorii, priore Sancti Eligii Parisiensis, monasterii Sancti Mauri
« Fossatensis monacho, ordinis sancti Benedicti »(''.
Pourquoi ce titre de Répertoriant? Bersuire s'en était expliqué
dans le prologue de son premier ouvrage : « Quia, disait-il, in
« secundo opère inveniuntur materie tractate et elucidate et secundum
« vocabulorum naturam per alphabet] ordinem explicate, ideo ipsum
(l) • Opus quod Repertorium murale vocavi les manuscrits des deux rédactions pour se
agprediendo et ibi quasi per quinquennium rendre compte dans le détail de l'elibrt de
insudando •. l'auteur.
'*' ■ Cujus sum ego l'amiliaris domeslicus, (4) Collutin jiro fuie operis . citée plus haut
apud ipsum duodecim annis nutrituSi. d'après le tns. lat. 1 \i-~.) de la Bil>l. nal.
(S) Ce serait une besogne énorme, et sans (loi. s3'i v°).
intérêt majeur, que de comparer entre eux
SES ECRITS. 351
« Morale Hepertorium baptizo » (1). Explications dont il se rendit
compte plus tard qu'elles étaient insuffisantes, puisque, par négli-
gence ou par paresse d'esprit, certains persistèrent, à son insu et
sans son aveu, à rabaisser son œuvre en la qualifiant de Dictionnaire,
alors qu'il s'agissait de tout autre cbose que du sens littéral de cer-
tains vocables (dieciones) : « Reperioruun quod nonnulli, me igno-
« rante, Diccionarium appellaverunt » (2).
Le Répertoriant est un recueil alphabétique de plusieurs milliers
de mots latins de toute nature (noms propres et noms communs,
verbes, adverbes, prépositions, etc. (3)) pris dans la Bible et
commentés selon le même esprit que dans le Redactorinin. Ber-
suire lui-même, dans le prologue de l'ouvrage, s'explique très clai-
rement sur ses intentions : « Sicut enim jamdudum in prologo
«Reductorii mei promiseram, tractare propono de quolibet vocabulo
«predicabili secundum ordinem alphabet i, scilicet verbum quodlibet
« exponendo, dilatando, distinguendo, auctoritates dividendo, exempla
«naturalia, figuras et enigmata applicando et secundum naturam
« vocabulorum de diversis materiis pertractando cum efhcacia pro-
« ponebam ».
Pour composer son Répertoriant, Bersuire a eu naturellement
recours, non seulement aux Concordances bibliques ordinaires,
mais à de « Grandes Concordances » plus riches d'un millier de mots
environ que les premières, qu'il attribue à un Irère mineur
nommé Giraud Valete, et qu'il se flatte d'avoir enrichies de près de
cent articles nouveaux. Ce passage de la « Collatio pro fine operis » par
laquelle se signale, on l'a vu, la deuxième rédaction, celle de i35q,
mérite d'autant plus d'être cité que ces Grandes Concordances et
leur auteur, véritable ou supposé, sont restés jusqu'à l'heure ignorés
des spécialistes : « Nota quod istud opus procedit per ordinem alpha-
« beti per diciones et vocabula, prout in Concordanciis super Bibliam
« omnes enim diciones que in Magnis Concordanciis continentur,
«quas scilicet {'rater Giraldus Valete, de ordine Fratrum Minorum,
«composuit, que scilicet mille centum dicciones ultra communes
(1) Par exemple Bibl. nat., lat. 16780. (S) Des articles sont même consacrés aux
(,) Cnllatin pro fine operis, d'après le nis. divers cas de certains vocables (cni, cajus, à
lat. 14275, loi. 23a v°, col. b. côté de qais, qui).
352 PIERRE BERSUIRE.
« Concordancias tenent, quibus etiam ego prope centum dicciones
« superaddidi, que adhuc mihi deficere videbantur » (l>.
Le ton de la plupart des articles ne laisse aucun doute sur la
volonté de l'auteur de fournir à la prédication le plus d'armes pos-
sibles et dans le plus de cas possibles.
La matière étant immense, on conçoit sans peine que ce réper-
toire moral ait pris des proportions démesurées : l'équivalent d'une
vingtaine de volumes de nos in-8° ordinaires. On conçoit aussi que
cette véritable encyclopédie de connaissances religieuses échappe à
l'analyse et que, surtout dans YHistoire littéraire de la France, il suf-
fise de caractériser sommairement la manière et les tendances de
l'auteur, d'indiquer, si possible, les principales sources auxquelles
il a puisé, de marquer enfin en quoi il apporte sur son temps un
certain nombre de témoignages.
Au point de vue grammatical, Bersuire se défend de vouloir aller
au-delà de définitions courtes et simples, ce qui ne l'empêche pas
de céder souvent à la manie étymologique (2). Il se refuse aussi, en
principe tout au moins, à tout développement de caractère histo-
rique(3), son dessein étant uniquement « moral ». Il veut remédier
à î'insulfisance des Concordances bibliques (4), mettre en somme
toute la Bible en préceptes grâce à un appareil sans cesse renouvelé
de divisions (le plus souvent tripartites), de citations et de références
soit aux Livres Saints et aux Pères de l'Eglise, soit aux auteurs
profanes, y compris les auteurs anciens. Ainsi chaque mot, quel
(l) Au t. \l (io,3i), p. 272-320 de la revue Scripturae in online FF. 1/1/. saeculo A///.
A ntonianam , le P. Ar<luinus Kleinhans a pu- (1, < m ferait aisément tout un recueil des
blié un important travail intitulé : /)<■ Con- étymologies Fallacieuses dont le Repertoriam
cordantiis biblicis s. Antonio Patavino nliisque est rempli : lupanar a lapa meretrice que
fratrihus minoribus faer. \1II altributis. Outre Rcmum et Romulum nutrivit; nox a noccntlo ,
les concordances bien connues du Dominicain eo quod nocet oculis ad videndum; /<
Hugues de Saint-Cher, composées vers ia3o, qu isi aliis prebens iler; sabbatam a Satarno qui
il y est question des Concorda ntiae magiiae, ou prima liora diei sabbati dominatur; vipera de
Anglicanae, ou Sancti Jacobï, du nom du cou- tri pariens; vita de vim tenet, elc.
vent des Jacobins de Paris, mais cet ouvrage, (S) « In boc opère tractare de bisloricis non
compose vers 12Ô2, a pour auteurs trois intendo • [Reperlorium, art. Roma,éà. citée,
Dominicains anglais, Jean de Derlington, t. III, p. 274, col. 2).
Ricbard de Stavenesby et Hugues de Croydon. (,) « Per totam Bibliam sunt aucloritates
I.e nom du Frère Mineur iGiraldus Valete » inimité, licet in Concordanciis niliil ponaturi
n'est pas prononcé. CI. du même auteur, dans (Ibid. , art. cuin suppositive, mime édition,
le même ppriodique (t. VII, i<)3a, p. 4i3- t. I, p. 3q6, col. 2).
44o), l'article intitulé : De sluilio Sacrae
SES ÉCRITS. 353
qu'il soit, se trouve-t-il« moralisé », autrement dit transposé sur le
plan de la vie chrétienne et développé sons forme d'observations,
de réflexions et d'exhortations, souvent aussi de censures. Exemple la
lettre A, retenue comme préposition, puis comme symbole de tout
élément initial, conduit à signaler que le monde, la chair, le péché,
l'ennemi, c'est-à-dire le démon, la mort, les faux amis, sont à l'ori-
gine de désastres pour chacun de nous (I). Quant aux personnages
bibliques dont le nom commence par la même lettre A, leur nom
seul évoque les perfections originelles qui doivent servir de modèles:
par exemple Aaron, le grand-prêtre, modèle des serviteurs, Abel,
modèle des prédicateurs, Abdias, le prophète, modèle des fonction-
naires, Abia, roi de Juda, modèle du parfait conducteur de peuples,
Abiathar, sacrificateur de David, modèle du juste, etc.(2)
Souvent le plan des articles du Repertorium répond au schéma
suivant: d'abord les différentes acceptions du mot dans l'Ecriture,
ensuite des séries de courtes propositions rimées ou assonancées
(dans une intention évidemment mnémotechnique), dont chacune
reçoit un développement approprié avec références aux Livres saints
et à d'autres « autorités » ecclésiastiques ou laïques. L'abondance
des remarques est parfois extraordinaire. C'est ainsi qu'à l'article cor,
notre auteur parvient à énumérer quarante-et-une qualités du cœur
chez les « boni » d'après l'Ecriture (3). Quant aux moralisations de
Bersuire, elles sont parfois inattendues: «Les saumons, selon Solin,
quand ils ont trouvé l'eau douce, ne veulent plus retourner dans
l'eau salée : ainsi devons-nous, comme les saumons vers l'eau douce,
tendre vers les douceurs du Paradis (4) ». Autre exemple : « Les lam-
proies s'accouplent, dit-on, avec les serpents; de même les méchants
avec le diable» (5). A propos du mot dividere, il rapporte l'anecdote
d'après laquelle Cyrus, roi des Perses, aurait divisé le Gange en
mille trois cent soixante lits (6). Il saisit volontiers les occasions
d'introduire des réflexions personnelles, parfois caustiques: à propos
<"> Repertorium, verbo A (R.-A. Meunier, (5) Repertorium, éd. citée, t. I, p. 373-
Pierre Bersuire humaniste, dans Bulletin de la 3"]A-
Société des Antiquaires de l'Ouest, 3é°" série, C) Jbid., t. I, p. 69, col. 1.
t. XIV, ig48, p. 5ig). « /(,«/., t. I, p. 69, col. 2.
(I) Repertorium, aux noms indiques. CI. ... _., , , .
,,.',., n (0) llnd. , t. I, p. 4cp, col. 1.
Meunier, toc. cit. l J
354 PIERRE BERSUIRE.
des Gaulois Allobroges vaincus par les Romains et de leurs femmes
qui préférèrent se tuer plutôt que de céder aux désirs des vainqueurs,
« timeo, dit-il, quod hodie non sic facerent nostre gallice mulieres »(1).
Tout lui est bon, d'ailleurs, et jusqu'au calembour, pour piquer
la curiosité du lecteur et provoquer son adhésion par le rire : un
évèque nommé Udo est tombé dans la débauche; aussi s'entendait-il
dire: «Cessa de ludo, quia lusisti satis, Udo» (2).
Voici, par exemple, comment se présente l'article concidere:
Concidere. Nota quod concidere sumitur quandoque pro cadere, sicut Esa. ib
(citation) et Hier, (citation). Sed vide supra de verbo cadere in loco suo. Quando-
que vero sumitur pro scindere, lacerare, dividere, gravure. Et sic moraliter sumendo
dico quod in Scriptura invenitur
peccatum faciens
peccala puniens
bonis ofïiciens
malos afficiens.
Est, dico, concisio fratris destructiva. Et ista est illa qua quis fratrem suum
occidendo concidit, sicut iili boniicide crudeli Nabucbodonosor dicitur Abac. 2
(citation) et illud 2. Paralipo. 20, de filiis Amon dicitur quod in se ipsos conversi
mutuis concidere vulneribus.
Secundo est concisio culpe punitiva. Et ista est timor, et contritio scindens in
interiori. Penitentia est satisfactio scindens in exteriori. Correctio scindens a supe-
riori. De contritione dicitur 2 liegiim 1 : « Apparaît homo die tertia veniens de castris
Saui veste concisa et pidvere aspersum caput ». Castra enim Saul signant statuai
peccati, a quibus homo venit, quando conteritur de peccatis. Sed hoc lit die tertio
quando de tribus generibus peccatorum ignorantia doiet. Tune autem vesteru habet
concisaiu, quando per contritionem se scindit. Pulvere vero caput aspergit quando
in mortis memoria asperitate et buiuilitate seipsum volutat et involvit. Ideo de tali
concisura dicit penitens ipsi Deo : « Coucidisti saccuni meum et circumdedisti me
letitia». Saccum dico, id est utilitatem peccatorum. De scissura autem exterioris
penitentie, qua sciliect conciditur caro peccans, dicitur figuraliter ladictun 19
et 20 quod a levita uxorem suant adulterio interemptam per Irusta concidit, et in
omnes terminos Israël misit, et omnes ad punitionem criminis invitavit ». Quia
rêvera quando homo videt (piod uxor sua, id est anima, mortua est adulterio
viciorum, débet carnem ejus, sciliect corpus proprium, per labores et penitentiam
scindere et in omnes terminos Israël, id est ad peregrinationes sanctorum corporu
liter destinare, unde Esdras dicebat 2 (citation), etc.
<l» Mi. , 1. 1, p. 284 , col. 2. m Ibii. , t. Il , p. 44o, col. 2.
SES ÉCRITS. 355
Tertio est concisio bonis nocitiva. Et ista est concisio tribulatiouis presentis,
qua mali scindunt et lacérant bonos. Unde de raptoribus et crudelibus dicitur Michee
3 (citation).
Quarto est concisio mortis inflictiva. Et ista est finaiis tribulatio et damnatio,
qua dominus justus concidet cervices peccalorum, de qua in Psalm. (citation). Unde
etiani Job 1 6 (citation) , etc. . . . Vide infra , ubi seindere vel scissura.
Ainsi Bersuire reste-t-il fidèle à la doctrine d'Alain de Lille, qui
définissait la prédication comme un enseignement moral et religieux
appuyé sur des arguments de raison et sur les autorités de l'Ecriture
et des Pères. Mais si ses développements visent à instruire par
différents biais des vérités de la loi, ils ont aussi pour but de guider
et, le cas échéant, de réformer les mœurs1'1. Le Répertoriant ne le cède
en rien à cet égard au Reductorium , où Bersuire laisait déjà montre
d'un esprit d'observation et d'un talent polémiste qui lont de lui non
seulement un censeur des mœurs, mais aussi un écrivain politique.
Il reprend, dans son second ouvrage, avec non moins de vigueur que
dans le premier, les thèmes qu'il a déjà développés: la conduite,
trop souvent répréhensible, des clercs aussi bien que des laïques.
Il stigmatise, de la même plume vengeresse, les ambitieux et les
libidineux; il accuse les baillis, les avocats, les usuriers qui dé-
pouillent le pauvre peuple comme les serpents monstrueux de l'Inde
dévorent les taureaux et les cerfs (2), il se plaint de ce que l'on
danse les jours de fêtes chômées et de ce que l'on aille à l'église
uniquement pour voir les dames (3), dont beaucoup pourtant sont
telles que l'on ne saurait trop s'en méfier : curieuses, coureuses,
gourmandes, bavardes, traîtresses, etc. ((1)
D'où Pierre Bersuire a-t-il tiré la documentation énorme qu'il met
en œuvre ? Des Livres Saints d'abord (Ancien et Nouveau Testaments),
avec lesquels il vit depuis longtemps en familiarité si complète qu'il
(l) Sur la Bible et la prédication au Moyen II. P. Henri de Lubac : Exéyèse médiévale
âge, voir, parmi les travaux les plus récents : ig5g-6a.
Owst, Preachiny in Mediaeval Enyland , 1920; (,) Repertorium, art. maynus (éd. citée, t. Il
Mrs. Béryl Smalley, The Study of the Bible in p. 44g, col. 1).
tlie Middle Ages, Oxl'ord, ig4i (a'édit. îoâa), (5) Repertorium, art. sabbatum (éd. citée,
surtout le cliapitre intitulé : Tlie Spiritual t. III, p. 28g, col. 1 ).
Exposition; et, en français, les explications (4) « Mala mulier est periculosa, curiosa,
sommaires du R. P. Spicq, Esquisse d'une litigiosa, curriculosa, malitiosa, libidinosa,
histoire de l'exégèse latine au Moyen àye , ig44, glutinosa, garrulosa, proditioss • art. mulier
p. 34g-36a. Voir aussi l'ouvrage récent du (éd. citée, t. II, p. 538, col. 1).
356 PIERRE BERSUIRE.
peut trouver à point nommé la comparaison dont il a besoin, mais
aussi de l'immense littérature sacrée et profane susceptible de lui
fournir exemples et références. Certes, il ne donne pas toujours ses
sources avec précision, se contentant de dire : « Legi » ou « Narratur ».
De même, dans beaucoup de cas, se borne-t-il à citer l'auteur
sans préciser l'ouvrage. Sans doute aussi peut-on supposer qu'il cite
souvent de seconde main, sans avoir pris personnellement connais-
sance de ce qu'il cite, spécialement pour les auteurs grecs (1). Néan-
moins, la liste des « autorités » dont il se couvre est énorme (2J,
véritable forêt dans laquelle il est d'autant plus aisé de se perdre que
noms d'auteurs et titres d'ouvrages ont souvent été massacrés par les
copistes au point d'être devenus difficilement reconnaissables. A
noter, en tout cas, qu'il ne semble pas y avoir eu ici de livre de base
essentiel, comme le De proprtetatibas de Barthélémy l'Anglais l'avait
été pour le Iieductorium.
A propos des treize premiers livres de ce premier ouvrage de Ber-
suire, nous avons donné un aperçu des auteurs consultés, répartis
en diverses catégories. Tout compte fait, le tableau que nous pour-
rions dresser ici ne présenterait pas de changements notables par
rapport au précédent (3>. Peut-être pourrait-on relever que, s'agissant
d'un répertoire, les Distinctiones du franciscain français Mauricius,
qui comprennent environ onze cents termes bibliques comportant
une grande abondance de divisions et de références, ont pu,
dans une certaine mesure, servir de modèle à Bersuire, ainsi (pie
les Allégories sur l'Ecriture attribuées à Raban Maur (i). (le que l'on
pourrait noter aussi, c'est que l'amour de Bersuire pour les mirabilia
(1) Voici quelques passages où i! lait étalage et même, au moins une lois (11, p. .lyu
d'une connaissance, vraisemblablement très col. •> , art. nocere) : « Omilto et transeo... et
superficielle, de cette langue : a Andréas, grece doleo quia liabebam multitudiiiem exemplo-
idem est quod virilis latine • (lliid., ait. uiiilus , mm ».
iiiuis; éd. citée, t. III, p. 478) ; « Leo, rex anima- (5> Après comparaison attentive, nous avons
lium, dicitur leo quia leon grece idem est quod constaté que les auteurs allégués dans le Reper-
rex latine » ( Ibid. , ait. leo, 1. Il , p. .'><)(>, col. a); torium sont, en règle générale, les mêmes que
«De tripode Apollinis, ubi sculptum erat ceux auxquels Bersuire se réfère dans le
Gnothx seauton, id est nosce te ipsumt [Ibid.. Redacloriam. Si des différences existent, elles
art. noscere, t. Il, p. T>8o, col. 2, et art. vider e, doivent porter uniquement sur des ouvrages,
t. III, p. 44 1 , col. 1). et non sur des auteurs, qu ils appartiennent a
|,) Bien qu'il se llatlc de pouvoir, s il le l'Antiquité ou au Moyen âge.
voulait, en dire davantage : • Sulliciant, ou (t) Sur lesquelles voy. D0111 Wilmait,
llaec igilur sulliciant, on Transeo gralia brevi- dans la llcrue bénédictine, t. XXXII (ltjao)
tatis», lit-on à la tin de beaucoup d'articles, p. 56.
SES ÉCRITS. 357
le pousse à rechercher, avec prédilection, pour frapper l'imagination
de ses lecteurs, les histoires mirifiques rapportées parles géographes,
les voyageurs ou les compilateurs d'anecdotes, comme Gervais de
Tilbury (1), que les romans d'aventures du cycle arthurien ne lui
sont pas étrangers (2), non plus que les légendes tragiques chantées
par les trouvères, comme celles du châtelain de Coucy et du cœur
mangé (3).
Beaucoup moins nombreux ici, et beaucoup moins nombreux en
tout cas que dans le Reductoriam , sont les renseignements rapportés
par l'auteur comme venant d'inlormateurs bénévoles, d'ailleurs non
désignés nommément : infidélité d'un envoyé diplomatique (4); fable
du lion malade, à qui les médecins conseillent de manger le cœur
d'un jeune cerf(5); ingratitude d'un étudiant envers son maître (6);
fâcheuse rencontre d'un chevalier pèlerin en Syrie (7); aventure du
Génois navigateur18'; fontaine probatoire de Fougères en Bretagne (9).
Quant à ses souvenirs du pays natal, c'est à peine si Bersuire a
l'occasion de les évoquer à deux reprises — nous les avons d'ailleurs
rappelés dans la partie biographique de ce travail — : la première fois
à propos des oiseaux de mer nommés en irançais « cravans » (10), la
deuxième à propos d'un proverbe qui, dit-il, y a cours, et dont il
donne l'énoncé français en même temps que l'énoncé latin (11).
(1) Viennent des Olia imperialia de Gervais (4) Ibid. , art. leyalus (t. II, p. 904, col. 2).
l'étonnante histoire de l'idole païenne respectée (s) Ibid., art. cor (t. I, p. 391, col. 2).
en Espagne par Cliarlemagne (tlepertorium , [8) Ibid., art. videre (t. III, p. 434, col. 2)
art. clauis, éd. citée, t. I, p. 317, col. 1), ''' Ibid. , art. dissolutio (t. I, p. 5oo, col. 1).
celles qui se seraient passées à Livrai] et à (8) Ibid. , art. aquilo (t. I, p. 2i3, col. 1).
Barjols, cette dernière parlant d'un arbre qui '*> Ibid., art. damnare (t. F, p. 425, col. 1).
produisait des fruits à certaines fêtes [Ibid., « Videtur mundus et mundanorum judicum
art. deponere, t. F, p. 43", col. 1; art. festum, conditio esse similis fonti qui dicitur esse in
t. II, p. 1 i3, col. 1), celles aussi des deux Britannia Redonum prope villam que dicitur
sources aux propriétés contradictoires de la Falgeria Radulphi. Suspectus enim de crimine
province de Narbonne et de ce réfectoire ad subeundam lontis probam si voluerit
conventuel de la région de Grenoble à la condemnatur; projectus ergo in lontem, si sit
fenêtre duquel une lampe ne s'éteignait jamais culpabilis, a fonte rejicietur et aquam suhin-
(art. complcre, t. 1, p. 335, col. 1; art. lucerna, trare nescio qua virtute vetatur; si vero
t. II, p. 426, col. 1). innocens fuerit, in aquam submergitur et,
'*' Voir l'article parum, parvus , parvitas nisi juvelur per hoinines, enecatur. Sic vero
(Ibid., t. III, p. i5, coi. 1), où il est question dico quod curia mundanorum malos et
de Gauvain, neveu du roi Arthur, «miles suspectos libérât, innocentes vero ad penam
pulcherrimus ». et submergium recipit et condemnat ».
(3) Repertorium, art. amare (éd. citée, t. 1, <10) Ibid., art. cadere (t. I, p. 274, col. 2).
p. 159, col. 2). (U) Ibid., art. legatas (t. II, p. 905, col. 2).
mx 24
HIST. LITTER.
358 PIERRE BERSU1RE.
Devant la masse énorme que représentait le Répertoriant, l'idée a
dû venir de bonne heure d'en faire des abrégés et, de toute façon,
de le munir de tables. Nous ne connaissons pas d'abrégés publiés du
temps de Bersuire: il se peut, en effet, que de tels travaux n'aient
vu le jour que dans des couvents. C'est le cas pour ce Répertoriant
abrégé de Johannes Schlitpacher, de Weilheim, qui s'est conservé au
couvent bénédictin de Melk en Basse-Autriche [Codex Melhcensis,
n° 68).
Par contre, peu d'années après la mort de Bersuire, une table du
Répertoriant se trouvait dans la bibliothèque pontificale; elle figure
dans l'inventaire de 1369 publié parle P. Ehrle(l). L'auteur de cette
table n'est pas nommé, et il ne lest pas davantage dans le Réperto-
ria ni lui-même, aux endroits où Bersuire y fait allusion (2), mais il
est probable qu'il s'agit du travail que plusieurs manuscrits donnent
comme ayant été exécuté dès i34o à Avignon par un clerc du car-
dinal Pierre des Prés, Jean Colombe, et, selon toute vraisemblance,
sous la direction de l'auteur (3). Ce n'est pas la seule : on en rencon-
tre, dans certains manuscrits postérieurs, dont les auteurs, pour
nous inconnus, n'ont pas hésité à se nommer, par exemple Julien
de Campis (4), ou un certain Conrad (5).
C. LA TRADUCTION FRANÇAISE DE TITE-LIVE (6).
Les deux répertoires qui viennent d'être étudiés, inspirés par le
même esprit et exécutés avec des méthodes analogues, forment un
ensemble soigneusement ordonné dont Bersuire avait, de son propre
chel, conçu le dessein et poursuivi la réalisation. Il n'avait, dans
ces compilations de type médiéval, jamais laissé voir un goût
particulier pour l'histoire romaine : Tite-Live n'y est cité ni
(,) • Tabula super Morale Répertoriant, manuscrits suivants: Para, Bibl. nat., lat. 8863,
coopertii corio rubeo, que incipit in secundo 14370, 16790; Londres, Arundel a38; Oxford,
folio iibi et l'mit in penulluno ulii de » Meiton Collège 298.
(F. Ehrle, llisloria bibliotltecae romanorum pan- '*' En l3QQ. Voir Bibl. Qat. , Lit. 16700,
tificam, p. 34a, n* 710). col. 4q6 v°.
'* « Vide in multis locis in lioc opère, sicut |S) En i4oo. Voir Bibl. univers, de Bologne,
tabula dirigit te» (art. desperatio, éd. citée, n* 286.
t. I, p. 467,00!. 1). Ce chapitre esl l'œuvre de M. Jacques
5' On la trouve, par exemple, dans les Monfrin, professeur à l 'Ecole des cliai les.
SES ECRITS. 359
plus longuement ni plus souvent que d'autres. Aussi le croirons-
nous volontiers lorsqu'il déclare que, s'il s'est chargé de la tâche,
nouvelle pour lui, de traduire les Décades, c'est sur l'ordre exprès
du roi Jean le Bon : il l'a dit dans la seconde édition du Répertoriant,
et, plus nettement encore, dans la préface du Tite-Live, à laquelle
nous aurons souvent l'occasion de nous reporter et que nous impri-
mons ici en entier t2} :
A prince de très souverainne excellence Jehan, roy de France par grâce divine,
frère Pierre Berceure, son petit serviteur, prieur a présent de Saint Eloy de Paris!
toute humble révérence et subjeccion.
C'est tout certain, très souverain seigneur, que tous excellens princes, de tant
comme il ont l'enging plus clervoiant et de plus noble et vive qualité, de tant
veul[en]t il plus volentiers encercbier et savoir les vertueus faiz et les notables oeuvres
des princes anciens, et les senz d'armes, raisons et industries par lesquelles ilz
conquistrent jadis les pays et les terres et édifièrent empires et royaumes et les fon-
dèrent et acrurent, dépendirent et gouvernèrent et tindrent par grans successions
et par longues durées, afin que par semblables guises ilz puissent les leur terres
deiïendre et gouverner et les estranges possider et conquerre en manière deue,
grever leurs anemis, defiendre leurs subgis et aidier leurs amis.
Ce fu donques la cause, prince très redoubté, que vous, qui entre les autres
princes avez l'engin très noble, considerastes crue le pueple rommain, entre tous
autres pueples qui, par vertus de constance et de senz et par puissance d'euvres
chevalereuses, ont leur armes portées en contrées estranges et conquesté empires
et royaumes pour eulz et pour les leur, ont bien esté si seur tuit li souverain et li
plus excellent, si comme assez appert en ce que eulz, qui au commencement furent
une seule cité assez povre et petite, sceurent tant faire par armes vertueuses, con-
tinuées par senz et par labeurs, que il conquistrent la reondesce du monde, et que
(,) A l'article Rnma : * Titus Livius, queni l'avons contrôlé à l'aide des mss. fiançais 360-
ego (licet indignus) ad requisitionem domini s63 et 269-272 de la Bibliothèque nationale.
Johannis inclyti Francorum re^is, non sine II a conservé des leçons, apparemment origi-
labore et sudoribus, in linguam gallicam trans- nales, abandonnées par les autres copies : ainsi,
tuli de latina » ; et dans la Collatio pro fine XXVIII, 29, 1 1 deliqati ad palum « ils furent...
operis que l'on a pu lire p. 3o2. Dans ce der- liés a une estape (fol. 383 c) ». Estape « sup-
mer texte, Bersuire semble bien opposer à ses port », « pieu », est un mot propre à la région
répertoires, fruits d'une initiative personnelle, de l'Ouest, Poitou, Anjou, Orléanais; il sur-
la traduction de Tite-Live et la Mappemonde, vit en Poitou sous les formes atèpe , étèpe
exécutées à la suggestion d'autrui. (A. Thomas, Romaida, t. XXXVIII, 1909,
<*> Nous avons emprunté au dis. 777 de la p. 4oo); il est tout naturel que Bersuire l'ait
Bibliothèque Sainte-Geneviève les textes que choisi pour traduire palum. Les scribes n'ont
nous citons sans autre référence que celle du pas compris ce provincialisme et l'ont rem-
feuillet. Cet exemplaire de Y Histoire romaine a placé par estache (m», fr. 361, fol. 1 5g d ,
appartenu à Charles V; il est le plus ancien de etc.), qui a le même sens en français eom-
ceux qui peuvent être datés avec sûreté. Nous niun.
24.
360 PIERRE BERSU1RE.
pour ce a leurs fais merveilleus pueent tous princes prendre examples notables es
choses dessus dittes.
Ainsi donques, très excellent seigneur, me commandastes vous que les troys
décades de Titus Livius, en quelz sont contenues les hystoires romainnes, je trans-
latasse de latin en françois. Et certes, combien que la très haute manière du parler
et la parfonde latinité que a ledit aucteur soit excédent mon senz et mon enging,
comme les construccions d'iceli soient si trenchiees et si brieves, si suspensivez et
si d'estranges moz que au temps de maintenant pou de gent sont qui le sachent
entendre, ne par plus fort raison ramener en françois, neantmains ay je pris le
labeur de la translater pour obeïr a vous, qui estes mon seigneur, et pour faire prolit
a tous ceulz qui par moy l'entendront et l'orront. Si prieront pour vous ceulz qui
vouldront savoir l'art de chevalerie et prendre example aus vertus anciennes, quant
il verront que par vostre ordenance celui livre, qui onques mais n'avoit esté tou-
chiez, est venu en lumière, et tant de nobles faiz descripz et recitez. Ce sera donques
le quint de mes labeurs, es quiex des ma jonnesce je me sui occupez pour plaire
a Dieu et proffiter au monde, et pour excerciter mon enging pereceus ; des quiex
le premier est Hedactoire moral, le secont est Répertoire moral, et le tiers est Rreviayre
moral, le quart si est la Mapemonde et la Rescripcion, le quint est ceste translacion (1).
Or veul je rendre raison quelle est la cause pour quoy j'ai fait le chappitre qui
s'ensuit. Car, en non Dieu, cestuy aucteur, en parlant de la matière d'armes et
autrement, use en pluseurs lieux, quant li cas y eschiet, (et) de trop de mos qui
ont moult grandes significacions. Et si n'avons en langage françois nulz propres
mos semblables qui toutes cestes choses puissent segnefier, ainçois convient par
grans declaracions et circonloqucions donner entendre que ceulz mos segnifient.
Et pour ce doncques trop sovent convient user de ceulz mos, et longue chose
seroit chascune fois declairier leurs significations, comme propres mos françois
nous n'aions pas qui le puissent comprendre, je ordenay des le commencement que
en ceste translacion, quant li cas escherra, je useray d'iceulz mos jouste le latin
sans declaracion, mais au commencement du livre, après le prologue, je feray un
chapitre ou tout par ordre de l'A. B. C. je declareray les significas des mos dessus
m Tous les exemplaires que nous avons quilll est ceste translacion », ajoutant seulement
examinés, à l'exception <le celui de Sainte- « laquelle soit laite a la loenge de Dieu et de
tjeneviève, présentent la disposition suivante : la Vierge Marie, au salut de manie et après
préface de Bersuire, dont le dernier paragraphe au prollit de tous ceulz qui ceste oeuvre verront.
annonce la liste des mots dilliciles, qui suit Amen «. Le texte de Tite-Live commence
immédiatement, enfin traduction proprement aussitôt après, loi. 7 v°. Il est difficile de savoir
dite. Au contraire, le ms. 777 commence, si la disposition particulière du manuscrit de
fol. 1, par la liste des mots dilliciles, avec la (Charles V est due à l'initiative d'un copiste,
rubrique : « C'est le chapitre de la declaracion ou si elle représente la première forme sous
des moz qui n'ont point de propre françois ou laquelle Bersuire avait publié son ouvrage,
cpii autrement ont mestier de declaracion en la celle qui apparaît dans les autres copies étant
translation de Titus l.ivius ». Suit la table des le résultat d'un remaniement, l.e paragraphe
chapitres de la première décade, fol. 3v"-6. «Or veul je... les mos qu'il trouverai est
La préface do traducteur ne vient qu'après, transcrit d'après le ms. fr. 260.
fol. 7. Elle s interrompt après les mots : • ... le
SES ECRITS. 361
dis afin que, leu celi chappitre, chascuns puisse savoir en lisant tout le livre quelz
significas ont les mos qu'il trouvera.
Jean le Bon ne s'est donc pas contenté, suivant l'usage (1), d'agréer
la dédicace d'un ouvrage que son auteur lui apportait terminé dans
l'espoir de quelque récompense : lui-même ou ses conseillers ont
voulu que Tite-Live lût à la portée des lecteurs de langue française (2).
Cette traduction n'est pas la seule œuvre importante due à son initia-
tive. Nous savons qu'il confia à maître Jean de Sy le soin d'exécuter
une nouvelle version française de la Bible (3) et qu'il commanda à
son chapelain Gace de la Buigne le Roman des déduis de la chasse^.
Ce que le roi de France pensait trouver dans Tite-Live, Bersuire
l'indique clairement dans le texte qu'on vient de lire: des enseigne-
ments et des exemples. L'histoire politique de Borne peut inspirer
aux souverains modernes des principes de gouvernement; le récit
de ses guerres, des règles de stratégie et de tactique; à chacun les
Décades offrent des modèles de vertus civiques. Le prodigieux déve-
loppement d'une cité qui, partie de rien ou presque, a réussi à con-
quérir le monde, garantit l'excellence de ces leçons.
Le thème est ancien; au début du xme siècle déjà, l'auteur des
Faits des Romains l'avait exprimé : « Por ce escrivrons nos ci ilueques
«les gestes as Bomains qui, par lor sens et par lor force et par lor
«proesce, conquistrent meinte terre; car en lor lez puet en trover
«assez connoissance de bien fere et de mal eschiver(5) ».
(1) Voir le livre de K.-S. Holzkneclit, Lilerary [i) « Gace de la Buigne, jadiz premier cha-
palronagein the Middle tiges, Philadelphie, 1923. pellain de très excellent prince le roy Jehan de
m Christine de Pisan, dans Le livre des fais France, que Dieux assoille, commença ce
et bonnes meurs du sage roy Charles V, éd. Ronmant des déduis a Heldefort en Engleterre,
S. Solente, t. IF, Paris, 1940, p. 44, cite l'an mil CCC LIX, du commandement dudit
«Titus Livius» parmi les traductions faites sur seigneur, alfin que Messire Phelippe, son
ordre de Charles V. C'est, comme le souligne quart lilz et duc de Bourgoigné, qui adoneques
l'éditeur, une erreur, qui, au même endroit, estoit josnes, apreist des deduiz... » (Gace de la
se renouvelle à propos de Végèce; dans son Buigne, Le Roman des déduis , éd. par A. BJom-
Livre de paix, Christine est revenue sur le qvist, Stockholm-Paris, 1 96 1 , p. 93 et p. 5).
sujet, mais, sans doute mieux informée, n'a Ajoutons que Gace était comme Bersuire un
pas repris ses affirmations relatives à Tite-Live protégé du cardinal Pierre des Prés. Cl.
et à Végèce.
p. 291
(S) L. Delisle, Recherches sur la librairie de (5> Li Fet des Romains, éd. par L.-F. Flutre
Charles V, Paris, 1907, t. I, p. 3a 8; S. Berger, et R. Sneyders de Vogel, Paris-Groningue,
La Bible française au Moyen âge, Paris, l884, t. I, s. d., p. 2.
p. 238-243.
362 PIERRE BERSUIRE.
Des raisons analogues ont poussé à traduire quatre fois, entre le
milieu du xme siècle et i38o, le traité d'art militaire de Végèee,
plus tard celui de Frontin(,); elles sont, on le sait, à l'origine de la
plupart des traductions commandées par Charles V.
Bersuire a certainement consacré plusieurs années à son travail;
nous en sommes réduits, pour connaître la date à laquelle il l'a ter-
miné, à des conjectures'21. Un exemplaire des Décades, il est vrai,
commence par la rubrique: « Cy commence Titus Livius, translaté
« de latin en françois a la requeste de très noble et souverain prince
» Jehan par la grâce de Dieu rov de France, par frère Pierre Berceure,
« a présent prieur de Saint Eloi de Paris, l'an mil ceci, et deux (3) ».
Mais ce manuscrit, exécuté à la fin du xve siècle pour Louis
de Bruges (4), est le seul à donner un renseignement qui n'apparaît
dans aucune autre des copies plus anciennes: son témoignage n'est
peut-être pas décisif. On est d'autant moins enclin à l'accepter qu'il
peut paraître contradictoire: en 1 3 5 2 , Bersuire n'était pas encore
prieur de Saint-Eloi.
On a dit également que le conseiller Ranchin, de Montpellier,
aurait possédé, à la fin du xvne siècle, un manuscrit du Tite-Live
portant la date de 1 3 5 5 . Ce manuscrit n'a pas été retrouvé, et
Pannier, qui donne cette indication'5', l'a empruntée à un catalogue
publié par Montfaucon'6'.
Or, les dates qui accompagnent un assez grand nombre des arti-
cles de ce catalogue, rédigé par Banchin lui-même (/) alors qu'il
(1) I\. Bossuat, Jean de Rovroy traducteur seigneur de la Gnilhurse . Paris, i83i, p. 224-
des Stratagèmes de Froniin, dans Bibliothèque <s> ],. Pannier, art. cité, p. 343.
d'Humanisme et Renaissance, t. XXII (i960), i«) , j,cs décaJes de Tite-Live traduites par
p. 373-386 et 469-489. Pour Végèee, voir ibid., \c commandement du roi Jean par Pierre
p. 273, n. 3; des indications complémentaires Berchore, religieux de saint Benoit, en i3.V>.
ont été données par .1. Monfrin, Inventaire \a fol. Vélin., Bibliolkeca Bibliotheearam mu.,
critique (les traductions d'auteurs anciens du [_ || i-3o col. 1281.
Mil- au m' t.. mémoire déposé à l'Académie m Cela ressort de la pli rase suivante que l'on
des Inscriptions et Belles-Lettres, ig55. pe,a lire vers la lin du catalogue (col. ia83) :
' \. Gautier, Notice biographique et biblio- , J'ai une trentaine de mss. tant en in-f" que
graphique sur Pierre Berceure, dans Actes de in-4° qui regardent la médecine et la cliirur-
lAcadémie de Bardeau. r . t. VI, 1 .S \ \ , p. 4o.'); a\e... , suit une liste". Un certain nombre des
L. Pannier, art. cité, p. 346 et n. i. manuscrits de Ranchin ont été acquis par
(,) Paiis, Bibl. nat., nis. l'r. 34, loi. 9. l>.ilu/<- ; cf. !.. Delisle, Cabinet des manuscrits.
f,) Van Praet, Recherches sur Louis de Bruges, t. I, p. 36.r>, n. 9, qui signale dans le ins. lat.
SES ÉCRITS. 363
cherchait à vendre sa collection, ne viennent pas des manuscrits;
elles ont été ajoutées d'après un quelconque répertoire (I).
Les deux seuls points de repère certains sont les suivants : d'une
part, dans la préiace, Bersuire se présente comme prieur de
Saint-Eloi à Paris, titre qu'il n'a porté que depuis décembre 1 353
ou peut-être même avril 1 354 ; d'autre part, la seconde rédaction
du Répertoriant, datée de 1 35g (2), parle de la traduction de Tite-Live
comme d'un ouvrage terminé. Celle-ci a donc été publiée entre 1 354
et i359, avant le traité de Brétigny et le retour du roi Jean en
France. 11 est peut-être permis de resserrer ces dates : la préface en
effet contient un éloge de Jean le Bon, qui, tel qu'il est rédigé, peut
difficilement être postérieur à la défaite de Poitiers (septembre 1 356 )
et contemporain de la captivité du roi; la traduction achevée aurait
donc été offerte avant 1 356.
Bersuire affirme que jamais personne avant lui n'avait traduit
Tite-Live en français : « Par votre ordenance», dit-il à Jean le Bon,
«celui livre qui onques mais n'avoit esté touchiez est venu en lu-
« miere ». Sans doute faisait-il erreur; on a de sérieuses raisons de
penser que la première décade avait été mise en français au cours
des premières années du xive siècle.
Bien que cette traduction soit aujourd'hui perdue, nous avons sur
son existence deux témoignages fort nets.
Nous savons, tout d'abord, qu'elle a servi de base à une version
italienne des dix premiers livres de Tite-Live exécutée en 1 3 2 3 par
9798 de la Bihl. nat. des documents relatifs à d'autre part que ce manuscrit, aujourd'hui
cette tractation et en particulier un catalogue conservé avec ï'ex-libris de Ranchin (Bibl. nat.,
partiel des manuscrits de Ranchin, différent de ms. fr. 12233) ne porte aucune date. Une date
celui qu'a publié Montfaucon et d'où le Tile- approximative est également donnée pour la
Live est absent (ms. lat. 9798, fol. 8). traduction du De Remediis de Sénèque due à
(1) Par exemple, le manuscrit de la traduc- Jacques Bauchant (Delisle, ibid. , p. 88) ; pour
lion, par Oresme, de la Politique d'Aristote, VHisloria trnjnna de Guido délie Colonne
que possédait Ranchin, serait, d'après le cata- (1287) et les Echecs moralises, traduction de
logue, daté de 1 36g. Or nous savons d'une Jean Ferron ( 1 347 ) ' 'es indications chronolo-
part que le renseignement est Taux, Oresme giques sont en général données par les manu-
n'ayant commencé son travail qu'en 1371 et scrits. 1 355 est la date assignée à la traduction
l'ayant terminé au plus tôt en 1374 (Delisle, de Bersuire par plusieurs anciens bibliographes.
Librairie de Charles, 1 , t. 1, p. io4-io5), et (,) Cf. p. 3.">o.
364
PIERRE BERSU1RE.
un certain Filippo da Santa Croce, probablement notaire à Andria,
dans les Pouilles. L'explicit du manuscrit qui fournit ce nom et cette
date précise en outre que Filippo a travaillé sur un texte français (1).
Ce document, remis en lumière, vient confirmer l'hypothèse déjà
mise en avant pour expliquer les nombreuses traces d'influence
française qui apparaissent dans l'œuvre du notaire italien (2).
Le second témoignage est fourni par le catalogue des livres de
Charles V. En i3y3, la librairie du roi contenait deux Tite-Live en
français; mais le bibliothécaire, Gilles Mallet, n'a pas décrit ces
volumes en termes semblables. Il présente l'un d'eux comme un
exemplaire de «Titus Livius en françois, ...de la translacion du
« prieur de Saint Eloi a Paris », et l'autre comme « l'original de Titus
(l) J. Monliin, dans Bulletin de la Société
nationale des Antiquaires de France, 10,58,
p. 83-85. Voici ce texte (déjà imprimé par
E. E. Struve, Zur Feier des Gehlerscken
Gedaechtmss-Aclns , welcher... Ciôrlitz, 22 déc.
i836) : « Qui linisce il decimo libro di Tito
Liyio de l'estorie romane. A Dio sia gracia.
M CCC XXIII a di II di marin, recato di fran-
cesco in latino per meser Phylippo da Santa
Croce, notaio, ad Andréa, il quale suona in
nostra lingua « virile », cioè « forte ». Et io Blaxio
dito Seracino, di Yincença, notaio, il detto libro
registaiad instançia del nnhile e potente luiomo
Giovanni da la Scala di Yerona, nelli anni di
Dio M CCC XL Vil! del mese di maio. In
quello anno lu grandissima pestîlençia per luto
l'mondo e maximamentre in terre e contrade
vicine ciel mare, mortalité e tremoto. Deo gra-
cias. Amen ». Ce manuscrit était autrefois
conservé à Gôrlitz (Silésie) ; il se. trouve
aujourd'hui en dépôt à la Bibliothèque uni-
versitaire de \\ roclaw.
1 Cl. Dalmazzo, Rîcerche sopra la prima
t Deçà o ili Tito l.irin volgarizzata nelbaonsecolo,
Turin, l844 ; ta prima t Deçà » di Tito
l.irin , volqari : zamenlo del baon secolo , Turin,
i845-i846, a vol.-, F. Maggini, Le prime Ira-
duzioni di Tito l.irin, dans La Rassegna, t. WIV
(i(|iti), réimprimé dans F. Maggini, l primi
ootqarizzamenti dai classici latini , Florence,
p 54-8g . voir aussi (lins. Hillannvich ,
Il Boccaccio, il l'etrarca e le più antiche Iradtt-
zioni in italiano délie Décadi di Tito Livio , dans
Giornalc slorico délia lett. ital. , t. CXXX (î of>3),
p. 3i 1-337- M* hillanovich, p. 334, n. 1,
tout en reconnaissant l'existence dans le texte
italien de tournures et d'expressions françaises,
écartait l'hypothèse d'un modèle en cette lan-
gue et suggérait celle d'un Italien ayant vécu
en France. Il veut bien nous assurer que la dé-
couverte du manuscrit de Gôrlitz l'a amené à
renoncer à cette explication. La traduction de
Filippo <!a Santa Croce a connu une large
diffusion, elle semble même avoir été, sinon
remaniée, du moins revisée, et de copie en
copie, les traits Français ont été éliminés : ils
sont très apparents dans les plus anciennes.
Nous ne citerons ici, d'après F. Maggini, op.
cit. . p. 60-fii , que des exemp'es tirés des mss.
Hicc. 1 f) fi 4 (de i3f)2) et Ricc. 2197 (Noies
du x\ 1' siècle prises sur un manuscrit presque
identique au premier) de mots français laissés
tels quels par le traducteur qui ne savait pro-
bablement comment les rendre : I,iti,i uno
nm/jc (tempestas) ; IX, 36, 6 una fanciiille
(falcibus) ; rX,46,Q si fece reebare suo faadeslel
el quale l'uomo cliiama sella curule (curulem
adferri sellam); X.,38,5 clnrs , cioè grattici
(cratibus) ; IX, 46,5 elli publicô la ragione
e le leggî ch'erano riposte ne' secreti de' pon-
tiliri en la blanche paroil entoar le for (civile
jus, reposilum in penetralibus pontilirum ,
evolgavit l'astosque circa forum in alho pro-
posnit ut quando lege agi posset scirelur).
SES ÉCRITS. 365
« Livius en irançois, la première translation qui en fut faite, escript
«de mauvaise lettre, mal enluminée et point historiée » (1). Il sem-
ble bien qu'il ait voulu distinguer deux ouvrages différents; et la
rédaction des deux articles, dont on n'avait pas jusqu'alors remarqué
les termes, devient tout à fait claire lorsqu'on la rapproche des indi-
cations livrées par le manuscrit de la traduction de Filippo da Santa
Croce.
Ce texte n'a certainement pas été répandu, et Bersuire ne l'a pas
utilisé. Il suint, pour s'en convaincre, de comparer quelques-unes de
ses phrases aux passages correspondants de la version italienne,
qui doit donner une image assez fidèle de la première translation
française (2).
II, 3i, 7 Tanta cum gratia tum arte praeparaverant feneratores quae non
modo plebem, sed ipsum dictatorem frustrarentur.
Tanto seppono fare gl' usorieri e si Si estoit ainsi que les usuriers avoient
per amistà e si per engegno e per ba- pourpensé une cautele comme il peus-
ratto ch'egli seppono trovare per lo quale sent clefrauder le pueple et le dicta-
non tanto solamente ingannassono il teur (fol. 4od).
popolo minuto, ma etiandeo il dictatore
medesimo (Gôrlitz, fol. 3ob).
II, 3 1 , 9 Quod ad me attinet, neque frustrabor ultra cives meos neque ipse
frustra dictator ero.
Tanto corne amme apartiene, io non Je, dist il, ay fait ce qui en moy
mènera piu si miei cittadini per parole en estoit, mais je n'entens plus a dece-
ne io non sarô dictatore per neente voir mes cistoiens ne a estre dictateur
(Gôrlitz, fol. 3ob). pour neent13' (fol. k\ a).
II, 32,2... doctos deinde nullam scelere religionem exsolvi, Sicinio quodam
auctore injussu consulum in Sacrum montem secessisse; trans Anienem amnem est,
tria ab urbe milia passuum.
(,) Inventaire de Gilles Mallet (i373), exemplaire de Bersuire. Cf. Intermédiaire des
n°" 33 et 91 3. Cf. L. Delisle, Librairie de chercheurs et des curieux, 6" année, 1870-
Charlcs V, t. II, n"' 970 et 981. La première 1873, p. i64-i66.
traduction fut prêtée au duc de Berry, puis, (») || semble aussi que le texte latin qui a
le i4 octobre 1392, au duc de Bourbon; elle servJ ;iu traducteur anonyme n'appartienne pas
ne se retrouve plus par la suite dans les inven- à la même famille que celui que lisait Bersuire.
taires de la Librairie du Louvre ( 1 4 1 1 , 1 4 1 3 , Jj8 démonstration prendrait ici trop de place.
i423). Cette mention avait retenu l'attention m Qn notera je contresens de Bersuire sur
de L. Pannier, qui s'était efforcé de retrou- oho<Z me niÙHef, qui n'est pas dans la traduction
ver ce manuscrit sans se douter apparemment italienne
qu'il pouvait s'agir d'autre chose que d'un
366
PIERRE BERSUIRE.
Poscia fu loro insegnato che per fare
maie non sarebbono absoluti del sacra-
mento, e cosi, per confortamento d'un
Romano che Sicinio ebbe nome, si par-
tirono sanza comandamento de consoli
et puosono loro campo in uno monte
che chiamato fue Sacremonte oltre la
riviera d'Aniene di lungi a Roma tre
miglia (Gôriitz, fol. 3o c).
Mais pour ce que il congnurent que
nulle religion (c'est a dire nul veu ou
serement) n'est dissolue ou deslie par
nul fait crimineus, il laissierent le traic-
tement de leur consulz occire, et a la
voiz de un tout seul de eulz il s'en
alerent tous par delà le flueve de
Aniene en une montaigne a trois mile
de Romme ''' (fol. 4i a).
L'œuvre de Bersuire est de toute façon beaucoup plus ample que
celle de son prédécesseur. 11 a traduit la première décade, la troi-
sième et neuf livres de la quatrième (2). H a numéroté ces der-
niers de 1 à 9, sans s'apercevoir que le livre XXXIII manquait'3',
comme il avait numéroté de 1 à 3 les décades qu'il connaissait, sans
se préoccuper de la lacune causée par la perte de la seconde.
Il n'est pas surprenant qu'il se soit procuré les livres I à X et XXI
à XXX (4\ dont les copies étaient alors communes. Les récents travaux
de M. Giuseppe Billanovich(5), qui, à la suite de Traube(6), a renou-
velé l'histoire du texte de Tite-Live, permettent de se rendre compte
des conditions dans lesquelles notre traducteur a pu lire la qua-
trième décade.
Cette partie de l'œuvre de Tite-Live paraît en effet avoir été pres-
que entièrement oubliée pendant le Moyen âge ; Nicolas Trevet
(,) Bersuire n'a pas compris injussa, et a
laissé de coté le nom de Sicinius.
(,) La traduction s'arrête en fait avant la lin
du livre XL, au paragraphe 3y, 3 : « decem-
viri supplicationem in l>iduum valetndinis
causa in Urbe et per omnia fora conciliabula-
que edixerunt ». Les paragraphes 3-j, 3 à .r)<),
qui constituent la lin du livre, n'ont été
retrouvés que plus tard; Billanovich, Pelrarch
nntl ihe le. îinal tradition ofLivy, dans Journal
of thc Warhnrij and Conrtaiild In.-tttutes , t.
\IY ( i()T>i ), p. 1 85 et 50.), app. î , n. i.
'J) Le livre XXXIII (troisième livre de la
quatrième décade) n'a élé découvert qu'en
i6i5.
'*' Dès la fin de l'Antiquité, l'œuvre de
Tite-Live s'est trouvée morcelée, et chacune
des décades conserve es a sa propre histoire.
(S| Pelrarch ami... /.m, déjà cité, p. 137-208;
// Boccaccio, UPetrarca e le jiiii antiche trada-
zioni in ilaliano délie décadi di Tito Livio, dans
Giornale stnrico délia letteratura ilnliana ,
t. CXXX ( m).")3), p. 3i 1-337; ^''' nmanUti e
le cronnche medioevali : Il « Liber pontincaUs • ,
le « Décadi* di Tito Livio e il prima amanesimo
a lloina , dans Italia mcdiaerale e nmanistira ,
I. I (lo58), p. 1 <>3- 1 37 ; Per la forlnna di
Tito Livio net Rinascimeuto ilaliano, ibid. .
p. a45-28i (en collai), avec M. l'erraris et
I'. Sambin) ; Dal Livio di lialerio [l.anr. 63,
19) al Livio del Petrarca ( />'. M. . Ilarl. 2i93),
ibid,, t. Il (i(|.")i)), p. 103-178, et surtout
p. i4t et suiv.
<6) Palaeographische Forschnngen, l ierier
Teil, Bamherqer Fragmente der vierten Dehade
des Livias, dans libnandlangen der À. Baye-
risclun Akad. der WiiS, 20 Mnnchen . III. KL,
t. xxrv, 1 , i()o.'i , p. 1 a i().
SES ÉCRITS. 367
qui écrivit un très long commentaire sur les première et troisième
décades et qui connaissait vaguement l'existence de la quatrième,
n'avait pas réussi, vers i3i6, à se la procurer (I); on n'en signale
aucune copie des xne et xme siècles. Quatre manuscrits plus anciens
existaient bien du temps de Bersuire ; mais, oubliés, l'un dans le
trésor du Latran(2), les autres dans les bibliothèques des cathé-
drales de Mayence (3) , Bamberg (4) et Spire (5), ils étaient hors de
la portée de notre traducteur, et ne seront d'ailleurs découverts
que bien plus tard. Seul un cinquième manuscrit, probablement
d'origine insulaire, avait été retrouvé, dans les premières années du
xive siècle, à la cathédrale de Chartres par un chanoine de cette
ville, membre d'une illustre famille romaine, Landolfo Colonna(6).
Quand, en 1 3 ^ 8 , Landolfo quitta Chartres, où il s'était établi,
pour se rendre à Avignon, il emporta une copie de son précieux ma-
nuscrit; c'est à Avignon, et par Landolfo Colonna, que Pétrarque eut
connaissance de la quatrième décade (7). Le texte commença dès lors
à se répandre, mais fort lentement. Les copies, qui dépendent toutes
plus ou moins de l'exemplaire de Pétrarque (s) , ne se multiplient
qu'à l'extrême fin du xive siècle et au début du xve. Toutefois, il y
en avait une à Vérone en î 3q 9 et il semble bien que, dès ce
moment, la quatrième décade a trouvé des lecteurs en Italie. Thomas
''' Billanovich, Petrarch and... Livy, p. i4q; livre XXXIII, a été découvert en i6i5, les
B. Smalley, Ehglish Friars <ind Anliqnity in thé Fragments du manuscrit du v", à la fin du \i\'.
earjyfourteenthténtttry, Oxford, i960, p. 92. ,,, /w , S , _ , 83 et i85, n. 1; celle
' B.llanov.ch, »W.,p. ,83 etn.6etp.aoo; quatl.;ème corpie, dont les leçons sont souvent
ce manuscrit , remontant au 1V01.au v* siècle, origina|es et apparentées au manuscrit de
se trouvait pendant le haut Moyen âge a Saint- Chartres dont il va être question, lut découverte
Jean-de-Lalran ; .1 a été démembré ayant le à ,a cathédrale de Spire par Beatlis Rhenamw
ix siècle, apparemment sans laisser de descen- et ati,isée dans |V,)i,ion de l53, . e„e es(
dance- seuls quelques lemllels, qui ont servi . ,c aujoilrdluL
a envelopper des reliques, ont échappé à la ,,,
destruction. ' "• ' P- ",3 10''-
m Ibid., p. 180 et 1 84 ; ce manuscrit du (7) *&"*• , p. 109-170.
ix' siècle, conservé à Mayence, est demeuré (,) Il faut mettre à part quelques copies
inconnu jusqu'au début du xvi*, où Angst et exécutées à l'extrême fin du xm* siècle ou au
Carbach l'ont utilisé pour leur édition ( 1 5 19) ; début du xiv* dans la région vénitienne,
il a aujourd'hui disparu. (i. Billanovich promet des éclaircissements à
(t) Ibid,, p. i85, n. 2; un manuscrit du ce sujet; voir, en attendant , ses articles, /
v* siècle fut, entre 99(1 et 1001 , rapporté par primi nmanisti e le tradizioni dei classici latini ,
Othon 111 de Plaisance à Bamberg et presque Fribourg, 1 ç)53 , p. 20 [Discnrsi universiiari ,
aussitôt recopié ; cette copie, et quelques l'rag- nuova série , i4 ) et Petrarch nnd... Livy, p- 208.
ments de l'original, n'ont pas quitté la ville. Cf. ibid., p. 1 64 , à propos d'un manuscrit de
Le manuscrit du xi" siècle, qui contenait le Fermo (ms. 81).
368 PiERRE BERSU1RE.
Waleys, qui l'avait vainement cherchée en Angleterre, put la consul-
ter à Bologne vers i33i ; le roi Robert la fit transcrire à Naples en
i332; Dionigi da Borgo San Sepolcro la cite avant 1 34 2 {l). Ber-
suire fut le premier en France à profiter de la découverte de Landolfo
Colonna.
Le manuscrit de Chartres offrait, à côté de la quatrième décade,
un texte des livres XXV à XXX extrêmement important, car il ne
dépendait pas du manuscrit exécuté au ve siècle en Italie du Sud et
conservé depuis le haut Moyen âge à l'abbaye de Corbie, générale-
ment connu aujourd'hui sous le nom de Pateanus, source de toutes
les copies qui circulaient au Moyen âge(2).
Landolfo a pu ainsi améliorer le texte courant des livres XXV
à XXX. Les descendants du Puteanus présentaient tous, par exemple,
deux lacunes importantes: manquaient, dans le livre XXVI, les para-
graphes 4 1 , 18 à 43, 8 et, dans le chapitre 3 du livre XXVII, les
paragraphes 1 à 7. Le manuscrit de Chartres a fourni le moyen de
les combler'3' : la première, par un fragment regardé aujourd'hui
comme apocryphe , la seconde, par un texte qui est considéré comme
authentique.
Bersuire a eu connaissance de ces deux fragments, ainsi que de
quelques améliorations de détail14'. 11 est donc hors de doute qu'il
(l) Billanovicli, Dal Liviodi Raterin.p. i,">8; Pétrarque et tous les manuscrits descendant,
Petrarch and... Livy , p. 170, n. 3; Sabbadini, à travers Pétrarque, du manuscrit de Chartres
Scnpcrle..., t. Il, p. \ '\ et 4f); B. Smalley, En- ont : « sederunt in tribunali proconsulis Sci-
gUsh Friars..., p. 92-9.3. pionis » ; Bersuire : 0 et si se sistrent en
(,) Billanovich, Petrarch and... Livy, p. 1 '18- l'emperial sie^e du proconsul Scipion » (-.'.83 a).
161 et 17J. — XXVIII, 28, l5. Tous les descendants du
''' Billanovich, Il llnccacrin , p. 337, 11. 1. Pateanus ont le texte Inintelligible : « arma
La fin du livre XXX (après \ 1 , t> : ex duabus compinxit contra cives vestros fendis » ; Lan-
classibus) manque à beaucoup de descendants dolfo (fol. 2.r>3 a), Pétrarque, etc. lisent: «arma
du Pateanus. Kl le se trouve dans les manu- contra patriam contra cives vestros fendis»;
scrits de Landolfo Colonna et de Pétrarque, Bersuire: • porter armes contre vostre pais
ainsi que dans la traduction de Bersuire ; mais et contre voï citoiens • (aS3b). — Pans tous
elle n'était pas complètement ignorée avant la les descendants du Puteanus, le passage
découverte du manuscrit de Chartres (Billano- XXVIII, 37, 9 à XXIX, 1 , i\ : • conscriptis
vich, Petrarch and... Livy, p. 100, i64etn. I, missisque... ab omni externo imperio » est
pi. 3s b et 36); Trevet, de son coté, la connais- déplacé et se lit après ■ carde • , WVIII, 22,
sait [îbid., p. 162). i4; Landolfo Colonna (fol. 2.">i d et 258b),
(4) Voici quatre exemples caractéristiques. Pétrarque et l'ersuire (28r>c) rétablissent
WVIII, 37, l5. Tous les descendants du l'ordre correct. — XXV III, !\ 1 , 1. Les descen-
Pateann* ont : « sederunt in tribunali P. Sci- dants du Puteanus ont tous: « ne tuam quideni
pionis ■ ; Landolfo Colonna (fol. 3Ô2 c), gloriam bono publien »■ Landolfo Colonna (loi.
SES ÉCRITS. 369
avait sous les yeux une copie du manuscrit de Chartres découvert par
Landolfo Colonna.
On peut se demander si c'est à Paris qu'il a pu la trouver, grâce à
un exemplaire que Landolfo Colonna aurait mis en circulation pen-
dant son séjour à Chartres ( i3o2-i 328) (1), ou hien s'il la doit à
son ami Pétrarque. Il est important pour l'histoire de l'humanisme
français de savoir si, au xive siècle, la quatrième décade a dû passer
par Avignon pour se répandre en France.
11 ne serait pas impossible de répondre. Nous possédons en eiîet et
le Tite-Live de Landolfo Colonna et celui de Pétrarque. L'exemplaire
de Landolfo Colonna est le manuscrit latin 56go de la Bibliothèque
nationale. Après la mort de son propriétaire, il passa aux mains de
Bartolomeo Carbone dei Papazurri, évêque de Teano ( 1 348-1 353) ;
Pétrarque l'acquit en 1 352 et y mit la note suivante: « Emptus Avi-
nione i352, diu tamen ante possessus » (2). L'exemplaire préparé par
Pétrarque à Avignon en 1 3 28 est le Harley 2^3 du British Muséum,
qui porte aussi des corrections de la main de Valla (3). Il y a entre
ces volumes des différences; les copies de la première décade, en
particulier, n'appartiennent pas au même groupe.
Si Bersuire a eu entre les mains un exemplaire dépendant de celui
de Landolfo Colonna, on devrait trouver, dans la traduction de la pre-
mière décade, des leçons propres au groupe auquel appartient cet
exemplaire. S'il a reçu son Tite-Live de Pétrarque, ou devrait au
255 d), Pétrarque, etc, rétablissent: « ne... bono décade : copie d'un manuscrit du groupe trans-
publico praeponam » ; Bersuire :« se je préfère alpin de la famille symmachéenne. — Troi-
le profit commun et le bien commun et sième décade, livres XX à XXV : copie dépen-
publicpie a ton bonneur et a ta gloire privée • dant du Puteanus ; livres XXVI à XXX : copie
(286 d); pour ces deux derniers exemples, du manuscrit de Chartres; les levons de la
voir Billanovicb, // Boccaccio , p. 3i6, n. 10. famille du Puteanus ont été reproduites en
<'> Il n'est pas vraisemblable que Bersuire marge par Landolfo Colonna. — Quatrième
ait connu directement le manuscrit de Chartres décade : copie du manuscrit de Chartres,
ou qu'une copie indépendante de celle de ('> Billanovich, Petrareh and... Livy, p. lij,
Landolfo ait circulé en France. Cependant, 1 5 1, 1 7 1 et 2o3-2o5. Ce volume est constitué
le manuscrit de Chartres a été consulté par de la façon suivante. Première décade : copie
d'autres que par le chanoine italien ; en parti- d'un manuscrit du groupe cisalpin de la famille
culier,en i320, par un certain Pierre, sous- symmachéenne. — Troisième décade : copie
diacre de Chartres (Billanovich, Petrareh dépendant du Puteanus ; pour les livres XXVI-
and... Lioy, p. i83, n. 3). XXX, Pétrarque a reporté en marge les leçons
(*' Billanovich, Petrareh and... Liu\; p. i56- du manuscrit de Chartres.— Quatrième
169 et Gli umanisti, p. i3o-i37- Ce volume décade: d'après la copie de Landolfo Colonna
est constitué de la façon suivante. Première du manuscrit de Chartres.
370
PIERRE BERSU1RE.
contraire trouver celles de l'autre. 11 faudra un jour examiner de ce
point de vue l'oeuvre de Bersuire. Mais d'une part, l'emploi du com-
mentaire de Trevet, dont nous parlerons dans un instant, a pu mo-
difier ces données; d'autre part, Bersuire a pu se procurer n'importe
où une copie de la première décade, et ne devoir à Landolfo Colon na
et à Pétrarque que les livres XXVI à XL. Un critère plus sûr peut être
utilisé. Pétrarque a tenté, par des conjectures, d'améliorer son
texte : si ces corrections sont passées dans la traduction, nous avons
la preuve que nous cherchons !). Nous ne pouvons aujourd'hui que
poser la question. H faut signaler, toutefois, un lait singulier. On sait
que Landolfo Colonna a transcrit en marge de son Tite-Live des
fragments du commentaire de Trevet (2), auxquels il a mêlé des
remarques personnelles. Or l'une des notes qui semblent bien lui
appartenir en propre, où il décrit la bannière de la ville d'Anagni,
est passée dans la traduction de Bersuire (3). 11 y a là l'indice de liens
qu'un examen plus détaillé fera peut-être mieux apparaître (4).
Que Bersuire ait trouvé son Tite-Live à Paris ou qu'il l'ait rap-
(,) G. Billanovicli, Il Boccaccio, p. 3 1 4-3 16,
a montré la dépendance de la traduction ita-
lienne de la troisième décade vis-à-vis du texte
livien revu par Pétrarque en dressant une liste
des conjectures de ce dernier passées dans
cette traduction ; il ne semble pas que la trace
d'aucune de ces conjectures se trouve dans la
traduction de Bersuire. De plus, le fragment
authentique qui doit combler la lacune \\\ I ,
4l, 18 à 43, 8, connu de Pétrarque, ignoré
de Landolfo, lest aussi de Bersuire.
''' Billanovicb, l'elrarch and... Livv, p. 1 65-
167; liai Livio di Ilaterio , p. lb~; sur Trevet,
voir ci-après.
',J Billanovicb, l'etrarcli and... Livv, p. 107
et n. 3 ; Bibl. nat., iat. 5690, loi. 47 r° (IV,
5 1 ,8 ) : « Hernicoi uni populus Inca illa obi
nunc est Ananiact vicina antiquitus babitabat.
Mine est quod in vexillo communis Ananie
scriplum est : « llernica saxa colunt quos dives
Anania pascit • (Virgile, En. 7, 684). Ber-
suire : • Incidens. Ilernicien esloit le pais ou est
maintenant Ananie, dont en la baniere de la
cité de Ananie est escript un ver que l'en dit
• I Iernica saxa colunt quos dives Anania pascit •
(Ir. 2(11 fol. i33a). Ni M. Billanovicb ni moi-
même n'avons trouve cette note dans le com-
mentaire de Trevet (Bibl. nat., Iat. C> 7 4 £» , fol.
îagi); elle n'est pas non plus dans le Tite-
Live de Pétrarque.
•*' l ne autre particularité doit être notée.
Tous les manuscrits de la traduction que nous
avons examines, ainsi que les anciennes édi-
tions, présentent une interversion : les para-
graphes 3 à 11 du Livre II, cbap. a, depuis
t initium a Prisco ... » jusqu'à « ... reges eiece-
rat •, commençant dans Bersuire : « et que
Prisques l'ai quinius avoit régné premiers et que
ja ce fust que Servius Tullius... » el finissant
« ... P. Valerius par cui aide il avoit geté de
Bomme les roys et les Tarquinsi sont déplacés
et insérés au chapitre 5, paragraphe a, entre
les mots « pacis amitterel > (Bersuire: «Toute
espérance de pais fust entre le roy et culs
pardurabletneut faillie et ostee • fol. 3od), et
• Ager Tarquiniorum • (Bersuire : • et les
champs des farquins, li quiex estoient assis
entre la cite ■ fol. 3i c). S'il se confirme que
la faute se trouve dans tous les manuscrits
de Bersuire, elle peut remonter au texte latin
qu'il avait sous les yeux : malheureusement,
les apparats du Tite-Live d'Oxford (éd. Conway
et \\ alters) et de celui des Belles-Lettres
(Paris, éd. .1. Bayet) ne la signalent dans
SES ÉCRITS. 371
porté d'Avignon, il reste qu'en publiant son œuvre, il mettait en
circulation un texte beaucoup plus complet que ne l'étaient habituel-
lement, au milieu du xiye siècle, les manuscrits latins.
Bersuire n'a nulle part fait allusion à cette circonstance, dont il
aurait pu tirer une légitime vanité. Il insiste plutôt, comme on a pu
le voir en lisant la préface, sur les difficultés qu'avait à surmonter le
traducteur de Tite-Live. Il aurait pu ajouter à ce propos que la tâche
lui était facilitée par le commentaire sur les première et troisième
décades qu'avait composé le dominicain Nicolas Trevet. Il n'y renvoie
qu'une fois, et sous une forme très vague : Tite-Live parlant d'une
épidémie qui avait, une année, désolé Rome (III, 6, 2), il ajoute :
« Incident. Ce estoient les kalendes d'aoust selon l'expositeur » (ir. 2 60,
fol. 76 c). Il n'y a pas à faire grief à Bersuire d'une discrétion qui
était dans les mœurs du temps.
Cet « expositeur » , Nicolas Trevet, était d'origine anglaise (1) ; il
appartenait à une génération quelque peu antérieure à celle de
Bersuire, puisqu'il était né entre 1208 et 1268; il semble qu'il ait
encore été vivant en 1 334 • H fit ses études à Oxford, où il enseigna
probablement entre i3o3 et i3oy. On pense qu'entre i3o7 et i3i4
il séjourna au couvent de Saint-Jacques à Paris; il vécut ensuite à
Oxford, et on le trouve, en 1 3^4 , comme lecteur de théologie au
couvent dominicain de Londres.
Son œuvre littéraire est considérable. Il a laissé, à côté d'ouvrages
théologiques, des commentaires bibliques qui témoignent d'une
aucune des copies dont ils tiennent compte, ig5o; A. B. Emden, A biographicul register oj
un sondage dans les « détériores » n'a lien the Vniversity of Oxford to A. D. 1500,1. III,
donné pour le moment. Oxford, îoân, p. 1902-1903, et surtout la
(1) F. Ehrle, Nicolaus Trivel, sein Lebcn , mise au point de B. Smalley, English Friars,
seine Quolibet und Qaaestiones dispatatae, dans p. 59-65 ; F. Stegniuller, Reperloriam commen-
Beitrâge zur Gescliiclile der Philosophie des lariorum in Sententias Pétri Lombardi , Wûrz-
Mittetalters, Festgabe Clemens Ba.en.mker zam bourg, 1947, n° 5q/i ; F. Stegmùller, Reperlo-
10 Geburtstng , Munster, 1923, p. i-63. Miss rium bibKcuin, t. IV, Madrid, 1950, p. ioa-io3,
Hutli Dean, qui a consacré en 1939 à Trevet n" 6o32-6o38 ; B. Smalley, dans Archivant
une thèse restée inédite, prépaie sur lui un Fratrum Praedicatoram , t. XXIV (1954), en
ouvrage d'ensemble; on consultera, en atten- particulier p. 86-87, et t. XXVI (19.56), p. 42 ;
dant, son mémoire, Cultural relations in the sur les ouvrages historiques voir A. Molinier,
Miildle Ages: Nicholas Trevet and Nicholas of Les sources de l'histoire de France , t. III, Paris,
Prato, dans Studies in philology, t. XLV (1948), 1903, p. 199, n" 2881, et Ch. Gross.
p. 54 1-564. Voir aussi P. Glorieux, dans Sources... oj English history, 1' éd., Londres,
Dictionnaire de théologie catholique, t. XV, 'i , 1 g 1 5 , n° 1849.
372
PIERRE BERSU1RE.
connaissance approfondie de l'hébreu, une histoire des rois d'Angle-
terre de 11 35 à i3o7, et deux résumés d'histoire générale. On lui
doit surtout des commentaires très importants sur la Cité de Dieu (1)
de saint Augustin, sur le De consolatione philosophiae de Boèce(2),
sur le De disciplina scholarium du Pseudo-Boèce, sur les Declamatwnes
et les Tragédies de Sénèque (3), et sur les première et troisième
décades de Tite-Live [k). Ce dernier travail, entrepris sur l'ordre de
Jean XXIJ, ne semble pas avoir été très répandu. Landolfo Colonna,
vers i32g sans doute, en a copié des passages dans la marge de son
exemplaire de Tite-Live (5). Il n'apparaît que deux ou trois fois, au
xive siècle, dans des citations ou des inventaires de bibliothèque (6).
Les manuscrits en sont rares. Une copie complète, signalée dans le
catalogue de la vente Mac Carthy (1817), a été retrouvée récemment
à Lisbonne (/\ M. N. R. Ker en a découvert un fragment dans une
reliure d'Oxford (8), et le P. Kaeppeli vient de reconnaître la partie
consacrée à la première décade dans le manuscrit latin 5745 de
la Bibliothèque nationale; ce volume, qui semble avoir été écrit
(1) Voir en dernier lieu Thomas Kaeppeli,
lue critique du commentaire de Nicolas Trevet
sur le De Civitate Dei, dans Archivant Fratram
l'raedicalorum, t. XXIX (igôg), p. 2OO-2O0.
(,) P. Courcelle, Etude critique sur les
commentaires de la Consolation de Boéce..., dans
Archives d'histoire doctrinale et littéraire du
Moyen àfje . t. XIV (i g3g), p. 97-100.
(,) E. Kranceschini, Glosse et commenti
medievali a Seneca Tragico, dans Studi e note
di Jilolotjia latina médiévale. Milan, 1938,
p. i-io5, et // commenta di Nicola Trevet al
■ Tieste • di Seneca, Milan, ig38; V. Fabris,
// commenta di Nicola Trevet ail' « Hercules
furent m di Seneca, dans Aeium, t. XXVII
(i<p3), p. 498-509; Nicolai Treveti Expositio
llerculis furentis, éd. V. Ussani Jr, Home,
ig5g ; Nicolai Treveti Expositio L. Annaei
Senecae Agamemnonis, éd. P. Meloni, Palerme,
1961.
'*' R. J. Dean, The earliest known commen-
lary on Livy is by .Mcholas Trevet, dans Medie-
valia et llumanistica, t. III (ig45), p. 86-98.
On attrihue aussi à Trevet des commentaires
sur la Dissuasio \alerii de W aller Map, sur le
livre vi de V Enéide , sur une œuvie de Ciccron
et sur Juvénal. Ces deux derniers écrits ne se
sont pas retrouvés, et il s'agit peut-être d'une
erreur d'un ancien bibliographe (E. M. San-
ford, dans Catalogas translationum et commenta-
rioram: Mediaeval and Renaissance latin transla-
tions and commentarics, vol. I, sous la direction
de P.O. Kristeller, Washington, i960, p. 237).
<5) R. J. Dean, art. cité, p. 8G ; G. Billano-
vich, Petrarch and... Livy, p. 1G2, 1 65 et
n. 1, 190, 196, 197, 198.
(,) R. J. Dean, art. cité, p. 87 et suiv. ;
Rillanovich, art. cité, p. i()5 11. 1 ; R. Weiss,
Notes on the popularity ofthe writings of Aicholas
Trevet, (J. /'., in Italy tluring the jirsl half of
the Fourtcenth centary, dans Dominusan Stadies,
t. I (1948), p. 261-26J.
(7' Bibl. nacional, mss. illum. i3'i-i3j,
copié sans doute au milieu du \v" siècle ;
I>. J. Dean, art. cité, p. 88 et suiv.
Y R. Ker, Pastedoums in Oxford
bindings..., Oxford, 19J1, p. 160, n* 1172
Oxford Bibliographical Society Publications,
New Séries, ô, 1951-1902), signalé par G.
Billanovich, Epilajio . lihri e amici di Àlberico
da Rosciate dans Italia medioevale e umanistica,
t. III (i960), p. 207, n. 7.
SES ÉCRITS. 373
au xive siècle en Italie, provient de la bibliothèque des Visconti (1).
La méthode suivie par Trevet est, ici comme ailleurs, très scolaire.
Il a d'abord divisé le texte de chaque livre de Tite-Live, à raison
d'un chapitre par année; dans le premier livre, où les indications
chronologiques font défaut, la division suit la liste des rois de
l'ancienne Rome. Ces chapitres sont successivement examinés. Le
commentateur s'arrange toujours pour y reconnaître deux ou trois
parties dont il indique brièvement le contenu, qu'il identifie par les
premiers mots; il reprend ensuite chacune de ces parties et la di-
vise à nouveau suivant le même procédé, répétant l'opération
jusqu'à ce que le texte soit réparti en petits fragments de l'étendue
d'une phrase ou même d'une proposition. Trevet transcrit alors
le fragment considéré, en faisant au besoin la construction, en
rétablissant les mots sous-entendus et en glosant par des synonymes
les termes qui lui paraissent difficiles. Il lui arrive de passer très ra-
pidement sur certaines phrases, ou même de sauter quelques lignes
qui n'offrent aucune difficulté; en d'autres endroits il est prolixe.
Les noms de personnes le retiennent parfois assez longuement. Un
exemple fera mieux comprendre cette méthode. Nous l'empruntons
au récit de l'avènement de Servius Tullius.
De Servio Tullio sexto rege
Tanaquil [I, 4i]. Hic incipit agere de Servio Tullio sexto Romanorum rege, et
primo docet quomodo sublimatus est in regem; secundo prosequitur ejus regnum,
ibi Nec jam publicis [I, 4 2], tercio describit ejus mortem, ibi Nec ea res [I, 46, 2].
Circa primum tria facit, quia primo ostendit quomodo Tanaquil in rege esse adbuc
spem vite simulavit ; secundo quomodo Servius intérim vices régis implevit, ibi
Intérim [1,4 1, 5], tercio quomodo regnum optinuit, ibi Itaque per aliquot [1,4 1,6].
Circa primum tria facit, quia primo ostendit quomodo, exclusa multitudine, re-
gina Tanaquil circa curam régis diligenciam [adbibuit en marge] — Simul que
curando. Ordo : Simul tanquam spem scilicet vite, sabesset in rege, comparât, id est
émit, sedulo que opus sunt, id est necessaria sunt curando vulneri — - Simul si destituât.
Hic ostendit quomodo in eventum mortis régis generi sui Servii presidium postu-
lavit et ad regnum occupandum animavit ; unde dicit : Simul si spes scilicet vite
destituât, scilicet regem molitur, id est machinata, alia presidia, id est auxilia —
(1> Th. Kaeppeli, art. cit., p. 200, n. 1. pu prendre connaissance d'une partie au moins
C'est grâce à cette découverte que nous avons du texte de Trevet.
HIST. LITTÉR. — XXXH. 25
374 PIERRE BERSUJRK.
Accito, ici est vocato, propere, ici est celeriter, Serrio soceri scilicet régis ne socrani
seilicet se reginam inimicis scilicet filiis Anci régis — Manibus aiienis scilicet pasto-
rum pessimum fatum scilicet occidendo regem — Erige te, id est animum ad magna
et alta aggredienda excita, deosque duces [sequere] , id est prosequere id cpiod dispo-
suerunt de te dii, qui claruni... ; ut animosiorem reddat commémorât ei prodigium
quod circa ipsum contigit, quando caput ejus inflammatum videbatur ardere —
Expergiscere quasi diceret : hactenus tam tepide egisti quod visus es dormire, sed
nunc, tanquam vere evigilans, diligentius prosequere négocia tua — Et nos pere-
grini, quasi diceret: Ne desperes de regno cpiia extraneus es, quia et nos etc. —
Qui sis, id est qualis sis, quia gêner régis, quia acceptus pa tribus et populo — Si
tua consilia torpent re subita, id est propter rem subitam, at tu etc. — Cum clamor.
Hic tercio ostendit quomodo regina tumultum populi credentis regem occisum
sedavit — • Ex superiori edium, id est ex supprema ede ■ — Tanaquil alloquitur
populum per fenestram in Novam viam versus, id est versus illain partem que ducit
in Novam viam — Ad Jovein Stalorein habilabat cniin etc. — Jubet, id est jubendo,
bono animo esse scilicet populum dicit sopitum fuisse etc. — Intérim : docet quu-
modo Servius intérim vices régis implevit, unde dicit : intérim scilicet cepit regina
jubente dicto Servio Tullio esse audientem populum reddituram cum jura scilicet
petentibus sicut rexfacere solebat obiturum, id est prosecuturum que esse alia munia,
id est officia, régis — Servius cum trabea, id est toga ex purpura et cocto (lire
croceo ?) qua tecti Romanorum reges procedebant et licloribus, id est custodibus
dccrevit scilicet finaliter dijudicando de aliis scilicet dissimulans et in suspenso tenens
consulturum etc. — llaque docet... (Bibl. nat., lat. 5y45, fol. ik c-d).
Le chapitre se termine en général par un certain nombre d'extraits
ou de références empruntés à divers auteurs ; les noms de Valère-
Maxime, Salluste, Isidore, Orose, Eutrope, Justin, Solin, Végèce.
saint Augustin, Pierre le Mangeur reviennent le plus souvent.
Le traducteur n'a donc été livré à ses seules forces que lorsqu'il a
abordé la quatrième décade, ignorée de Trevet.
Une étude approfondie de la méthode suivie par Bersuire et de
la valeur de sa traduction dépasserait les limites de cette notice. Ou
essaiera seulement, au moyeu d'un choix d'exemples, de donner une
idée de la façon dont il a conçu et exécuté son travail.
L'examen du vocabulaire concret, des mots désignant des insti-
tutions ou des choses de l'ancienne Rome, est particulièrement
intéressant, car il permet d'entrevoir quelle image de L'Antiquité le
traducteur a transmise à ses contemporains.
Certains termes d'institutions militaires, civiles ou religieuses
pouvaient être rendus sans difficulté par des mots ou des tours du
SES ÉCRITS. 375
français courant : exercitus, «ost»; acies, «bataille», (cf. XXVII, 48,
4 acies : « leurs olz et leurs batailles » fol. y 7 3 c). Bersuire ne se ren-
dait probablement pas compte de ce qu'était un camp romain : castra
est rendu par « tentes » (cf. XXVIII, 27, 2 in castris : « en tentes et en
ost», fol. 282 d); vallum est souvent mal traduit (cf. II, 32, 4 vallo
fossaaue communitis castris : « garnirent leurs tentes de cloisons et de
lossez », fol. 4i b); on ne sait pourquoi «guerre», traduction de
belîum, semble être opposé à « batailles», traduction de bella (les
batailles puniques); arx, «tour»; castellum, « chastel » ; vexillarius,
« un portant baniere »; ecjues, « cbevaucheur »; pedes, « home a pié »,
« peon » ; antesignani, « ceulx qui estoient devant les banieres » ; signum,
aussi bien que vexillum, «baniere»; clipeus, « targe »; scutam,
«escu»; classis, «flotte de galees», «flotte de nefz», «navire»; one-
raria, « grande galee pour fais porter»; classicum, «clas»; tribunal,
« siège de l'empereur », « emperial siège », « siège »; Urbs, « la cité de
Rome», « la cité»; respublica, «la cité», « la chose publique»; civis,
« citoien » (cf. II, 32, 7 concordia civium : «la concorde du peuple»);
pnvatus [simple citoyen], « privez » ; hujenuus, « de franche condicion » ;
nexi, « ceulz qui pour debtes estoient lyez »; plebs, « le peuple », « la
plèbe»; patres, «les pères», «les nobles hommes»; collega, « con-
joins» ; praeco, « criée » (1,47,8 per praeconem : « par criées commu-
nes » ; XXVIII, 26, 16 per praeconem : «par commandement et par
cri»); ager [territoire], «champ» (XXVI, 4i, iG ager Bruttii : «le
champ des Bruciens »); forum, «marchié»; curia, «court»; magis-
Iratus, « office »; regnum [pouvoir royal], « royaume ». La traduction,
surtout lorsque le mot latin a pris un sens nouveau au Moyen âge
est parfois équivoque ou insuffisante : imperator, «empereur»; dux,
« duc » ; miles, « chevalier » (cf. XXVIII, 27,12 mos militiae : la « cou-
tume de chevalerie » , fol. 282 d; XXXI, 17, 9 militaris aetas : «ceux
qui estoient d'aage chevalereux » , fol. 3 20 c); veterani milites, «les
anciens chevaliers»; socii, « compaignons » (cf. socii navales, «les
compaignons navals ») ; Uctores, « gens d'armes »; pontifex, « evesque ».
Parfois aussi, le sens d'un tour français calqué sur le latin n'apparaît
pas: colligere vasa [plier bagage], «cueillir les hostiex » ; jurare in
verba consulum, «jurer en paroles des consules». C'est pour traduire
les mots de la langue religieuse qu'ont été risqués les anachronismes
les plus voyants : XXVIII, 27, 1 G nullis hostiis nullis supplicationibus :
376 PIERRE BERSU1RE.
« par nulz sacrefices », fol. 283 a; XXXI, 17,11 sacerdotes cum infulis :
«leur prestres reveztuz et en chapes», fol. 3 20 c; piaculum, « puni-
cion »; sceleratus viens [maudit], «voie escommeniee ».
Bersuire n'a pas toujours trouvé dans sa langue maternelle les
mots capables de rendre avec une approximation suffisante les
termes spéciaux qu'il avait à traduire. Il n'a pas hésité alors à faire
passer ceux-ci dans son texte, en les francisant. Ce procédé n'était
pas nouveau; un siècle et demi auparavant déjà, l'auteur des Faits
îles Romains avait résolu de même manière des difficultés analogues
et mis en circulation un certain nombre de latinismes; d'autres
provenaient de divers ouvrages profanes ou religieux. Bersuire en a
repris plusieurs, par exemple'1' : letjto, «légion»; phalanges, «pha-
langes»; legatas, « legaz » ; leijacio, «legacion»; deletjata eral, « estoit
déléguée»; tribnnus, «*tribun»; centurio, « centurions »; praetorium,
« prétoire » ; hiberna, « tentes 'yvernaux » ; coma [aile] , « corn » ; consul ,
«consule»; dictator, «'dictateur»; senatns, « sénat»; praefectus , « pre-
fect » ; orator [parlementaire] , « orateur » ; matrona, « matrone » ; seditio,
« 'sédition » (II, 32 , 1 2 seditio : « sédition et controversie », fol. 4 1 c) ;
XXVI, 4i, 11 vn.onam.enta occisorum exercituam: «mémoires et monu-
menz des olz »; Prél. 1 1 amor netjotu suscepti : « l'amour que je ay au
négoce » (fol. 8 a).
Toutefois l'ampleur et la diversité du vocabulaire de Tite-Live ont
obligé Bersuire à innover; il est le premier à employer : manipulas,
«manipule» VIII, 8, 4; copiae, «copies» XXVII, 48, 3, XXVII,
48, 4; accensi [milites], « acceses » VIII, 8, 8; antepilani, « antipilaire »
VIII, 8, 7; hastati, « ceulz qui portoient les hastes » VIII, 8, 5, VIII,
8, 9; principes, «princes» VIII, 8, 6; rorarii, « roraires » VIII, 8, 8;
triant, « triaires » VIII, 8, 8; primuspiliis, «primipile» VIII, 8, 16;
aaad.rirem.is, « quadrireme » XXXI, 17, 3; dictatura, « diclatorie » II,
3i, 10; plebetus, « plebeyen » II, 33, 2; comités, «comités» (I, 48, 4
fiuja régis comitam : «li roys... s'enfuit et avecques lui... ses comités» ,
(l> F. Bi'unot, Histoire de la tangue française Flutre, \ole sur le vocabulaire des Faits des
des origines à l'.>00,i. F, £• éd., iq33, |>. 2c|a- Romains, dans Romania, t. LXV (1939), p. 478-
ag5 el 566-586; Li Fet des Romains,... éd. 536. Les mots précédés d'un astérisque pa-
L.-F. Flutce el K. Sneyders <]<> Vogel, t. Il, laissent avoir été introduits dans la langue pai
Paris-Groningue, s. d., p. a65-ag5, et L.-F. l'auteur des Faits.
SES ÉCRITS. 377
fol. 25b); perearinus [étranger] «pèlerin» I, 4i, 3; victorem, «videur»
XXVI, 4i, iaW.
Il évite d'ailleurs d'appliquer mécaniquement ce procédé, comme
le montreront les diverses traductions proposées pour le mot
imperium :
[Puissance de Rome] : Préf. g Imperium : «l'empire de Rome» —
[pouvoirs délégués aux magistrats ou chefs militaires] : XXVIII,
27,12 summi imperii majestatem : « la majesté du souverain empire » ,
fol. 282 d; XXVIII, 28, il imperium populi Romani : «l'empire
romain», fol. 283 b; XXVIII, 28, 1 4 eodem imperio... in provinciam
missus : «tramis en ceste province... a égal pooir», fol. 283 b;
XXVIII, 27, i4 imperium ablatum ab tribunis : «la seigneurie des tri-
buns», fol. 2 83 a; XXVIII, 27, 4 imperium auspiciumcjue abnuistis :
«avez refusé tout ordre et tout empire», fol. 282 d; XXVIII, 27, 5
auspicium et imperium detulistis : «vous avez transporté vostre eur et
vostre empire», fol. 282 d.
Le lecteur des Histoires romaines se trouvait donc souvent en pré-
sence, soit de mots français usuels, mais vagues et qui masquaient
la réalité antique, soit de latinismes plus ou moins nouveaux qui ne
lui disaient rien. Bersuire a senti la nécessité de commenter de telles
traductions : il les fait souvent suivre d'un synonyme, parfois d'un
éclaircissement plus étendu : acjer [«ager publicus » (I, 47, 11)
divisé par Servius Tullius] : «le champ, c'est a dire les terres
acquises des anemis(2)», fol. 25 b; candidatus, «les blancs qui
demandoient celle dignité » ; contio, « concion et parlement...»; «la
concion et l'assemblée»; forum [I, 47, 8], «la place commune, c'est
en mi le marchié ou en mi le jugement que l'en apele fore», fol.
25 &;fasces, «les fasces et les enseignes »; furiae, «furies ou force-
neries d'enfer»; gymnasium [XXXI, 17, 6], «gingnasie, c'esloil un
lieu deputié pour estude ou pour faire jeux», fol. 3 20 c; indicere
bellnm, « indire et faire guerre » ; portentum, « si grant portante ne si
contre nature » (cf. dans la même phrase XXVIII, 27, 16 portenta esse:
(1) Bersuire n'avait pas le moyen de se ren- rieuxl XXVIM, 28, 4 est devenu 0 demi-
seigner lorsqu'il se trouvait en présence d'un garçon», fol. 283a.
mot difficile et rare : ainsi gaesa [javelot de <'' Repris peut-être d'une définition donnée
fer] VIII, 8, 6 n'a pas été traduit; semiliia par Tite-Live lui même, 4i, 1 agio capto ex
[litt. « moitié de valet d'année », terme inju- Iwslibus viritim divisa.
378 PIERRE BERSU1RE.
« ce seraient merveilles et choses monstrueuses et portentueuses » ,
fol. 283 a); secessio plebis, « sécession ou département...», « sécession
ou départie» ; tormenla [machines de guerre], «tormens et engins».
La phrase a pu être remaniée pour y introduire ces explications :
XXXI, 1 y, 9 ... ici se facinus perpe- ... et ceulz qui cest horrible fait de-
traluros praeeuntibus exsecrabile car- voient faire furent a ce astrains par leur
men sacerdotibus jurejurando adacti... serement, les prestres disanz les paroles
avant que eulz avecques les moz dit du
ditté excecrable et des maleïçons a ce
ordenez... (fol. 3 20 c).
II, 32, 1 ... quamquam per dictato- ... ja ce fusl que le dictateur avoit
rem dilectns habitus esset... l'ost assamblé et fait le delect, c'est
l'elecion, des chevaliers... (fol. tx 1 a).
II, 33, 2 ... ita tribuni plebci créât i ... si que ainsi ont esté establiz ou
duo... pueple certains officiers apelez tribuns
plebeyens, lesquiex tous jours dévoient
estre esleus et fais du pueple, non pas
des pères... (fol. /i 1 c).
Souvent ces commentaires ont été suggérés par Nicolas Trevet,
que nous citons d'après le manuscrit latin 5 7 4 5 de la Bihliothèque
nationale.
1, 48, 6... in Urbinm clivum...
Trevet : Clivas, ^cilicet accensus [lire ... par une voie oblique apelee Ur
accessus?) flexus, qui clivus cognomi- hienne... (I) (fol. 20 c).
natus est Urbium (fol. 28 a).
1, 4-, 10... non comitiis habitis...
Trevet : Comiciis, id est non vocato ... et aussi sans eslablir jour de elec-
populo pro rege institutendo (fol. 2yd). cion que l'en apele comices... (fol. a5 a)
I, à&, 6 ... ubi Dianium nuper luit...
Trevet : Dianum [sic], id est lanum ... la ou l'en avoit lait l'autre jour le
vel templum Dyane (fol. 28 a). temple de Dyane... (fol. a5 c .
Préf. , 9... domi militiaeque...
Trevet : Domi mililieque, id est qua ...al'ostel et es champs, c'est en pais
prudencia sive tempore paris, quando et en guerre... (fol. 8 a).
manebant domi in quiète, sive tempore
belli (juando foris exercebant miliciam
(fol. 1 d).
''' On noiera le faux sens sur clivant commun à I iex't el à Bersuire.
SES ECRITS.
379
I, Zi 7 , 1 o ... non interregno inito...
Trevet : Interregno. Una dictio [l.
interregno, ici est indicatio) spacii inter
duo régna quo tempore aliquis de patri-
bus factus interrex regebat ut ex supra-
dictis patet (fol. 27 d).
I, !\ 1 , 6 ... et lictoribus...
Trevet : Lictoribus, id est custodibus
(fol. 2/1 d).
. . . sans faire celui intervale que
l'en apele interrègne, c'est le temps du
régent avant le nouvel roi créé ou
coronné (fol. 25 a).
les sergenz d'armes que l'en disoit
I, lx
trabea...
Trevet : Trabea, id est toga ex pur-
pura et cocto ( l. croceo ?) qua tecti
Romanorum reges procedebant (fol.
ik d).
licteurs... (fol. 22 d).
... Servius portant les aournemens
royaux.... (fol. 22 d).
Le commentaire est parfois plus développé et prend la forme
d'une note détachée du texte par un artifice de copie (1) et introduite
par la rubrique « Incidens »(2). Bersuire n'a pas appliqué ce système
avec continuité. Si le livre l est largement annoté, les suivants le
sont beaucoup moins; à partir de la seconde moitié de la traduction,
on ne rencontre plus d'« incidens » qu'exceptionnellement (3>. Cer-
taines de ces notes définissent des latinismes ou des mots français
employés avec une acception particulière. En voici quelques
exemples; la substance en est, pour une part, empruntée à Trevet.
(1) Ces notes, dans la plupart des manu-
scrits, sont copiées dans des espaces réservés à
cet ell'et à l'intérieur des colonnes d'écriture ;
un encadrement plus ou moins recherché les
sépare du texte.
,3' Le mot incidentia, neut. pi., aurait déjà
au xii" siècle le sens de « remarque », » ohser
vation » ; .1. II. Baxter et Ch. .lohnson, Médiéval
latin Word-list , Londres, 1934, p. 2 1 fi ; .1. F.
Niermeyer, Med. lai. lejcicon minas, 1958,
p. &20 ; en Français, le mot incident est pris
dans cette acception par Gace de la Buigne,
contemporain de Bersuire; Tohler-Lom-
malzsch, t. IV, col. i363. Sur le mot voisin
incidence, voir llomania , t. LIV (1928), p.
M9, et A. Molinier, Les Sources de l'histoire de
Fiance, t. IV, 1904, p. 22.
(3) Il est arrivé aux copistes de sauter cer-
taines de ces notes ou, lorsqu'elles étaient très
hrèves, de les insérer dans le texte sans les
annoncer. Toutefois, l'accord assez général des
manuscrits les plus anciens et les plus soignés
montre qu'il n'y a pas lieu de supposer que
Bersuire ait à l'origine annoté sa traduction de
façon suivie et que cette annotation ait été
ensuite gravement mutilée au cours des copies
successives. Voici, d'après les mss 777 de
Sainte-Geneviève et 260-262 de la Bihl. nat.,
un relevé numérique de ces notes: Livre I,
4o; liv. II, i4 ; liv. III, i3 ; liv. IV, 4; Hy. V,
2 ; aucune pour les livres VI à X ; liv. XXI,
10; liv. XXII, 2.
380
PIERRE BERSLimE.
I, il, \ Utroque coloniae missae...
Trevet : Misse colonie, id est viri ... Si mist Romulus en chascune
agrorum cultores expulsis prioribus... d'icelles villes prises une colonie, c'est
(fol. 9 a). a dire cpi'il envoya genz de Romme
pour ileuc habiter... Incidens. Colonie
ou coulongne est appelée quant aucune
ville est gaaingniee et acquise; et l'en
y envoie et met nouvel pueple pour
coustiver et pour habiter. Ainsi fu faite
Coulongne en Alemaingne (fol. 1 i c).
1, i7, 10 ... priusquam populus suffragium ineat, in incertum comitiorum
eventum patres auctores fiunt.
Trevet : Comicia dicuntur que fiunt
Rome ad creandos magistratus kalendas
januarii in Campo Martio ad que omnis
populus romanus solebat convenire
(fol. i 2 b).
... le suffrage de la eleccion que le
pueple fait au jour des comices...
Incidens. Comices estoient dit les jours
esquiex le pueple rommain s'ajoustoit
chascun an pour cslire leurs nouviaus
gouverneeurs et officiers, lesquiex chas-
cun an se muoient trestous, et si faisoient
cestes eleccions a Romme le premier
jour de janvier en un champ qui a nom
le Champ Marcien (fol. i3 d).
1, 20, 2 ... et curuli regia sella adornavit.
Trevet : Curulis est sella magistratus
vel triumphantium, unde quod addit
regia sella expositivum et derivativum
est ejus quod dicit curulis (fol. i3 d).
... lequel il aourna de nobles veste-
mens et de selle curulle... Incidens. Selle
curulle estoit la chaiere d'onneur en
laquelle se seoient les maistres des
offices et les souverains personnes (fol.
i4c).
I, 2 'i , 6 ... [M. Valerius] patrem patratum Sp. Fusium fecit..
Trevet : Dicebatur pater patratus qui
in animam régis el populi juravit et
sanctivit jusjurandum (fol. i 5 d).
... et ordené père patrat du pueple
rommain un homme que l'en apeloit
Spurium Fusium... Incidens. Pères pa
trat estoit celui qui estoit aussi comme
procureur du roy et du pueple pour
jurer en leurs armes (fol. i 6 a).
I, 26, 11 ... verbera vel intra pomerium...
Trevet : Pomerium est locus juxta ... et le bat et le fier on dedenz la
pomeroie... Incidens. Pomeroie estoit un
muros et forte in tali loco sedebant lui
SES FXR1TS.
381
judices pro tribunali (fol. 1 y a)
lieu ou l'en tourmentoit les dampnés
selonc aucuns, mais autre part je treuve
que c'est l'espace sanz maison entour les
murs par dedenz la ville pour aler les
gens d'armes (fol. 17 b).
I, 28, 1 ... sacrificium lustrale... parât...
Trevet : Sacrificium lustrale dicitur
quod pro aliquo facinore purgando
opponebatur, quia lustrare uno modo
idem quod purgare, vel quod fiebat in
festo Vulcani xi kl. junii; tune enim
lustrabant id est circuibant civitatem
cum tubis et facibus et vocabant bac
lustra Vulcani ut patet in quinto Ovidii
de Fastis (fol. 8 a).
crateram auream fieri
...si a appareillié un sacrifice que l'en
apeloit lustral... Incidens. Sacrifice lustral
estoit celui que l'en faisoit pour occasion
de aucun crime purgier et espier, en
autre guise ce estoit une solempnité que
l'en faisoit a Vulcayn en lustrant, c'est
en avironnant la cité atout brandons et
trompes en la xi" kalende de juing
(fol. 18 a).
V, 26, 10 ... crateram auream fieri ... si en fist on une cratiere d'or...
placuit... Incidens. Cratiere estoit ou hanap ou
greil'1' (fr. 260, fol. i5od).
Ces notes révèlent parfois l'impossibilité où s'est trouvé Bersuire
de se représenter les choses de l'Antiquité ; ainsi pour les faisceaux
et les livres sibvllins : III, 33, 8 Eo die pênes praefectum /uns fasces
duodeciin erant : « Chiez celui qui estoit ordennez a faire droit estoient
celui jour les XII fasces. Incidens. XII fasces sont XII signes ou
ornemenz imperiaulz que XII licteurs soloient porter devant le
(fol. 58 b)^' — IV, 7, 10 consules... aui...nec/ue in hbns
seigneur.
(jiu...ne<ji
'"' Voici la liste des autres définitions de
mots données dans les 0 incidens » : asille
(atrium I, 9, 5); armilles (armillae I, 11, 8);
socres (soceri I, i3, 2); droit des gens (jns
tjentitim I, 1 4, 1); science tetrique (disciplina
tetrica I, 18, 4); fastes et néfastes (fastns et
nefastus I, îq, 7); interrègne (interregnum
I, 22, 1); fecial (felialis I, 24, 4); sanguine
(sar/mina I, 24, 4); deux hommes (daamvir I,
26, 56 et If, 42, 5); bois obscur (lucas I,
3o, 5); vingnes (rineae II, 17, 5 et XXI, 61,
10); dictateur (dietator II, 18, 4); primipiles
(primuspilus II, 27, 6); triariens (iriarii II,
47, 5); jours comiciaux (comitiales dies III,
II, 3); fasces (fasces III, 33, 8); blans (can-
diilali III, 35, 4); tribuniciaulx familles ((/;'-
bunicii III, 35, 4); rois des sacrelices (rw
tacrificîorum III, 3p,, 4); vindices (vindiciac
III, 44, 5 et III, 56, 4); deceniviraz (decem-
viratus IV, i5, 5); rostres (rosira VIII, i4.
12); licteur (Victor X, 29, 3); ratels (rates
XXl, 27, 5); l'a incidens » correspondant est
intéressant pour l'histoire du mot radeau,
emprunté au provençal : 0 Je crois que rates
sont pièces de bois en grant quantité, assam-
blees et liées, Hotanz par l'iawe, si que par
dessus puet on navier, et sur le Rone les
apelent rotelz (fol. 180 b)». Bersuire a dû
entendre le mot lors de son séjour à Avignon;
il l'emploie ailleurs (fol. g4 a) sous la forme
« radelles ».
(,) Cette définition est ainsi reprise dans le
lexique (cf. p. 383, n° 29 : « Fasces estoient
certainnes enseignes, gonffanonsoubiinieresque
382 P1ERRR BERSUIRE.
maqistratuum inveniuntur : «leur nons furent trouvé... en livres de
linge en temple de Monnoye. lncidens. Je croi que ce estoient livre
escript en papier qui se fait de drapiaus linges...» (fol. 72 b).
On notera aussi cet aveu à propos d'une formule sacramentelle que
Bersuire n'a pas traduite : XXII , 10,1... pontifex maximus... primum
pnpultiin consulendum de vere sacro censet : injussu popuh voveri non posse.
Royal us in liaec verba populus : vclitis jubeatisne... — ... solutus liber
esta : «... si le voua li diz evesque du commandement du pueple usanz
ace de certainnes paroles. lncidens. Je ne met pas les paroles que dist
li diz evesque pour ce quar elles sont très oscures a translater»
(fol. 192 b).
Expliquer les mots difficiles au fur et à mesure qu'ils se présentent
n'est pas sans inconvénient : tel d'entre eux revient à plusieurs
reprises sous la plume de l'historien latin. Convient-il alors de
répéter l'explication, au risque d'alourdir la traduction, ou suffit-il
de la donner la première fois ? Dans cette dernière hypothèse, qui
voudrait consulter le livre sans en faire une lecture suivie serait
embarrassé; et le lecteur, en tout état de cause, aurait de la peine à
retrouver un commentaire s'il éprouvait le besoin de s'y reporter à
nouveau. Bersuire a bien vu ces difficultés et les a exposées dans sa
préface: il les a résolues en regroupant au début de son livre, dans
un chapitre particulier, et selon l'ordre de l'alphabet, les mots
techniques le pins souvent utilisés, en faisant suivre chacun de
l'éclaircissement convenable (I).
li consul et II empereur souloient faire porter les princes», R. Bnssuat, Jean de Ftnrrnv hn-
devanl cul/ en signe royal ou d'impérial docteur des Stratagèmes île Froniin , dans Bi-
juridiction, mais desquelles fourmes elles blîothéque d'Humanisme el Renaissance, t. XXII,
estoient nous ne savons ». Bersuire avoue sim- ' \ t)6o), p. 473.
plement son ignorance; il est intéressant de (1' Bersuire semble être le premier, mais
compiler celle définition avec celle de Jean n est pas le seul à munir sa traduction d'un
de Rovroy, traducteur des Stratagèmes deFron- lexique. .!ean Daudin, chanoine de la Sainte-
tin, qui, près de cent ans plus tard, confond (lhapelle, qui traduisit en franeais, sur l'ordre
encure /ii.si/.t avec faicia : «Pour déclaration de Charles V, le De remediis atriusque fortanae,
de ee mol fasces, est assavoir que ses signes de Pétrarque, fait suivre son travail «d'un
imperiaulx appelez lasers c'estoient bandes de livret • où sonl expliqués les mots • obscurs
pourpre et dorées que les princes romains qui ou procès de ce livre sont nus en sijjnili-
porloient entour leur cbief. Kt a ce cognois- cation a ceulx qui n'ont veu el entendu les
soit on les consul/ ou le dictateur, pour ce livres des poêles el d'autres aucleurs», et
quilt avoient ces manières de bandes liées renvoie, pour ceux qui ne s y trouveraient pas,
entour leur chief, et portoit on la bâche devant taucomi icement de la translacion que le
eulx comme on porte aujourd'uy l'espee devant prieur de Sain) Eloy fist sur le livre de fitui
SES ÉCRITS. 383
Ce glossaire comprend dans la plupart des manuscrits soixante-dix
articles groupés suivant Tordre alphabétique de la première lettre
du mot considéré, sans que le classement soit poussé plus loin; cer-
tains de ces articles intéressent plusieurs mots de la même famille.
Un assez grand nombre des mots de cette liste ont été forgés par
Bersuire : ils sont signalés par une croix. Parmi eux certains se sont
tôt ou tard imposés et font aujourd'hui partie du vocabulaire fran-
çais; d'autres n'ont pas survécu. Le reste est formé d'éléments
divers, latinismes antérieurs à Bersuire, mots français usuels pris
dans un sens particulier ou employés dans des expressions calquées
sur le latin. En voici la liste ll) :
i. +augur, +auguremens, +inauguracion , '•'auspice, +auspique. — 2. armeure
legiere. - 3. chose publique. — '\. chevalier et chevaucheur. — 5. +comice.
— 6. cité, citaien, cité donnée. — -. compaignon, compaignon du nom latin,
compaignon naval. — 8. + colonie romaine. — 9. +concion. — 10. cohorte. —
1 1. + cirque. — 12. +copies. — 1 3. curer les corps. — 1 4. clas ou défaut de lune.
— i5. desfaillir aux Romains. — 16. +dilect. — 17. donner sénat (avec renvoi
à sénat). — 18. +dyhoms ou dyhomme. — 19. deniers a charrettes. — 20.
donner sénat. — 21. +estives ou estivas. — 22. édiles +curnles. — 23. empe-
eschement. — i!\. enseignes. — 25. +espier (aucun forfait). — 26. espandre (les
ennemis). — 27. fugitis et +transfnges. — 28. faccion. — 29. +lasces. — - 3o.
+fecial prestre. — 3i. +hastes. — 3a. +hyvernaus (avec renvoi à estives). — 33.
"•"hosties greingneurs. — 3i. +inaugurer (avec renvoi à augur). — 35. +interroys.
— 36. jeus romains. — 3y. liz, +Iectisternemens. -- 38. livre +fatal ou livre
+ sibilin. — ■ 39. lustre, +lustrer. — 4o. longues nefs. — 4i. +magistras — 42.
+ manipulaires. — Zi 3 . novendial. — 44. oreilliers (renvoi à liz). — 45. pères.
— 46. pueple et +plebe. — l\-]- +plehiscite. — 48. prétoire. — 49. +pretexte.
— 5o. +prodiges. — 5i. +ponde. — 52. +(piinquiremes. — 53. """rostres.
54- +signes. — 55. +stacions. — 56. sénat. — ■ 5-. +senal donner. — 58. senat-
Livius ». Cf. L.DeYisle, Anciennes traductions du • déclaration d'aucuns noms qui sont en ^son,
traite île Pétrarque sur les Remèdes de l'une et livre, lesquelx ne se pooient pas bonnement
l'autre fortune, dans Notices et extraits, trans'ater de mot a mol sans aucune oscurté ».
I. XXXIV, 3, 1891, p. 27. En 1/126, Olivier Cf. R.Bossuat,art. cité, p. 279 el â~r>. Oresme,
de la Haye complète une traduction en vers adoptant un autre procédé, dresse des tables
d'un traité sur la peste de 1 348 par une des « mots estranges » dans lesquelles o il signe
table « selon l'ordre de l'abc, par laquelle les chapitres ou tels mos sont exposés et les
seraient déclarez et exposez plusieurs termes met selon l'ordre de l'abc»; Brunot , Histoire
estranges et obscurs a aucunes personnes...». de la langue française, t. I, \' éd., ig33, p. 5fi8
Cl. Oliuier île lu Haye. Poème sur la grande et n. ,r>.
peste de 1348, publie par G. Guigue, 1888, <') Pour plus de clarté nous avons numéroté
p. 173-2.^6. Jean de F.ovroy fait suivre sa les articles de ce glossaire,
traduction des Stratagèmes de Frontin de la
384 PIERRE BERSUIRE.
consuk. — 09. statives (se dit de tentes; renvoi à estives). — 60. transfuges.
— 61. +turme. — 62. triumphe. — 63. togue. — 64. +triremes (avec renvoi à
quinquiremes). — 65. tribuns de plèbe. — 66. tribuns de chevaliers. — 6^.
virge +vestal. — ■ 69. +volons. — -o. +velittes.
Nous donnerons maintenant, à titre d'exemple, le texte complet
de quelques articles :
I. Augur. — Augur, auguremens, inauguracion, auspice, auspique sont moz
appartenans a divinacions faites en cbans ou en mouvemens des oyseaus, desquiex
moz usoit moult souvent Titus Livius et je les met tous a plain quant il viennent.
Quar sachiez que anciennement avant que nostre foy catholique venist en la
notice d'un seul Dieu, l'en souloit enquérir la volonté des dieux par les chans des
oyseaus ou par les vollemens. Et y trouvoient a celui temps grans veritez et pour
ce avoient il telle science en très grant reverance, si que nule foiz sollempnés ou pu-
bliques il ne faisoient que avant toute euvre il ne feissent teles consideracions, dont li
Romain avoient tous jours un perpétuel office ou il establissoient des plus sollempne-
les personnes que il eussent qui regardoit et pronostiquoit de leurs aventures par
la science des oyseaus. Et celui estoit apelé augur et la consideracion que il faisoit
estoit apelee auguremens, et estoit un office et une dignité qui duroit a vie et qui
n'estoit pas anuel comme estoient les autres. Et sachiez que de cesti mot se diri-
vet un autre que l'en dit auspice ou chose auspique, quar souvent troverés que
aucune est faite par les auspices de la chose publique ou du pueple romain ou
d'un duc tel ou tel et ce n'est autre chose a dire, mais que eur ou fortune
ou félicité ou bon commencement; et ainsi il apeloient une chose auspiquee,
quant tele chose estoit commenciee et establie deuement par la volenté des dieux,
notifiée par la demonstrance des oyseaux et pour ce vient emprés l'autre mot que
l'en apelle inauguracion qui n'est autre chose que consécration et dedicacion faite
ans dieux d'aucun lieu et d'aucune personne par la sollempnité et par la significa-
cion des oyseaus. Quar quant aucun lieu estoit dédiez ou consacrez aus choses
saintes, si comme estoient les temples des dieux, ou aus choses publiques, si com-
me estoit le cirque, le comice, le champ marciaus et autres lieux semblables, il
estoient diz inaugurés, si que donques auguremens estoit l'inquisicion de la vérité
de certaine chose future par la significacion des oyseaus. Augur estoit celui prestre
• ni prophecte qui la chose enqueroit, auspice estoit ce que l'en ameimit, chose
auspique estoit celle qui deuement célébrée, regardée et pronostiquée estoit, et
chose inaugurée estoit celle, ou fust lieux ou personne, qui aus diex consacrée
et dediee tous jours perseveroit. Quant donques l'en trouvera aucun de ces moz
mis jouste le latin, requeure l'en a cestui chapitre (fol. 1 a-b).
II. Chevalier. — Chevalier et chevaucheur ont ceste différence entre les Ro-
mains et par la manière du parler en cest livre, quar chevalier sont cil qui estoient
genz de piet, toutesfois endoctrinés et apris en l'art de chevalerie, desquiex es-
toient toutes les légions des Romains et par lesquiex Romains communément fai-
SES ÉCRITS. 385
soient leur batailles, si comme sont au jour d'uy servans ou brigans : quar commu-
nément Romain se combatent plus a pié que a cbeval. Mais cbevaucheurs estoient
ceulz que nous apelons maintenant gens d'armes, dont il y avoit tous jours suffi-
sant quantité, si comme sis pour douze, et ceuls ci n'estoient pas tant pour cora-
batre comme il estoient pour rompre la bataille des anemis ou pour les enchacier
quant il fuioient (fol. 1 h).
7. Compaignon. — Compaignon et compaignon du nom latin et compaignon
naval ont ceste différence quar compaignon en gênerai estoient tous ceuls qui par
quelque manière que ce fust estoient ralié et confédéré au pueple romain, comme
furent li Saguntin etpluseurs autres pueples, mais compaignon du nom latin estoient
seulement ceuls qui estoient dedenz Ytalie, et communément toutes les olz et toutes
les légions des Romains estoient de citoians et de compaignons du nom latin. Et
compaignon naval estoient ceulz que nous apelons notonniers qui menoient les
nefs et les galees qui n'estoient pas pour combatre principalment, mais pour nagier
(fol. 1 c).
1 6. Dilect. — Dilect n'estoit autre cbose mes que eleccions de nouveaus che-
valiers, quar quant il avenoit que l'en vouloit tremestre aucuns chevaliers a sus-
ploiement d'aucun ost, ou descrire aucune nouvele légion, l'en commandoit par
la vile que qui vouroit estre escris a la chevalerie romaine baillast son nom et sa
ligniee par escript. Si le bailloient li jouvente moult voulentiers pour estre des lors
en avant chevalier romain et pour avoir gaiges, et celé eleccion ou descripcion
estoit apelee le dilect (fol. 1 d).
2 5. Enseignes. — ■ Enseignes sont prises communément pour banieres ou pour les
signes que l'un ost bailloit a l'autre quant il dévoient combatre pour que chascune
congneust sa partie (fol. 2 a).
/j6. Pères. — Sachiez que a Romme avoit deux manières de genz, nobles et non
nobles, car, si comme l'en trouvoit ou premier livre de la première décade, combien
que Romulus et ses compaignons qui londerent Rome fussent d'une condicion, c'est
assavoir pasteurs et povre genz, toutesfoiz eslut li dit Romulus aucuns des plus
suffisans, les quiex il tint par deniers entour soy et les tint en offices, et ceulz il
apela pères et tous ceulz qui d'eulz descendirent furent apelez patricien ; et ceulz ci
eurent le sénat et la juridicion et furent réputé nobles a respect des autres (fol. 2 c).
4 7. Pneple — Pueple et plèbe avoit celle différence quar pueple romain em-
portoit tout, c'est a dire nobles et non nobles, plèbe emportoit seulement les bas et
les petis et le commun. Si que li noble estoient apelé père et patricien, li non
noble estoient apelé plèbe, et tous ensemble, pueple (fol. 2 c).
Il est très probable que ces définitions ont été établies à l'aide du
texte de Tite-Live lui-même, et surtout à partir du commentaire de
Trevet. Nous n'avons pas eu le loisir d'en rechercher les éléments
dispersés dans cette œuvre touffue.
386 PIERRE BERSUIRE.
Cet ensemble d'explications, gloses insérées dans le texte, «inci-
dens», définitions du glossaire, montre que le traducteur s'est effor-
cé de rendre accessible l'œuvre de Tite-Live. Si son commentaire est
souvent insuffisant, il est presque toujours utile, et jamais extrava-
gant ni ridicule. Mais il faut reconnaître qu'aucun principe ne sem-
ble avoir guidé le commentateur : le choix des passages expliqués est
tout à fait déconcertant; les mots ne sont pas définis la première lois
qu'ils apparaissent. Surtout, bien que la compilation du lexique ait
eu pour but d'éviter cet inconvénient, certains mots, même parmi
ceux qui y figurent, sont expliquésà plusieurs reprises dans le cours
du texte ou en « incidens » !I).
La traduction des noms propres n'appelle aucune remarque. Dans
la plupart des cas, Bersuire leur a laissé leur forme latine, souvent
altérée, d'ailleurs, par les copistes. 11 ne s'est généralement pas soucié
d'identifier les noms de lieux; des indications de cet ordre apparais-
sent dans six « incidens (2) ». Trois d'entre eux se succèdent dans
le chapitre -XXI, 3i et sont consacrés à des localités du midi de la
France par lesquelles Mannibal est passé avant de franchir les
Alpes :
XXI, 3i, k. Quartis castris ad Insulam pervenit. Ibi + Sarar + [lire Sorgas?]
Rbodanusque amnis. .. agri aliquantum amplexi confluunt in unum in mediis
campis; Insulae nomen inditum:... et pour ce celle ville lu appellee l'Ysle.
Incidens. Cierra Titus Livius disans le Rosne passer par TCsle-de-Venecïn M (fr. 261,
fol. i3d).
XXI, 3i, 5. Incolunt prope Aiiobroges. . . : Incident. Ailobogre sont ceulz du
|l) Voir plus liant, par exemple, «delect» d'Insuh avec L'IsIe-sur-Sorgue est celle que
(p. 378), • interrègne 1 (p. 379), «colonie » (p. l'on adopte aujourd'hui et son observation
38o), « lustre d (p. 38]), «dictateur» (p. 38 1, est juste ; cf. les notes de l'édition Walters-
n. 1), «rostres» (ibid.). Conwavs, ad locnm. Bersuire a peut-être pris
(,; Voici un exemple de ces indications cette indication à Trevet, sinon il faut Y voil-
asses vagues : XXI, 1, li... rem carthaginien- un souvenir de son passage à Avignon : et I on
sein auxit :... Cartbage.. Incidens. Carthage notera ici que ces lieux ont été le séjour lavo-
estoit une cité lies noble et très puissante as- ri de Pétrarque. Cf. entre antres Fam., \\ I,
sise en Affrique sur la mer la ou est oren- 7, 3, éd. V. liossi, Florence, t. 111, 19,37, p.
droit la cité de Tunes, l.a région avoit non 1 g4- On rapprochera de ce commentaire cette
lors Peonie, si que par toute ceste oeuvre les note insérée dans le texte, XXI, 3 1 , 9... Yocon-
< artageis sont appelez Penoys et leurs liatail- ciorum... : les Volsiens, ce sont cil île Voison
les, les batailles puniques (fr. 261 fol. 3 c). [fol. 181 h), et le commentaire de rata ; cl.
(5) L'identification proposée par Bersuire p. 38 1, n. 1.
SES ÉCRITS. ."587
Delphine et de Savoye et de Bourgoigne, quar ces trois noms de gens estoient lors
a nestre (fr. 261, fol. 1 3 d).
XXJ, 3i, 9... in Tricastinos llexit : ... Incident. Tricastre est la cité que l'en
appelle ore Saint Pol en Prouvence [Saûit-Paul-Trois-Châteaux] (fr. 261, fol. i4a).
Tous les «incidens» n'ont pas le caractère de notes lexicales ou
géographiques : un bon nombre apportent des éclaircissements sur
des questions de fond. C'est ainsi que Bersuire indique, d'après
T revêt, dont la note est beaucoup plus développée, l'époque à laquelle
vivait Tile-Live :
Préf. 6. Incidens : Cestui Titus Livius fu au temps des batailles civiles entre
.Iules César et Pompée qui firent moult de maulx, desquelles guerres il ne parle
pas, mais des anciennes (fol. 7 c).
Il explique l'origine de certains noms de personnes, de lieux, pré-
cise le caractère de telle divinité, esquisse l'interprétation d'une légen-
de, d'une tradition ou d'un usage (1) ; ici un point de chronologie est
discuté (2), ailleurs est exposée avec détail la réforme du calendrier
par Numa Pompilius(3); en d'autres endroits, qu'il jugeait sans doute
obscurs, Bersuire se borne à paraphraser le texte de Tite-Live ;
quelques « incidens » ne sont enfin que de simples renvois.
Ces notes comme les autres paraissent disposées un peu au hasard;
elles ne supposent pas une grande érudition, et les auteurs dont le
témoignage est allégué, Eutrope, Justin, Eusèbe, Orose,Solin, Valère-
(l) r, 4, 1 Vi compressa vestalis cum gémi- II, 17, 6...sub corona venierunt coloni
num partum edidisset, seu ita rata seu quia alii... : ... et les coulons, c'est les habitans delà
iléus auctor culpae honestior erat, Martem in- ville avecques l'autre pueple, a tous esté veu-
ceitae stirpis patrem nuncupat :... Et pour ce dus soub/. la couronne. Incident. Je croy que
avint que la vierge vestale, c'est a dire Rea la quant l'en l'aisoit celles veïssons publiques,
lille Numitor, conceut deux enl'ans qui furent l'en y mettoit une couronne ou un cercle com-
apelez Romulus et Renius, lesquiex, pour ce me l'en l'ait la ou l'en vent le vin et ce estoit
que elle ne sol qui lu leur père, pour ce que vendre soubz couronne (fr. 2Co, loi. 50 c).
Rea estoit prêtresse dediee a la déesse Vestal, III, 23, 5... omnes sub jugum ab Tuscula-
sus paine de mort elle devoit garder virginité, nis missi... : ... et furent miz par les Tuscu-
et pour ce elle dist que un jour ou quel elle lains soubz le joue. Incident. Ce estoit le plus
aloit laveries entrailles des sacrifices elle s'en- grant vitupère que l'en pouoit faire a cellui
dormi soubz un arbre et Mais descendi qui temps aux vaincus que les faire passer soubz
l'enrpreingna en dormant ; laquelle chose elle un joue ou soubz une fourche (fr. 20o, fol.
lainst par paour de mort ou en vérité elle le 8f> b).
cuida, ainsi si comme dist Ovides ou livre des (>) you. a I, 6, 4, une assez longue note sur
Fastes [IV, 201', laquele chose si fondée pot |a jaie je ia fondation de Rome,
estre que elle fu en dormant illuse et oppri- [J; 'i;ve_i ;ve 1 g
mee d'un dyable incube... (fol. 9 a).
388 PIERRE BERSUIRE.
Maxime, Ylstoire de la construction de Tournayw (I, 4o, 1), sont cités
d'après Trevet. Seules deux références à Ovide ne semblent pas pro-
venir de cette source (2).
Bersuire, pour faciliter au lecteur l'intelligence des Jaits de l'his-
toire romaine, choisissait soigneusement ses mots et commentait
parfois ses traductions ; peut-être n'a-t-il pas mis autant d'attention
à comprendre avec précision la pensée de Tite-Live : sa version n'est
pas toujours exacte.
Assurément, le mauvais état des manuscrits pouvait entraîner des
erreurs dont il n'est pas responsable.
C'est un texte fautif (VIII, 8, 4) qui lui a fait croire, comme
d'ailleurs à Trevet, que la troisième « bataille » (acies) de l'armée
romaine comptait quinze ordres, composés chacun de trois « primi-
piles » (vrimumpilum) ; le « primipile » comprenait à son tour trois
«bannières» (vexillae) de 1 86 hommes : au total plus de 25.ooo
soldats, près de dix fois la réalité. Ce résultat était de nature à faus-
ser toute interprétation des guerres antiques. Le nom de « pri-
mipile », donné à chacune des trois parties de l'ordre, repose lui-
même sur une mauvaise leçon. Bersuire lit primumpilum et traduit :
« chascuns ordres avoit .111. parties et chascune estoit appellee primi-
pile » (i28d), quand le texte aujourd'hui communément reçu porte :
ordo unusauisque très partes habebat; earam unanujuanujue prunani pdum
vocabant^K On attribuera aussi à une lecture erronée des traductions
telles que : II, 32, 6... (juaindiu autem tram/uillam (/uae secesserit multi-
tudinem fore : « ...ne savoient il, quant il s'en seroientalez, par combien
de temps l'autre multitude qui en lieu d'eulx vendroit seroiten paix et
en tranquillité ... » (fol. 4 1 b) — XXV1I1, 29, 7... sanguine luent quod
amiserunt : «...plourerontaleursanc ce queilontforlait...» (fol. 2 83c);
le texte traduit portait successerit^ et liujent au lieu de secesserit et luent.
(l) Sur ce texte, voir L.-F. Flutre, « Li Fait g'on, est dans son ensemble aussi mal comprit
des Romains» dans les littératures française et par Trevet que par Bersuire; voir plus loin,
italienne du xui' au xvi' siècle, Paris, 193a, p. 391.
p. 60-100. (4) C est ce qu'avait lu Trevet, fol. 5o b :
'*' I, 4, 1 , cité p. 387, n. 1 et I, 19, 7 [Fastes, incerti erant an malant eam abire vel manere ;
1, 48-5o). date autem quod abiret et alia plebs succede-
m Le passage, d'ailleurs dillicile, VIII, 8, ret quia sine plèbe non posset esse civitas ,
8, où Tite-Live décrit l'organisation de la lé- dubitaret quamdiu foret tranquilla.
SES ECRITS. 389
L'incertitude de la graphie des manuscrits est également source
de confusions : les bouches de l'Eure [oslium] sont devenues les
ennemis (hostium), et l'ordre donné par Scipion à la flotte romaine
de se rassembler en ce lieu s'est transformé en celui d'attaquer
les vaisseaux ennemis naviguant sur l'Ebre, l'erreur sur oslium ayant
entraîné celle sur petere (l).
Une mauvaise coupure fait deux villes, « Alope » et « Conesse »,
d'Alopeconnese, dans la Ghersonèse de Thrace (XXXI, 16, 5).
Dans telle phrase, l'erreur vient de ce que la bonne ponctuation
n'apparaît que si l'on connaît d'autre partie détail des événements:
Bersuire, ignorant qu'une partie seulement de la Sicile et toute la
Sardaigne étaient restées fidèles, traduit, XXVI, /ji. 12 Acide clefec-
tionem Itahae, Suiliae majons partis, Sardiniae : «Adjoustons a cestui
les dellaillemenz d'Ytalie et de Sicile et la plus grant partie de Sar-
deigne » (fol. 2 56 b ).
A en juger par le nombre de fois où il n'a pas su à quelle principale
rattacher une subordonnée, le traducteur avait peine à aperce\oir
les limites entre les phrases. Nous lisons aujourd'hui XXVI, [\ \ , i3 :
... in hac ruina rerum stetit... virtus populi romani; liaec omnia strata hu-
mi erexitacsuslulit. Vos omnium pruni, milites... obstitistis,a.vec une ponc-
tuation forte après sustuht dont le sujet est virtus populi romani ;
Bersuire fait passer milites dans cette proposition où ce mot n'a rien à
faire et traduit : « se tint et persévéra entière... la vertu du peuple
romain; et certes, toutes cestes choses enclinees a terre relevastes
vous chevaliers, tuit li premiers... en tant comme... vous oppo-
sastes...» (fol. 2 56 b).
Mais les erreurs dues au mauvais état de l'exemplaire de Tite-
Live utilisé par Bersuire ou à l'absence de ponctuation régulière sont
malgré tout les moins nombreuses : il n'est guère de page où l'on ne
rencontre un ou plusieurs contresens à mettre au compte de I inex-
périence ou de la distraction du traducteur. Le subjonctif d'hypo-
thèse, XXVIII, 27, i3 Temere potius (juam avide credideritis... est pris
pour un subjonctif de regret : «... place a Dieu que vous l'aiez
cuidié faire plus par folie que par volenté» (fol. 282 d). La valeur de
<1J XXVI, 4i, •••• classent oslium inde Hiberi ou ileuve de Evre ilz assaillissent (IV. a6l, fol.
fluminis petere jubet... : ... et leur commanda 131 c).
que la Hotte des galees penoyses... qui estoient
HIST. LITTÉR. XXXIX. 26
300
PIERRE BERSU1RE.
nmn, XXXI, 18, a Nain Abydeni (/uorjue ultra tibi intulerunt arma,
« est-ce que par hasard les Abydains t'auraient provoqué? » n'est pas
perçue : « Et li Abydain, dist il, ne t'ont il pas meu guerre premier
et tout de gré? » (fol. 3 20 c).
11 y a plus grave encore, et Ton pourrait dresser, pour chaque
livre, une longue liste de fautes aussi grossières que les suivantes :
J, 48, 1 ... Servius cum intervenisset ... Seurvint Servilius esveiïïiez par un
trepido nuntio excitatus, ... a vestibulo message paoureus de la garde robe de
curiae magna voce... la courtine et dist a haulte voiz. . . (fol.
a5 b).
. . . lurent cité a parlement. . . et cest apel
lu fait ferochement et aus haus cris poul-
ies espoenter . . . (fol. 282 c).
. . . ains feistes prendre les fasces et les
enseingnes de vostre empereur a ceulz
ausquelz ses sergans seingnorissoient,
laquelle chose navoit onques mais lait
nul/, olz romains. . . (fol. 2 83 a).
... mais certes, se Attalus et li Rotlien
n'eussent cessé d'obéir a Philippe, ceii
siège n'eust point duré (fol. 32ob).
... si que il ne rapelerent pas seulement
ceulz qui assailloient par terre, ainçois
avecques ce fesoient il que les nez que il
avoient estoient hayneuses et domageuses
aus asseianz. . . (fol. 3 20 b).
. . . que. soudainement il reputerent touz
ceulz estre traïz tjui estoient sanz mort
tourné de la bataille... (fol. 32od).
XX VIII, 26, 12 Vocati. . . ferociter
in forum ad tribunal imperatoris ut ultro
territuri sucelamationibus concurrunt. . .
XX VIII, 27, 1 !i . . . fasces imperatoris
vestri ad eos quibus servus cui impe-
rarent nunquam fuerat Romanus exer-
citus detulistis?
XXXI, 1 (i,6. . . Abydeni... eripique
ex obsidione, ni cessatum ah Attalo et
Rhodiis foret, potuerunt. . .
XXXI, iy,i... non terra modo
adeuntis aditu arcebant, sed navium
quoque stationem infestam hosti facie-
bant...
XXXI, 18,6... ut repente pro-
ditos rati qui pugnantes mortem occu-
buissent. ..
Même lorsqu'il ne commet pas à proprement parler d'erreur,
Bersuire se contente souvent d'un à peu près, à moins qu'il ne saute
des mots ou même des phrases entières :
pro se quisque
I'k'I. u . . . ad illa mih
acriter intendat animum
i'rél. 12... sed querellae... abinitio
rei absint : cum bonis potius ominibus
votisque et precationibus deorum dea
1 unique, si, ut poetis, nobis quoque mos
esset, libentius inciperemus, ut...
. . . ains pri chascun que il me oienl
parler... (fol. 8a).
... mais au commencement... il ne
convient pas user de telles querimonies,...
mais de (aire aus dieux et ;uis déesses
oroisonset prières, si comme les poestes
ont acoustumé a faire-, que. . . [fol. 8a .
SES ECRITS.
39]
XXVIII, 27, k . . . hostes? Corpora,
ora, vestitum , habituai civium adgnosco ;
facta, dicta, consilia, animos hostium
video. . .
. . . anemis donques vous puis appeler,
vestuz de robes d'ami, quar pour cer-
tain je voi en vous habis de citoiens et
fais et courages d'anemis. . . (fol. 282 d).
Le commentaire de T revêt ne lui facilitait pas toujours la tâche,
car le dominicain n'avait pas tout correctement interprété ou clai-
rement expliqué. Deux passages relatifs à l'organisation de l'armée
romaine montreront Bersuire en train de s'égarer à sa suite :
VIII, 8, 5... mani-
pulus levés vicenos mi-
lites, aliam turbam scu-
tatorum habebat. . .
Trevet : ... sunt autem isti ... et si estoit li mani-
mani|)uli levés. Quid autem pules legiers de .XX.
vocet manipulum levemexponit chevaliers a lances et
dicens : niauipulus levis vicenos d'une autre tourbe de
milites habebat, scilicet liastatos, ceulz qui portaient escus
boc est gerentes hastas ; aliam
turbam scutatorum , id est qui
cum scutis minora tela gerebant,
habebat. . . (fol. 211 a).
VIII, 8, G Robustior
indeaetas totidem mani-
pulorum, quibus princi-
pibus est nomen, hos
sequebantur, scutati
omnes, insignibus ma-
xime armis.
Trevet : . . . Inde, id est post
hoc in secunda acie robustior etas ,
scilicet erat, agmen totidem mani-
pulorum, scilicet quindecim exis-
... (fol. 128c)
Trevet et Bersuire ont
rattaché à tort levés à
manipulus , alors an il
(jualifie milites.
. . . Après cestui venoient
une autre plus forte
d'aage, d'autant de mani-
pulles, lesquels estaient
lens, qnibns principibus erat nomen, appeliez princes , et après
ce venoient ceulz qui
portoient les escuz, tout
a armes notables. . . (fol.
128d).
Ni Trevet, ni Bersuire
ne se rendent compte que
Tite-Live n'introduit an-
cane distinction entre les
hommes du second rang,
et que hos désigne les sol-
dats de la première ligne.
Mais bien plus souvent Trevet avait vu juste, et plus d'attention
aurait évité grand nombre de faux pas. Ainsi, en I, 48, 2, sont rap-
portés les propos de Tarcpiin, qui accuse le roi Servius d'avoir trop
longtemps insulté les vrais maîtres de Rome : . . . salis Muni diu per
licentiam eliulentem insultasse dominis La phrase est exactement
commentée par Trevet (fol. -?8a) : «Salis illam, scilicet Servium,
26.
id est qui vocabantur principes.
Ponitur enim casus pro casu,
secundum regulam in primo libro
notatam ; dicens hos, scilicet
principes sequebantur, omîtes scu-
tati scilicet qui non hastas ut
priores, sed cum scutis minora
tela gerebant, aut in eadem acie,
armis insignibus id est notabilibus
armati. . . (fol. 2 1 1 a-b).
392
PIERRE BERSUIRE.
eluclentem, id est deripientem vel deridentem, propter licenciant, id est
per ablusionem, insultasse diudominis, idestpatribusetprimoribus... ».
I3ersuire traduit cependant : « ... et ainsi longuement s'est moquez
Tarquin de lui et des seigneurs » .
La glose de ï revêt était aussi parfaitement claire en cette phrase :
II, 3 1 , ii Apparuit Trevet : Appariât causa plebi, ... si sembla au pueple
causa plebi, [dictatorem] scilicet quare renunciavit dicta- cpiepour ce que il estoit
suam vicem indignan- ture, abuse maqistratu indignan- indignés dont il ne pou-
tem magistratu abisse... tem vicem suam, scilicet populi, oit aidier, il avoit laissié
id est ideo renunciavit dictature, son office... (fol. f\ ï a)W.
quia indignatus est quod debuit
talis fieri recompensatio populo ,
ut pro labore belli nicbil remedii
reportaret. . . (fol. kq à).
Celui qui , le premier, traduit un texte s'expose à tant de difficultés
qu'il lui est presque impossible de les résoudre et sans doute de les
apercevoir toutes. Le travail de Bersuire, en 1 355 , ne pouvait être
qu'un premier essai, fort imparfait. Toutefois, les remarques qui
précèdent montrent que le « petit serviteur » de Jean le Bon n'était
peut-être pas assez bon latiniste pour mener pleinement à bien
l'œuvre dont on l'avait chargé. Et il semble que cette insuffisance ait
été aggravée par la hâte que trahissent à chaque instant de surpre-
nantes étourderies. On n'a pas l'impression que Bersuire se soit
jamais attardé sur une phrase difficile.
(1> Il faut ajouter, pour être équitable, qu'en
quelques occasions, la traduction marque un
progrès sur Trevet :
VIII, 8, /t-5 . . . postremo ... instruisirent il
[edd. postremi] in plures leurs batailles par
ordines instruebantur ; ordo ordres, et sachiez que
sexagenos milites, duos cen- uns ordres conteuoit
turiones, vexillarium unum .LX. chevaliers, .II.
habebat. Prima acies hastati centurions et .1. por-
erant, manipuli quindecim, tant baniere. La pre-
distantes... miere bataille avoit
Trevet: ... postremo in- ceulzqui porloientles
struebantur, id estordinaban- hastcs dont il v avoit
tur acies in plures ordines. quinze manipules,
Onlo in sexayenos milites distanz par égal...
scilicet instruebantur et dis- (fol. 128c).
ponebantur. Manifestius au-
leui exprimens ordinem et
disposicionem exercitus divi-
dit eura in très acies, et
describens primam aciem
dicit : Prima acies habebat
duos centuriones, unum vexil-
larium. Erant scilicet in ea
acicA V. manipuli hastati dis-
tantes. . . (fol 3 1 1 a).
VIII, 8, 11... inde rem
ad triarios rediisse, cum
laboratur, proverbio iucre-
buit. . .
Trevet : Redisse, unde
increbuit proverbio , id est
proverbiaiiter diceretur cum
laboratur, id est cum debili-
tatur et vexatur, rem redisse
ad triarios... (fol. 211 c).
... si en fu dit un
commun proverbe,
pour occasion de ce
que toutefois que
aucun négoce reculoit
et tornoit au premier
estât, l'en disoit que
la chose estoit retor-
nee aus triariens. . .
(fol. ia8d).
SES ECRITS.
393
I, à8, 7 Foedum inhumanumque
inde traditur scelus monumentoque
locus est — Sceleratum vicum vocant
— quo amens , agitantibus furiis sororis
et viri, Tullia per patris corpus car-
pentum egisse fertur, partemque san-
guinis ac caedis paternae cruento
vehiculo, contaminata ipsa resper-
saque, tulisse ad pénates suos virique
sui, quibus iratis malo regni principio
similes propediem exitus sequerentur.
Son style s'en ressent. Il lui arrive de faire du mot à mot, surtout
lorsque le texte est compliqué :
lllecques avint une grant iniquité inhu-
maine et horrible, dont encore dure ia
mémoire et pour laquelle chose celle rue a
non encores la rue Escommeniee. Quar la
dite Tullie, faite desvee par les furies ou
forceneries d'enfer vengant la mort de son
premier mari et de sa suer avant par elle
occis, fist passer son char au travers et par
dessus le corps de son père, si que en son
char ensaillant du sanc de lui, elle, honnie
et touchiee ou arrousee d'icelui meisme
sanc, porta a son hostel partie de l'occision
et du sanc d'icelui ; par lesquelles forcene-
ries courrouciees, au mal commencement
de cesti royaume dudit Tarquinus assez
tost après se ensuit semblable fin et issue. . .
(fol. 2 5 c).
On rencontre à chaque instant des tours imités du latin. Toutefois,
il serait inexact de dire que la phrase française est toujours calquée
sur celle de Tite-Live : aux périodes composées de multiples subor-
données sont substituées des séries coordonnées : I, k i , 2 Servio
accito. . . cum ostendisset. . . orat. ..:...« a appelé Servilius et li montra
et l'a prié» (fol. 22c) — I, 48, 1 Huic orationi Servius cum interve-
nisset . . . excitalus . . . inquit ...:... « A ceste manière de parler et ende-
mentres que Tarquin la faisoit, seurvint Servilius. . . esveilliez. . . et
dist a haulte voix ... » (fol. 25b)(,). Les participes, en accord ou abso-
lus, sont le plus souvent rendus par des verbes à mode personnel (2);
(1) Inversement, lorsque Tite-Live, en vue
d'un effet particulier, coordonne ou juxtapose
des propositions , Bersuire n'hésite pas à intro-
duire entre ces phrases des liens de subordina-
tion :
Préf. 11... aut ... se l'amour que je ay . . .
me amor fallit, aut ne me déçoit, je puis dire
nulla res publiea. . . que il ne fu onques cité. . .
major fuit. . . (fol. 8 a).
XXVIII, 28,4 ne aussi il ne se conjoin-
uec cum Pyrrho se drent point avec Pyrrhus. . .
conjunxerunt : vos si comme vous avec Man-
cum Mandonio. . . et doine. . . en communs con-
consilia communi-
castis et arma conso-
ciaturi fuistis. . .
« I, 48, S...
Tum Tarquinius,
necessitate... cogente
. . .audere. . . vah-
dior. . . arripit Ser-
vium. . . elatumque
dejecit. . .
XXVIII, 26, i3...
imperator ascendit...
et reducti armât i . . .
se ...circumfuderunt.
seulz [avez] assemblé vos
armes. . . (fol. 283 a).
. . . Lors Tarquinus, voians
que il estoit nécessaire de
emprendre. . . comme celui
qui estoit plus puissans en
aage et en force prist ledit
Servilius et le porta. . . et le
geta. . . (fol. 25 b).
... si s'en monta l'empe-
reur en son siège, et li armé
retornerent... et se mistrenl
derrière... (fol. 282c).
394
PIERRE BERSUIRE.
les phrases nominales deviennent des phrases verbales (1; ; les infinitifs
de narration sont remplacés par des phrases à mode personnel (2).
Tite-Live utilise volontiers, lorsqu'il fait parler les personnages, le
style indirect, qu'il emploie très librement. Le irançais n'avait pas à
cet égard la même souplesse et Bersuire ajoute un verbe pour intro-
duire ces discours :
I, '17, 10-1 a Ibi Tarquinius male-
dicta ab stirpe ultima orsus : servum
servaque natum post mortem indignant
parentis sui, non interregno, ut antea,
inito, non eomitiis babitis, non per
suffragium populi , non auctoribus pa-
tribus, muliebri dono regnum occu-
passe, lia natum, ita creatum regem,
fautorem infimi gcneris hominuni ex
quo ipse sit, odio alienae honestatis
ereptum primoribus agrum sordidissi
mo cuique divisisse; omnia onera quae
communia quondam fuerint inclinasse
in primores civitatis ; instituisse cen-
snm . . .
. . . Illecques commença Tarquins a dire
vilonnie du roy Servilius et commença de
sa première ligniee, en disant que il estoit
serf «t lilz de serve et que emprés la non
digne mort de son père, sans faire celui
intervale que l'en apele interrègne... et
aussi sans establir jour de eleccion que
l'en apele comices, et aussi sans fassente-
ment du pueple et sans l'auctorité des
pères, par le don d'une famé il avoit occupé
le royaume, el que ainsi nez et ainsi créez,
il avoit tous jours esté fauteurs de basse
ligniee et île cbetive gent, comme cil qui
île ceulz estoit nez, et que pour bayne
d'autrui bonuesté (c'est pour bayne de gen
tillesce) il avoit soustrait le champ. . . ans
princes et ans nobles de la cité et l'avoit
divisé a cbascun vil et oit du pueple, et
aussi cpie toutes les choses communes il
avuit imposé ans premiers de la cité, et
que il avoit establi le cens. . . (loi. a5 b).
Les longues périodes sont réorganisées; il semble bien (pic le
traducteur ail été plus attentif à l'ordre des propositions qu'à leur
rapport :
I, '11, '1 ■ . . (.uni clamor impetus- ... le pueple par dehors estoit plain de
que multitudinis vi\ sustineri posset, tourmente, si que le cri de la multitude
ex superiore parte aedium per fenestras pouoil ;i em is estre soustenu . quant fana
in Novam viam versas — habitabal qui! s'en est en baull montée nu plus liant
'■' I, 4i, 1 Cla- ... I.e cri fu grant el le P I , '17. 7... Tar ... se prist a avironnei cl a
mor inde concur- pueple courut la , et chiscans quinfua circumire acoiotier. .. et aussi se prisl
susque populi mirait- se merveilla... (fui. ■>■> cV et prensare. . . alli- a airain... (fol. i5a).
tium... ccrc...
SES ECHUS.
HQ.r>
enim rex ad Jovis Statoris
Tanaquil adloquitur. . .
pôpuh
XXVII, 48, 12-1 5 Claudius
« quid éfgo praecïpiti cursu tam lon-
gum iter emensi sumus ? » clamitans
militilms cum in adversum collem
frustra signa erigere conatus esset,post-
quam ea regione penetrari ad hostem
non videbat posse, cohortes aliquot
subductas e dextro cornu, ubi statio-
nera magis segnem quam pugnani
fùturam cerncbat , post aciem circum-
ducil et non hostilms modo sed etiam
suis ino'pinantibus in sinistram evectus
in dextrum liostiuni latus incurrit ;
tantaque celeritas fuit ut cum osten-
disset se ab latere mox in terga jam
pugnarent. . .
lieu du palais, droit ans fenestres dont i'en
pouoit veoir la voie dehors (ce lu jouste le
temple le Slatour, ou habitoit Tarquins li
roys) ; si a Tanaquil apelé le pueple et leur
a dit... (fol. 3 2 d).
Claudius se prist a crier a ses cheva-
liers en disant ces paroles : « Pourquoy
donques, seingneur, avons nous l'ait si
longue voie en si pou de temps, se autre-
ment nous ne voulons besoingner ». Lors
s'essaia, mes ce fu pour noient, de faire
monter les banieres contre la montaingne
pour aler aus annemis cjui estoient de l'autre
part d'icelle. Mes la ou il vit que de celle
partie ne pooit il aler a eulz, il prist avec,
lui aucune flotte de chevaliers, lesquels il
osta du destre corn, de celle part ou il
veoil que il avroit plus stacion paresceùse
que apporte bataille, et ou li chevalier
avoient mains que faire, et les mena entour
par detrés la bataille ; et contre l'opinion
tant des siens comme des anemis, il se
transporta soudainement ou senestre corn
des adversaires. Si fu celle isnelleté si
grande quar comme il se fussent moustré
au costé de la bataille, l'en les vit tantost
conbatrepar derrière d'icelle. . . (fol. 27,3.0).
Dans ces conditions, les ralunements du style de Tite-Live dispa-
raissent de la traduction. Il suffira de citer une phrase de la préface
de l'Histoire romaine, très travaillée, pour constater que rien ne reste
dans la prose de Bersuire du souci de variété et de gradation de son
modèle :
Préf. Q . . . quisque . . . intendat ani-
mura quae vita, qui mores fuerint, per
quos viros quibusque artibus domi
militiaeque et partum et auctum impe-
rium sit; labente deinde paulatim disci-
plina, velut desidentes primo moi'es
sequatur animo, deinde ul magis
magisque lapsi sint, tum ire coeperint
... par quelle vie, par quiex meurs, par
quiex hommes et par quiex artifices a l'ostel
et es champs (c'est en pais et en guene),
l'empire de Rome a esté acquis et maintenu
iusques au temps présent en quiex meurs
et discipline sont si forment laschees et
ainsi se trébuchent impétueusement que
nous ne pouons souffrir nos vices ne les
396 PIERRE BERSUIRE.
praecipites, clonec ad haec tempora remèdes crui a ceuls appartendroient. . .
(juibus nec vitia nostra nec remédia (fol. 8 a).
pati possumus perventum est . . .
Bersuire trouvait les «constructions» de Tite-Live «tranchiees,
brieves et suspensives» (1) ; il s'est fait un devoir de remédier à ce
défaut. Rarement il commence une phrase sans un mot de liaison,
tel que : ains, ainsi, avec ce, certes, et certes, et aussi, et pour voir,
lors, mais pour certain, en non Dieu, pour Dieu, etc.
Il développe les propositions elliptiques :
I, 48,5... [Servais] ab iis cpii ... Tarquins ot envoie genz qui illecques le
missiabTarquinio...erantinterficitur. tuèrent et le cuide on que ce fist Tarquins
Creditur, quia non abborret a cetero par le amonnestement de sa famé Tullie
scelere, admonitu Tuliiae id factum. (qui estoit fille dudit roy Servilius), a
laquelle chose croire puet esmovoir chas-
cun le fait qui s'ensuit qui lu tel... (fol. 2 5b).
XXVIII, 27,11 Sed multitudo ... Mes, dist il, aussi comme la nature de
omnis, sicut natura maris per se immo- la mer est telle que toute quant est de soy
bilis est, et venti et aurae cient; ita elle est non mouvable, mes li vent et les
aut tranquillum aut procellae in vobis tempestes la font particulièrement mouvoir,
sunt. . . aussi est il de vous, quar il a en vous en
partie tempeste, en partie transquillité. . .
(fol. 282 d).
11 ajoute des déterminations, et en particulier remplace les pro-
noms par le nom de la personne ou la chose qu'ils représentent; il
équilibre les deux membres d'une comparaison en restituant dans
l'un d'eux un verbe sous-entendu: XXVIII, 28,8... horum (/uocfiie
meinoriam , sicut patnae meujue, eiecerttis. . . mais. . . vous avez mis
hors... la mémoire deulz si comme vous avez de vostre pais et de
moy...» (loi. 283a) — XXVIII, 26,1 l\. ..nihdaexjueeos terrait quam...
robur. ..:«... nulle chose ne les espoenta tant comme fist la vigoiïr. . . n
(foi. 282 c) — XXVIII, 29, 8 . . .de nullts... (/uam de vobis... consa-
luerunt. ..:«... il ne firent onqnes. . . contre nulle personne comme ils
ont contre vous » (fol. 2 83 c).
\ oir p. 3(io. Bersuire, dans la seconde est secundus, quein ego... non sine labore el
édition du Répertoriant répète presque mot sudoribus in linguam i^allicain transtuli de
pour mot ces considérations :« Me excellents- latina»; art. Roma, éd. Venise, i583, t. III,
simiis bistoriographus Titus I.ivius, cui certe p. 274, col. 1.
in stili nolnlitale, hrevitate et diilicultate nemo
SES ECRITS. 397
Les verbes déclaratifs sont employés à tout propos : Prêt. 1 1 . . .
aut me amor. . .fallu . . . aut nulla . . . major fait ...:«... se l'amour ne me
déçoit, je puis dire qu'il ne fu onques... » (fol. 8a) — I, 4i,3. ..
regnavimus...:» ... considère que nous avons régné...» (fol. 22 d)
— XXVIII, 27,3... nec oratw suppeditat . . . : sachiez pour voir
que je ne truis oroison... » (fol. 282 d) — XXVIII, 27,16 Lapides
pluere. . . vos portenta esse putatis.. .:«... qui verroit, disoit-il, pierres
plouvoir. . . vous diriez que ce seroient merveilles (fol. 283 a)
— XXVIII, 29,1... Conolanurn quondam damnatio... impulit... :
«... et n'avez vous oy conter comment Coriolain qui jadis fu damp-
nez... » (fol. 2 83 b).
Le subjonctif d'ordre ou de doute est presque toujours traduit par
une périphrase : Préf. , 12... (/uerellae absint. ..:«... il ne convient pas
user de querimonies. . . » (fol. 8 a) • — I, l\ 1 ,3 ... te excitet. ..;«... te
doit esveillier. . . » (fol. 22 d) — 1, 4.1,4 . . . consilia se(jiiere. ..;.«.... je
te pri que tu preignes... mon conseil...» (fol. 22 d) — XXVIII,
28, 1 5. . . (faiblis si. . . superiores essetis, arma. . . ferretis. ..:«.... Supposé
que. . . vous fussiez souverain sur eulz, voulissiez vous porter armes. . . »
(fol. 283b).
Un adjectii ou un complément sont remplacés par une proposition
complète : 1 , 4 1 ,5 . . . subito ictu. ..:«... du coup qui fu soudain
(fol. 22 d) — I, 4i,5.v mania régis... : « ... les droits qui au roy
appartiennent... » (fol. 22 d) — I, 47,7... admonere paterni beneficii. . . :
" ... et les amonnester que il fussent recors du bénéfice paternal ...»
fol. 25 a) — XXVIII, 27,10. . . nec me vita javaret incisa. ..:«... ne
point ne me plairoit ma vie se je pensoie que elle fust haineuse ...»
(loi. 282 d) - — - XXVIII, 29,10 ... vox citantis nomina damnatorum
in consdio ... : «... la voiz . . . citanz les noms des dampnez, que il
venissent a jugement ...» (fol. 283 c).
Nous avons dit que la traduction d'un mot latin par deux syno-
nymes français se justifiait en certains cas par le désir de se faire
mieux comprendre : il est hors de doute que, la plupart du temps, ce
procédé, loin de répondre à un besoin de cet ordre, pst simple jeu
verbal :
Verbes : II , 6 1 , 1 - accendit, « escliaufa et enflamma » — 11 , 33, 1 capere , « prendre
ou accepter» — XXVIII, 29,10, circumdederat, « çaingnoit el avironnoit» —
398 PIERRE BERSU1RE.
XXVI, 43,8 cognosco, «je vous vois et congnois » — I, k i ,6 decernit, «il a
distingués et déterminez » — XXVIII , 27 , i 6 , expiari , « estre purgé ne espié ».
Noms: II, 3 1,9 auctor, «aucteur et meneur» — 11,3a,] per causam , « soubz
occasion et soubz umbre » — • XXVI, h 1 , 1 1 ciadibus, « grans desconfitures et pestil-
lences » — XXVIII, 27,1 1 contagione, «par l'infeccion et par la corruption» —
XXVI, '11,9 ea fato quodam data surs, « le fait et la destinée laquelle nous a donné
tel sort et telle fortune ».
Adjectifs : XXVIII, 26,1 h adfcetum, « megre et maladioux » - XXVI, '1 1 ,8
adversae pugnae, «les adversaires et contraires batailles» — ■ XXVIII, 28,1 1 aequa-
lem, «comparée et égalée» — I, 47,10 attoniti, «eftraiez et esmeus» — XXXI,
1 7, 7 caesam, « desconfite et faillies ».
Des phrases composées d'un verbe suivi de deux compléments sont
développées par reprise du verbe en deux propositions distinctes :
Préf. 12... nuper dirtttae avàritiam et . . . voluptates desiderîum . . .
invexere ... : «... richesces y ont aporlé avarice, et . . . délices y
ont embatu le désir ...» (fol. 8 a) — XXXI, 1 7,6 . . . sacerdotes victi-
masque adduci ... : «... et si firent venir leur preslres el aporter leur
sacrifices ...» (fol. 3 20 c)(l).
On pourrait multiplier les exemples d'une abondance qui est sans
doute plus une caractéristique du temps qu'une tendance person-
nelle. Nous indiquerons seulement en terminant que l'on ne pourra
étudier avec précision la langue de Bersuire sans avoir sous les yeux
le commentaire de Trevet (2!, car son influence sur la (orme de la
traduction est souvent sensible : quand Bersuire rétablissait un verbe
sous-entendu, restituait l'un des termes d'une comparaison, il ne
faisait que le suivre :
II, 32,5 Pavor ingens Trevet : ... Pavor ingens m ... grant espouvente-
in urbe, meluque mutuo urbe, scilicet fuit... (fol. 5o b). menl estoil lors en la
suspensa erant omnia. . . cité . . . [fol. 'i 1 b).
II, 32,6... quid lu- Trevet : ... deinde quid fuln- ... el en oultre ne
turum deinde si quod . . . nmi scilicet essel dubitabanl si. . . savoient il que il deussent
bellum existât... fol. 5ob). faire se... fol. 'i 1 b).
(l) Bersuire va jusqu'à redoubler des pré- victorieux imenle . . . • (fol. io d).
positions ou les rendre par deux substantifs : ' (lelle élude devrait mettre a profil les
1 , '18,7 ... per corpus, «a travers et par dessus remarques de M. Y. Lefèvre, La traduction du
le corps » (toi. •!.) h) — II, 3 1 ,8 . . . omnium latin par un clerc français au xiii' siècle,
actionum in senatu primant lialmit pro viclore Communicazione letta ail I /// congresso di itadi
popido . . . : .... avant toute autre chose pro- romanâ, Firenze, 3-8 aprile 195b, p. ai 0,-32 j.
posa en sénat la liesoingne et la cause du
SES F.CRITS.
Parfois même, ce n'esl pas la phrase de Tite-Li
mais la glose correspondante :
Trevet : . . . donec. . . ad tem-
pora liée scilicet presencia . . .
naibus . . . nec remédia scilicet
contra liée vitia pati possnmns . . .
(fol. i d).
Préf. o . . . donec ad
haec tempora (juibus nec
vitia nostra nec remédia
pati possumus . . .
I, 47,7
allicere Trevet : . . . ne pro en et cetera.
donis juvenes ; cum de Ingentia pollieendo quia promisit
se ingentia pollieendo quod si rex esset faceret magna
tum régis criminibus eis, cam crescere scilicet cepit
omnibus locis crescere . monitionibus locis castando [Ces
trois mois sont altérés.] scilicet
gratiam régis eriminibns id
est vituperando et criminando
regem Servium . . . (loi. 27 d).
II, 3'2,- Nullam pro- Trevet: ... profeeto, id est certe,
fecto nisi in concordia nullam spem reliqaam dueere, id
civium spem reliquam est ducebant, nisi in concordia
dueere; eam per aequa, civium, et ideo placuit eam esse
per iniqua reeoncilian- revocandam per eipia et per ini-
dam civitati esse . . . qua, id est justa et injusta facien-
do . . . (loi. ôob).
399
ve qui a été traduite,
. . . jusques au temps
présent ... ne pouon
souffrir nos vices ne les
remèdes qui a ceuls ap-
partendroient ... ( fol.
8 a).
... et aussi se prist
a atraire tes cuers des
jouvenciaux en leur pro-
mectant grans dons se il
venoit au royaume et en
blasmant le roy Servilius
pour lesquelles choses
il croissent de jour en
jour. . . (fol. 2 5 a et
Bibl. nat., fr. 260, fol.
35 d).
... et briefnient il
veoient bien que il ni
avoit nul remède se
n'estoit en pourchaçant
la concorde du pueple,
lequel il leur pleust a
réconcilier a leur cité
par tas ou par nelas . . .
(fol. il b).
Influence plus subtile encore : le choix, parmi plusieurs équiva-
lents français possibles, et également exacts, d'un mot latin, a pu être
suggéré par Trevet :
Préf. 1 o . . . omnis te Trevet: . . . intuen tedocu- . . . les enseingnemens de
exempli documenta in menfn posita in illustrimonumento, tous bons examples qui
inlustri posita monu- id est in clara memoria, omnis sont par manière de mé-
mento intueri . . . e.rempli . . . (fol. 1 d) (1).
pris . . . (fol. 8 a)
îoire ordenez et com-
(1) Cf. I, 48,7... monumentoque locus
est ... ; Trevet : . . . locus monnmento est , id
est lestatur memoriam sceleiis... (fol. 38 h);
Reisuire :
(loi. a5c)
. dont encore dure la mémoire. . .
400
PIERRE BERSU1RE.
1 , 4 1 , i . . . Tarqui-
num moribundum . . .
excepissent . . .
I, 4 i ,5 . . . eum . . .
obiturumque alia régis
munia esse .
I, 4 î ,6 . . . alia decer-
nit, de aliis consulturum
se regem esse simulât. . .
I, 48, 7 . . . tulisse ail
pénates suos . . .
Il, 3]
prope-
[I, 3 1,10. . . pa\ loris
parla est . . .
II, 32,2 Et primo
agitatum dicitur de con-
sulum caede, vit . . .
Trevet : ... excepissent Tar-
quinum moribundum scilicetprop-
ter vulnus . . . (loi. ià h).
Trevet : . . . obiturumque id est
prosecuturumque esse alia ma-
nia , id est officia, régis. . . (fol.
24C).
Trevet : . . . decernit, scilicet
(inaliter dijudicando, de aliis sci-
licet dissimulans et in suspenso
tenens consulturum. . . (loi.
Trevet : . . . Pénates sunt dii
domestici , qui coluntur in domi-
bus, etponuntur pro ipsa domo
sicut contentum pro conti-
nente . . . (fol. 28 b) .
Trevet : propediem id est
in brevi . . . (fol. .'19 d).
Trevet : parta, id est acqui-
sita. . . (fol. 4g d).
Trevet : agitatum, id est irar-
latuni . . . (fol. ôo a).
. . . ceulz
receu le
estoit bleciez
22 c).
d entour ont
oy qui moult
(fol.
... et que il vouloit . . .
faire les offices qui au
roy appartiennent . . .
(fol. 22 d).
... et aucuns iugemens
il a décerné et détermi-
nez, les autres il a tenus
au jugement du roy et a
dissimulé que il s'en con-
seilleroit avecques lui . . .
(fol. 22 c).
. . . porta a son hostel . . .
(fol. 2 5 c).
. . . dedenz briel . . . (toi.
d 1 a).
... a esté paiz acquise . . .
(fol. ii a).
... il orent traitement de
occire leur consuls . . .
ffol. h* al.
Tite-Live avait divisé son Histoire en livres assez étendus. De
bonne heure, on a éprouvé le besoin d'introduire des subdivisions;
celles qui sont reproduites dans les éditions modernes se sont fixées
au xvie siècle : elles étaient demeurées flottantes au Moyen âge, et leur
nombre comme leur étendue varie d'un manuscrit à l'autre. Bersuire,
qui a réparti sa traduction en chapitres munis de titres détaillés,
a pu s'inspirer du découpage qu'il trouvait dans son exemplaire11'.
'" Celte division semble ne rien devoir à
Trevet; cf. p. 3-3. Landolfo Colonna avait
lui aussi introduit dans chaque livre une divi-
sion en chapitres munis de rubriques; on
retrouve les mêmes dans d'autres exemplaires
des Décades; '>. Killanovicli, Petrarch and...
Livy, p. i7<4; // Boccacio... , p. 3a4 et 33:>.;
Dnl Livio ai Rater io, p. 1 5g et n. 1; celte
division ne coïncide que rarement avec celle
de lîersuire.
SES ECRITS.
401
mais il ne l'a certainement pas reproduit servilement. La limite
entre deux de ses chapitres se trouve parfois au milieu d'une phrase
latine qu'il a maladroitement coupée; il a donc disposé les rubriques
en travaillant sur le texte français :
1, 58, 5 Quo terrore cum vicisset
obstinatam pudicitiam, velut victrix
libido, profectusque inde Tarquinius
ferox expugnato décore muliebri esset,
Lucretia maesta tanto malo nuntium
Romam eundem ad patrem Ardeamque
ad virum mittit, ut cum singulis
lîdelibus amicis veniant. . .
III, 5,8... qui caede legati et consu-
lis volnere accensi nulla deinde vi sus-
tinëri potuere, ut compulsi in castra
Romani rursus obsiderentur nec spe nec
viribus pares ; venissetque in periculum
summa rerum, ni T. Quinctius pere-
grinis copiis, cum Latino Hernicoque
exercitu, subvenisset.
. . . Ceste vergoigne espouenta Lucrèce
si que luxure seurmonta et vaincpii chasteté
obstinée si que Sextus Tarquins fist de li
son plaisir, liquiex tantost joianz et eslevez
dont il avoit conquis la beauté de la dame
s'en retourna en l'ost.
Comment le royaume des Rommains fa
destniit pour la mort de Lucrèce et comment
Brutus destruist le ro\.
Lors fu Lucrèce moult triste et dolente
de si grant mal que elle avoit fait; si
envoia tantost un message a Romme a
son père et d'ilecques a Hardee a son mari
crui estoit en l'ost et leur a mandé cjue
chascun d'eulz avecques un seul et loyal
compaingnon venissent a elle bastive-
ment. . . (fol. 28 d).
. . . laquelle chose troubla les courages
des siens et fist les anemis plus fiers et plus
crueulz, quar il furent si enhardi et tant
pour la mort du légat comme pour la
plaie du consul quar par nulle force il
peurent plus estre soustenu.
Comment Tytas Quincius secourut l'ost rom-
main , et desconfist les Eques et les
Volsques.
Comme doneques lors li Rommain cha-
cié dedenz leurs tentes fussent derechiel
assegiez comme ceulz cjui d'espérance ne
de force n'estoit pas pareil aus anemis, si
que la somme des choses rommaines fust
venue en péril se li dessus dit Titus
Quincius avec les copies pèlerines et
aveques l'ost latin et hernicien n'i eust
secouru. . . (fol. ôo b).
/|02
PIERRE BERSU1RE.
XXXI, 12,3 C. Aurelio consuli
negotium datum, ut ad praetorem
in Bruttios scriberet senatui placere,
quaestionem de expilatis thesauris
eodem exemplo haberi, quo M. Pom-
ponius praetor triennio ante habuis-
set. Quae inventa pecunia esset, repo-
ni; si quo minus inventum foret,
expleri, ac piacularia, si videretur,
sicut ante pontifices censuissent, fieri.
Curam expiandae violationis ejus tem-
pli prodigia etiam sub idem tempus
pluribus locis nuntiata accenderunt.
In Lucanis caelum arsisse adferebant,
Priverai sereno per diem tutum ru-
brum soleni fuisse. . . (1).
... Si commenda l'en au consul qu'il
escreist en Brucie que la volenlé du sénat
estoit que l'en feist enqueste diligent de
ceulz qui les trésors avoient eu, selonc la
forme que M. Pomponius le prêteur avoit
fait par .III. an/, avant, et que la peccune
que l'en porroit trover fust remise en son
lieu, et que ce qui en faudroit fust suploié
et que selonc l'ordenance des evesques,
si besoing estoit, l'en feist piacles et sacre-
fices pour cure et pour cause de purgier
et expier la violacion de celui temple.
Ci parle des monstres uni avenoient en celui
temps.
Par celui mois meisme temps furent
denoncié pluseurs prodige et en divers
lieus, quar en Lucanie descrit on que le
ciel estoit ars et que a Preverne a cler
jour le souleil estoit devenu tout rouge. . .
(fol. 3.9 a).
Ni le nombre des chapitres de chaque livre, ni l'étendue de chaque
chapitre ne sont uniformes; il est cependant rare qu'il y en ait moins
d'une trentaine et plus de quarante (i).
On pourra se faire une idée du travail de découpage exécuté par
Bersuire en parcourant les premières rubriques du livre I :
I. Ci commence le premier livre de la première décade de Titus Livras (Prél.
1 à 5).
II. Ci parie l'auteur de la loenge de la fit»'' de Romme (Préf. (5 à i3).
III. Comment Encas vint en Ytaiie et en lu roys el après mourut en la bataille
d'Etrusques (i , i à i , 6).
(1) Voir aussi II, io, a — FIT, a, a ; q, 8;
3(,, a: 48, :>; 66, 6 — IV, a4, 3; 3a, i;
43, r> — V, n,4 — VI, 27, a — VII, 19,
m; 34, 8 — VIII, 0.4, 4; 33, 3 — l\, >-,
i; :'.(i, .4 — \, i(i, 3, etc.
dette division se retrouve dans tous
les manuscrits a\cc quelques différences d'un
exemplaire .1 l'autre. Les rubriques sont parfois
abrégées dans les copies les plus récentes.
Bersuire a peut-être poussé les clioses encore
plus loin : un renvoi donné dans un incidem
I, 3o, ti « lestahlissement de Servilius trou-
\eias sus ou chapitre tiers avant cestui qui se
commence démenties, ou second paragraphe ■
laisse entendre que chaque chapitre était divisé
en paragraphes : un examen attentif des plus
anciennes copies montrerait peut-être si quel-
que chose a subsisté de celte division
SES ÉCRITS. 403
IV. Comment Lavine tint le règne Ascanius tant com il fu enfes (3, 1 à 5).
V. Comment Romains et Remus fuient engendrés et nez diversement (3, 6 à l\y 5).
VI. Comment Remus et Romulus furent nourris (/i, fi à 6, 2).
VII. De la bataille <|iii lu entre Romulus et Remus et de la mort Remus
[G, 3 à 7, 3).
VIII. Comment Hercules oecist Cacus en une caverne pour ce qu'il li avoit
emblé ses buefz (7, 4 à 1 5).
IX. Comment Romulus mist grant cure a pueplier premièrement la cité de
Homme et comment il y list premièrement loy et ordonance (8).
X. Comment les vierges de Sabine furent ravies des Rommains pour ce qu'elles
leur fuient refusées a donner (9).
XI. Des .111. victoires Romulus et comment il oecist le roy des Cinnensins et du
premier temple qui onques fust fait a Romme (10, 1 à 11, /j).
XII. Comment la tour de Romme fu prise, par trahison et la damoisele occise
et des daines qui firent la paiz (11, 5 à 12, fi).
XIII. Comment ceuls de Fidene meurent guerre contre les Rommains et Romulus
les vainqui (12, 7 à 1 3).
XIV. De la desconfiture de ceuls de Veje et comment les Rommains leur
donnèrent trêves jusques a .C. ans (i4).
XV. Comment Romulus le roy «les Rommains fu ravis par une tempeste qu'il
list grant et horrible (i5, 1 à 5).
XVI. Comment Minie fu esleus a estre roy de Romme par la volonté du pueple
après Romulus (i5, 6 à 16).
XVII. Comment Minius le roy de Romme fist prestres et evesques pour faire
service aus dieux qu'il eslably (17 à 18).
XVIII. Comment Minius ordena que les Rommains célébrassent une sollempnité
a une déesse qui estoit apelee Foy (19 à 20, h)-
XIX. De la bataille qui fu entre Civilius le roy des Albains et Tulles le roy des
Rommains pour les choses pillées (20, 5 à 21 , 6).
XX. Comment Vletius requist a Tulles ou milieu de l'ost qu'il vousist qu'il regar-
dassent eulz deux lequel seroit roy (21 , 6 à 23, /j).
XXI. De la bataille qui fu faite des frères jumeaux tant d'une partie comme
d'autre pour savoir a qui le royaume de Romme seroit (23, k à 24).
XXII. Comment le jouvencel rommain oecist sa suer pour ce qu'elle plouroit son
mari qu'il avoit occis, et comment il fu jugié (a5, 1 à 6).
404 PIERRE BERSU1RK.
La lecture de l'œuvre de Bersuire est aujourd'hui lassante : le mou-
vement du style n'est jamais rendu, l'intensité dramatique qu'on
admire en certaines pages de Tite-Live n'est pas passée dans la version
française; nous nous trouvons devant un récit terne et monotone, où
rien ne transparaît de l'art de l'historien latin. Ce défaut nous frappe
autant que les fautes de sens; mais personne, au xive siècle, ne consi-
dérait une traduction comme une œuvre d'art. On ne souhaitait qu'ac
céder commodément aux renseignements contenus dans les Décades
De ce point de vue, l'œuvre de Pierre Bersuire est très importante.
Malgré ses maladresses, ses contresens, elle permettait au lecteur
français de suivre, pour l'essentiel, l'histoire des premiers siècles de
Borne : le lexique, les « incidens », les gloses expliquaient les mots qui
pouvaient l'arrêter; les phrases, bien qu'influencées par la syntaxe
latine, n'étaient, à quelques exceptions près, jamais soumises à leur
modèle au point de devenir insolites, h' Histoire romaine était désor-
mais à la portée de ceux qui ignoraient le latin, et aussi de tous les
clercs qui, usant journellement de cette langue dans les églises, les
cours ou les chancelleries, étaient embarrassés par le style recherché,
dense, et parfois elliptique, de Tite-Live. Les multiples copies qui
en furent faites montrent la faveur avec laquelle cette œuvre lut
accueillie.
Les manuscrits en sont encore aujourd'hui très nombreux l' .
L'exemplaire présenté à Jean le Bon semble avoir disparu, mais ce
prince donna à sa fille Marie, duchesse de Bar, un Tite-Live qui,
devenu la propriété du petit-fils de Marie, Edouard de Bar, puis du
frère d'Edouard, le cardinal Louis de Bar, passa ensuite à Bené
d'Anjou, qui en fit cadeau à Robert de Baudricourt. En i44o, Jean
de Vy, écîievin de Metz, l'emprunta à Baudricourt pour le faire
transcrire par le scribe Jeannin de Rouen. Nous possédons encore
cette dernière copie (21.
l'> Voir la liste p. 447. [1889}, p. 4a6, n" \X\IV; L. Delisle,
''' C'est une longue note inscrite au xv* siècle Librairie de Charles] . t. I, p. 337-328. —
au verso du dernier feuillet qui fait connaître La copie de Jeannin de Rouen lut achetée
les circonstances que nous venons d'indiquer. par sir Thomas l'Iiillipps à la vente Chardin;
Voir P. Durrieu, Les manuscrits à peintures de la elle doit être aujourd nui entre les mains de
bibliothèque de sir Thomas PhiUipps à Chelteiiham, M- Robinson à Londres.
dans Bibliothèque de l'Ecole des chartes, t. 1.
SES ECRITS.
405
Les autres filles du roi Jean reçurent peut-être, comme Marie,
un exemplaire de la traduction de Bersuire. Nous la trouvons, en
tout cas, dans les bibliothèques de trois de ses fils : Charles, roi de
France, Jean, duc de Berry, Philippe, duc de Bourgogne (,).
L'un des exemplaires de Charles V, le manuscrit 777 de Sainte-
Geneviève, porte une note autographe du roi, indiquant qu'il a été
« transcrit et parlait » sur son ordre; c'est apparemment le plus ancien
de ceux qui se sont conservés (2); il servit plus tard à Louis, duc de
Guyenne [i). Charles V en possédait probablement trois autres encore,
aujourd'hui perdus (4). Jean de Berry n'en avait pas moins de cinq :
trois au moins sont identifiés; l'un d'eux, qui, d'après l'inventaire
de i4ib\ fut donné à sa fille la duchesse de Bourbon (5), se trouve
aujourd'hui à la Bibliothèque nationale (ms. fr. 263); un autre est
arrivé, avec le fonds Lullin, à la Bibliothèque de Genève (ms. fr. 77 )(0);
du troisième, il ne reste plus qu'un tome, le n° 767 de la Biblio-
thèque du Musée Coudé à Chantilly <7).
Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, se vit offrir en 1399, par
Dino Bapondi, un beau Tite-Live en français; il est vraisemblable
qu'il n'avait pas attendu cette date pour s'en procurerle texte; l'inven-
taire de son petit-fils, Philippe le Bon, en indique trois (8).
(1) Nous ignorons presque tout des livres du
quatrième, Louis d'Anjou. En mars et en
octobre i38o, celui-ci se lit prêter deux Tite-
Live de la Librairie du Louvre; les catalogues
n'indiquent pas s'il s'agissait de l'original ou
de la traduction. Voir L. Delisle, Librairie de
Charles V , t. II, p. 160-161 , n" 976 et 978;
A. Coville, La vie intellectuelle dans les domaines
d'Anjou-Provence de 1380 à l't35 , ig4i ,
p. 1/1-26.
(,) L. Delisle, Librairie de Charles V, t. I,
p. 283-284; H. Martin, La miniature fran-
çaise du xiu' au xv' siècle , Bruxelles et Paris,
1923, p. 47 et suiv. ; A. Boinet, Les manuscrits
à peintures de la Bibliothèque Sainte-Geneviève
de Paris, dans Bulletin de la Société française
de reproductions de manuscrits à peintures,
5" année, 1921 , p.86-96 ; voir aussi B. Weiss,
llumanism in England during tbe ffteenth
Centurj, 2" éd., Londres, 1 9&7 . p. 62 et n. 3.
(S) Le petit-fils de Cbarles V restitua le
volume au Louvre en i4og ; L. Delisle,
Librairie de Charles V, t. II, p. 161 , n° 981.
HIST. UTTÉR. XXXIX.
<4> L. Delisle, ibid., t. Il, p. 161 et n. 2.
(5) L. Delisle, ibid., t. Il, p. 261 et 3 10.
'•> L. Delisle, ibid.. t. II, p. 3n-3i2; H.
Aubert, Notice sur les manuscrits Pelau conser-
vés à la Bibliothèque de Genève (fonds Ami Lul-
lin J , dans Bibliothèque de l'Ecole des chartes ,
t. LXX ( 1909) p. 498-50/I ; ce mémoire a paru
à part, avec une table et des compléments, Paris,
1911, voir p. 83-8g; lîernard Gagnebin, Le
Tite-Live du duc de Berry, dans Genuva , n. s.,
t. VII, 19^9, p. ig3-2i4.
(,) L. Delisle, Librairie de Charles \ , t. 1,
p. 3io-3i 1 ; t. II, p. 261 , n° 2 34.
(8) G. Doulrepont, La littérature française
à la cour des ducs de Bourgogne , Paris, 1909,
p. 1 2 1 ; Inventaire de la Librairie de Phi-
lippe le Bon , iïruxel\es , igo6,p. 34-36 et 1 64-
166, n°' 70, 71 , 24 1 et 242 (ces deux articles
correspondent à l'exemplaire complet conservé
à Bruxelles, Bibl. royale, go4g-go5o ; cf.
Gaspar et Lyna, Les principaux manuscrits à
peintures de la Bibliothèque royale de Bruxelles,
27
406 PIERRE BERSU1RE.
On pourrait facilement dresser une longue liste des princes et des
grands seigneurs qui firent bon accueil à l'œuvre de Pierre Bersuire :
Béraud de Clermont et de Sancerre, beau-père de Louis de Bour-
bon (1); Jacques, petit-fils de Louis de Bourbon, comte de la Marche
et de Castres, roi de Hongrie, de Sicile et de Jérusalem (f 1 4- 3 8 ) (2) ;
Jacques d'Armagnac, duc de Nemours (t 1477), petit-fils du précé-
dent(3); Gabrielîe de la Tour, duchesse de Montpensier (i474)(4);
le connétable Charles de Bourbon (inventaires de 1607 et i523)(5);
Charles de Bourbon, duc de Vendôme (t 1 537 ) (0); une reine Jeanne,
qui pourrait être Jeanne de Navarre, femme d'Henri IV d'Angleterre
(t i437)(7);Louisd'Orléans et son fils Charles (8); Dunois, bâtard d'Or-
léans (i468)(9); Antoine, dit le Grand Bâtard de Bourgogne110'; Louis
de Bruges (11); et il faudrait encore citer bien des noms moins illustres.
C'est à partir de la fin du xive siècle que la traduction de Bersuire
s'est répandue; nous possédons encore vingt-six exemplaires plus ou
moins complets qui semblent antérieurs aux années 1420; il s'agit
toujours de volumes soignés, sinon luxueux, et souvent illustrés;
plusieurs d'entre eux ont un air de famille qui fait penser que certains
ateliers les ont produits en série; deux copies (Bibl. nat., fr. 264-266
et anc. Cheltenham 2924) sont signées du scribe Baoul Tainguy, bien
connu par sa transcription des œuvres d'Eustache Deschamps (12).
t. I, 1937), p. 43o, n° 179)- Sur Dino (4) A. de Boislisle, art. cit., p. 208.
Rapondi , voir L. Mirot, Etudes Lucquoises dans <s> A. de Boislisle, ibid. p. 2i3-2i4 et 234.
Bibliothèque de l'Ecole des chartes, t. LXXXIX (6) Paris, Arsenal, ms. 3(193.
(1928), p. 3i3-385. (') Bibl. nat. fr. 269;!-. Delisle, Cabinet
(l) Londres, Brit. Mus., Lansdowne 1178; des manuscrits, t. I, p. 1 4.
cf. L. Delisle, Cabinet des manuscrits, t. I, m L Delisle, Librairie de Charles V, t. I,
p. i73; A. de Boislisle, dans Bulletin de la „ 36ai et p Champion, La librairie de
Société de l'Histoire de France, t. XVII (1880), Charles d'Orléans. Paris, 1910, p. X, XVI et
p. 272-273, n* 1. I0g.
« Bibl. nat. Ir. a68; Delisle, Cabinet des n L.DelisIè, Cabinet des manuscrits, t. III.
manuscrits, t. I, p. 86. 4 p Champion, op. cit., p. ia5.
<5> Chantilly, Musée Londc 758; Pans, ' , ,' • ,,
Bi 1 , r o,- . o ,■ ..1 c n ' dasnar et l.vna, "/'• "'■• t- •' , p. 2j.
ibl. nat. Ir. 3(> et ô-j; cl. Lli. bamaran. De ... .
quelques manuscrits ayant appartenu a Jean laris, Bibl. nat., Ir. 60 et 3a; cl. \ an
d'Armagnac, évéque de Castres, frère du duc de praet, Recherches sur Louis de Bruges, seigneur
Nemours, dans Bibliothèque de l'École des char- <le l-a Cruthuyse , Paris, i83l , p. 224.
tes, t. LXVI (1905), p. 246-2J5, avec une <1,) S. Luce dans Œuvres complètes d'Eus-
note de L. Delisle, Sur les manuscrits de Jacques tache Deschamps , rd.de Queux de Saint-] lilaire,
d'Armagnac, ibid.. p. 255-a6o; A. Thomas, t. II, Paris, 1880, p. YI-XYI .Son./. d, ■>
Jacques d Armagnac bibliophile, dans Journal des anciens textes français .
Savants, 1906, p. 633-1)44.
SES FXRITS.
407
Trente-quatre autres s'échelonnent entre i43o environ et la fin du
siècle (1).
Leonardo Bruni, d'Arezzo, avait composé en latin, après 1420,
pour remplacer la seconde décade perdue de Tite-Live, un ouvrage
sur la première guerre punique (2). Ce livre fut traduit eu français,
vers le milieu du siècle, pour Charles VII, par un greffier à la Chambre
des Comptes dont l'activité littéraire semble avoir été fort importante,
Jean Le Bègue (3). On eut l'idée d'incorporer cette traduction, que
l'on rencontre souvent à l'état isolé'4', aux manuscrits de Tite-Live,
entre la première décade et la troisième. Nous possédons encore six
exemplaires ainsi complétés (5).
La première édition de la traduction de Rersuire a été imprimée à
Paris en i486 et 1/187; on l'a attribuée sans preuve à Antoine Vérard(0);
(I) Il faudrait y ajouter ceux qui ne sont plus
connus que par des mentions dans d'anciens
catalogues; certains ont été indiqués dans les
paragraphes précédents. En voici quelques
autres: Seigneurs de Jaligny (Allier), i4i3
(Gottlieb, (Jeber mittelalterliclie Bibliotheken ,
Leipzig, 1890, p. 109; très probablement en
français) ; Cardinal Balue,i 469 (l)elisle, Cabinet
des manuscrits , 1. 1 , p. 82) ; livres mis en vente par
un marchand de Tours à la lin du xv* siècle
(A. Chéreau , S'ensuit le catalogue d'an mar-
chand libraire du. xr' siècle... , Paris, 1868, p.
11,11* 2); Rodolphe de Hochherg, comte de
Neuchàtel, maréchal de Bourgogne, 1 487 (A.
Piaget, La bibliothèque des comtes de Neuchàtel,
dans Pages d'histoire neuchàteloise , Neuchàtel,
1935, p. i52, n° 5); Michel Chaverson à
Metz, i5î4 (•!. Favier, La bibliothèque d'un
maître échevin de Metz..., Nancy, i885,
p. 17-18); le duc Antoine de Lorraine,
l544 (A. Collignon, La bibliothèque du duc
Antoine de Lorraine... , Nancy, 1907, p. 91,
n° 9, dans Mémoires de l'Académie de Stanislas ,
1906-1907). Il est probable que le Titus Livius
incomplet qui ligure dans l'inventaire de Nico-
las de Baye, i4ig, était en latin (Journal de
Nicolas de Baye, éd. A. Tuetey, Paris, 1888,
Soc. de l'Histoire de France, p. XCI, n° î34).
<î; En fait, il s'agit, malgré les prétentions
de Bruni, d'une simple traduction de Polybe.
G. Voigt, // risorgimento dell'antichità classica... ,
trad. G. Valbusa, t. II, Florence, 1890, p.
167 et 328; E. Fueter, Storia délia storiografia
moderna, trad. di A. Spinelli, Naples, 1943,
t. I, p. 19 et II, p. 33 1, avec indications
bibliographiques. Voir aussi une lettre d'Am-
brogio Traversari (éd. Mehus, Florence, 17T19,
ep. VI, 1 4 , à Barbaro).
(s) Voir en dernier lieu J. Porcher, Un
amateur de peinture sous Charles ] I : Jean
Lebègue , dans Mélanges d'histoire du livre et
des bibliothèques offerts à M. Frantz Calot,
Paris, 1960, p. 35-4 1 ; E. Hallaire, Quelques
manuscrits de Jean Le Bègue , dans Scriptorium ,
VIII, 1954 , p. 291-292 ; cl. Grôber, Grundriss ,
II, 1 , 1 107 et 1071 ; 2* éd. p. S. Ilofer, t. II,
1 ()3~ , p. 1 33 ; G. Doutrepont, La littérature
française à la cour des ducs de Bourgogne , Paris,
1909, p. 1 36- 137.
(4) Les manuscrits en sont nombreux : il y
en a au moins neui à la Bibliothèque nationale,
IV. 722, 723, 724,725, i388, 1389, i72i5,
23o85, 23o86.
(5) Chantilly 739-761 ; Paris, Arsenal,
3694; Paris, Assemblée nationale, 1265;
Paris, Bihl. nat., fr. 33, 36-37, i^i"]°-
(6) Paris, en la Grant rue S. Jacques; 3
vol. petit in-l'ol. goth.; Hain-Copinger, ioi43.
Madame Ithier, conservateur à la Bibliothèque
nationale, a bien voulu nous communiquer le
manuscrit de l'important article Tite-Live
qu elle a préparé pour le Catalogue général des
imprimés.
27.
408 PIERRE BERSUIRE.
elle sort en fait des presses de Jean Dupré(1). La langue est rajeunie
et le texte souvent remanié; la préface du traducteur, en parti-
culier, est très abrégée; les rubriques ont été rédigées à nouveau. A la
suite de la quatrième décade a été imprimée la traduction, par Jean
Le Bègue, de la première guerre punique de Bruni.
En i5i5, Guillaume Eustache et François Regnault ont procuré
une nouvelle édition, établie d'après la précédente; la préface de Ber-
suire et le vocabulaire ont été supprimés; Y Histoire de la première guerre
punique, au lieu d'être rejetée à la fin, est insérée à sa place chronolo-
gique, après la première décade; la quatrième décade est complétée
par un « dixième livre » emprunté pour une part au Livre d'Orose
imprimé par Antoine Vérard, et pour le reste au Recueil des histoires
romaines paru en 1 5i 2 chez Guillaume Eustache12'. L'édition de 1 5 1 5
a été réimprimée sans modifications en i53o par Galliot du Pré(3).
On sait que, sous le titre Les gestes romaines, Antoine Vérard publia,
à une date qui n'a pu être précisée, une traduction française de la
troisième décade de Tite-Live; le traducteur, Robert Gaguin, ministre
général de l'ordre des Trinitaires, se nomme dans une préface.
Thuasne suppose qu'il effectua ce travail entre 1^90 et 1 494 - et que
l'exemplaire de présentation fut offert à Charles VII l (,l); Van Praët et
Mac Farlane, d'autre part, considèrent que le volume a été imprimé
plus tard; le premier le date des environs de i5o4, le second, des
I1' J. Mac Farlane, Antoine Vérard, Londres, de 1486-14.87. Voici ce texte : • J.oys...
1900, p. 1 1 <j , n° 267 [Illustrated Monographs Keceue avons l'humble supplication de nostre
issued hy tlie Bibliographiccd Society, n° \II); clier et bien aine (iuillaume Kustace, nostre
L. Polain, Catalogue des livres imprimés an qain- libraire, contenant que vingt ans a ou
zième siècle des bibliothèques de Belgique, t. Ul, environ l'eu Anthoine Vérard, libraire, lîst
193a, p. 53, n" 2D01; Catalogue oj boohs rédiger et mettre en forme et imprimer trois
printed in the AI tli Centary now in the British volumes en françojs appeliez les Décodez de
Muséum, l'art VIII, Londres, 1949, p. 35; Titus Livius, lesquelles, pour les bonnes doc-
Bibl. nat., D< p. des Impr., liés. .1. 2o3-2o5, trines et exemplaires qui y sont contenus,
J. 783-785, J. 676 (fragment). plusieurs gens tant de nostre royaulme que
*' Voir P. Meyer, Les premières compilations estrangiers ont appelé a li's veoir et recouvrer,
françaises d'histoire ancienne, dans Romania, tellement que pour le présent ne s'en treuve
I. \l\ | |885), p. 62, n. 1 ; les exemplaires de aucuns a vendre...» — Paris, 26 août i5i4-
elle édition (3 vol. petit in-fol. goth.) diffèrent P) 3 Vol. petit in-fol. goth., Bibl. nat., liés.
entre eux par les feuilles de titre; Nés. .1. 245, J. 247-249, .1. 627-629, J. ?.46 (incomplet).
v.lins 709-71 1 ; le privilège l'ait allusion à une [jd cncorCy |es feuilles de titre présentent des
édition qui aurait été donni e par Vérard vers dill'érences.
1 iiili. On ne sait quelle est la valeur de ce ,»> , •.., d 1 .• /- • • • . 1
' . .' ..... l ' L. lbuasne, Hoberli liaiiuini epislolae et
renseignement, qui est peut-être a I origine de ,• . ■ ,, • , ■>
,, .. .,° .. T,., r . , ,r. ,. . orationes, t. I , Taris, 1 aii'i , p. 107-1 i3.
I attribution au célèbre imprimeur île [édition ' '
SES ÉCRITS. 409
environs de i5o8(1), c'est-à-dire, en tout état de cause, après la mort
de Gaguin. Ce détail est important, caries Gestes romaines ne sont pas
une traduction nouvelle, mais un remaniement de celle de Bersuire,
fondé à peu près certainement sur l'édition de 1/186-1487. Les titres
des chapitres sont reproduits textuellement; deux incidens sont restés à
leur place, et l'un d'eux avec une faute qui se remarquait déjà dans le
volume sorti des presses de Jean Dupré'2'. Si les Gestes romaines ont
bien paru du vivant de Gaguin, celui-ci s'est attribué un travail dont
le mérite revenait en partie à un autre; mais il peut s'agir d'une
supercherie de Vérard, qui aura mis sous le nom du général des
Trinitaires, mort depuis peu, une simple revision de la traduction
médiévale'3'.
La traduction de Bersuire a été utilisée à la fin du Moyen âge par
plusieurs auteurs de compilations historiques.
Jean Mansel termina en 1 4 54 un ouvrage intitulé les Histoires
romaines, qui fut offert peu après à Philippe le Bon, duc de Bour-
gogne; lorsque, plus tard, Mansel entreprit de remanier un autre de
ses livres, la Fleur des histoires, il eut l'idée d'y incorporer, sans y
rien changer, ses Histoires romaines; c'est surtout dans cette nouvelle
présentation qu'elles ont été répandues (4). Les Histoires romaines
sont en grande partie fondées sur le récit de Tite-Live, combiné avec
d'autres textes, en particulier les Faits des Romains (5). On n'a pas
remarqué jusqu'ici qu'au lieu de se reporter à l'original latin, Mansel
s'est approprié sans le dire la traduction de Bersuire, complétée par
celle de Jean Le Bègue; il a même transcrit les mcidens{b).
Dans la préface de son Compendium historial, Henri Romain,
(,) Van Praët, Les ouvrages sur vélin île In (3) I.e volume présente encore quelques
Bibliothèque du Roi, t. V, p. 55-56; Mac singularités qui devront faire l'objet d'une
Farlane, op. cit., p. 82, n" i64- étude attentive.
<J> Ed. de i486, fol. 18 a [XXI, 3l, ol: <*> G. de Poerck, Introduction à la Fleur
Incident. Allobrogues sont ceulx du Daul- des histoires de Jean Mansel, Gand , io,36, p.
phiné, de Savoye et de Bourgoigne, car ces 57-58. [Annales du cercle archéologique de
trois nons estoient encore a naistre; Gaguin, Mons, t. 54, 1935).
fol. Xb : Incident. Allobrogues sont ceux du P) L.-F. Flutre, 0 Li Fait des Romains", p.
Daulphiné, de Savoye et Bourgongne. — Ed. ia4-i56.
de i486, fol. 18 a [ibid.] : Incident. Tricasleesl (*) j Monfrin, dans Bulletin de la Société
une cité que on appelle Pol en Prouvence; nationale des Antiquaires de France, ig58, p.
Gaguin, fol. Xc : Incident. Tricastre est une 84-85.
cité que l'en appelle Pol en Prouvence.
410
PIERRE BERSUIRE.
chanoine de Tournai, vers le milieu du xvc siècle, dit être l'auteur d'un
abrégé des Décades de Titus Livias (1). Cet ouvrage est contenu dans
les manuscrits 79 de Genève et franc. 9186 de la Bibliothèque na-
tionale faits tous deux pour Jacques d'Armagnac, duc de Nemours (2);
XAbréqé est donc antérieur à 1/177. Un troisième manuscrit, conservé
à l'Arsenal (3695), semble être l'original. Il a été acquis, pour le
couvent des Célestins de Paris, par le prieur de ce lieu, Guillaume
Romain, des biens d'« Henry Romain, son frère germain». Henri
Romain a résumé un manuscrit de la traduction de Bersuire, com-
plétée par l'ouvrage de Leonardo Bruni mis en français par Jean
Le Bègue.
L'œuvre de Bersuire se répandit de bonne heure hors des frontières
(1) Cet ouvrage n'a encore fait l'objet d'au-
cune étude ; nous pouvons en citer les manus-
crits suivants: Arsenal 35i3, 5767; BibL
nat. fr. 9186 ; n. acq. fr. aoo48 ; Baltimore,
Walters 5ai ; Dresde, Oc. 77-78; Genève,
79. Voici le passage qui nous intéresse : « Cy
commence le prologue de ce présent œuvre
ainsi compilé et abrégé par maistre Henry
Rommain, licencié en droit canon et civil et
cbanoine de Tournay.
• Ceulx qui désirent hastivement et sans
grant estude savoir les gestes et fais des
anciens et mesmement des Rommains et de
leur empire par tant de notables et eureuses
batailles acquis, en partie bien et dillusement
et au long récitées es trois décades de Titus
Livius, m'ont donné cause de cest oeuvre plus
laborieux que subtil rédiger par escript, et
pour ce monseigneur saint Augustin en son
livre de la Cité de Dieu, pour prouver son
entencion contre les Christiens rommains qui
improperoient a la saincte loy de Jhesucbrist
et a la religion cbrestienne la destruction de
leur cité de Homme faicte par Alarich roy des
(iotbs, a présent nommez Hongres, amaine a
son propos assez obscurément plusieurs bis-
toiies rommaines et d'autres empires ; et que
maistre Raoul de Presles, qui a la requeste
de très excellent et très chrétien prince Charles
le Quint de bone mémoire translata <\c latin
en franrois ledit livre de la Cité de Dieu,
pour déclaration de sa dicte translation recite
plus au long lesdictes histoires et plusieurs
autres dit/, et auctorite/. de plusieurs historio-
graphes, poètes et philosophes qui ont parlé
desdictes histoires rommaines et autres empi-
res plus avant qu'il n'est traicté par ledit Titus
Livius; et aussi que desja en ung autre livre
par moy composé j'ay en brief selon l'ordre
dudit Titus Livius rédigé et mis par escript la
substance, moele et eflect desdictes trois déca-
des avec aussi de la première bataille punique
et la cause d'icelle qu'on peut nommer qua-
trième décade, combien que entre les trois
décades dudit Titus Livius elle deust estre
mise la 11" pour ce qu'elle fut faicte et démenée
entre la lin du temps de la première décade
et le commencement de la seconde, de pré-
sent en ce petit livre ay proposé rerilor en
brief et mettre par escript î'effect et sub-
stance des histoires rommaines, empires et
autres royautés tant du viel et nouvel Testa-
ment... » (fr. 9186, fol. 1 36).
On ne sait presque rien sur Henri Romain ;
cf. la notice de P. Rergmans dans Biographie
nationale de Belgique , t. XIX, 1907, p. 920-
92a et H. Aubert, Notice sur les maniinrils
Petau conservés à I" Bibliothèque de Genève,
Paris, 1911, p- 89-9^ [Bihliothi qnr île l'Ecole
des chartes, t. LXX, 1909, p. 009).
P' Ces deux recueils portent un titre sin-
gulier, le «Mignon»; il semble bien qu ils
aient été compilés à l'instigation de Jacques
d'Armagnac ; un autre exemplaire du Mignon
était à vendre chez le libraire de Tours dont
A. < du 1 eau a publié le catalogue (cf. p. 407,
note 1 ) , p. 1 '1 , n' 1 a .
SES ÉCRITS. 411
du royaume. En 1^27, le régent Bedford envoya de France à son
beau-frère Humphrey de Gloucester un des Tite-Live qui avaient
appartenu à Charles V(1). Humphrey admirait cet auteur et le lisait
dans la traduction du prieur de Saint-Eloi; à preuve une très curieuse
lettre qu'en U/i5 il écrivit à Alphonse V d'Aragon, roi de Naples,
dont il voulait conquérir les bonnes grâces : « Quapropter cumdomi-
« nus Philippus Boyl legatus tuus proximis his diebus ad me visitandum
« venisset et forte Titi Livii libros ex latino in gallicum sermonem
« conversos legerem, quos ipse de Romanorum gestis ab Urbe condita
« scripsit, atque in tuae virtutis sermonem incidissemus quam audire
« atque extolli mirifice delector ; tu occurristi mihi dignus eo libri
« munere, quo scribam neminem alium hac nostra aetate nec rerum
« gestarum excellentia, nec animi virtute ac praestantia ad eum legen-
« dum operaque imitanda aptiorem, ut esset mei in te animi etbene-
« volentiae indicium et pignus, et mei etiam causa. Et si certo sciam
«te id antea per te fecisse, majori tamen aliquo studio contemplari
« posses, quale nunc regnum tuapte virtute ac industria esses adeptus.
« Pro quo conservando tôt Romanorum copiae ab Hannibale illo Car-
« thaginensium duce fuerunt deletae. Tuusque magis incenderetur ad
« virtutem animus, cura videres te tantum ducem imitatum esse, quan-
tum nec superior aetas viderat, et sua pertimesceret, et posterior
« maxime admiraretur. Accipies igitur comi fronte hoc munusculum
« meum, quod certe ex animo et corde ad te proficiscitur(2) » .
Nous connaissons deux autres exemplaires qui se trouvaient en
Angleterre au Moyen âge. Un certain Humphrey of Woodstock
possédait dès 1397 « un livre de 11 grantz volumes en fraunçoys de
Titus Livius » (3). Le British Muséum conserve encore un beau Tite-
C Sainte-Geneviève 777; cf. p. 4o5. Une d>-]ro, R. YY'eiss, cité plus haut, p. 4o5, n. 2 et
note du temps copiée au loi. 433 v" rappelle B. L. UUmaii, Manuscripts of Duke Humphrey
le souvenir de cet envoi : 0 Cest livre lut of Gloucester, dans Studies in the Italian
envoyé des parties de France et donné par Renaissance, Rome, ig55, p. 345-3a5 ; voir
monseigneur le Hegent le royaume duc de aussi T. De Marinis, La Bihlioleca napolelana
Bedfors a monseigneur le duc de Gloucestre dei Re d'Aragona, t. 1, Milan, ig52, p. 24
son beau frère l'an mil quatre cens vingt sept •>. n. g. On a supposé sans preuve que c'est
(,) Cette lettre, datte du 12 juillet i445, l'exemplaire provenant de Charles V qu'Hum-
a été publiée par M. Petriburg, Some literary phrey avait offert à Alphonse d'Aragon.
Correspondence of Humphrey, duke of Glou- '3> M. Manitius, Ilandschriflcn antiker Au-
cester, dans The English hislorical Review, t. toren in mittelalterlichen Bihliolhckskatalogen,
X, i8g5, p. 09-104 ; cf. K. M. Vickers, Hum- (67. Beiheft zum Zentralblatt fur Dibliotheks-
phrey, duke of G toucester, Londres, 1907, p. wesen), Leipzig, 1907, p. 75.
412 PIERRE BERSU1RE.
Live de la fin du xive siècle ou des premières années du xve qui
était, en 1 535, et probablement bien avant, dans les collections des
rois d'Angleterre au château de Richmond'1'. En 1 533 encore, John
Rellenden s'est servi de l'œuvre de Bersuire lorsqu'il a entrepris, sur
l'ordre de Jacques V d'Ecosse, de donner une traduction de Tite-
Live en langue anglaise (2).
L'empereur Charles IV aurait rapporté en Bohême, au retour de
son dernier voyage en France (1377-1878), un précieux exemplaire
qui étaitencore conservé au xvme siècledans la bibliothèque du comle
de Nostitz (3).
En Italie (4), nous voyons, dès 1 368-1 369, Francesco di Carrara
solliciter des frères Francesco et Lodovico Gonzaga le prêt d'un Tite-
Live en français, qu'il voulait faire transcrire, sans que nous puis-
sions savoir s'il s'agit de l'ancienne version française ou de celle de
Bersuire (5). Les Este, à Modène, possédaient également un Tite-Live
en français {6\ Enfin , on se rappelle qu'Humphrey de Gloncester en
avait offert un à Alphonse d'Aragon (7). Mais, comme il existait une
bonne traduction italienne des Décades, l'œuvre de Bersuire ne pou-
vait guère se répandre en Italie.
Sa fortune fut tout autre en Espagne. Le 1 3 août 1 38o, l'infant Jean
écrit à son oncle, le roi Charles V, pour lui demander, entre autres
livres français, un Tite-Live (8). La même demande fut, en mars 1 383,
(l) C'est le ms. Royal i5. D. VI. Cf. H. (4) On trouvera de nombreux renseigne-
Omont, Les manuscrits français des mis d'An- ments sur la diffusion de l'iruvre de Bersuire
glelerre an château île Richmond, dans Etudes dans L. Sorrento, Tito-Lioio <lnl Medio Evo al
romanes dédiées à Gaston l'aris . Paris, 1891, Rinascimento , dans Médiéval in , Brescia, 1<|'|3,
p. 8, n° 5/j. L'exemplaire de la reine Jeanne p. 4?>2 et suiv.
(cf. p. 4o6, n. 7) a dû ('gaiement être un cer- (5) Voir F. Novati, / codici franc est dei
tain temps conserve en Angleterre. Gonzaga, dans Attraverso il medio evo, Bari,
(,) L. Stephen et S. Lee, Dictionary of iç)o5, p. 2(57-2611; une première édition de
national biography, t. 11, 1008, p. 186-187 > c^- ce 'rava'' se trouve dans Romania, t. XIX
F. Baumann, I.ivius, Bersuire und Rellenden. (1890)1 p. 161 et suiv.
Vergleichende Studien zu Rellenden s Lwius m Pio Bajna, Ricoràt di codici Jrancesi pos-
Uebersetzung , diss. Leipzig, 1008. seduti dagli Estensi del secolo AI. dans Roma-
(1) K. Burdach, Zur Kenntniss altdcutscher nia, t. Il (1871), p. 5i ; Novati, op. cit.,
Ilanthchriflcn unit zur Geschichlc altdcutscher p. 269.
Lilleralur und Kunst. ,'i. Bôhmens Kanslei unler ''' Cf. p. 4 1 1 et n. 2.
den Luxemburgern und die deutsche Caltnr, '*' A. Rnbid y I.lucli, Documents j>er Ihis-
dans Cenlralhtalt fur iïihtinthekswesen , VIII, toria de la cnltnra catalana min-eval , t. Il,
1891, p. ?i'.\- ; cl. .1. V. Siniak, Die lland- Barcelone, 1921, n" CCXXXIII, p. 221;
ichriftcn derGraf Nostitz schen Majorals-Rihlio- .ln<m I kumanista, dans Estudis nniversitaris
thek in l'rag, Prague, 1910, p. 111. catalans, t. X, 1917-1K, p. 5l.
SES ÉCRITS.
413
adressée à Jean de Berry (1), puis, en mars 1 386, à Jean Galéas
Visconti'2', et, en août de la même année, à Antonio délia Scala(3).
Il n'est pas probable que le Tite-Live indiqué dans le catalogue de
la bibliothèque de Martin d'Aragon (i4io) ait été en français (4).
En tout cas, celui que possédait le prince de Viane (f 1 46 1 ) l'était
certainement (5).
On ne se contenta pas, au delà des Pyrénées, de se procurer des
copies de l'œuvre de Bersuire. P. Meyer, dès 1871, a signalé un ma-
nuscrit contenant une traduction catalane du texte français; ce travail,
qui paraît remonter à la fin du xive siècle, ou peut-être au siècle
suivant, n'a fait, à notre connaissance, l'objet d'aucune étude (6).
On ne connaît guère mieux la traduction castillane qui fut exé-
cutée, toujours sur le texte de Bersuire, par Pedro Lopez de Ayala,
chroniqueur et chancelier de Castille, sur l'ordre du roi Henri III
( 1 390-1 4o6) (7). Cette œuvre fut imprimée en 1497, i5o5, 1 5 1 6
''' Ibid., t. I, p. 3o7-3o9, n" CCCXXXVI
et CCCXXXVI! ; Joan I, p. 9.
<"> Ibid., 1. 1, p. 338-339, n° CCCLXXVII.
m Ibid., t. I, p. 33g, n" 1. Voir sur l'inté-
rêt que Joan portait à Tite-Live, Documents ,
t. II, p. XL et n. 1 , et Joan I hamanista, p. 5i
et suiv.
(i) J. Massif-Torrents, Inventari dels bens
mobles del rey Marti d'Arago, dans Revue his-
panique, t. XII ( igo5), p. 44o,n° 189. D'après
Rubiu y Lluch , Documents, t. Il , p. XL, n. 1 , il
serait en sicilien. Il n'est pas sur non plus
qu'un volume en français de la « Caméra regia »
de Valence, indiqué dans un inventaire de
1417, soit un Tite-Live (IL d'Alos, Document!
per ta storia délia biblioteca d'Alfonso il magna-
nimo, dans Miscellanea Francesco Ehrle, t. V,
Home, iç)23, p. 3g4, n° 3) ; le même volume
était déjà inscrit dans un inventaire des biens
meubles du roi Alphonse en i3g2 [ibid., p.
394, n. 3).
(5) G. Desdeviz.es du Désert, Don Carlos
d' A raqon, prince de Viane, Paris, 1889, p. 4o3
et 4^3 ; cf. P. Raymond , La bibliothèque de
Don Carlos , prince de Viane, dans Bibliothèque
de l'Ecole des chartes, t. XIX (i858), p. 486,
et M. Milà y Fontanals, De tos Irovadores en
Espana , p. 520-52 1, notes; M. Menéndez y
F'elayo, Bibliografia bispano-latina clàsica, t.
VII, 1 <)5 1 , p. 4g.
,6) P. Meyer, Documents manuscrits de
l'ancienne littérature de la France conserr'és dans
les bibliothèques de la Grande-Bretaqne , Paris,
1871 , p. 32 et 81-82 ; A. Morel-Fatio, dans
G. Grôber, Grundriss der romanischen Philo-
logie, t. II, 2 , 1897, p. 1 14 ; A. Rubiô y Lluch,
Joan 1 huinanisla, p. 67, l'attribuerait volon-
tiers au temps du roi .lean 1" (mort en i3g6);
cf. Jordi Rubiô y Balaguer, dans Ilistaria
gênerai de las lileraturas hispanicas , t. I, 1949,
p. 735, et III, ig54, p. 746; on a proposé
de l'attribuer à Guillem de Copons (voir M.
de Riquer, L'humanisme català [1388-1 Wl) ,
Barcelone, iq34, p. 93-()5 (Col. leccio Rarcino)
et Joan Ruiz i Calonja, Historia de la lileralara
catalana , Barcelone, ig54, p. ig1)- Le manu-
scrit est conservé au Musée Britannique, sous
la cote Harley 48g3. A. Rubiô y Lluch signale
un autre Tite-Live catalan dans la biblio-
thèque du marchand Père Çaclosa (1471);
voir Joan l hamanista, p. 67, n. 3.
(7) J. Amador de los Bios, Historia crilica
de la lileralara espanota, t. V, Madrid, 1 864 -
p. 1 1 2 et n. 2 ; Mario Schiff, La bibliothèque
du Marquis de Santillane, Paris, igo5 [Biblio-
thèque de l'Ecole des hautes éludes, sciences
historiques el philologiques , fasc. i53), p. 96-
100; Rafaël Lapesa, dans Historia gênerai de
las lileraturas hispanicas, t. I, i«)4g, p- 4<j6 ;
bibliographie p. 5 1 6 ; J. Simon Diaz, Bibliografia
414 PIERRE BERSUIRE.
et i544(1). Enfin, en 1/129, don Rodrigo Alfonso Pimentel, comte
de Benevente, résuma en un volume la traduction d'Ayala (2). C'est
donc, jusqu'au xvie siècle, à travers la version exécutée à Saint-Eloi
de Paris que les lecteurs de langue espagnole ont eu accès à Tite-
Live.
D. OUVRAGES PERDUS.
I. Le Breviarium morale.
Parmi les cinq ouvrages remarquables (solemnîa) qu'elle met sous
le nom de Pierre Bersuire, l'épitaphe place en troisième position un
Breviatorium ,3). Lui-môme avait, dans les prologues successifs de
son Reductorium, annoncé son intention de se consacrer, à partir
d'une date non précisée, à ce qu'il appelait un Breviarium morale ou
un Directorium morale 4'.
De cet ouvrage Bersuire avait, du reste, esquissé le plan dans les
mêmes prologues: « Tertia vero particula (ou tertia pars), quam
« nedum complevi, erit de diversis thematibus et auctoritatibus et
« quibusdam brevibus collationibus que scilicet non prosequentur,
« sed ad predictum opus secundum (c'est-à-dire le Repertorium) , scili-
« cet ad materias in diversis vocabulis prosequutas, lacta introduc-
« tione congrua, remittenlur ». Et il ajoutait: « Ce sera comme un por-
« tique donnant accès à l'édifice (ostium ad dictum edificium subin-
« trandum) » (5).
C'est ce texte que Stegmùller enregistre dans son Repertorium
biblicum, d'après ie prologue du Reductorium, sous le nom de Brevia-
rium sive Directorium , sive Inductorium morale) (f>), mais sans indi-
cé In literatara hispanica , l. III, Madrid , io,53, torium ... iforaie Breviarium seu Directorium,
n. ai3et suiv. si vil.i coincs fnerit, appellabo» (Ril)l. nal.,
0 M. Menéndez y Pelayo, Bibliografia '•'>• i^*^, l"1- l~3b °" l,il'n< d'après an
hispano-latina clâsica, t. VII, ia5i,p. 5i-5a; autre manuscrit, utilisé pour l'éditioD des
Palau v Dulcct, Manaal del librero kispanico. °/'c'" """"" ,ic Cologne (i73<>) : «Laborabo
t. VII, Bareelona, io54, p. 587-588; J. Poslea ll"'""" opusculum Breviani morahs
Simon Diai, Bibliografia, v. 217. -illos lal,ores "ieos sul) '"". lnPlirl "r,line
,, ,. .. . .._ ., 0 ' consumandoi [édition de Cologne, i73o,
11 M. .Schill, 0/1. cit.. p. (1^-1 nu. o ■ . •. 1 il • 1
' ' ■' p. a; cesl ce passage que cite !.. l'nnnier, Inc.
•1 Voir ci-dessus, p. 3oi. ,.,, p 338] ,„,,,. ,
(l> « Tercium vero opusculum le premier Venise, i583, p. i, col. 2.
étant le Reductorium et le deuxième le Reper- cit., t. I\, p. a43, n° 64?8.
SES ÉCRITS. 415
quer de manuscrits, alors que Hurter, dans son Nomenclator théolo-
giens, assure que l'on trouve cet ouvrage dans plusieurs éditions des
Opéra omnia, ce qui n'est pas (1).
Du moins existe-t-il un manuscrit, du xve siècle et d'origine in-
discutablement anglaise, dans lequel un commentateur, ou un biblio-
thécaire du siècle suivant, reconnaît formellement l'œuvre de Ber-
suire que nous recherchons. C'est, en effet, dans les termes suivants
qu'est proposée l'identification dans la marge supérieure du premier
feuillet de la portion du ms. Bodley 571 (2019) qui nous intéresse.
La disparition sous le couteau du relieur d'une ou deux lignes au
début ne change rien à l'interprétation de ce passage :
[librum, libeiium ou opusculum talem] (jualem ille [Pet ru s Berchorius]
pollicetur sub tituto Directorii sive Breviarii moralis de collationibus et themati-
bus predicabilibus. prout videre... in prologo ejusdem ante opus dictum Morale
Reductorium, atrrue hic tractatus inter opéra illius impressa desideratur. illi
supradicto de poetarum fabulis moralizatis (2).
Ce traité ne comporte pas de titre. Il commence par les mots :
«Presens opusculum in quatuor portiunculas est divisum...» et il
se compose effectivement de quatre parties :
i° (fol. 161-162): «De quatuor generibus predicandi famosio-
ribus ».
20 (fol. 162-164): «Dr diiïînitione hujus nominis predicatio et
ejusdem declaratione ».
3° (fol. 164-168 v°): «De acceptatione thematis et prothematis ».
4° (fol. 168 v°-i9o v°). La rubrique manque, mais peut être
restituée comme suit : « De différentes sermonum et modorum
predicandi (3) ».
Ces quatre parties sont, on le voit, d'étendue très inégale. Les trois
premières représentent, à quelques variantes près, un Ars predicandi
m Hurter, Nomenclator théologiens, t. II léienne a bien voulu nous procurer un micro-
(1906), p. 635. Cet auteur signale comme film de la partie du manuscrit qui nous
renfermant Vlncluctoriam de P. Bersuire, ce intéresse, ce dont nous la remercions,
qui est inexact, les éditions de Lyon îôao, M Madan et Craster, A SnmmarY Cata-
Vemse i583, Cologne i65o, 1669, 1712 et /0311e of Western mss. in the Bodleian Librory
17%?\ at Oxford, vol. II, part 1 (1022), p. 166-
<') La Direction de la Bibliothèque Bod- 167.
416 PIERRE BERSU1RE.
qui semble dater de la deuxième moitié du xme siècle; la quatrième,
beaucoup plus longue, en diffère complètement, sauf pour les pre-
mières pages.
h' Aïs predicandi qui forme la première partie, soit un tiers environ,
de cette portion du ms. Bodley 571 (2019) est bien connu. Attribué
tantôt à Thomas Waleys, tantôt à Jean de Galles (I), une fois même
à Humbert de Gendrey, abbé de Prully (2), il a été spécialement
étudié par M. Etienne Gilson, qui en a, le premier, reconnu l'impor-
tance pour la connaissance de la technique du sermon médiéval (3),
puis par le Dominicain canadien Th. -M. Gharland dans son ouvrage
intitulé: Artes predicandi. Contribution à l'histoire de la rhétorique au
Moyen âge, io,36(4).
Il en existe, dans les dépôts européens, un certain nombre
d'exemplaires, dont les incipits sont parfois discordants (5) et dont
le texte présente d'assez notables variantes (6).
Quoi qu'il en soit, la première partie de cet Ars predicandi a pour
auteur un Anglais et très probablement Jean de Galles, mort vers i3oo,
ainsi que le P. Charland l'a montré (7). Il est donc absolument exclu
que le nom de Pierre Bersuire puisse être prononcé à son sujet.
C'est la dernière partie seule, la quatrième, de beaucoup la plus
développée d'ailleurs, qui pourrait lui être attribuée, à supposer, bien
entendu, que ce texte ne se retrouve pas dans des manuscrits de date
m Hauréau, Jean de Galles, théologien, dans (Troyes), tantôt : « A<1 pelitioneni cujusdam •
Histoire littéraire de la France , t. XXV (1869), (Worcester).
p. iq4. <8) Des listes en ont été dressées par Ilarry
« D'après l'explicit du manuscrit de Caplan dans tiediaeval Artes predicandi. A
Troyes upi, loi. q5 : « Explicit ars predi- Uand-List, i934, p. i3-i/. (maisdeuxmss.au
candi compilata a l'ratre Humberto de (ien- moins y onl été inclus par erreur : le latin
dreio, abbate quondam de Pruliaco ». '^9°9 et le latjn >7834 <ie la Bibl nat, tous
tu ,r 1 1 *r ,i.i- 1 deux du \v* siècle), et par le P. Charland,
11 Michel Menai et la terliniqnc an sermon . „ , '. . , '. . r .
.,.,, , „ ri ■ . ■ r • • dans I ouvrage précité p. ).i-oo .
medierat, dans la Heine il histoire franciscaine. ,„ y-, ,. r, T. . 1 <• •.
, ,, , -, , , ,f ,. . ■', ., >' Ln se tondant, fl une part, sur le !a;t
I. Il lin.!.), p. .■io.'i-.ibo, (1 après le manuscrit ., . . J . ,.
1 1 i>.i 1 «1 • rC , r, ,. 1 0 que 1 auteur oppose plusieurs lois au français sa
de l,i Bibl. Mazanne ^)oo [anc. sn.i , loi. oo ,' rr„ ,f. , , ,", ,
„ o,. „ 1, .' ,, •■ . . ■ 1 langue maternelle (linniin materna), et, (I autre
v -on v , ou 1 ouvrage est attrihue a t.loliannes . ,, . • ■ • •
,. ,| . part, sur les allusions historiques, qui se rap-
portent toutes à l'Angleterre (saint Edmond,
<> P. 55-6o, notice sur le Frère Mineur roi, Thomas Beeket, archevêque de Canterbury).
Jean de (.allés. Qn peu! ajouter, d'après le Bodley .'.7 1 d'< Ixlôrd
|S) Tantôt: « Piesens opusrulum in quatuor (loi. 17.), col. h), un rappel, non relevé par
poitiunculas est divisum «(Oxford), tantôt : le P. Charland, de l'élection d'un religieux
« In libro isto quatuor capitula continentur • nommé Baldewynus au siège de Canterhury.
SES ÉCRITS. 417
nettement antérieure à l'époque, assez tardive (milieu du xive siècle)
où il aurait pu la composer.
Elle se présente dans le manuscrit d'Oxford, après une ligne
laissée en blanc pour une rubrique qui n'y a pas été inscrite, ce qui
permet de supposer un changement voulu par rapport au texte de
Y Ars predicandi de Jean de Galles. D'autre part, tandis que, dans les
manuscrits de la Mazarine et de Troyes, cette dernière partie est
réduite à quelques pages (l), le manuscrit d'Oxford se développe sur
plus de quarante pages à deux colonnes, où sont accumulés en grand
nombre, mais chacun sans développement excessif, des exempta,
anecdotes pieuses et extraits d'auteurs anciens et modernes formant
un abondant répertoire de thèmes exploitables par les prédicateurs.
Que le compilateur se réfère à saint Paul ou à saint Ambroise, à
Virgile ou à Valère-Maxime n'aurait pas de quoi nous surprendre
de la part d'un Bersuire, qui a coutume de puiser aussi bien dans
la littérature profane que dans l'Ecriture ou les Pères. Aucune allu-
sion, il est vrai, n'y est faite soit à ses sentiments personnels,
soit à des faits dont il aurait pu prendre lui-même connaissance.
Or on constate qu'en 1 4- 7 7 , à Deventer, dans les Pays-Bas,
l'imprimeur Richard Paffraet a fait sortir en même temps de
ses presses : i° le Saper tolam Bibliam (Livre XVI du Reductoriam
morale) de Pierre Bersuire ('2), 2° sans nom d'auteur, un Ars pre-
dicabilis dépourvu, il est vrai, de la quatrième partie développée
dont il est ici question, mais correspondant, quant à ses divisions,
à l'ordre et au texte même de ses développements, à l'essentiel
de l'ouvrage de Jean de Galles. On est donc peut-être autorisé à
penser qu'il n'y a pas là simple coïncidence et qu'à cette époque
tout au moins le nom de Pierre Bersuire était associé dans beaucoup
d'esprits à un Ars predicandi qui eût été comme l'aboutissement pra-
tique de ses recherches et de ses réflexions. Rappelons-nous en quels
termes il a défini lui-même les grandes lignes de cet ouvrage au
moment où il le projetait: « Erit de diversis thematibus et auctori-
« tatibus et quibusdam brevibus collationibus que scilicet non prose-
(1) Elle est, en outre, suivie dans le ma- <*' Liber Bibliae morahs (Gesamlkatalog der
nuscrit de Troyes d'une page portant pour Wicyendrucke , n° 3864)-
titre : Ars predicandi abbreviata.
418 PIERRE BERSUIRE.
« quentur, sed ad predictum opus secundum [le Repertorium morale] ,
« scilicet ad materias in diversis vocabulis prosequutas, facta intro-
« ductione congrua, remittentur »(l).
2. La Gosmographia.
Dans les prologues, généraux ou particuliers, de ses œuvres
latines, Pierre Bersuire ne fait allusion qu'à son Reductorium morale
en seize livres et à son Repertorium morale. Quand il détaille les trois
derniers livres du Reductorium, il parle du De nature mirabilibus pour
le Livre XIV, du De poetarum enigmatibas pour le Livre XV (Ovidius
moralisât us) et du De jujuris Biblie pour le Livre XVI. C'est seulement
dans le prologue de sa traduction de Tite-Live et dans la Collât 10 pro
fine operis ajoutée par lui en 1 35g à son Repertorium qu'il se donne
clairement pour auteur d'un ouvrage spécial de géographie descrip-
tive : « Le quart [de mes labeurs] , écrit-il dans le premier de ces
textes, est la mappemonde et la rescription (sans doute pour descrip-
« lion) », et dans la Collât io: « Quamdam orbisterrarum Cosmographiam
« seu mundi mappam, multa superaddendo aliis dudum factis,
« composui et depinxi » (2).
Quant à lépitaphe de Bersuire, elle donne la Cosmograplua au
même rang (le quatrième) que le prologue du Tite-Live et sous le
titre de Descriptio mundi parmi les « quinque opéra solemnia » dont
il lui est lait honneur, les trois premières œuvres étant le Dictiona-
rium, le Reductorium et le Brevialorium, la cinquième, le Tite-Live
[Translata) libn vetustissimi)®.
Certains, il est vrai, ont pu raisonnablement penser que la
Descriptio mundi de l'épitaphe n'était autre que le De mundi mirabi-
libus du Reductorium morale (Livre XIV). Mais les termes mêmes de
la Collatio pro fine versés par nous au débat lèvent, semble-t-il, tous
les doutes : Pierre Bersuire a bien composé et même dessiné de sa
(l) Voir plus liaut, p. 4i4- Voir plus haut p. 3oa et 35o, n. 4 et aussi la
(,) Bîbl. nat., lat. 88(5 1, loi. 38 1; 1427a, nomenclature des manuscrit» où la Collatio est
fol. a33 v°; 16790, loi. 4-r>9 v°. Ce sont les mentionnée.
seuls manuscrits parisiens où l'on trouve, à <S) Texte Je lYpitaplie reproduit plus haut,
notre connaissance, cette Collatio pro fuie operis. p. 3oo-3oi.
SES ÉCRITS. 419
main (depinœi) une « Cosmographia seu mundi mappa », ajoutant
beaucoup, assure-t-il, aux ouvrages du même genre précédemment
élaborés.
La préparation de son livre sur les Merveilles du monde lavait
familiarisé avec les œuvres des géographes et des voyageurs. Lui-
même, dans son Repertorium , se réfère à une « mappa mundi antiqua »
où il avait trouvé la description de l'Ecosse (1). De là chez lui, peut-
être, l'idée de matérialiser ses connaissances au moyen du dessin,
accompagné ou non d'explications, sur une feuille de parchemin
de plus ou moins grande dimension, ou plutôt sur des ieuilles de
parchemin cousues ou collées l'une à l'autre. A son projet ne fut
sans doute pas étranger le souvenir de la Mappemonde de Solin, l'une
des sources principales de son Livre XIV, de celle aussi de Pierre de
Beauvais au xine siècle f2) et de V Imago mundi d'Honorius qui
formaient de son temps le fonds des connaissances en matière de
géographie universelle. Il faut peut-être ajouter l'exemple d'Opicino
de Canistris, cet Italien dont il a été question plus haut à propos
du Livre XIV et qu'il avait pu rencontrer à Avignon (3), enfin le
désir de rivaliser avec les portulans, auxquels la cartographie arabe
avait fait faire dès lors de sérieux progrès (4). De tous ces eilorts
sortira, quelque cinquante ans plus tard, la célèbre Imago mundi
de Pierre d'Ailly.
Quoi qu'il en soit, les mappemondes et cartes de la deuxième
moitié du xive siècle sont assez nombreuses dans les dépôts de
manuscrits (5). Aucune, à notre connaissance, ne porte le nom de
Pierre Bersuire; aucune, non plus, ne peut lui être attribuée avec
vraisemblance. On peut penser, d'ailleurs, qu'une grande quantité de
(1) Repertorium, art. caligo (éd. citée, t. I, celui-ci écrivait : « Sardinia est insula ad
p. 267, col. 1), modum hominis Qgurata » (L. XIV, ch. h"],
(,) Sur la mappemonde de Pierre de de Sardinia, éd. citée, p. 648, col. 1), alors
Beauvais, voy. Paul Meyer, dans Notices et qu'il voulait dire seulement que, dans sa
Extraits, t. XXXIII1 (1890), p. 35-37, et //is- configuration générale, la Sardaigne ressem-
toire littéraire de la France, t. XXXIV (191 3), blait à un corps humain.
p. 36a ss. Cf. Langlois, Connaissance de la (5) Vicomte de Sanderem, Atlas comparé
nature et du inonde (1927) , p. 120 ss. et A. An- de mappemondes et de cartes hydrographiques et
gremy, op. cit., p. 19. historiques du A'/' au AT//' siècle , Paris, 1842,
m Voir plus haut, p. 332. atlas. Des mappemondes du xiv" siècle figurent
(1> M. Meunier a cru que Bersuire faisait dans cet ouvrage, mais elles sont ou anonymes
allusion à une carte géographique quand ou attribuées à d'autres auteurs que Bersuire.
420 PIERRE BERSUIRE.
travaux de ce genre ont été volontairement détruits, dès qu'ils
n'étaient plus au courant des progrès de la science (l).
La Cosmographia fut certainement l'un des derniers ouvrages de
Bersuire, la dernière en tout cas de ses œuvres latines. Il la composa
à Paris, entre i35o et i3Go, peut-être avant d'entreprendre son
Tite-Live, à moins qu'il n'ait mené de Iront ces deux travaux.
E. OUVRAGES FAUSSEMENT ATTRIBUES A PIERRE BERSUUŒ.
Nous avons vu que les prologues du Redactoriam, du Répertoriant
et du Tite-Live français renseignent avec précision sur les ouvrages
réalisés ou projetés par Bersuire. L'épitaphe de son tombeau de
Saint-Eloi confirme ces renseignements, sinon quant à l'ordre de
succession, du moins quant au nombre des ouvrages laissés par lui.
H faut croire cependant que les anciens biographes de notre auteur
n'avaient lu ni l'épitaphe, ni les prologues, car ils lui ont attribué
plusieurs œuvres auxquelles il n'a eu aucune part. Il importe de
dissiper ces erreurs en précisant, dans la mesure du possible, les
raisons pour lesquelles elles se sont produites et en recherchant les
premiers responsables de ces attributions inconsidérées. Il est
d'ailleurs hors de doute que des homonymies y ont joué le principal
rôle.
Pierre Bersuire, en effet, a été longtemps connu sous le nom de
Pierre de Poitiers [Pelrus Pictaviensis), non seulement après sa mort,
mais aussi de son vivant — c'est ainsi que Pétrarque le nomme dans
ses lettres. Or, il y avait eu avant lui trois Pierre de Poitiers, deux
au douzième siècle, un au treizième. Le premier, dans l'ordre chro-
nologique, appartint, comme Bersuire, à l'ordre bénédictin; il lut
grand-prieur de Gluny, puis abbé de Saint-Martial de Limoges. Il
mourut, croit-on, en ii6o(2). Le second, théologien réputé, fut
(l) Mlle Foncin, conservateur en chef du (,) Sur ce Pierre de Poitiers, voir Histoire
département des caries et plans de la Bililio- littéraire de la France, t. XII (i-63), p. 34o-
thèqne nationale, a bien voulu interroger an 356; Lecointre-Dupont, dans Menu de la
sujet de celte Cosmographia de Bersuire la Société des Antiquaires de l Ouest, t. IX (i84a),
plupart des spécialistes en matière de rarto- p. 3(>o-3gi.
graphie médiévale, jusqu'à présent sans résultat.
SES ÉCRITS. 421
chancelier de l'église de Paris de 1 1 g3 à i2o5, date de sa mort(1).
Le troisième vivait dans la première moitié du xme siècle; il lut
chanoine de Saint-Victor (2). Nous allons voir que la plupart des
ouvrages attribués à Pierre Bersuire appartiennent, en réalité, à l'un
ou à l'autre de ces trois Pierre de Poitiers, de même que c'est par
confusion avec deux d'entre eux que certains détails relatifs à Cluny
et à Saint-Victor ont été introduits indûment dans la vie de Bersuire,
comme nous l'avons indiqué dans la partie biographique du présent
travail (3).
1. Recueil de sermons.
11 semble que ce soit un contemporain italien de Bersuire, Philippe
de Bergame, Bénédictin, prieur de Santa Maria in Vanzo de Padoue,
mort en i38o, qui, dans son Siipplementum chronicorum, l'ait donné
comme auteur de ce recueil de sermons. A l'année i355, en effet,
sous la rubrique « Viridisciplinis excellentes », on peut lire : « Sermo-
num etiam scripsit libros duos». Ce passage, absent il est vrai de
l'édition du Supplementum imprimée à Brescia en i^85 (4), se ren-
contre dans celle qui fut donnée à Venise en 1 5 1 3 (5). La question
reste donc en suspens de savoir si cette mention se retrouve dans
des manuscrits du xive ou du xve siècle ou si, comme il est probable,
elle représente seulement une interpolation datant du début du xvie.
En tout cas, il n'existe, à notre connaissance, aucun recueil manus-
crit de sermons attribués ou attribuables à Pierre Bersuire, à supposer
qu'il ait jamais obtenu la licence spéciale qui lui aurait permis de
monter en chaire. Autre chose, en effet, est de donner dans des
ouvrages des conseils aux prédicateurs et de prêcher soi-même.
Quoi qu'il en soit, dès i4o,4i dans son De scriptonbus ecclesiasticis,
(1) Sur ce second Pierre de Poitiers, voir (,) Sur ce troisième Pierre de Poitiers,
Patr. lat., t. CCXI, p. 77g et suiv. ; Daunou chanoine de Saint- Victor, voir Daunou, Inc. cit.
dans Histoire littéraire de la France, t. XVI (1824), p. 484-485; Delisie, Cabinet des
(i8a4), p. 484-4go; Philip Moore, The Works manuscrits, t. II, 201; Hauréau, dans Notices
of Peter of Poitiers , master in theologv ami et Extraits, t. XXXP (1886), p. 3oo-3io.
chanccllor of Paris (iig3-i2o5). Notre-Dame, P) Voir ci-dessus, p. 264.
U. S. A., 1936 (Publications in Mediaeval (1) r.-i 1 . r, . p 0/
Studies, I); le morne auteur a publié, en colla- "' /-
boration, divers ouvrages de Pierre de Poitiers. ' ' Livle X1II> r°'- 35^ [Ibii- U"- G 65°)-
HIST. L1TTÉB. XXXIX. 28
422
PIERRE BERSUIRE.
le célèbre Jean de Tritenheim donnait lui aussi Pierre Bersuire
comme auteur de sermons, mais en un livre et non en deux comme
le voulait Philippe de Bergame (1). 11 était suivi, en i545, par
Conrad Gesner dans sa Bibliotheca universalis (2), puis par Fabricius
dans sa Bibliotheca mediae et injimae latinitatis en 1754 '3), par le
P. Ziegelbauer, la même année, dans son Historia rei literariae
0. S. B. w.
2. ÉpiTRES ET TRAITÉS DIVERS.
C'est encore dans le De scriptonbus ecclesiasticis de Jean de Tritenheim
que se rencontre une allusion claire, quoique réservée, à ces pro-
ductions diverses de Bersuire : « Feruntur ejus ad diversos epistolae
et parvi sed multi tractatus ». Dans son De viris illustribus 0. S. B.,
le même auteur signale encore les épîtres, mais accentue sa réserve
quant aux traités divers : « Scripsit... epistolas et alios diversos tractatus
qui in manus nostras minime venerunt » (r,). Gesner et Fabricius se
font à leur tour l'écho de cette attribution hasardeuse, dont l'énoncé
particulièrement vague semble avoir découragé dès lors les biblio-
graphes et déterminé leur silence.
3. BREVIARIUM BlRLIAE.
Un Breviarium Bibhae en un livre est attribué à Bersuire par
Philippe de Bergame. Jean de Trilenheim précise en complétant le
titre : « Breviarium historiarum Bibliae » (0) et en donnant l'incipit
de l'ouvrage: « Considerans historiae... sacrae prolixilatem ». Gesner
emboîte le pas à ses deux prédécesseurs (7), ainsi que Sixte de
Sienne dans sa Bibliotheca sancta ( 1 566) (8), Georges Galopin dans
son édition du Verbum abbreviatum de Pierre le Chantre ( 1 6 3 9) (9),
(1) Éd. i4g4, fol. 91 v°-q3.
'■•< Fol. 545 v".
m A l'article Petras Berchorius.
« T. II, p. 635.
<4> P. 46a.
O Ibid.
(,i Bibliotheca anioertalii .
546.
<•> P. 45o.
(•l P. 548.
i545, fol. 543-
SES ÉCRITS. 423
Vassius dans son De historicis latinis (1\ le Père Lelong, dans sa
Bibliotheca sacra (1723) (2), Fabricius et Ziegelbauer (1754) (3)-
H est vrai que Pierre Bersuire a eu tout au moins l'intention
décrire un Breviarium morale qui, s'il l'a écrit, est difficile, sinon
impossible à identifier (4). Mais le Breviarium Bibliae commençant
par les mots « Considerans historiae... sacrae prolixitatem » est un
ouvrage tout différent et qui n'a rien à voir avec Pierre Bersuire. Le
titre complet en est : Breviarium fastoriarum Bibliae, ou Genealocjia et
chronologia SS. Patrum ab Adamo ad Christian, et il a pour auteur le
Pierre de Poitiers, théologien du xne siècle, chancelier de l'église de
Paris, à qui Daunou a consacré une notice sommaire dans Y Histoire
littéraire et dont le P. Philip Moore a étudié spécialement et com-
mencé de publier les ouvrages (5).
4. La Glossa Monachi.
Dans le catalogue manuscrit, daté de 1 5 1 3 , de la bibliothèque de
Saint- Victor conservé à la Bibliothèque nationale (Lat. 1^767) (6\
on peut lire au loi. 217 v° et sous la cote JJJ 1 1 : « Textus libri qui
« dicitur Doctrinale completus cum Glosa Pétri Berchorii, monachi,
« prius autem canonici Sancti Victoris, super eundem librum ». En
plusieurs autres endroits du même catalogue, l'auteur, Claude de
Grandrue, répète et parfois complète cette notice, comme par
exemple au fol. 6 : « Pétri Berchorii, quondam canonici Sancti Victoris
« Parisiensisetpostmodum prioris Sancti EligiiParisiensis Glosa super
« Doctrinale ». Le Doctrinal glosé d'Alexandre de Villedieu dont il est
ici question est aujourd'hui conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal
(ms. io38, daté de 1 3y5 ) dans l'exemplaire qui se trouvait à Saint-
Victor et qu'a décrit le P. de Grandrue, mais nous allons voir que
ce dernier s'est entièrement mépris sur l'attribution de cette Glose
à Pierre Bersuire et que son erreur a fait très fâcheusement école.
C'est, semble-t-il, C. Oudin qui, par son Commentarius de scripto-
ribus ecclesiasticis (1722) (7), l'a introduite dans la littérature bibliogra-
''' 1 65 1 , p. 799. w Voir ci-dessus, p. 3oa.
(,) T. II, p. 635. <5> Voir ci-dessus, p. 421, n. 1.
(3) Mêmes références que ci-dessus poui (6) Copie à la Bibl. Mazarine, ms. 4 • 84-
Fabricius et Ziegelbauer. (,) T. III, col. io63-io64-
28.
424 PIERRE BERSUIRE.
phique imprimée. Ayant consulté, soit lui-même, soit par inter-
médiaire, le catalogue du P. de Grandrue, il fait honneur à Pierre
Bersuire, « maitre des novices à Cluny », et, ajoute-t-il, « entré jeune
dans la congrégation » , d'un « Commentaire de la Grammaire en
vers dont on se servait dans les écoles avant Despautère ». Trente
ans plus tard (1764), le P. Ziegelbauer développait de la façon sui-
vante les indications de C. Oudin : « Docendi munus in monasterio
« Cluniacensi subiit Petrus Berchorius, qui quas elegantiores litteras
« probe didicerat aliis etiam discendas tam suo exemplo et studiis
« inculcavit quam suis etiam laboribus invitavit. Gum enim scholae
«juniorum monachorum coenobii Cluniacensis et Congregationis
« praeleclus fuisset, omnem suam operam, labores atque vigilias eo
« < ontulit ut discipulos in studiis adjuvaret humanitatis redderetque
« iis laciliorem viam per commentaria quae litteris mandavit. Primum
« igitur composuit commentarium prolixum et insignem in opus
i metricum inscriptum Doctrinale metricum ciim commentario Pétri
0 Berchorii; quo passim in Galliis utebantur scholastici ante Joannis
« Despauterii Prosodiam » (I).
C'est bien à tort que la Glossa Monachi a été ainsi attribuée à
Bersuire. Elle a été bien souvent publiée depuis 1 484 ^ soit avec
le texte du Doctrinal, soit à part. La première édition, celle de 1 484
précisément, en donne le titre suivant : « Commentum utilissimum
Doclrinalis clarissimi poète laureati ac théologie domini monachi
lombardi » '2), mais ce religieux lombard n'a jamais été identifié, à
notre connaissance. Certains manuscrits de la Glossa sont, d'ailleurs,
nettement antérieurs à l'époque où vivait Bersuire, sans compter
que ni ses prologues ni son épitaphe n'y font la moindre allusion.
5. Un Commentaire sur les Psaumes.
Ce sont les auteurs de la Bibliotlieca Cannelitana^ qui, en 1762,
ont mis sous le nom de Bersuire un Commentaire sur les Psaumes.
Dans la notice consacrée, dans cet ouvrage, au Carme espagnol
Juan «de Sancto Angelo», ils se référaient à une publication d'un
<'i Op. cit., t. II, p. 563-564. n° io3i.
(,) Gesamtkatalog der Wiegendracke , t. I, T. 1, col. 737 et 728.
SES ÉCRITS. 425
certain Michael Ximanius Barraconis (Barracone) qui, en 1720, à
Madrid, avait prétendu que Pierre Bersuire était l'auteur de ce
commentaire. Eux-mêmes soutenaient, avec le Père « de Sancto
Angelo», que le véritable auteur était en réalité un Italien, Michel
« Aiguani » , grand-prieur des Carmes à Bologne, cela en dépit de deux
répliques de Barracone parues en 1722 et en 1728. Nous avons
jugé superflu de rechercher les éléments de cette vaine polémique.
Notons seulement qu'à la suite de C. Oudin (1722) (1), Fabricius
(1752) (2) se rangea à l'avis de la Bibliotheca Cavinehtana, et que
dans la suite, les bibliographes qui se sont occupés des ouvrages de
Bersuire ont fait le silence sur cette attribution dont l'origine ne
saurait être autrement précisée.
6. Les Gesta Romanorum.
Les Gesta Romanorum sont un recueil d'historiettes ou de contes
empruntés à la littérature sacrée, aux traditions orientales et aux
fables accréditées en Europe au Moyen âge. Cette compilation, dont
on ignore l'auteur, a connu à cette époque un vif succès, qui ne
s'est pas démenti lorsqu'elle a été traduite et publiée en français sous
le titre de Violier des histoires romaines (3). Bersuire se réfère aux Gesta
Romanorum en divers endroits de ses ouvrages, ce qui n'a pas
empêché certains auteurs de lui en attribuer la paternité. Il est vrai
que l'auteur anonyme des Gesta cite volontiers nombre d'ouvrages
familiers à Bersuire : Pline, Sénèque, Valère-Maxime, les Légendaires.
Il existe même chez les deux auteurs des ressemblances troublantes
de style et d'idées, parfois des concordances singulières entre certains
de leurs récits : c'est ainsi que l'histoire de l'éléphant indomptable
tué par deux vierges (chapitre 7 des Gesta) se retrouve dans le
Repertorium morale de Bersuire, à l'article Adulatto, et qu'une autre
anecdote relative à un château infesté par les esprits dans les parages
de Valence en Dauphiné [Redactorium, L. XIV, ch. 44) s'apparente
de très près à la légende d'une possédée de la même région rapportée
par les Gesta (chap. 160). On a remarqué aussi que dans les Gesta.
<'> T. IV, p. 137. <s> Éd. G. Brunet, dans la Bibliothèque
m T. ], p. 718. elzévirienne , i858.
426 PIERRE BERSUIRE.
comme dans les ouvrages latins de Bersuire, beaucoup de dévelop-
pements commencent par le mot Carissimi.
C'est pourquoi, dès le xvnc siècle, l'érudit allemand Salomon Glass
dans sa Philoloyia sacra l'\ faisait honneur des Gesta à Bersuire.
C'est pourquoi aussi Thomas Warton,dans son histoire de la poésie
anglaise [Hisloiy of Encjlish Poetry) (2), parue en 1781 , a consacré à
la question toute une dissertation additionnelle et conclu avec lorce
à l'identité de Bersuire et de l'auteur des Gesta. C'est pourquoi,
enfin, G. Brunet, dans son introduction à l'édition du Vioher ( 1 858),
a repris tous ces arguments, sans conclure cependant, ou plutôt en
concluant que la question lui paraissait insoluble.
Elle est au contraire très simple, ou plutôt elle ne se pose pas.
Les ressemblances constatées s'expliquent tout naturellement par
des emprunts faits par Bersuire aux Gesta Romanorum , qu'il fait
figurer d'ailleurs parmi ses sources, et dont la composition remonte
à une époque très antérieure au temps où il a vécu.
CONCLUSION
La personne physique de Pierre Bersuire nous est inconnue'3,
mais sa physionomie intellectuelle et morale se dégage de l'étude de
son œuvre, l'une des plus volumineuses du xive siècle.
Ce qui Irappe chez lui tout d'abord, c'est sa puissance de travail.
Laboro, laboravi, laborabo, ces mots reviennent constamment sous sa
plume. Conscient de cette exceptionnelle faculté, il n'a d'ailleurs
laissé à personne le soin de la célébrer; il a exalté lui-même, parlois
(1) P. 4o4-4o5, article De aUegoriis fabu- Sa chevelure, une couronne de cheveux
laram. blancs, est largement tonsurée. A sa droite,
"' T. III, dissertation sur les Gesta finmn- un cardinal debout, en chapeau ronge et
noram. Cf. L'édition de 1824, t. I , p. CCI. VIII manteau hleu-gris (vraisemblablement Pierre
et suiv. des Prés) touche de la main gauche, l'épaule
(S) I.e ms. 14270 du fonds latin de la de l'auteur dans un geste de protection et
Bibliothèque nationale présente an loi. 35 r°, de présentation. Ce n'est certainement pas la
col. i , dans un quadrilobe, une miniature seule scène de ce genre dans les manuscrits
représentant Pierre Bersuire agenouillé en de Bersuire, mais on sait combien il est hasar-
rohe noire monastique et offrant à un pape deux d'utiliser les documents de cette nature
coiffé de la tiare un livre aux tranches dorées. à des lins iconographiques.
SES ÉCRITS. 427
en termes émouvants, l'immensité comme la continuité de son
labeur (1). 11 lui fallait, en effet, d'abord, posséder à fond les Ecri-
tures, être capable, comme il s'en flatte, de les citer de mémoire,
sans recourir aux concordances (2); peu d'hommes sans doute, pour
nourris qu'ils fussent des Livres Saints, sont parvenus à dominer
comme Bersuire un aussi vaste sujet. 11 lui fallait, ensuite, pouvoir
alléguer à propos, et dans les domaines les plus divers, des cen-
taines d'auteurs sacrés et profanes, de l'Antiquité latine et grecque
et aussi du Moyen âge, jusques et y compris ses contemporains. Là
aussi Bersuire a fait la preuve de l'érudition la plus étendue, tout
en ne citant qu'exceptionnellement de première main les textes,
ainsi que la plupart de ses devanciers (3).
Ce qui le rend ensuite particulièrement sympathique, c'est sa
curiosité d'esprit, alimentée à la fois par d'immenses lectures et par
des enquêtes et observations personnelles, auxquelles il n'a jamais
manqué de se livrer, soit dans les villes où il a séjourné longuement,
soit dans les régions françaises où il a eu l'occasion de se rendre (4).
Curiosité gâtée sans doute, à nos yeux, par une absence à peu près
complète d'esprit critique, mais dont il serait injuste de ne pas lui
accorder, malgré tout, le bénéfice, les renseignements qu'il nous a
ainsi fournis sur les mœurs et les croyances du xive siècle n'étant pas
sans intérêt pour l'historien.
(l> Reductoritim , Prologue, éd. citée, p. 1 , Tellement au xiv'j on cite de seconde main les
col. 1. o Tenuitatem ingenii non veritus nec Pères et les philosophes grecs, et une foule de
sciencie vacuitate turbatus, manum misi ad textes, notamment d'Aristote, se retrouvent
fortia, oculos meus implevi vigiliis, linguam stéréotypés dans les écrits de tous » (M. de
meam calamum scribe constilui, digitos meos Wulf, Godefroi de Fontaines, iC)o6, p. 5g).
docui, ad novos subeundo labores ». Et plus (1) Outre le Poitou, la Saintonge et l'Aunis,
loin (ibid., p. 3, col. 1) : « lit vero laboravi et le Languedoc, le Dauphiné, la Provence, le
opéra plena laboribus et utinam utilibus inci- Conitat-Venaissin et l'Ile de France, Bersuire
père volui, et, ut verum fatear, ab ipsis pri- semble parler dans ses œuvres de la Cham-
mordiis juventutis et ab ipsa janua vite mee in pagne et de l'Italie comme les ayant visitées
laboribus plurimis, in pénis et miseriis superflu. en personne : « Audivi etiam in Campaniae
Laboravi enim in gemitu meo, lavi quandoque partibus, non diu est, puellam lato raptam
lacrymis lectum meum..., non ignorans qtiod esse » (Redactorinm , Livre XIV, prologue,
homo nascitur ad laborem ». éd. citée, p. 610, col. 1); « Ego etiam semel
(,) Ibid. : « Laboravi igitur et ante omnia in Italia audivi visum fuisse hominem ab um-
Biblie textum quater studendo, ut sine concor- bilico inferius duplicem » [ibid,, ch. -ji, de
danciis allegare scirem figuras, auctoritates monstris, p. 6q5, col. 2), mais c'est sans
et bistorias diligentissime comparando ». doute interpréter abusivement ces deux pas-
(3' • Très souvent, au xm* siècle [et natu-
428 PIERRE BERSUU\E
Bersuire a été de son temps un auteur apprécié. Ses ouvrages
ont figuré en bonne place non seulement dans les bibliothèques de
couvent, mais aussi chez des particuliers qui en ont fait exécuter
des éditions de luxe, parfois copieusement illustrées. Ils ont été
longtemps étudiés dans les universités et le Repertoruini , en particu-
lier, a été pour les hommes d'Eglise, les prédicateurs surtout,
comme un vade-mecum indispensable. On ne prête qu'aux riches et
l'on n'a pas manqué de lui attribuer plusieurs ouvrages auxquels il
n'a eu aucune part, tandis qu'on peut lui laire honneur d'avoir été
dépossédé, presque de son vivant, du plus précieux pour nous de ses
écrits, YOvidius morahzalus.
Le succès de son œuvre latine a été durable, surtout, semble-t-il,
dans les pays germaniques, où on l'imprimait encore au début du
xvme siècle. Alors seulement, elle est tombée dans le discrédit total
qu'atteste le grand nombre de manuscrits dépareillés, disloqués,
lacérés, fragmentaires, qui sont parvenus jusqu'à nous.
L'œuvre latine de Pierre Bersuire répondait sans nul doute aux
besoins de son temps. Llle est pour nous bien décevante. L'auteur
n'était pas théologien; s'il avait suivi, sur le tard, l'enseignement
d'un maitre de Sorbonne, il n'avait, semble-t-il, obtenu ni brigué
aucun grade universitaire. H s'excuse, d'ailleurs, avec bonne grâce,
de son insuffisance'1'. De doctrine philosophique il n'en faut pas non
plus chercher chez lui. Livres saints, auteurs sacrés et profanes,
allégués pêle-mêle, ne sont pour lui que prétextes à commentaires
allégoriques destinés à édifier, non à instruire. Son Reductorium, en
particulier, d'allure encyclopédique en apparence, n'est une image
du monde que par le biais des explications d'ordre pratique que
l'auteur en tire à l'usage des fidèles, et d'abord de leurs pasteurs.
On sait qu'allégoriser à tout propos, voire hors de propos, fut au
Moyen âge une habitude invincible de l'imagination. Nul plus que
Bersuire ne s'est fait le champion de cette tendance.
Il est cependant un domaine où il fait preuve d'une certaine
liberté d'esprit, qu'il partage, d'ailleurs, avec nombre de ses contem-
porains : c'est celui de la polémique. Pierre Bersuire prend, en
le sacramentis faciunt tractatus inli- corrigiam solvere non sum dignus » [lîeper-
ailos theologi (lucioles lu lilmis, quorum torium, art, tacramentam, éd. p. a 83, col. 1).
SES ECRITS. 429
quantité de passages de ses œuvres latines, la couleur non seulement
d'un écrivain moraliste et redresseur de torts, mais aussi d'un
écrivain politique. 11 saisit toutes les occasions de fustiger ecclésias-
tiques et laïques : simoniaques, coureurs de bénéfices, usuriers,
mauvais prélats et mauvais prêtres, officiers prévaricateurs
et vénaux. Les princes eux-mêmes et les gouvernants ne trouvent
pas grâce devant lui (1). On a vu qu'il avait été en butte un moment
à des poursuites du chef d'hérésie. Plutôt que des propositions
théologiques condamnables ou des citations trop complaisantes
d'auteurs suspects, ce sont peut-être des excès de langage de cette
sorte qui lui ont valu d'avoir à se défendre contre certaines accu-
sations.
L'œuvre française de Bersuire, sa traduction de Tite-Live, jouis-
sait du privilège d'être chez nous la première. Elle pâtissait aussi de
cette circonstance, car la difficulté était grande pour un traducteur
peu familier avec les institutions romaines et avec le latin classique.
Cette traduction est loin d'être un chef-d'œuvre; il n'y manque ni
contresens de phrases ou de mots, ni erreurs grossières quand il
s'agissait de rendre, dans un français qui n'est souvent qu'un décal-
que du latin, des idées et des choses particulières aux temps lointains
de la République. Néanmoins, elle a ouvert la voie à d'autres tra-
ductions d'auteurs latins qui, après elle, se sont multipliées en France
sous les règnes de Jean le Bon et de Charles V. La diffusion réelle
qu'elle a connue est donc, à beaucoup d'égards, méritée.
Mais si nous pouvons saisir quelques traits caractéristiques de
l'auteur et marquer ses principaux mérites, l'homme, en revanche,
nous échappe. S'il a célébré le printemps mieux encore que Barthé-
lémy l'Anglais (2), s'il insiste sur les délices que procure la pluie aux
habitants des régions sèches (3), il y aurait sans doute excès à voir
en lui un ami de la nature. S'il a chanté magnifiquement le
vin (4), cela ne veut pas dire qu'il en ait abusé, et il serait impru-
dent de le tenir pour débauché parce qu'il a décrit avec insistance
(1) Des exemples topiques en ont été four- (éd. citée, p. 525, col. 1), où il ajoute :
nis dans la partie de ce mémoire concernant « Die quod pluvia est voluptas carnalium
les œuvres latines de Bersuire. deliciarum ».
M Reductorium , Livre V, cliap. Aj, de vere («) Ibid., Livre 111, chap. 16, de pota (éd.
(éd. citée, p. i35, col. 2). citée, p. So, col. 2).
(5) Ibid., Livre XII, chap. 5g, de frumenln
430 PIERRE BERSUIRE.
les qualités que doit avoir un sein de femme pour être tenu pour
parfait (I), ou parce qu'il s'est laissé aller — une fois n'est pas cou-
tume — à décrire complaisant ment le comportement sexuel des
crabes (2).
De même, à notre avis, ce serait forcer le sens des textes que de
voir autre chose qu'humilité affectée dans les accusations de vie
dissipée qu'il a l'air — dans un passage unique d'ailleurs — de
porter contre lui-même (3'.
Retenons, avec plus de justice, que si Bersuire a mérité la sym-
pathie, quelquefois l'admiration, d'hommes comme Pétrarque ou
Philippe de Vitry, c'est que de tels sentiments trouvaient leur justi-
fication dans les qualités, sinon dans les vertus de l'homme privé,
comme dans l'immense savoir du compilateur et dans la fougue
du polémiste. Prononcer à son propos le mot d'humanisme serait
certainement excessif. Il y a pourtant quelque chose de cela, en
intention tout au moins, dans sa traduction de Tite-Live. Il y a aussi,
parmi beaucoup de fatras, une sorte d'humanisme latent dans son
œuvre latine, humanisme maladroit, mais sincère, qui l'a poussé
à faire confiance aux sages de l'Antiquité autant qu'aux Pères de
l'Eglise et aux théoriciens de la scolastique. C'est ce qui autoriserait
peut-être à voir en lui un homme et un auteur symbolisant mieux
qu'un autre la transition entre la pensée médiévale et la pensée
moderne.
C. S.
(l> Redactorium , Livre II , cliap. 3i de mamil- conlempnibilis, nec subjunget ctiam insultando
lis (éd. citée, p. 4o, col. 1). quod vita mea a doctrina discordât et quod
{' Redactorium , Livre IX, ch. 16, de can- aliter vivo quam predico et quod multa iacienda
rrit [éd. citée, p. 272, col. 2). Voir /)lus consulo que tamen non l'acio, sed oniitto.
haut, p. 3a/i, 11. 12. Item contra defectum vite et moruni, si quem
m lltid.. Prologue (éd. citée p. 2, col. 1) : forsan in nie existimat, atlendat, obsecro,
• Non inlletur quisquani contra nie, in nie quod Deus quandoque malis sicut inslrninento
scilicet attendens sciencie vacuitatem, eloquen- suo utitur... sed adlmc obloqaotor propter
cie nullitatein, iiecnon omnis moralis sanitatis leveni vitam quam in me forsitan preces-
et pudicicie parvitatem, nec moveatur aut sisse cogitât labores meos et opéra vilipen-
dicat quod epistole quidem graves surit, dat •.
presentia autem corporis infirma, etiam sermo
SES ÉCRITS. 43|
NOTE BIBLIOGRAPHIQUE.
Les notices sur la vie et les œuvres de Pierre Bersuire se sont
succédé, très nombreuses, mais généralement très succinctes,
depuis le XVIe siècle. On en trouvera la liste complète jusqu'à 1917
dans la dissertation inaugurale de Fassbinder (voir ci-après). Depuis
cette date, il n'y a guère à signaler que celle de B. Heurtebize, au
t. VIII (i935) du Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques,
p. 91/1-915, et celle de Mme Hitier, au t. VÏ (1954) du Dictionnaire
de biographe française.
Quelques-unes cependant de ces notices sont de proportions plus
étendues ou font connaître des documents nouveaux. H convient de
les signaler ici dans l'ordre de leur publication comme des essais
honorables, mais incomplets, non exempts d'ailleurs d'inexactitudes
ou d'erreurs.
A F. Gautier aîné. Notice biographique et bibliographique sur Pierre Berceure (1290-
1362), dans Actes de l'Académie royale de Bordeaux, t. VI (i844), p. ligo-big.
Léopold Pannier. Notice biographique sur le bénédictin Pierre Bersuire, premier
traducteur de Tite-Llve, dans Bibliothèque de l'École des chartes, t. XXXIII (1872),
p. 325-36/i.
Constant Merland. Pierre Bersuire, secrétaire du roi Jean le Bon, dans Annales
de la Société Académique de Nantes, t. VII (1877), p. 229-290, et Biographies
Vendéennes, t. L (1 883), p. 297-869.
Antoine Thomas. Les Lettres à la cour des papes. Extraits des Archives du Vatican
pour servir à l'histoire littéraire du moyen âge (1290-1423). XXI. Pierre Bersuire.
dans Bomania, t. XI (1882), p. 184-187 et dans Mélanges d'archéologie et d'histoire
p. p. l'École française de Borne, t. IV (1 884), p. 28-27. Mémoire publié à part.
Rome, i884, in-8", VIII-92 pages. (Quatre bulles inédites de Jean XXII,
Benoît XII, Clément VI et Innocent VI).
Louis Petit de Julleville. Pierre Bersuire, dans Bévue des cours et conférences,
4* année (1896), p. 680-690.
Guillaume Mollat. Pierre Bersuire, chambrier de Notre-Dame de Coulombs au
diocèse de Chartres, dans Bévue bénédictine, t. XXII (ioo5) p 271-273 Bulle
de Clément VI (i34g.)
432 PIERRE BERSU1RE.
Antoine Thomas. A'ii.r documents inédits sur Pierre Bersuire, dans Romania,
t. XL (191 1), p. 97-100. (Lettres royaux, 1 355 , et arrêt du Parlement de Paris,
i357).
F. Fassbinder. Dus Leben und die Werhe des Benediktiners Pierre Bersuire.
Inaugural-Dissertation. Bonn, 1917, in-8°, 43 pp. P. II-IV. Préface. P. 1-6. Biblio-
graphie (très copieuse). P. g-43. Vie de P. B. La deuxième partie devait être
consacrée d'une part aux œuvres latines, de l'autre à la traduction de Tite-Live.
Elle devait prendre place dans le cahier LXVII des Beihefte znr Zeitschrift fui
Bomanische Philologie, mais elle n'a jamais paru. Fassbinder (p. 2-3) donne le
relevé, jusqu'en 1917, des notices de dictionnaires consacrées à Bersuire, depuis
Jacques Philippe de Bergame (xve siècle) jusqu'au Dictionnaire universel des littéra-
tnres de Vapereau et au Bepertorium biblicum de Hurter.
Fausto Ghisalberti. L'« Ovidius maralizatus » de Pierre Bersuire. Rome, 1 9 3 3 ,
in-8°, 1 36 pp. Extrait du vol. XXIII des Studi romunzi.
Alfred Coville. Vie de Pierre Bersuire. Manuscrit lu pur Mario Boqucs à
l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres les 22 mai et 26 juin 19^2. (Travail
donné par fauteur comme « un premier essai pour dégager la personnalité de
P. B. , sorte de défrichement d'une terre laissée à peu près inculte ». La notice
sur les œuvres n'a pas été écrite.)
Joseph Engels. Etudes sur l'Ovide mornlisé (poème français édité par C. de Boer).
Dissertation inaugurale. Groningue, 1 g ^ 5 , in-8°, 1 46 p. (Chap. II. L'Ovidius
mornlizatus de Pierre Bersuire et Y Ovide Moralisé.)
R.-A. Meunier. L'hnninniste Pierre Bersuire, dans Bulletin de la Société des
Antiquaires de l'Ouest, 3*"' série, t. XIV ( 1 9^8), p. 5i 1 - 5 3 2 .
— Le « Livre des merveilles du monde » de Pierre Bersuire, dans Annales de l'Uni-
versité de Poitiers , 2* série, n° 3 ( 1 g 5 o- 1 9 5 1 ) , p. 100-112 (communication du
18 août 1900 au IX* Congrès international des Sciences historiques, tenu à Paris).
Cf. du même : Gervais de Tilbun et Pierre Bersuire, résumé de communication
dans Bulletin philologique ethistoiiqae du Comité des travaux historiques et scientifiques ,
1 901-1 982 , p. XXXV.
— Pierre Bersuire et les Moralités de l'Apocalypse , dans Bulletin de la Société histo-
rique des Deux-Sèvres, 1902, p. 192 (résumé).
— Le Commentaire de l'Apocalypse et le Réducloire moral de Pierre Bersuire, dans
Bulletin de la Socitté des intiquaires de l'Ouest, '/""série, t. II (1903), p. 5 1 5-020.
Jean-Paul Laurent et Charles Samaran. Pierre Bersuire a-i-il été notaire seen -
taire de Jean le Bon ?, dans Romania, t. LXXVIJ ( 1 g 5 6) , p. 345-3Ô2.
Louis Carolus-Barré. Barthélémy Cama, clerc du roi [1 335-1358), et ses origines
languedociennes, dans Bibliothèque de l'Ecole des chartes, t. CXV (1987), p. 189-192.
SES ÉCRITS. 433
La présente notice était entièrement rédigée et composée lorsquont paru les
ouvrages suivants :
K. V. Sinclair. The Melbourne Livy. A Stady of Bersuires translation based on the
manuscript in the Collection of the National Gallery of Victoria. Melbourne University
Press, on Behalf of the Australian Humanities Research Council, 1961, in-8°,
77 Pages. 9 planches hors texte. (Très soigneuse étude portant sur un magnifique
manuscrit de présentation de la traduction de Tive-Live passé plusieurs fois en
vente et finalement acquis par le Musée Victoria de Melbourne. Manuscrit sur
vélin somptueusement copié et rubrique dans la deuxième moitié du xiv* siècle par
Gillequin Gressier. Il semble avoir appartenu au Grand Bâtard de Bourgogne après
être passé par la librairie de son grand-père le duc de Bourgogne Jean-Sans-Peur,
mort en 1 4i 9).
Joseph Engels. Petrus Berchorius. Beductorium morale. Liber XV, cap. II. De
formis figurisque deorum naar de Parijse druk van 1609. Werkmaterial uiteg-
geven door her Instituut voor Laat Latijn der Rijksuniversiteit. Utrecht, i960,
in-fol., 35 pages dactylographiées.
— Petrus Berchorius. Beductorium morale. Liber XV, cap. Il-XV « Ovidiusmora-
lizatus», naar de Parijse druk van 1509. Werkmaterial (2)..., Utrecht, 1962,
in-fol., p. 36-189.
434 PIERRE BERSU1RE.
APPENDICE.
MANUSCRITS ET ÉDITIONS
lu
L ŒUVRES LATINES : MANUSCRITS.
A. OPERA OMN1A.
Les manuscrits comprenant toutes ou presque toutes les œuvres latines de Pierre
Bersuire [Reductorium et Repertorium) sont rares. Les plus complets sont conservés
à la Bibliothèque nationale de Paris. Une seule série (Lat. 1 6785-16790) donne
l'ensemble des deux ouvrages.
a. Lat. 886/4 [Reductorium, Livres I-X). Parch.; xiv" siècle; 317 ff. ; le premier
feuillet manque et, par conséquent, la première partie du prologue. Provenance :
Ytier de Martreuil, évêque de Poitiers et chancelier de Jean de Berry; Sainte-
Chapelle de Bourges.
Lat. 8862 [Repertorium, A-E). Parch.; xiv" siècle; 392 11'.; le premier feuillet
manque. Même provenance.
Lat. 8863 [Repertorium, F-O). Parch.; xiv" siècle; 4 1 1 IL Au fol. 4i 1, signature
effacée de Jean de Berry; aux fol. 1 et 3y8, armes d'Ytier de Martreuil. Même
provenance.
Lat. 8861 [Repertorium, P-Z). Parch.; xiv* siècle; 38 1 (T.; le premier feuillet
manque; comprend la « Collatio pro fine operis», mais incomplète. Même prove-
nance.
b. Lat. 14276 [Reductorium , Livres I-IX). Parch. ; xiv' siècle; 334 ff.; au fol. 1 v°,
dédicace au cardinal Pierre des Prés et prologue.
Lat. 14270 [Repertorium, A). Parch.; xiv" siècle; 21 3 ff.
Lat. l'ii-ji [Repertorium, A-D). Parch.; xiv* siècle; 210 (\.
Lat. 14272 [Repertorium, E-l). Parch.; xiv* siècle; 220 ff.
Lat. 14273 [Repertorium, I-O). Parch.; xiv" siècle; 24o fT.
Lat. 1 '1274 [Repertorium , P-S). Parch.; xiv" siècle; a4o H.
(,) Cet appendice est, pour sa plus grande part, le fruit des recherches de M. Jacques Monfrin,
professeur à l'Kcole des chartes. On voudra bien nous excuser de n'avoir pu indiquer, dans
plusieurs cas, le nombre de folios ou de pages des manuscrits, et surtout des éditions, peu
d'exemplaires de ces dernières étant accessibles à Paris.
Nombreux sont les bibliothécaires qui ont bien voulu répondre à nos demandes de renseigne-
ments. Nous les prions d'agréer nos sincères remerciements et de nous pardonner si nous ne
pouvons pas les nommer ici individuellement.
APPENDICE. 435
Lat. 1/J275 [Repertorium, S-Z). Parch. ; xiv* siècle; 234 ff; au fol. 232 v° :
« Collatio pro fine operis »; au fol. 2 34 v° : « Explicit Repertorium morale cum suis
addicionibus et supplementis. . . a fratre Petro Berchorii, priore Sancti Eligii Pari-
siensis...». Ces sept volumes proviennent de la bibliothèque de Saint- Victor
(00 1 à y du catalogue Grandrue).
c. Lat. 16785 (Reductorium , Livres I-IX). Parch.; xv' siècle; 292 lf. Dédicace
à Pierre des Prés et prologue. Provenance : Couvent des Grands-Augustins de
Paris.
Lat. 16786 (Reductoriiun, Livres X-X1V). Parch.; xv° siècle; 356 ff. Même pro-
venance.
Lat. 16787 (Reductoriuni, Livres XV-XV1). Parch.; xv* siècle; 289 ff. Au
fol. 289 v°, explicit de composition copié sur un ms. plus ancien : «...quod in
Avinione fuit factum, Parisius vero correctum et tabulatum anno D. 1 34 2 ». Même
provenance.
Lat. 16788 (Repertorium, A-E). Parch.; xiv' siècle (1399); 38 1 ff. Prologue et
dédicace; au fol. 38 1 : «Explicit prima pars... per manus Pétri Frisonis de Sca-
nia... compléta fuit anno M°CCC0XCIX0, dum studens erat Parisius ». Même
provenance.
Lat. 16789 (Repertorium, E-0). Parch.; xiv-xv* siècles; 320 ff. Même prove-
nance.
Lat. 1 6790 (Repertorium , P-Z). Parch.; xiv" siècle (1 3 99); 4 96 ff. Au fol. 45g v° :
« Collatio pro fine operis. . . ». Au fol. 46 1 v° : « Explicit tercia pars et ultima. . . cum
suis addicionibus et supplementis... a fratre Petro Berchorii, priore Sancti Eligii
Parisiensis. . . , quem complevit anno M° CCC° L° IX" ». Au fol. 496 v° : «Explicit
tabula... per manus Juliani de Campis. . . anno M°CCC° nonagesimo nono ». Même
provenance.
B. REDUCTORIUM. Livres 1-XII1 (en tout ou en partie).
Bâle D.II.2 (Reductorium , Livres I-IV). Papier; xv* siècle (i43o); 1 58 ff. Pro-
logue. Provenance : Couvent des Dominicains de Bàlc.
Clermont-Ferrand 101 (95) (Reductorium, Livres I-IV). Papier; xv' siècle; 233 fï.
Prologue. Provenance : Couvent des Dominicains de Clermont-Ferrand.
Coblence. Staatsarchiv, Gymnasial Bibl. 2o5, fol. i5g-4o5 (Reductorium,
Livres I-V1II). Papier; xv* siècle (après i43g). Prologue. Provenance : Couvent
des Dominicains de Coblence. ■
Escorial III. 20 (Reductorium, Livres I-1II). Parch.; xiv' siècle; 1 1 6 ff . Prologue.
Provenance inconnue.
Florence. Bibl. Nazionale, Palat. 52 (Reductorium, Livre XI). Papier; xvi*-
xvii" siècles 5192 pages. Provenance : un couvent de Dominicains.
436 PIERRE BERSU1RE.
Helsinki. Univ. Fragment complété par un autre fragment aux Archives royales
à Stockholm [Reductorium, Livre VI, en partie). Parch.; xrv* siècle; 19 et 52 ff.
Provenance inconnue.
Mont-Cassin 4y3 [Reductorium , Livres I-IX). Parch.; xive-xv" siècles; 678 pages,
Prologue. Provenance inconnue.
Oxford. Bodl. , Douce 177 (Madan 21701) [Reductorium , Livres I-X). Parch.;
xv* siècle; 458 1T. Provenance inconnue.
Paris. Bibl. nat. Lat. 8864 [Reductorium, Livres I-X). Voir ci-dessus, section A.
Paris. Bibl. nat. Lat. i44i2 [Reductorium, Livres XII-XIII). Papier; xv" siècle
(1 43 7) ; 25o ff. Au fol. 25o v° : » Actorem hujus libri. . . ». Voir ci-dessus, p. 286,
n. 3. Provenance : Saint-Victor de Paris (00 9 du catalogue Grandrue).
Paris. Bibl. nat. Lat. 16785-16787 [Reductorium, Livres I-XVI). Voir ci-dessus,
section A.
Paris. Bibl. Mazarine 290 (485) [Reductorium, Livres X-XI). Parch.; xv* siècle;
1 53 1T. Provenance : Saint-Victor de Paris (00 8 du catalogue Grandrue).
Prague. Nationalmuseum 3 147 (XII A 8) [Reductorium, Livres I-1Y ). Parch.;
xive siècle; 172 ff. Prologue. Provenance : Couvent des Augustins de Roudnice.
Prague. Nationalmuseum 3456 (XIV D 4), ff- 2-1 4 1 [Reductorium, Livres I-PV).
Parch.; xrv* siècle. Provenance : Kglise de Cesky-Krumlov.
Stockholm. Riksarchivet. Fragment. Voir ci-dessus : Helsinki.
Toulouse 226 [Reductorium, Livres XI1I-X\ 1). \é!in; \i\e siècle; 3oi If. Même
explicit qu'au ms. lat. 16787 de la Bibl. nat.. niais avec la date de i362. Mention
d'une main postérieure à celle du copiste : « De Berchorio, qui alias fuit ordinis
Minorum ». Provenance : Couvent des Cordehers de Toulouse.
\\ orcester. Bibl. cap. Q 93, ff. 3 1 3-358 [Reductorium, Livres I-I\ et Xl-.W I).
Papier, mauvais état (le bas des If. très abimé). Provenance inconnue.
C. REDLCT0R1L.M. Livre XIV [de Mirabilibm mandi).
Chantilly 290 (546) [Reductorium , Livres XIV et XV). Parch.; xv* siècle; 1 9 '1 11.
Provenance : Thibaut d'Auxigny, puis Antoine de Chourses et Catherine de
Coëtivy.
Leyde. Université, Yoss. Chym. fol. 32 [Reductorium , Livres \l\ et X\ ). Parch.
et papier; xv* siècle; 3oi II. Provenance : Chapitre cathedra! de Frauenburg
(Prusse).
Oxford. Digby 206 [Reductorium , Livre XTV). Parch.; xive siècle; 2 19 11. Pro-
venance inconnue.
Paiis. Arsenal 73 1 [Reductorium , Livre XIV). Parch. et papier; w' siècle 1 j
127 (I. Provenance : Saint-\ ictor de Paris |()0 10 du catalogue Grandrue).
APPENDICE. 437
Paris. Bibl. nat. Lat. 16786 [Reihictorium , Livres X-XIV). Voir ci-dessus, sec-
tion A.
Toulouse 167 (1 1) [Reductorium, Livre XIV). Parch.; xiv" siècle; ig5 et i3o, IL
Provenance : Couvent des Augustins de Toulouse.
Toulouse 226 [Reductorium , Livre XIV). Vélin; 3o2 ff. Voir ci-dessus, section B.
Troyes 1623, ff. 1-1 32 v° [Reductorium , Livre XIV). Papier; fin xiv* siècle. Pro-
venance : Abbaye de Clairvaux.
Utrecbt 737 (5.B.2), fol. 192-2/19 [Reductorium, Livre XIV). Papier; xv* siècle.
Provenance : Couvent des Augustins d'Utreclit.
Worcester. Bibl. cap. Q 93 [Reductorium , Livre XIV). Voir ci-dessus, section B.
D. REDUCTORIUM. Livre XV [Oviduis moralizatus).
Bergame <I> 5 rétro 8 [Reductorium, Livre XV). Parch.; xve siècle; 1 3 4 ff- Pro-
venance inconnue.
Boulogne-sur-Mer 187 [Reductorium, Livre XV). Pareil.; xv° siècle; 1 1 8 ff. Pro-
venance inconnue.
Breslau. Voir Wroclaw.
Bruxelles 863-g [Reductorium, Livre XV). Parch. et papier; xv" siècle; 436 II.
Prologue. Provenance inconnue.
Burgo de Osma. Cath. 11 [Reductorium, Livre, XV). Pareil.; xv" siècle; 7/1 ff
Prologue. Provenance inconnue.
Cambridge. Peterhouse 2,3,9 (anc- »° 12) [Reductorium, Livre XV, attribué à
Thomas Waleys). Parch.; xiv"-xv° siècles; i3i ff. Prologue. Provenance inconnue.
Cambridge. Sidney Sussex Collège 56 (A.3.1 1) [Reductorium, Livre XV, attribué
à Nicolas Trevet). Vélin; xv* siècle, ig3 ff. Provenance : Durham.
Cambridge. Université. Ji 2.20, fol. i55-2oo v° [Reductorium, Livre XV).
Parch.; xv8 siècle. Prologue. Provenance : Bénédictins de la Sainte-Trinité de Nor-
wick.
Chantilly 290 (546) [Reductorium, Livres XIV et XV). Parch.; xv" siècle; 1 9/1 ff.
Voir plus haut, section C.
Cracovie. Bibl. Czartoryski i3i5, p. 4 69-65 4 [Reductorium, Livre XV, attribué
à Thomas Waleys). Papier; xv" siècle (i45i). Provenance inconnue.
Dublin. Trinity Coll. 11 5, ff. 55 - 1 56 [Reductorium, Livre XV). Parch.;
xiv" siècle (1377). Prologue. Provenance : Couvent des Augustins de Cambridge.
Durham. Cath. B.IV. 38, fol. 127-213 [Reductorium, Livre XV). Parch.;
xiv* siècle. Prologue. Provenance : Eglise Notre-Dame de Carlisle.
Gotha. Landesbibliothek I.98 [Reductorium, Livre XV, attribué à Nicolas Trevet).
Parch.; xiv*-xv" siècles; 67 ff. Prologue. Provenance inconnue.
hist. LirrtH. — xvxii. 29
438 PIERRE BERSUIRE.
Hereford. Cath. O.I.IX [Reductoriam , Livre XV). Pareil, et papier; xv* siècle;
1 18 if. Prologue. Provenance : Oweyn Lloyd, chanoine de Hereford.
Leyde. Université Voss. Chym. f. 32 [Reductorium , Livres XIV et XV). Voir ci-
dessus, section C.
Londres. Old Royal Mss. i5.C.XVl, fol. i-5g [Reductorium, Livre XV). Parch.;
xiv* siècle. Prologue. Provenance : Hôpital Saint-ïliomas d'Acre, à Londres.
Londres. Add. Mss. 18821 [Reductoriam, Livre XV, attribué à Thomas Waleys).
Vélin; xive siècle. Provenance inconnue.
Milan. Ambrosienne D 66 infra (Reductoriam, Livre XV). Parch.; xiv" siècle;
i 1 5 if . Prologue. Provenance : Avignon, copié par « Johannes de Manerio ».
Milan. Ambrosienne (1 1 1 1 infra, loi. 68-72 [Reductoriam, Livre XV). Parch.;
xv" siècle. Provenance inconnue.
Munich. Clm. 36oi, IL i-85 [Reductorium, Livre XV). Papier; xv" siècle. Pro-
venance inconnue.
Naples. \.l)..'îy [Reductoriam, Livre XV, attribué à Thomas Waleys). Parch.;
xiv" siècle ; 84 ff. Prologue. Provenance inconnue.
Nuremberg. Bibl. mun. Cent. V. 56 [Reductoriam, Livre XV). Parch.; xrv*-
w" siècles (vers i4oo); i65 ff. Provenance inconnue.
Oxford. Hodl. 671 (Madan 2019), fol. 1-82 [Reductorium, Livre XV). Parch.;
xv* siècle. Provenance inconnue.
Oxford. Bodl. 844 (Madan 2077), fol. 89-186 [Reductorium, Livre XV). Parch.;
x\e siècle. Provenance inconnue.
Oxford. Merton Coll. 85, fol. 1 1 i-i53 [Reductoriam, Livre XV). Parch.; xiv*
et xv" siècles. 1Ô7 If. Provenance : John Ravnhani, chancelier d'Oxford (l36i-
i363).
Oxford. Merton Coll. 299, fol. 1-1 33 [Reductorium, Livre XV, attribué à Nico-
las l'revet). Parch.; x\" siècle. Provenance : Thomas Bloxham, mort en 1 Z» y 3.
Oxlord. New Coll. 191, fol. 3-9 [Reductorium , Livre XV, fragment). Provenance
inconnue.
Oxford. Saint .lolm's Coll. 1^7 [Reductorium, Livre XV, attribué à Nicolas Tre-
vet). Parch.; xv* siècle; 86 IL Prologue. Provenance : Jolin Stonor, de Nortbstoke
en Oxfordshire (1 609).
Paris. Bilil. nal. Lat. .S 1 1 1 . ^ ll'ilucturium . Livre XV'i. Papier; xv* siècle; ia3 11'.
Provenance inconnue.
Paris. Bibl. nat. Lat. 8020 [Reductorium, Livre XV). Parch.; xv* siècle (145g);
1Ô6 11. Provenance inconnue.
Paris. Bibl. nat. Lat. 81 23, fol. 81-10Ô [Reiluctorium, Livre XV, chapitre pré-
liminaire. Parch.; \i\* siècle. Provenance inconnue.
Paris. Bibl. nat. Lat. 8a53A [Reductorium, Livre XV, incomplet). Papier;
\\' siècle. Provenance inconnue.
APPENDICE. 439
Paris. Bibl. nat. Lat. i4i36 (Reductorium , Livre XV). Papier; xv* siècle; 199 If.
Prologue. Provenance : M" Jean Bruslanin , du collège de Cluny, à Paris.
Paris. Bibl. nat. Lat. i5i/i5 [Reductorium, Livre XV, attribué à Nicolas Trêve t).
Parch.; x\" siècle (i43o); 2o4 ff. Provenance : Saint-Victor de Paris (00 1 1 du
catalogue Grandrue).
Paris. Bibl. nat. Lat. 16787 [Reductorium, Livres XV et XVI). Voir ci-dessus,
section A.
Paris, Bibl. nat. Nouv. acq. lat. i83o [Reductorium, Livre XV). Papier; xv" siècle;
5o ff. Provenance inconnue.
Paris. Bibl. Mazarine 3876 (591) [Reductorium, Livre XV). Papier; xv* siècle;
2 1 4 ff. Prologue. Provenance : Célestins de Paris.
Reims 1262, fol. 2I1-S0 [Reductorium, Livre XV). Papier; xv* siècle. Prologue.
Provenance inconnue.
Rome. Vat. Chig. H. V. 168 [Reductorium, Livre XV). Parch.; xv' siècle; 80 ff.
Prologue. Provenance inconnue.
Rome. Vat. Lat. 63o2 [Reductorium, Livre XV, sans le chapitre préliminaire).
Parch.; xv* siècle; 63 ff. Provenance inconnue.
Rome. Vat. Ottob. Lat. 18, fol. 129-209 [Reductorium, Livre XV, sans le cha-
pitre préliminaire). Papier; xiv* siècle. Provenance inconnue.
Rome. Vat. Pal. Lat. i5g, fol. 179-230 [Reductorium, Livre XV). Papier;
xv* siècle. Provenance inconnue.
Rome. Vat. Ross. 11 36 [Reductorium, Livre XV) Parch.; xv* siècle (1/166);
i44 ff- Provenance inconnue.
Rouen g36 [Reductorium, Livre XV). Parch.; xv* siècle; 202 ff. Provenance :
Jumièges.
Rovigo. Concordiana 187 (anc. 43o) [Reductorium, Livre XV). Papier; xiv* siècle
(1 366 ?) ; io3 ff. Prologue. Provenance inconnue.
Saint-Omer 662 [Reductorium, Livre XV). Papier; xv* siècle; 71 ff. Prologue.
Provenance inconnue.
Tortosa. Bibl. capitulaire 5o [Reductorium , Livre XV, attribué à Thomas Waleys).
Parch. et papier; xv* siècle (i43o). Provenance inconnue.
Tortosa. Bibl. capitulaire 22I1 [Reductorium, Livre XV). Papier; xv* siècle. Pro
venance inconnue.
Troyes 1627 [Reductorium, Livre XV, attribué à Thomas Waleys). Parch.;
xiv* siècle ; 1 2 6 if. Provenance inconnue.
Troyes 1 634 [Reductorium, Livre XV, attribué à Thomas Waleys). Parch.;
xiv* siècle; i32 ff. Provenance inconnue.
Venise. Bibl. Marciana I. 4o (2o36) [Reductorium, Livres XV et XVI). Parch.;
xiv* siècle; 181 ff. Prologue. Provenance inconnue. Sur l'explicit, voir ci-dessus
p. 34 i-342.
29.
440 PIERRE BERSUIRE.
Worcester. Bibl. cap. Q. g3 (Reductorium, Livres I-1Y et Xl-XVI). Voir
ci-dessus, section B.
Wroclaw. Bibl. univ. IV. Q. !\i [Reductorium, Livre XV, attribué à Thomas
Waleys). Papier; xv" siècle; 195 ff. Provenance : Biblioth. des Chanoines réguliers
de Zagan (Silésie).
Wroclaw. Bibl. Univ. IV. Q. 84, fol. 2 26-3 19 [Reductorium , Livre XV). Papier;
xv° siècle. Provenance inconnue.
E. REDUCTORIUM. Livre XVI [Super totum Ribliam).
Bruxelles. Bibl. royale 5i8-Ô20 [Reductorium, Livre XVI). Papier; xv" siècle;
299 ff. Prologue. Provenance inconnue.
Burgo de Osma. Catb. 63 [Reductorium, Livre XVI). Papier; xv* siècle ( 1 409);
2 25 fl. Prologue. Provenance inconnue.
Cambridge. Gonville and Caius Coll. 56 (33) en deux volumes [Reductorium,
Livre XVI). Parcb.; xve siècle; 2>-\ ff. Même explicit que dans Bibl. nat. lat. 16787,
moins la date. Voir ci-dessus, section A.
Cheltenham. Catalogus librorum mss. in Bibl. D. Tbomae Phillipps, 68 [Reduc-
torium, Livre XVI). -Non retrouvé.
Gdansk (Dantzig). Stadtbibl. 19 '11 [Reductorium, Livre XVI). Papier et parcb.;
xv" siècle (i444); 378 ff. Provenance inconnue.
Innsbruck. Univ. 7/4 [Reductorium, Livre XVI). Papier; xv" siècle (1471); 3a3 11.
Prologue. Provenance : Cologne.
Liège. Univ. 1 99 , fol. 1 38 v°-i 78 v° [Reductorium , Livre XVI). Papier; x\* siècle.
Provenance inconnue.
Londres. Royal ms. 3.D.I1I [Reductorium, Livre XVI). Parcb.; xv" siècle; 2-3 11.
Provenance inconnue.
Londres, llarleian 1 8 'j 7 [Reductorium, Livre XVI, attribué à Thomas Waleys).
Papier, xv" siècle; 82 il. Provenance inconnue.
Munich. Clm. 3536, If. 1-166 [Reductorium , Livre XVI, à partir du Nouveau
Testament). Papier; xv" siècle. Provenance : Couvent des Carmes de Sainte-Anne
;i Augsbourg.
Oxford. Merton Coll. 2j6 [Reductorium , Livre XVI). Parcb.; xi\' siècle, 25o fl.
Prologue. Provenance : Henry Sever ( 1 A 53- 1 4 7 1). Même explicit que dans Bibl.
nat. Lat. 16787. Voir ci-dessus, section A.
Oxford. Merton Coll. 2 '17 [Reductorium, Livre XVI). Parcb.; \v" siècle; 282 II.
Provenance : William Romsey (i4g3).
Paris. Bibl. nat. Lat. 16787 [Reductorium, Livres XV et M I . Voir <i dessus,
section A.
APPENDICE. 441
Paris. Bibl. Mazarine 291 (anc. 1 35) [Reductoriam, Livre XVI). Parch.;
xiv" siècle; 179 ff Prologue. Provenance : Couvent des Carmes de Paris.
Stuttgart. Landesbibl. H. B. III. 3g [Reductoriam, Livre XVI). Papier; xv" siècle;
•284 ff Provenance inconnue.
Toulouse 226 [Reductoriam , Livres XI1I-XVI). Voir ci-dessus, section B.
Utrecht. Univ. i5o [Reductoriam, Livre XVI). Parch.; xv* siècle (?); 235 ff. Pro-
logue. Même explicit cnie dans Bibl. nât. Lat. 16787. Voir ci-dessus, section A.
Provenance : copié par « Johannes Oversteghe, cùratus in Hasselt ».
Venise. Bibl. Marciana I 4o (2o36) [Reductoriam, Livres XV et XVI). Voir ci-
dessus, section D.
Worcester Bibl. cap. Qg3 [Reductoriam , Livres I-IY et XI-XVI). Voir ci-dessus,
section B.
F. REPERTOR1UM.
Arras 436. Parch.; xiv" siècle; 235 fï. ; vol. I (A-F); vol. II (G-P). Provenance
inconnue.
Bamberg 29 'i (Q.V.3i). Papier; xive siècle; 3o3 ff.; excerpta du f. 69 au f. 242.
Provenance inconnue.
Besançon 217. Parch.; xiv" siècle (1367); 371 ff. (P-Z). Il y a la « Collatio pro
fine operis ». Provenance : Couvent des Cordeliers de Salins (Jura).
Bologne. Univ. 286. Parch.; xv" siècle; A-Z complet en trois volumes. H y a la
« Collatio ». Provenance : Paris.
Bruges 55 1. Parch.; xv" siècle; 166 1T. ; ms. acéphale et mutilé (agricola-excelsus).
Provenance : abbaye des Dunes.
Bruxelles 63. Parch.; xv" siècle; 222 ff.; (V-Z). Il y a la «Collatio». Provenance :
abbaye des Dunes ou abbaye de Ter Doest.
Durbam. Cath. A.l 17-19. Parch.; xi\* siècle (i3g5). A-Z (Complet en trois
volumes). Il y a la « Collatio ». Provenance : chapitre cathédral de cette ville.
Erlangen. Univ. 456 (i-3). Papier; xv* siècle (vers i46i). Vol. I(E-X), 3i8 ff.;
II (L-N), 277 II.; III (S-Z), 2 85 ff. Provenance inconnue.
Florence. Laurentienne Plut. 28-29. Pa,"cn ! XIV" siècle. Plut. 29 sin. 7 (Aaron-
avertere), i44 ff. — 29 sin. 2 (Aaron-guttur), 290 ff. — 28 sin. 8 (Edificare
mumlus), 208 ff. — 29 sin. 5 (Habere-observare). — 28 sin. 7 (Navicula-vita),
1 9 1 (I. Provenance : un couvent italien non identifié.
Florence. Bibl. nat. A.2.137. Parch.; xiv" siècle; 271 ff; (L-Z). La « Gollalio »
manque. Provenance : id.
Graz. Steiermârkisches Landesarchiv 3o6. Papier; xiv* siècle; iq3 ff. (Cadaver-
dumV Provenance : Chartreuse de Steiz (Yougoslavie).
442 PIERRE BERSUIRE.
Heiligenkreuz 269. Papier; xv* siècle; 23 1 ff. (Dagon-dum; Faber-futurum).
Provenance inconnue.
Helsinki. Univ. Theol. AA 3? (+ Stockholm, Riksarchivet KA Theol. FF 3 7).
Fragment. Parch.; xv* siècle; 5 -f- 91 1T. Provenance inconnue.
Londres. Arundel 238. Parch.; xiv" siècle; fol. 108-1 63; table de Jean Colombe,
clerc de Pierre des Prés, Bersuire étant religieux de Saumur. Provenance inconnue.
Melk (Basse-Autriche) 68. Parch.; xv* siècle; fol. 336-3g5. Abrégé par
Jean Schlitpacher, de Weilheim. Provenance : Couvent de Melk.
Munich Clm 5453-5458. Parch. et papier; xv* siècle; 1188 ff. (complet en
6 volumes). 11 n'y a pas la « Collatio ». Provenance : Kloster Chiemsee.
Munich Clm 8321-8327. Parch.; xv* siècle (i44o). (Complet en 7 volumes). Il
y a la «Collatio» et la date : i35g. Provenance : Couvent des Augustins de
Munich.
Munich Clm. ia53i. Papier; xve siècle (i458); 36g ff. (Q-Z). 11 y a la «Col-
latio ». Provenance : Cisterciens de Raitenhaslach.
Munich Clm. 1 8006-1 801 2. Parch. et papier; xv" siècle; 1906 ff. (complet en
7 volumes). Il y a la «Collatio» et la date : 1 35 g. Provenance : abbaye de
Tegernsee.
Munich Clm. i84i5. Papier; xvi° siècle; fol. 1 56 v°-235 1° (Tabula). Prove-
nance : abbaye de Tegernsee.
Munich Clm. 1 8635. Papier; xvi" siècle; fol. 1 4 8- 1 Zi 9 v* (fragment). Fol. 5 v°-
24o (Tabula). Provenance inconnue.
Munich. Univ. g3-g5. Papier; xvi" siècle (i5oa); 267 ff. ; la « Collatio » manque.
Provenance inconnue.
Nuremberg. Bibl. mun. Cent. III, 2g-3i. Parch.; xv* siècle (v. i46o); complet
en 3 volumes (3î2, ig4 et 25o fr.). Provenance inconnue.
Oxford. Bodl. B. 6. 20. Parch.; xv* siècle; 1 fol. (P). Provenance inconnue.
Oxford. Corpus Christi Coll. G. 20. 7. (auj. ms. 4go, n°" 56-57). Parch.; xiv*-
xv" siècle; 2 (T. (T). Provenance inconnue.
Oxford. Merton Coll. 2g8. Parch.; nu* siècle; 4 10 IT. (A-E). Tabula de i34o.
Provenance inconnue.
Paris. Bibl. nat. Lat. 886 1-8863 (A-Z). Voir ci-dessus, section A.
Paris. Bibl. nat. Lat. 14270-14275 (A-Z). Voir ihid.
Paris. Bibl. nat. Lat. 16788-16790 (A-Z). Voir ibid.
Paris. Bibl. Mazarine 289 (S-Z, mais sans la a Collatio»). Papier; xv" siècle; non
folioté. Provenance : M* Charles Guérin, « socius » de Sorbonne.
Prague. Univ. 63-64 (I.B.8) (A-?et T-V). Papier; xiv* siècle (i38o); i56 ff. [a);
111 ff. (b); sans la «Collatio». Provenance inconnue.
APPENDICE. 443
Prague. Univ. 210 (LE. 25). (A-T). Papier; xiv" siècle; 186 iï. ; sans la «Col-
latio ». Provenance inconnue.
Prague. Univ. 43i (llI.B-22). (A-Z). Papier; xv" siècle (i465); 296 iï. ; sans la
« Collatio ». Provenance inconnue.
Prague. Univ. io37 (VUU) (I-M). Papier; xiv° siècle (i38g); 3i 1 IL; sans la
« Collatio ». Provenance inconnue.
Prague. Univ. 1237 (VII.B.i 1 ) (A-Z). Papier; xvi' siècle ( 1 536 ; ; 457 iï.; sans
la « Collatio ». Provenance inconnue.
Prague. Univ. i446 (VIII.B. 10) (B-C; excerpta). Papier; x\e siècle; 173 11'.;
sans la « Collatio ». Provenance inconnue.
Prague. Univ. 1 883 (X.D.4) (A-Z). Papier; xv" siècle; 399 iï.; sans la «Col-
latio ». Provenance inconnue.
Prague. Univ. 2 102 (X1I.A.25) (?-Z). Papier; xv' siècle (1472); 260 iï.; sans la
« Collatio ». Provenance : « ex coll. S. J. Novodomensi ».
Rome. Pal. Lat. 4o4-4o5 (A-D). Pareil.; xiv* siècle; 3o2 et 3o3; 638 IT. Pro-
venance inconnue.
Stockholm. Riksarchivet KA Theol. FF 37 (+ Helsinki. Univ. Frâgm. Theol.
AA 37). Voir ci-dessus : Helsinki.
Tolède, Bibl. cap. LXXV (A-E et F-O). Parch. (?); xive siècle; deux volumes de
335 et 32i IF. Provenance : don Pedro Tenorio, archevêque de cette ville.
Troyes 267 (A-D). Parch.; xiv* siècle (avant 1371); 212 iï. Donné en 1371
par Charles V aux Dominicains de Troyes.
Varsovie. Staatsbibl. Abt. II. Ghart. lat. Fol. 1 35 1 (i-4) (A-Z). Non retrouvé;
semble être aujourd'hui à Leningrad.
Varsovie. Staatsbibl. Fol. I 436 (E-K). Non retrouvé; semble être aujourd'hui
à Leningrad.
Varsovie. Staatsbibl. Fol. I 286 (Q-Z). Non retrouvé; semble être aujourd'hui
à Leningrad.
Venise. Bibl. Marciana. Lat. Z i45-i48. Parch. et papier; xv" siècle (i4i4).
Quatre volumes (A-D manque). 298, 277, 344 et 337 IF. Provenance : Emericus
de Bassano, cenventus Bitunti, Johannes de Calano, O. M. sacre théologie magis-
ter et episcopus.
Vienne 178 (Excerpta). Papier; xv" siècle; 263 II. Provenance : Un couvent
de Chartreux, près de Prague.
Vienne 3i 19 (4 et 5). Fol. 1 36- 1 63. Parch. et papier; xv° siècle. Provenance
inconnue.
Vienne 1 3693-1 3 69 4 (A-C et N-O). Deux volumes de 46g et 172 iï. Papier;
xv* siècle (i4'|2 et 1 44g). Provenance inconnue.
kkk PIERRE BERSUIRE.
II. ŒUVRES LATINES : EDITIONS.
A. OPERA OMNI A.
Les éditions des œuvres latines dites Opéra omnia comprennent toutes les livres
I à XIV. Le livre XIV ne paraît pas avoir fait l'objet d'une édition particulière.
Par contre, les livres XV et XVI ont été souvent imprimés à part.
1. Paris, Claude Chevallon, i5ai. Reductorium (Livres I-XIV). In-fol., caract.
goth. [3] -f- 365 ff. chiffrés. — Repertorium. 3 vol. in-fol.
i. Venise, Conrad Heinfogel, apud heredem Scoti, î 5y5. Reductorium (Livres
I-XIV). In-fol., caract. romains; vm-698 p. — Super totaux Ribliam (Livre XVI).
— Repertorium. 3 tomes en 2 vol.
3. Venise, apud haeredem Hieronymi Scoti, 1 583. Reductorium (Livres I-XIV).
In-fol., caract. romains. — Super totam Bibliam (Livre XVI). xvi-296 p. — Reper-
torium. 3 vol.
à. Anvers, apud J. Keebergium, 1609. Reductorium (Livres I-XIV). In-fol.
670 p. — Super totam Ribliam (Livre XVI). 25g ff. — Repertorium. i65g ff. En
tout. 3 tomes en 2 vol. in-fol., caract. romains.
5. Cologne, sumptibus Antonii Hierati, 1 620. Super totam Ribliam (Livre XVI). —
Reductorium (Livres I-XIV). — Repertorium. Info!., caract. romains; 3 vol.,
1 3 1 y ff. + ào p. environ non foliotées.
6. Cologne, apud Joannem Wielman Friessen juniorem, 1(392. 3 vol. in-fol.
7. Cologne, sumptibus Joannis Wiihelmi Huisch, 1730-1731. Editio novis-
sima in sex tomos distincta. — Super totam Ribliam (Livre XVI). In-fol., caract.
romains, 2/j8 p. — Repertorium .
B. REDUCTORIUM. Livre XV (Ocidius moralàatas).
Il n'existe pas, à notre connaissance, d'édition (texte latin ou traduction fran-
çaise) qui ait été mise sous le nom de Pierre Bersuire, le véritable auteur. C'est
sous le nom du religieux dominicain anglais Thomas Waleys qu'il convient de lis
chercher. On a vu, d'ailleurs, que le livre XV ne figure dans aucune édition des
Opéra omnia de Bersuire.
a. Texte latin.
1. Metamorpbosis Ovidiana moraliter a magistro Thomas WaUeys explanata.
Parisiis, in aedibus Ascentianis, 1809. In-4°, caract. romains, table et g4 ff. chif-
frés. Marque de Josse Bade au titre.
2. Même titre. \ eimiidantur in aedibus Ascentianis Joannis Parvi. Parrbisiis,
i5i 1. In V, caract. goth., table et 7 \ IL chiffrés. Marque de Josse Bade au titre.
APPENDICE. 445
3. Même titre. Parisiis, in edibus F. Regnault, 1 5 1 5 . In-8°, caract. goth., table
et î 2 IT. chiffrés.
4. Même titre. Parisiis, Laisné, 1 5 -2 1 . ln-8°, caract. gotb., table et 1 36 ff.
chiffrés.
b. Texte français.
î . Cy commence Ovide... son livre intitulé Métamorphose, contenant XV livres
particuliers, moralisé par maistre Thomas Waleys... translaté et compilé par
Colard Mansion. Bruges, C Mansion, i484- In-fol., caract. goth.
2. La Bible des poètes. Métamorphose [d'Ovide, moralisée par Thomas Waleys
et traduite par Colard Mansion]. Paris, A. Vérard, 1 4g3. In-fol., caract. goth.,
pièces lim. et î 84 ff ch., iïg. gravées sur bois.
C. REDUCTOR1UM. Livre XVI {Super totam Bibliam).
î. Ulm. Johannes Zeiner de Reutlingen, \lija. Liber Bibliae moralis. In-fol.,
ff. 266, 2 col., caract. goth. [Gesamtkatahg , n° 3862).
2. Strasbourg, per C. W. [Conradum Wolfach ou Cephalaeus Wolfius], 1474.
In-fol., ff. 1 -f- 298 -|- 1, caract. gotb. (Hain, 2795; Gesamikatabg , n° 3863).
3. Deventer. Richard Paffraet, 1477- In-fol., ff. 468; caract. goth. [Gesamt-
hatalog, n" 3864)-
4. [Cologne]. Barth. von Unkel, 1477. In-fol., ff. 426; caract. goth. (Gesamt-
katalog, n° 3865).
5. [?] vers 1 5oo. Compendium Bibhe,quod et aureum alias Biblie repertorium
nuncupatur. S. 1. n. d. ni nom d'imprimeur. In-4°, caract. goth. (Hain, 2799).
Connu seulement par Hain.
6. [?] vers i5oo. Figurarum Biblie fructuosum et utile compendium, quod
aureum Biblie repertorium vocant. S. 1. n. d. ni nom d'imprimeur. In-4°, caract.
goth. (Hain, 2800).
7. Bàle. Adam Pétri de Langendorff, civis Basiliensis, impensis Theodorici Ber-
laer, civis Coloniensis, 1 5 1 5. In-fol., ff. 221, caract. goth.
8. Bàle, J. Koberger, 1817. In-fol., caract. goth., à 2 col., ff. 12 non chiffrés
et ff. 190 chiffrés (1 exemplaire Arsenal T 5 1 4 )■
9. Lyon, J. Koberger, i52o. In-fol., caract. goth., IT. 1 83 (Baudrier, Biblio-
graphie lyonnaise, t. XII, 1921, p. 354).
10. Lyon, Jacques Mareschal, i520. In-4°, caract. goth.. If. 12 non chiffrés
et 208 chiffrés. (Baudrier, op. cit., t. XI, 1 9 1 '\ , p. 407, avec reproduction du
frontispice).
446 PIERRE BERSUIRE.
i i. Lyon, Mathias Bonhomme, î 538. In-4°, caract. goth., à a col., ff. io lim.
et 170 chiffrés. (Baudrier, loc. cit., X, 1913, p. 206).
12. Venise, 1 b-]à-ib-]S, apud haeredem Scoti. Voir plus haut, section A, n° 2.
i3. Venise, 1 583 , apud haeredem Hieronymi Scoti. Voir plus haut, ibid. , n° 3.
\l\. Anvers, J. Keeberger, 1609. Noir plus haut, ibid., n° 4.
i 5. Douai, Gérard Pinchon, 1609. 2 vol. de 900 et 29/1 pages. In-8°.
16. Cologne, A. Hierati, 1620. Voir plus haut, section A, n° 5.
17. Cologne, apud Joannem Wielman Friessen juniorem, 1692. Voir ibid.,
n" 6.'
18. Cologne, J. W. Huisch, 1730. Voir ibid., n° 7.
D. REPERTOR1UM.
1. Nuremberg, Anton Koberger (éd. Johannes Beckenhauh, de Mayence) 1 '189.
In-fol. , 3 vol., caract. goth., à 2 col., de fï. 298, 385 et 296. [Gesamtkatalog ,
n°3866).
2. ld. , 1/199 {^csdnitkatalog , n° 3867).
3. S. I. n. d. [vers 1 5oo]. Repertorium morale perutile predicatoribus. In-fol.,
caract. goth. à longues lignes (Hain, 2798).
4. Lyon, J. Koberger, civis Nurenbergensis (éd. Conrad Ileinfogel, de Mayence),
Jacohus Sachon (ou Sacon) imprimeur, 1516-1017. In-Iol. , caract. goth., à 2 col.,
3 vol. de 11. 3oi, 36g et 297. (Baudrier, op. cit., XII, 1921, p. 34i-342).
5. Paris, Claude Chevallon, i5ai, 3 vol. Voir plus haut, section A, n° 1.
6. Venise, apud haeredem Hieronymi Scoti, 1575. In-Iol. Voir plus haut,
ibid., n° 2.
7. Venise, apud haeredem Hieronymi Scoti, 1 583. Voir plus haut, ibid., 11° 3.
8. Venise, apud Casparum Bindonem, 1589. In-fol., 3 vol. de xxvm + 527;
\i. \ni ; 653; xi. ; 5o6 pages; caract. rom.
9. Anvers, apud J. Keebergium , 1609. Voir plus haut, section A, n° 2.
10. Cologne, A. Hierati, 1620. Voir plus haut, ibid., n" 5.
11. Cologne, apud Johannem Wielman Friessen juniorem, 1692. Voir plus
haul , ibid. , n" 6.
12. Cologne, J. W. Huisch, iy3l. Noir plus liant, ibid., n" 7.
APPENDICE. 447
III. TRADUCTION DE TITE-LIVE : MANUSCRITS.
Exemplaires complets.
Bordeaux y3o. Pareil.; xiv"-xv* siècles; /178 fi. Provenance inconnue.
Bruxelles. Bibl. royale, 9049-9080. Parch.; xiv'-xv" siècles ;i vol. de 256 et 35g II.
Provenance : Philippe le Bon (Inventaire de i420, n°' 24 1 et 24a).
Bruxelles. Bibl. royale 9o5i-go53. Parch.; xve siècle; 3 vol. de 229, 191 el
1 y g If. Provenance : Charles de Saveuse (1 4 g 7) ; François de Busleiden, archevêque
de Besançon ; Marie de Hongrie.
Bruxelles. Bibl. royale 14621-14622. Papier; xv* siècle (i455-i456); 2 vol. de
3i4 et 19g ff. Provenance : copié par «Jehan Fayure » à «Saint Ceorge d'Espe-
renche»; vente Heber (Londres, 1 836 , n° 98-).
Chantilly 758 ( 3 1 1 ). Parch.; milieu du xv" siècle; 365 IL Provenance : Jaccpies
d'Armagnac, duc de Nemours, puis Jean du Mas.
Chantilly -769-76 1 (3o8-3io). Parch.; milieu du xve siècle; 3 vol. de 2i3, 1 56
el 176 fï. Provenance : Antoine de Chourses et Catherine de Coëtivy.
Cheltenham 1 16. Parch.; début du xv* siècle; 3 vol. Provenance inconnue. Cet
exemplaire, ainsi que le suivant, doit être aujourd'hui la propriété de M. Robinson ,
à Londres.
Cheltenham 266. Parch.; xv* siècle (i44o). Provenance : Jean de Vy, échevin
de Metz; cf. p. 4o4-
Genève fr. 77. Parch.; xiv*-xv* siècles; 448 fï. Provenance : Jean de Berry.
Genève fr. 78. Papier; xv* siècle; 2 vol. de 428 et 447 IL Provenance inconnue.
La Haye. Bibl. royale 71. A. 16, 71. A. 17 et 71. A. 18. Parch.; xiv" siècle; 3 vol.
de 226, ig3 et 160 IL Provenance inconnue.
Londres. Old Royal Mss. îS.D.VL Parch.; xiv* siècle; 61 4 (1. Provenance in-
connue.
Melbourne. National Gallery of Victoria. Parch.; xive-x\" siècles; 5 10 IL Prove-
nance : Antoine, Grand Bâtard de Bourgogne; cf. p. 433.
Paris. Assemblée nationale, 1265. Parch.; xv" siècle; 3og IL Provenance in-
connue.
Paris. Bibl. nat. Fr. 3o. Parch.; début du xv" siècle; 5 1 1 IL Provenance in-
connue.
Paris. Bibl. nat. Fr. 3i-32. Parch.; xiv" siècle; 2 vol. de 2i5 et 3qo (L Pro-
venance inconnue.
Paris. Bibl. nat. Fr. 33. Parch.; xv" siècle; 298 If. Provenance: copié par un
certain <■ Juvenis ».
448 PIERRE BERSU1RE.
Paris. Bibl. nat. Fr. 209. Parch. ; début du xv' siècle; 63g 11. Provenance in-
connue.
Paris. Bibl. nat. Fr. 260-262. Pareil.; xive-xv" siècles ; 3 vol. de 270, 2o4 et
164 fl. Provenance : Famille de Villequier.
Paris. Bibl. nat. Fr. 263. Parch.; \ive siècle; 686 IF Provenance : Jean de Berry.
Paris. Bibl. nat. Fr. 264 , 26a et 266. Parch.; xrV-xv* siècles; 3 vol. de 280,
272 et 208 IF Provenance : copié par le scribe Raoul Tainguy.
Paris. Bibl. nat. Fr. 269, 270, 271 et 272. Parcb.; xrv* siècle; à vol. de 92,
102, 169 et 1 3 4 IF Provenance : Jeanne de Navarre, femme d'Henri IV d'Angle-
terre.
Paris. Bibl. nat. Fr. 716, 717, 718 et 719. Parch.; xrv' -xv" siècles; 4 vol. de
127, 107, 1 65 et 177 IF. Provenance inconnue.
Paris. Bibl. nat. Fr. 2o3 1 3-2o3 1 4- Parcb.; w" siècle; 2 vol. de 236 et 3o2 IF
Provenance : Famille du Fou.
Paris. Bibl. nat. Fr. 2o3i5. Parcb.; xiv" siècle; 446 (F. Provenance inconnue.
Paris. Bibl. Sainte-Geneviève 777- Parch.; xiv" siècle (avant i38o); 435 IF
Provenance : Charles V.
Rome. Vatican, Reg. lat. 719, 720 et 721. Parch.; xv" siècle; 3 vol. a foliota-
tion continue, 4g3 fl*. Provenance inconnue.
Troyes 178. Pareil, et papier; début du XVe siècle; 2 vol. de 257 et 364 fF Pro-
venance inconnue.
Yale University. Yale art GaUery, ms. 1. Parch.; xv* siècle; 900 IF reliés en 1 vol.
Provenance: Collège de Cler mont à Paris; Mae Carthy 4371; Sir Thomas Phillipps
(Clieltenham i333a).
1" et IIP Décades.
Harvard Collège Library (Massachusetts'. Ms. Richardson 3a. Parch.; xv* siècle;
2 vol. de 264 et 1 92 IF Provenance : Marquess ofLothian (vente, New-^ ork , 1 932,
n. 12).
Paris. Bibl. nat. Fr. i-jZ-i^k- Pareil.; xv' siècle; 2 vol. de 3(i3 et 3oi IF Pro
venance : Cardinal de Bourbon.
Paris. Bibl. nat. Fr. 277-278. Parch.; w" siècle; > vol. de 211 et 167 IF Pro-
vevance inconnue.
Paris. Bibl. nat. Fr. 20071-20072. Parch.; lin du w" siècle; 2 vol. de 208 et
198 IF Provenance : François de Rochechouart.
///' et IV Décades.
Oxford. Bodl. Canon. Mise. 4 3 <S (Madan 1991 'F. Parch.; xv' siècle; iia 11.
Provenance : copié par Sevestre Dmant.
APPENDICE. 449
Paris. Bibl. de l'Arsenal 36g4- Pareil.; xv* siècle; 3 i o IF. Provenance inconnue.
Paris. Bibl. nat. Fr. 36-3y. Parch.; xv* siècle; 2 vol., 3y3 et 237 ff. Prove-
nance : Jacques d'Armagnac, duc de Nemours.
Paris. Bibl. nat. Fr. 267. Parch.; xv" siècle; 379 fi". Provenance inconnue.
Paris. Bibl. nat. Fr. 268. Parch.; xv' siècle; 34 o ff. Provenance : Jacques
d'Armagnac, comte de la Marche; Jacques d Armagnac, duc de Nemours; Pierre
de Beaujeu.
1" Décade.
Gheltenham 265 (le même volume a été inscrit de nouveau sous le numéro 863
du catalogue de sir Thomas Phillipps). Pareil.; xv* siècle. Provenance : vente
Chardin (n° 2392). Ce volume doit être aujourd'hui la propriété de M. Robinson,
à Londres.
La Haye. Bibl. royale 17. A. 19. Parch.; xv* siècle; 2 25 ff. Provenance : Fré-
déric-Henri d'Orange.
Londres. Addit. mss. 16622. Parch.; xvi" siècle; 263 ff. Contient seulement
les livres 1 à 5 , ce dernier incomplet. Provenance inconnue.
Londres. Harley M27. Parch.; xv* siècle; 206 1T. Provenance : Nicolas-
Joseph Foucault.
Londres. Landsdowne 1 178. Parch.; xiv'-xv* siècles ; 334 ff. Provenance: Béraud
de Clermont et de Sancerre ; connétable Charles de Bourbon ; Mac-Carthy.
Oxford. Bodl. Rawi C.M7 (Madan 12298). Parch.; xiv* siècle; 186 ff. Prove-
nance inconnue.
Paris. Bibl. de l'Arsenal 36g3. Parch.; xiv* siècle; 212 ff. Provenance:
Charles de Bourbon, duc de Vendôme; Nicolas Le Loup, sieur de Couleurs.
Paris. Bibl. nat. Fr. 3 4. Parch.; xv* siècle; 4 76 ff. Provenance : Louis de Bruges,
seigneur de la Gruthuyse.
Paris. Bibl. nat. Fr. 35. Parch. et papier; xv* siècle; 27/i ff. Provenance :
Colbert.
Paris. Bibl. nat. Fr. 276. Papier; xv* siècle; 3 10 ff. Provenance : Mazarin.
Paris. Bibl. nat. Fr. 644 j. Papier; xv* siècle; 264 ff Provenance inconnue.
Paris. Bibl. nat. Fr. i546g. Parch.; xv* siècle; 337 ff. Provenance : Antoine
de Laye, doyen de Màcon (xvu* s.).
Paris. Bibl. nat. Fr. 2o3i2 ter. Parch.; xiv* siècle; 197 ff. Provenance : Riche-
lieu.
Rome. Vatican. Reg. lat. 722. Parch.; xv* siècle; 243 ff. Provenance inconnue.
Turin. Bibl. univ. 1624. Parch.; xiv" siècle; 257 ff. Provenance inconnue.
450 PIERRE BERSUIRE.
IIIe Décatie.
Chantilly 757 (io48). Parch.; xv* siècle; 3 1 6 II'. Provenance : Jean de Berry.
Paris. Bibl. Mazarine i5o,o. Parch.; xv* siècle; 1 53 IF. (exemplaire mutilé). Pro-
venance : Minimes Je Chaillot.
Stockholm. Bibl. royale XXXIX. Parch.; xiv'-xv* siècles; 100 ff. Provenance
inconnue.
Troyes 179. Parch.; xve siècle; 3o6 IF. Provenance : Georges Damas, seigneur
de Mairilly et de Thianges (1 5i 2); Jean du Tilliot; Président Bouhier.
IV Décade.
Cheltenham 29 ai. Parch.; début du xv* siècle. Provenance : copié par le scribe
Raoul Tainguy.
Copenhague. Bibl. royale. Thott 542. Parch.; fin du xv* siècle; 210 ff. Prove-
nance inconnue.
Paris. Bibl. de l'Arsenal 5o85. Parch.; xve siècle; i64 H'. Provenance inconnue.
Paris. Bibl. Mazarine 1589. Papier; x\" siècle; 266 11*. Provenance : Guillaume
de Sévigné et Jacqueline de Montmorency (milieu du xv* s.).
Paris. Bibl. nat. Fr. 275. Parch.; fin du xv* siècle; i-j'S ff. Provenance in-
connue.
Paris. Bibl. nat. Fr. 15470. Parch.; xv* siècle; 182 If. Provenance : Séguier-
Coislin.
Paris. Bibl. nat. Nouv. acq. fr. 21471- Papier; xv* siècle; 234 If. Provenance :
Jean de Procsy; le comte de Nassau et de Vianne, seigneur de Bréda.
Rome. Vatican. Reg. lat. 723. Parch.; xv* siècle; i4o If. Provenance inconnue.
Fragments.
Liège. Bibl. universitaire, coll. Wittert et Musée Curtius. Deux feuillets appar-
tenant au même manuscrit.
Paris. Bibl. nat. Nouv. acq. fr. 1 1 198; 11. 4i-43.
IV. TRADUCTION DE TITE-LIVE : ÉDITIONS.
Paris, Jean Dupré [1486-1487]. 3 vol. in-folio, caract. goth., 20 et 366 If.;
12 et 3 1 9 11'.; 8, 248 et 5a If.
Paris, Guillaume Eustache et François Regnault, i5iô. 3 vol. in-folio, caract.
goth., 8 ci a34 If.; 6 et i75 11'.; 8 et 23.j lf.
Paris, Galliut du Pré, 1 53o. 3 vol. in-folio, caract. goth., 6 et 1 y 6 11.; 1 el
1 55 If. ; 6 et ao5 11.
TABLE DES AUTEURS ET DES MATIÈRES.
Aaron, dans le Pèlerinage de l'Âme, 61 ; — dans
le Reperlorium morale de Pierre Bersuire, 353.
Abbane, personnage de Saint Ignace, 222.
Abbesse (L') enceinte délivrée par Notre
Dame, 196, 198, 202-203.
Abdias, dans le Repertorium morale de Pierre
Bersuire, 353.
Abenner. Voir Avennir.
Abel, dans le Super totam Bibliam de Pierre
Bersuire, 347; — dans le Repertorium morale,
353.
Abia, roi de Juda, dans le Repertorium morale de
Pierre Bersuire, 353.
Abiathar, dans le Repertorium morale de Pierre
Bersuire, 353.
Abraam, personnage d'une version en prose de
Le Marchand chrétien et le Juif, 216.
Abraham, dans le Pèlerinage de l'Ame, 53; —
dans le Pèlerinage de Jésus-Christ, 107.
Abundisus, personnage d'une Vie latine de saint
Valentin, 224.
Actes de l'apôtre Thomas, 55.
Acy (Aisne), ou Acy-en-Multien (Oise), lieu d'ori-
gine de Jean d'Acy, 231.
Acy (Jean d').
Adam, cité dans le Pèlerinage de la Vie humaine,
27; — dans le Pèlerinage de l'Âme, 53, 57, 61; —
dans le Pèlerinage de Jésus-Christ, 81, 84; — dans le
Roman de la fleur de lis, 91 ; — dans le Jeu d'Adam,
170; — dans le Jeu de la Résurrection du ms. de
Sion, 172 ; — dans la Passion du Palatinus, 183 ; —
dans le Super totam Bibliam de Pierre Bersuire,
347.
Adam (Jeu d').
Adelinus, auteur du Liber monstrorum, cité par
Pierre Bersuire, 321.
Adenet le Roi, 240.
Adhelme, cité par Pierre Bersuire, 321.
Advocacie (L') Nostre Dame, 49.
Africa de Pétrarque, utilisée par Pierre Bersuire,
339, 344.
Aglaé ou Aglais, personnage de la Vie de saint
Alexis, 227, 256.
Agnès (sainte), dans les Quarante Miracles de
Notre Dame, 192, 218, 241.
Agnès, personnage de La Reine de Portugal, 229.
Agolant, personnage de la Chronique du Pseudo-
Turpin saintongeaise, 144.
Ahoth, cité dans le Pèlerinage de l'Ame, 61.
Aigar et Maurin, poème épique provençal, 134-
136.
Ailly (Pierre d').
Alain de Lille, ses ouvrages à la Bibliothèque
pontificale d'Avignon, 275; — cité par Pierre Ber-
suire, 320, 321, 333; — 355.
Alayrant, personnage du Roland à Saragosse,
139.
Albéric, auteur d'un ouvrage mythologique, 339,
340.
Albericus de Londres, cité par Pierre Bersuire,
321.
Albert, personnage de Saint Guillaume du Désert,
241.
Albert le Grand, son Commentaire sur le De
animalibus d'Aristote, 274; — cité par Pierre Ber-
suire, 321, 324, 333.
Albitrogi, cité par Pierre Bersuire, 321.
Albucasis, cité par Pierre Bersuire, 321,
Alexandre, ses aventures merveilleuses connues
de Pierre Bersuire, 333, 348.
Alexandre de Villedieu, auteur du Doctrinal, 264,
423.
Alexandre Neckam, cité par Pierre Bersuire,
321; — auteur supposé du Mythographus III, 338,
339.
Alexis (saint), 204, 227-228; — voir aussi Saint
Alexis et Vie de saint Alexis.
Al-Ferghani (Alfraganus) , ses ouvrages à la
Bibliothèque pontificale d'Avignon, 275 ; — cité par
Pierre Bersuire, 321.
Alfons, personnage à'Oste, roi d'Espagne, 234.
Alfonse (Pierre).
Alfonse le Sage, auteur de la General Estoria,
340.
Algazel, ses ouvrages à la Bibliothèque pontificale
d'Avignon, 275; — cité par Pierre Bersuire, 321.
Ali Medicus, cité par Pierre Bersuire, 321.
Alimon de Mares, personnage de Ronsasvals,
155.
Aliste, personnage de Berthe, femme du roi
Pépin, 239.
452
TABLE DES AUTEURS
Allégoriques (Personnifications), dans le Pèleri-
nage de la Vie humaine, 8-46.
Almaroc, personnage de Ronsasvals, 152.
Alphonse V d'Aragon, roi de Naples, 44, 412.
Alvarez Pelayo, auteur du De statu et planctu
Ecclesiae, 273, 274.
Alvredus, cité par Pierre Bersuire, 321.
Amalphus, moine de Chaalis, 44.
Amalrant, personnage du Roland à Saragosse,
140.
Ambrogio Traversari, 407.
Ambroise (saint), cité par Guillaume de Digulle-
ville, 106; — par Pierre Bersuire, 320, 417.
Amis et Amile, 197, 199, 243, 244.
Amphilochius, auteur présumé de la Vita Basilii,
247.
Anaclet 11, antipape, dans Saint Guillaume du
Désert, 240-241.
Anaxagore, cité par Pierre Bersuire, 320.
André (saint), cité dans un poème latin de Guil-
laume de Digulleville, 74, 77 ; — dans le Pèleri-
nage de Jésus-Christ, 82.
André (Jean).
Angelan, personnage de Ronsasvals, 152.
Angelier, personnage de Ronsasvals, 152.
Anjou (Charles, Louis et René Ier d').
Anne (sainte), dans le Pèlerinage de l'Ame, 49,
68; — dans le Pèlerinage de Jésus-Christ, 82.
Annibal, évêque de Tusculum, 280.
Anonyme de Londres, auteur d'une version en
prose de Le Marchand chrétien et le Juif, 216.
Ansels de Carthage, 160.
Anselme (saint), 177, 213; — cité par Pierre
Bersuire, 321.
Anseiine (Garin d').
Anthénor de Beauchastel, personnage de La Mar-
quise de La Gaudine, 231.
Anthure, personnage de Saint Jean Chrysostome
et sa mère, 204-205.
Antoine (saint), dans le Pèlerinage de l'Âme,
49; — voir aussi Vita sancti Antonii.
Antoine, duc de Lorraine, 407.
Antoine, dit le Grand Bâtard de Bourgogne,
406.
Antoine Roman, copiste d'une des versions de la
Passion d'Autun, 186, 188-190.
Apemen, fille de Belsechis, 63.
Apocalypse, sujet du dernier livre du Super totam
Bibliam de Pierre Bersuire, 347-348.
Apocalypse de Pierre, 55.
Aquin, personnage de la Passion du Palatinus et
de la Passion d'Autun, 189.
Arachis, personnage de Barlaam et Josaphat,
220.
Aragon (Alphonse V, Carlos et Martin d').
Archade (Arcadius), personnage de Saint Alexis,
227-228.
Archinoaldus, personnage d'une Vie de sainte
Bathilde, 252.
Ariens (Les), cités dans le Pèlerinage de la Vie
humaine, 34.
Aristote, auteur du Traité de l'Ame, 58-59,
107, 110, 274; — fréquemment cité par Pierre Ber-
suire, 286, 314, 320, 332, 344; — auteur de la Poli-
tique, 363.
Arles, fréquemment cité dans le Reductorium
morale de Pierre Bersuire, 305, 327.
Arles (Roman d').
Armagnac (Jacques d'), duc de Nemours.
Arnaud Bersuire, neveu de Pierre, 260.
Arnaud de Villeneuve, cité dans le Reductorium
morale de Pierre Bersuire, 323.
Arnold de Liège, cité par Pierre Bersuire, 321.
Arnoul d'Orléans, compose des Allégories sur
les Métamorphoses d'Ovide, 337, 340.
Arques (château d'), cité dans les Quarante
Miracles de Notre Dame, 195.
Ars predicandi, 415-418.
Arthur (le roi), dans la Descriptio mundi de Pierre
Bersuire, 326, 333; — dans le Repertorium morale,
357.
Assy (Jean d').
Athanase (saint), cité par Pierre Bersuire, 320.
Aubin, personnage de La Femme que Notre Dame
sauva du bûcher, 213-214.
Aude, personnage de Ronsasvals, 152-156, 163-
164.
A udry, personnage de Le Marchand chrétien et le
Juif, 215.
Augustin (saint), dans le Pèlerinage de la Vie
humaine, 13, 25; — auteur d'une oraison à Marie,
39; — auteur du De civitate Dei, 49, 107; — admet
l'existence du purgatoire, 53; — rapports de l'âme
et du corps, 55, 107; ■ — auteur du De quantitate
animae, 58-59, de ÏEnarratio in Psalmum XLI,
58; — dans le Pèlerinage de l'Âme, 66; — fréquem-
ment cité par Guillaume de Digulleville, 106; —
copie de ses œuvres dans l'atelier pontifical d'Avi-
gnon, 274; — cité par Pierre Bersuire, 320, 344; —
son De civitate Dei commenté par Nicolas Trevet,
371; — cité par Nicolas Trevet, 374; — cité par
Henri Romain, 410.
Aunis, région bien connue de Pierre Bersuire,
263, 427.
Aurélian, personnage de Le Mariage et le bap-
tême de Clovis, 253-256.
Aurifas, personnage de Fierabras, 162.
Autize, ses marais évoqués dans le Reductorium
morale de Pierre Bersuire, 263.
Autun (Passion d').
Auvergne, citée dans le Reductorium morale de
Pierre Bersuire, 276, 334; — son importance dans
les Otia imperialia de Gervais de Tilbury, 333.
Auvergne (Guillaume d').
Auxerre (Rémi d').
Ave Alaria, dans le Pèlerinage de la Vie humaine,
30-31 ; — thème d'un poème latin de Guillaume de
Digulleville, 77.
ET DES MATIÈRES.
453
Avennir ou Abenner, personnage de Barlaam et
Josaphat, 219-220.
Averroès, cité par Pierre Bersuire, 321.
Avicenne, la traduction latine d'un de ses traités
objet de commerce à Avignon au XIVe siècle, 274; —
cité par Pierre Bersuire, 321.
Avignon, cité pontificale. Pierre des Prés y cons-
titue une importante bibliothèque, 266; — rési-
dence de Pierre Bersuire dans un milieu intellectuel
privilégié, 267-279, 287, 290, 291, 305-306, 329, 332,
334, 344, 350 ; — une copie de la quatrième décade
de Tite Live s'y trouve, 367-371 ; — 386, 427.
Ayala (Pedro Lopez de), 413, 414.
Balagant, personnage du Roland à Saragosse,
139.
Baldewynus, 416.
Baligant, personnage de Galien, 158.
Balue (cardinal Jean), 407.
Bar (Edouard et Marie de).
Baracla, personnage de Ronsasvals, 153, 157.
Bardi (Roberto de').
Barlaam et Josaphat, 197, 199, 219-221.
Barnabites (couvent des) à Paris, remplace le
prieuré de Saint-Éloi, 295, 300.
Barrabas, cité dans le Pèlerinage de la Vie
humaine, 20.
Barracone (Michael Ximanius), 425.
Barré de Saux, personnage de Le Chanoine
marié, 212.
Barri (Giraud de).
Barthélémy Bedard, dit Bersuyre, 259.
Barthélémy Cama, notaire et secrétaire de Jean II
le Bon, 287-288.
Barthélémy de Roye, fondateur de l'abbaye de
Joienval, 102-103.
Barthélémy l'Anglais, auteur du De proprietatibus
rerum, 65, 92, 99, 109, 110; — ses encyclopédies à
la Bibliothèque pontificale d'Avignon, 275; — cité,
292; — ■ influence sur l'œuvre de Pierre Bersuire,
315-316, 318, 321, 356.
Barthole, imprimeur, 131.
Bartolomeo Carbone dei Papazurri, évèque de
Teano, 369.
Basile (saint), certains de ses ouvrages copiés à
l'atelier pontifical d'Avignon, 274; — cité par Pierre
Bersuire, 320.
Basile, personnage de L'Empereur Julien et Liba-
nius, 246-247; — voir aussi Vita Basilii.
Bathilde, femme de Clovis II, 251.
Bauchant (Jacques).
Baudoyer (Porte), à Paris, 296.
Baudri de Bourgueil, auteur d'une Historia
hierosolymitana, cité par Pierre Bersuire, 321.
Baudricourt (Robert de).
Bautheut. Voir Sainte Bautheut.
Bavier (Nayme de).
Baye (Nicolas de).
Beaucaire, fréquemment cité dans le Reductorium
morale de Pierre Bersuire, 305, 327.
Beaumanoir (Philippe de).
HIST. LITTÉB. XXXIX.
Beauval (Firmin de).
Beauvais (Pierre et Vincent de).
Becket (Thomas).
Bedard (Barthélémy).
Bède, auteur du De natura rerum, 70; — auteur
présumé du De Meditatione Passionis Christi per
septern diei horas libellus, 176-177; — ouvrages de
lui copiés à l'atelier pontifical d'Avignon, 274; —
cité par Pierre Bersuire, 321.
Bedford (Jean, duc dé),
Beleth (Jean).
Bellenden (John).
Bellini (/.), 132.
Belsechis, 63.
Benoît (saint), dans le Pèlerinage de la Vie
humaine, 13, 35, 46; — dans le Pèlerinage de l'Âme,
49, 50, 66; — prière à lui adressée dans un poème
latin de Guillaume de Digulleville, 74, 77; — cité
par Guillaume de Digulleville, 106; — voir aussi
Vie de saint Benoît.
Benoît XII (Jacques Fournier), 267, 268, 269-270,
278, 291, 305, 317.
Béraud de Clermont et de Sancerre, 406.
Bérengier, personnage d'Oste, roi d'Espagne, 234-
235.
Bcrgame (Philippe de).
Berguedan (Guillaume de), 137.
Bernard (saint), cité dans le Pèlerinage de la Vie
humaine, 15; — influence de son enseignement sur
le Pèlerinage de la Vie humaine, 31, 39; — cité
dans le Pèlerinage de l'Ame, 49; — influence de
son interprétation du Psaume CLXXX1V sur les
poèmes consacrés aux « quatre filles de Dieu »,
50; — cité dans le Pèlerinage de l'Âme, 58; —
cité dans le Pèlerinage de Jésus-Christ, 80, 88, 89
— fréquemment cité par Guillaume de Digulleville
106, 108; — opuscules à lui attribués, 177; — per-
sonnage de Saint Guillaume du Désert, 240, 242
— cité par Pierre Bersuire, 321 ; — voir aussi Vie
de saint Bernard.
Bernard Gui, dédie une vie de saint Thomas
d'Aquin à Benoît XII, 270; — évèque de Tuy, 278.
Bernard Silvestre, auteur du Microcosmus, 59;
— cité par Pierre Bersuire, 322.
Berne. Voir Chronique de Berne.
Berneville (Guillaume de).
Berosus, cité par Pierre Bersuire, 320.
30
454
TABLE DES AUTEURS
Bersuire (Lorence).
Bersuire (Pierre).
Bersuiresse (Jeanne).
Bersuyre (Arnaud, Barthélémy, Georges, Jean et
Nicolas).
Berthe, femme du roi Pépin, 197, 199, 239-240.
Bertran de Born, 134.
Bertrand des Prés, 265.
Berri (Jean de).
Bethis, personnage de Le Roi Thierry et sa femme
Osanne, 238.
Béthune (Evrard de).
Béton. Voir Daurel et Béton.
Beuve de Hanstone, 135.
Biancardino, personnage de la Rotta di Roncis-
valle, 144.
Biart (Philippe).
Blanche/tour, personnage de Berthe, femme du
roi Pépin, 239.
Blois (Pierre de).
Bodel (Jehan).
Boèce, ses tables copiées à l'atelier pontifical
d'Avignon, 274; — cité par Pierre Bersuire, 320,
444; — son De consolatione philosophiae commenté
par Nicolas Trevet, 372. Voir Pseudo-Boèce.
Bonaventure (saint), auteur des Méditations, 129.
Bonet (Rostan).
Bonnet (Honoré).
Bonum universale de apibus de Thomas de Can-
timpré, 274.
Booleyo (Jean de).
Borgo San Sepolcro (Dionigi da).
Born (Bertran de).
Bosiran d'Afriea, personnage de Ronsasvals,
152.
Bot, personnage de la Passion d'Autun, 189.
Boulogne, sanctuaire consacré à la Vierge,
dans LÉvêque à qui Notre Dame apparut, 208.
Bourbon (Charles et Louis de).
Bourgogne (Philippe de).
Bourgueil (Baudri de).
Boyl (Philippe).
Brabant, cité dans le Reductorium morale de
Pierre Bersuire, 290-291.
Braidemunde, personnage de la Chronique du
Pseudo-Turpin saintongeaise, 144-145, 150.
Branche des roiaus lignages de Guillaume Guiart,
102.
Braque (Nicolas).
Braslimonde, personnage du Roland à Saragosse,
137, 138-139, 144, 145, 149-150.
Brendan (saint). Voir Viti sancti Brandani et
Voyage de saint Brendan.
Bretagne (Salomon de).
Breviari d'Amor, de Matfre Ermengaut, 128.
Breviarium Bibliae, attribué à Pierre Bersuire,
en fait de Pierre de Poitiers, 422-423.
Breviarium morale de Pierre Bersuire, 275,
301, 302, 303, 336, 360, 414-418.
Brief recueil des antiquités et fondation de
l'abbaye de Jumièges, attribué à Dom Adrien
Langlois, 252.
Brienne (Raoul de).
Bruant (Jacques).
Bruges, cité dans les Quarante Miracles de
Notre Dame, 195; ■ — église Saint-Donatien, 292.
Bruges (Louis de).
Bruni (Leonardo).
Bruyères-le-Châtel, prieuré conféré à Pierre Ber-
suire, 278-279, 342.
Bunyan (John).
Buridan (Jean).
Bury (Jean et Richard de).
Cabreira (Guiraut de).
Cahors, cité dans le Pèlerinage de la Vie humaine
comme la patrie des banquiers et des usuriers, 21.
Caln, personnage de la Passion du Palatinus, 185;
— dans le Super totam Bibliam de Pierre Bersuire,
347.
Caiphe, dans le Pèlerinage de l'Ame, 70; — dans
le Pèlerinage de Jésus-Christ, 84, 87 ; — dans le Jeu
de la Résurrection, 172; — dans la Passion latine
attribuée à Bède, 177; — dans la Passion du Pala-
tinus, 180,184; — dans la Passion d'Autun, 187.
Cama (Barthélémy).
Cambyse, dans le Pèlerinage de l'Âme, 56, 111.
Campion (Jean).
Candia, personnage de la Rotta di Roncisvalle,
143-144, 145, 149.
Canistris (Opicino de).
Canterbury, cité dans VArs predicandi faussement
attribué à Pierre Bersuire, 416.
Cantimpré (Thomas de).
Cantique des cantiques, thème d'un poème latin
de Guillaume de Digulleville, 73, 76; — cité dans le
Pèlerinage de Jésus-Christ, 89; — Commentaire de
Gilbert de la Porrée, 274.
Cardona, ville de Gatalogne, dans le Reductorium
et le Repertorium morale de Pierre Bersuire, 276.
Carloman, dans le Super totam Bibliam de Pierre
Bersuire, 348.
Carlos d'Aragon (Don), prince de Viane, 413.
Carmen de proditione Guenonis, 158.
Carpentras, église de Saint-Siffrein, citée dans le
Repertorium morale de Pierre Bersuire, 276; —
cité dans le Reductorium morale, 306, 334.
Carrara (Francesco di), 412.
ET DES MATIERES.
455
Cassien (saint), cité par Pierre Bersuire, 320.
Cassiodore, auteur de l'Historia tripartita, cité
par Pierre Bersuire, 321, 332.
Catala (Jourdan).
Catherine (sainte), dans le Pèlerinage de l'Ame,
49.
Caton, cité par Pierre Bersuire, 320, 332.
Cauligon, personnage de Ronsasvals, 152.
Césaire (saint), cité par Pierre Bersuire, 320.
César (Jules), cité par Pierre Bersuire, 320.
Césène (Michel de).
Chaalis (abbaye de), sa bibliothèque, 1; —
Guillaume de Digulleville y est moine, 6-9, 12, 44,
89, 97, 106, 113.
Champagne, citée dans le Reductorium morale de
Pierre Bersuire, 327, 427.
Chanoine (Le) marié, 197, 198, 212-213.
Chanson (La) de Roland, 138; — Roland
d'Oxford, 148, 160; — Roland rimé, 160, 164.
Chapel (Le) des /leurs de lis de Philippe de Vitry,
100.
Charinus, dans l'Évangile de Nicodème, 183.
Charlemagne, 102; — personnage du Roland à
Saragosse, 138, 141, 146-148, 168; — personnage
d'autres poèmes épiques, 142-145; — personnage de
Ronsasvals, 152-164; — dans le Repertorium morale
de Pierre Bersuire, 357.
Charlemagne (Pèlerinage de)
Charles IV, empereur, 412.
Charles IV Le Bel, roi de France, 91 ; — ■ Philippe
de Vitry est un de ses notaires, 289.
Charles V, roi de France, allusion à ses mauvais
conseillers dans le Pèlerinage de l'Ame, 64; — cité
124; — sa bibliothèque contient plusieurs exem-
plaires des Pèlerinages de Guillaume de Digulleville,
129; — donne un exemplaire du Repertorium de
P. Bersuire aux Frères Prêcheurs de Troyes, 268;
— régent, 296; — possède un exemplaire deY Histoire
romaine de P. Bersuire, 359, 405 ; — commande des
traductions d'ouvrages latins politiques et mili-
taires, 362; — le catalogue de sa bibliothèque, 364;
— Jean Daudin traduit sur son ordre le De remediis
utriusque fortunae, 382; — un de ses manuscrits de
l'Histoire romaine envoyé à Humphrey de Glou-
cester, 411; — l'infant Jean d'Espagne lui demande
un exemplaire de l'Histoire romaine, 412.
Charles VI, roi de France, 129.
Charles VII, roi de France, 105.
Charles VIII, roi de France, 408.
Charles II, roi de Navarre, dit Le Mauvais, 86.
Charles d'Anjou, 206.
Charles d'Orléans, 406.
Charles de Bourbon, duc de Vendôme, 406.
Chariot (Guillaume).
Charroux (abbaye de), citée dans le Repertorium
morale de Pierre Bersuire, 260; — en conflit avec
Jean Rivaut, 294.
Chartres (Foucher de).
Chartreux (« château » des), dans le Pèlerinage
de la Vie humaine, 42.
Château-Landon, ses habitants sont réputés pour
leur humeur moqueuse, 17.
Chaton, personnage de Saint Valentin, 223.
Chaucer (Geoffrey), influence du Pèlerinage de la
Vie humaine de Guillaume de Digulleville sur son
œuvre, 132 ; — influence du Libellus de deorum ima-
ginibus d'Albéric sur The Hous of Famé et The
Knight's Taie, 345.
Chauliac (Guy de).
Chaverson (Michel), 407.
Chérubin, gardien du Paradis, personnage du
Pèlerinage de la Vie humaine, 13; — personnage du
Pèlerinage de l'Ame, 49.
Chevalier (Le) au lion, de Chrétien de Troyes,
231.
Childéric II, 252.
Chivy-lès-Êlouvelles, 213.
Chrétien (Pierre).
Chrétien de Troyes, auteur de Cligès, 99, du
Chevalier au lion, 231 ; — 343.
Chrétien Legouais, 343.
Christine (sainte), dans les Quarante Miracles de
Notre Dame, 192, 241.
Christine de Pisan, auteur du Livre des fais et
bonnes meurs du sage roy Charles V et du Livre
de paix, 361.
Chronica de Henrico III" vel IV°, citée par Pierre
Bersuire, 321.
Chronique de Berne, 98.
Chronique du Pseudo-Turpin, version sainton-
geaise, 144, 149; — 158, 160.
Chronique du Religieux de Saint-Denis, 294.
Cicéron, 107, 270; — cité par Pierre Bersuire,
320, 332, 344.
Cipière (Pierre de). Voir Pierre de Limoges.
Cité de Dieu, traduction de Raoul de Presles, 104.
Cîteaux, dans le Pèlerinage de la Vie humaine,
27, 42.
Claessens (P.), 132.
Clairvau (Deux-Sèvres), cité dans le Reductorium
morale de Pierre Bersuire, 262.
Claudien, cité par Pierre Bersuire, 320.
Clément V, critiqué par Gervais du Bus, 113; —
Pierre Bersuire mentionne les prodiges survenus à sa
mort, 306, 334.
Clément VI (Pierre Roger), son influence sur le
milieu intellectuel d'Avignon, 270, 272; — con-
fère à P. Bersuire le prieuré de la Trinité de Clisson,
279, puis l'office de chambrier de Notre-Dame de
Coulombs, 280; — cité, 282; — favorise Bersuire
lors de son procès, 284 ; — cité, 349.
Clermont (Béraud et Robert de).
Cligès de Chrétien de Troyes, 99.
Clisson (Trinité de), prieuré conféré à Pierre Ber-
suire. Voir Trinité.
Clodoveu, personnage de Sainte Bautheut, 251.
Clotaire III, 251.
Clotilde, 101 ; — personnage de Le Mariage et
le baptême de Clovis, 253-255.
30.
430
TABLE DES AUTEURS
Clovis, poème latin consacré à une de ses victoires,
101-102 ; — voir Le Mariage et le baptême de Clovis.
Clovis II, 251.
Cluny, dans le Pèlerinage de la Vie humaine, 27,
42.
Coincy (Gautier de).
Collectaire de Jean Gaufredi, 266.
Cologne. Voir Theséus de Cologne.
Colombe (Jean).
Colonna (Cardinal Giovanni et Landolfo).
Combattimento di Orlando e Ferraû, poème
épique italien, 141.
Commentaire sur le Cantique des Cantiques par
Gilbert de la Porrée, objet de commerce à Avignon
au xrve siècle, 274.
Commentaire sur les Psaumes, attribué à tort
à Pierre Bersuire, 424-425.
Compendium historial de Henri Romain, 409-
410.
Compendium Salerni, cité par Pierre Bersuire,
321.
Complainte de Guillaume de Saint-Amour de
Rutebeuf, 17.
Complainte du comte Eudes de Nevers de Rute-
beuf, 34.
Complainte sur la bataille de Poitiers, 115.
Couches (Guillaume de).
Concordances de la Bible, à la Bibliothèque ponti-
ficale d'Avignon, 275; — par Hugues de Saint -
Cher et Hugues de Croydon, 352.
Concordances (Grandes), attribuées par Bersuire à
Giraud Valete, 351.
Conflac, roi païen adversaire de Clovis, 101.
Conrad, auteur d'une table du Repertorium morale
de Pierre Bersuire, 358.
Constance, personnage de Berthe, femme du roi
Pépin, 239-240.
Constantin, cité par Guillaume de Digulleville,
106; — dans le Miracle latin de Le Pape qui vendit
le baume, 207; — cité par Pierre Bersuire, 276, 348;
— voir Saint Sevestre et l'empereur Constantin.
Constantin l'Africain, cité par Pierre Bersuire,
321.
Conte (Le) de la femme chaste convoitée par son
beau-frère, 232-233.
Conly (Etienne de).
Corbeil, cité dans les Quarante Miracles de
Notre Dame, 195.
Corbeil (Gilles de).
Corbière, Corbara (Pierre de).
Cosmographia de Pierre Bersuire, 418-420.
Coudray-Salbart (Le), cité dans le Reductorium
morale de Pierre Bersuire, 262.
Coulombs. Voir Notre-Dame de Coulombs.
Coutumes de Beauvaisis de Philippe de Beau-
manoir, 21.
Cratès de Thèbes, 320.
Craton, personnage d'une Vie latine de saint
Valentin, 224.
Credo, dans le Pèlerinage de la Vie humaine,
30-31, 34.
Cremutius, cité par Pierre Bersuire, 320.
Croydon (Hugues de).
Cuignières (Pierre de).
Cyprien (saint), cité par Pierre Bersuire, 320.
Cyrus, roi des Perses, dans le Repertorium morale
de Pierre Bersuire, 353.
D'un homme que Nostre Dame sauva d'estre
tué en ung bois, 208.
Dacien. Voir Saint Laurent, Philippe et Dacien.
Dagobert, 102.
Damien (Pierre).
Daniel (Livre de), cité dans le Pèlerinage de la
Vie humaine, 20; — 57, 59, 66, 116; — cité dans
le Pèlerinage de l'Âme, 63.
Darrées (Nicole).
Daudin (Jean).
Dauphiné, région connue de Pierre Bersuire, 276,
306, 334, 427.
Daurel et Béton, poème épique provençal, 135.
David, cité dans le Pèlerinage de la Vie humaine,
33, 35 ; — dans le Pèlerinage de l'Âme, 53, 67.
De bestiis de Hugues de Saint-Victor, 52.
De civitate Dei de saint Augustin, 49, 107, 271,
344, 372.
De consolatione philosophiae, commentaire de
Nicolas Trevet, 372.
De disciplina scholarium du Pseudo-Boèce, 372.
De eruditione hominis interioris de Richard de
Saint-Victor, 57.
De institutionibus horarum et misse sancte Marie,
206.
De laudibus beatae Virginis de Pierre des Prés,
266.
De laudibus béate Marie de Guibert de Nogent,
213-214.
De laudibus Virginis matris de saint Bernard, 39.
De meditatione Passionis Christi per septem diei
horas libellus, attribué à Bède, 176-177.
De mirabilibus. Voir Descriptio mundi.
De natura rerum de Bède, 70.
De natura rerum de Thomas de Cantimpré,
influence sur l'œuvre de Pierre Bersuire, 319, 321.
De nature mirabilibus. Voir Descriptio mundi.
De officiis de Cicéron, cité par Pierre Bersuire,
320.
De ordine vitae, attribué à saint Bernard, 24.
ET DES MATIERES.
457
De philosophia mundl d'Honorius, 59.
De puero suscitato, 209.
De proprietatibus rerum. Voir Liber de proprie-
tatibus rerum.
De quanlitate animae de saint Augustin, 58-59.
De remediis utriusque fortunae de Pétrarque, 382.
De rerum naturis de Raban Maur, 339.
De sacramentis de Hugues de Saint-Victor, 49, 53,
81.
De scriptoribus ecclesiasticis de Jean de Tri-
tenheim, 421-422.
De spiritu et anima, faussement attribué à saint
Augustin , peut-être de Hugues de Saint-Victor
58-59.
De statu et planctu Ecclesiae d'Alvarez Pelayo,
273, 274.
De universo de Raban Maur, 339.
De vigilia Nativitatis de saint Bernard, 88.
De viris illustribus O.S.B. de Jean de Tri-
tenheim, 422.
De l'Envieux et du Convoiteux, 249.
De la hiérarchie céleste de Denys i'Aréopagite,
49,66.
Débat de l'Ame et du Corps, en provençal, 49.
Décades de Titus Livius, abrégé composé par
Henri Romain, 410.
Declamationes de Sénèque, 372.
Decius, personnage de la Vie de saint Laurent,
226. — Voir Dacien.
Déduis de la Chace de Gace de La Buigne, 291,
361.
Démocrite, cité par Pierre Bersuire, 320.
Denis (saint), cité dans le Pèlerinage de l'Âme,
66, 67; — poème latin de Guillaume de Digulleville
à lui consacré, 75.
Denise, personnage d'Oste, roi d'Espagne, 234-
235.
Denys I'Aréopagite, auteur du De la hiérarchie
céleste, 43, 66; — cité dans la Vie de saint Louis, de
Guillaume de Nangis, 99; — cité par Guillaume de
Digulleville, 106; — cité par Pierre Bersuire, 321.
Derlington (Jean de).
Des Prés (Bertrand, Pierre et Raimond).
Des trois clers compagnons qui furent hermites,
211.
Deschamps (Eustache).
Descriptio mundi de Pierre Bersuire, 301, 302,
326-335, 418, 419.
Despautère (Jean).
Deucalion, 341.
Diacre (Paul).
Dialogues de Grégoire le Grand, 53.
Dialogus beatae Mariae et Anselmi de Passione
Domini, attribué jadis à saintAnselme, 177, 180.
Dialogus beati Anselmi, 180.
Dicta philosophorum, cités par Pierre Bersuire,
321.
Didascalion de Hugues de Saint- Victor, 274.
Dieudonnée (sainte). Voir Vie de sainte Dieu-
donnée, mère de saint Jehan Bouque d'or.
Digulleville, village du Cotentin, 2.
Digulleville (Guillaume et Thomas de).
Diogène-Laerce, cité par Pierre Bersuire, 320.
Dionigi da Borgo San Sepolcro, 368.
Dioscoride, cité par Pierre Bersuire, 320.
DlRECTORIUM MORALE. Voir BrEVIARIUM MORALE.
Distinctiones de Mauritius Hibernicus, 275, 356.
Dit des Peines d'enfer, 54.
Doctrina de cort de Terramagnino de Pise, 128.
Doctrinal d'Alexandre de Villedieu, 264, 423.
Doon de Maience, 162.
Douceline (sainte). Voir Vie en prose de sainte
Douce Une.
Dreux (Robert de).
Du Breul (Jacques), auteur des Antiquitez de
Paris, 300.
Du Bus (Gervais).
DUCTORIUM MORALE. Voir BrEVIARIUM MORALE.
Duèse (Jacques). Voir Jean XXII.
Danois, Bâtard d'Orléans, 406.
Dupré (Jean), premier éditeur de la traduction
de Tite-Live par Bersuire, 408, 409.
Durer (Albert), 348.
Echecs (Les) moralises, traduits par Jean Ferron,
363.
Echenoalz (Erchinoaldus), personnage de Sainte
Bautheut, 251.
Edouard III, roi d'Angleterre, 97-98, 116.
Edouard de Bar, 404.
Egidius, personnage de la Karlamagnus Saga,
163. Voir Gilles.
Eleuthère (saint), 67, 75.
Elisabeth (sainte), 177.
Êloi (saint), dans les Quarante Miracles de la
Vierge, 192,207; — 295.
Elucidarium d'Honorius, 49, 52, 57 ,109.
Empereur (L') Julien et Libanius, 197, 199, 205,
246-249.
Enarratio in Psalmum XLI de saint Augustin,
58-59.
Enfant (L') ressuscité, 197, 198, 208-209.
Enfant (L') voué au diable, 196, 198, 200-202.
Enguerrand de Gournai, abbé de Chaalis, 6.
Enguerrand de Marigny, 115.
Entrée (L') d'Espagne, 142, 146-147, 160; — sa
continuation par Nicolas de Vérone, 142, 146, 160.
Épernon. Voir Saint-Thomas d'Épernon.
Épîtres faussement attribuées à Pierre Bersuire,
422.
458
TABLE DES AUTEURS
Eramboure, personnage de L'Enfant voué au
Diable, 202.
Ermengaut (Matfre).
Ermenjart, personnage de la chanson de Daurel et
Béton, 135.
Escorcy (Simon d').
Esculape, cité par Pierre Bersuire, 320; — chapitre
à lui consacré dans VOvidius moralizatus, 338.
Esdras, cité dans le Pèlerinage de la Vie humaine,
39.
Esdras (Pseudo-), 63.
Esposalizi de Nostra Dona, 170.
Este (Famille d'), 412.
Estout de Lingres, personnage de Ronsasvals, 151,
153.
Éthique d'Aristote, 344.
Etienne (saint), cité dans le Pèlerinage de la Vie
humaine, 34; — cité dans le Pèlerinage de l'Ame,
66; — cité dans les Quarante Miracles de Notre
Dame, 192, 204.
Etienne, personnage de Le Prévôt Etienne et son
frère, 217-219.
Etienne Aubert. Voir Innocent VI.
Etienne de Conty, 104.
Etienne Langton, 275; — cité par Pierre Bersuire,
321, 349.
Etienne Marcel, 296-297.
Ëtymologies d'Isidore de Séville, 108, 339.
Eudes de Nevers (Complainte du comte).
Eufémian, personnage de Saint Alexis, 227-228,
255-256; — Euphémien, personnage de la Vie de
saint Alexis de Jacque9 de Varazze, 255-256.
Eugène III, pape, 241.
Euphrosinus, personnage de la Vie de saint
Pantaléon, par Siméon Métaphraste, 221.
Eustache Deschamps, 192, 406.
Eusèbe (saint), cité par Pierre Bersuire, 320, 387.
Eustache (Guillaume), 408.
Eustore ou Eustorge, personnage de Saint Pan-
taléon, 221.
Eutrope, cité par Nicolas Trevet, 374; — cité par
Pierre Bersuire, 387.
Évangile de Nicodème, 173, 182-184.
Évangiles apocryphes, 174-175.
Eve, dans le Pèlerinage de l'Ame, 53; — dans le
Super totam Bibliam de Pierre Bersuire, 347.
Évêque (L') À qui Notre Dame apparut, 197,
198, 207-208.
Évêque (L') assassiné par son archidiacre, 196,
198, 203-204.
Evramin, personnage de la Passion du Palatinus,
185.
Evrard l'Allemand, auteur du Laborintus, 59.
Evrard de Béthune, cité par Pierre Bersuire, 321.
Exempla (recueils d'), 111-112.
Expositio Apocalypsis, 348.
Êzéchiel, cité dans le Pèlerinage de la Vie
humaine, 20, 36; — 66.
Fabricius, auteur de la Bibliotheca mediae et
infimae latinitatis, 422, 423, 425.
Faits (Les) des Romains, 361, 376, 409.
Falceron, personnage de Ronsasvals, 155.
Falsabroni, personnage de Ronsasvals, 153.
Falserone, personnage de la Spagna, 143.
Fanuel (Li Romanz de saint).
Farnagant, personnage du Roland à Saragosse,
138-139.
Fauvel de Gervais du Bus, 108, 113.
Femme (La) que Notre Dame sauva du bûcher,
197, 198, 213-215.
Feraut (Raimon).
Ferron (Jean).
Fierabras, 133, 156, 162.
Filippo da Santa Croce, adaptateur italien d'une
version française de Tite-Live, 364-366.
Fille (La) du roi de Hongrie, 197, 199, 205,
235-237, 238.
Fille (La) du roi devenue soudoyer, 197, 199,
237.
Firmin de Beauval, 272.
Flandre, citée à phisicurs reprises dans les Qua-
rante Miracles de Notre Dame, 195.
Flavius Josèphe, cité dans le Pèlerinage de Jésus-
Christ, 86, 106-107.
Fleur (La) des histoires de Jean Mansel, 409.
Floire, personnage de Berthe, femme du roi Pépin,
239; — personnage d'une Vie de sainte Bathilde,
252.
Florence de Rome, 233.
Flote (Guillaume).
Foix (Gaston II de).
Fontaines, près de Fontenay-le-Comte, 262.
Fontaines (Geoffroy ou Godefroy de).
Foucher de Chartres, auteur d'une Historia
hierosolymitana, citée par Pierre Bersuire, 321.
Fougères, cité dans le Repertorium morale de
Pierre Bersuire, 357.
Fouilloi (Hugues de).
Fournier (Jacques). Voir Benoit XII.
Fournival (Richard de).
François (saint), dans le Pèlerinage de la Vie
humaine, 13; — cité dans le Reductorium morale
de Pierre Bersuire, 263, 348.
Frédégaire, 254-255.
Frontin (Sextus Julius), les Stratagèmes traduits
au Moyen âge, 362, 382, 383.
Fulgence (saint), cité par Pierre Bersuire, 320.
Fulgence, grammairien, auteur des Mythologiae,
336, 338, 339, 340, 344.
ET DES MATIERES.
459
Gabaron, personnage de Saint Alexis, 227-228.
Gabriel (saint), dans le Pèlerinage de Jésus-
Christ, 82, 85; — dans la Karlamagnus Saga, 163;
— dans la Nativité du ms. Cangé, 174; — dans les
Quarante Miracles de Notre Dame, 192, 204, 212,
214, 219, 221-222, 224, 228, 237, 247.
Gabrielle de la Tour, duchesse de Montpensier,
406.
Gace de La Buigne, auteur des Déduis de la Chace,
291, 361.
Gaguin (Robert).
Gaidamonte, personnage du Viaggio di Carlo
Magno, 143, 144.
Gaillefontaine (Jean VI et Jean VII de).
Galant, personnage de Ronsasvals, 162.
Galean, personnage du Viaggio di Carlo Magno,
158-159.
Galéas Visconti.
Galian de Raynicr, personnage de Ronsasvals,
153-154, 156-159.
Galien, 157-162, 164.
Galien (Claude), cité par Pierre Bersuire, 320.
Galles (Jean de).
Gallois (Le). Voir Jean Gallopes, dit le Gallois.
Gallopes (Jean, dit le Gallois).
Galopin (Georges), éditeur du Verbum abbre-
viatum de Pierre le Chantre, 422.
Galot, personnage de La Marquise de La Gau-
dine, 231.
Gandelbuon, personnage de Ronsasvals, 152-154,
160-161.
Ganelon, personnage de Ronsasvals, 153-154; —
personnage du Viaggio di Carlo Magno, 160.
Gargantua de François Rabelais, 262.
Garin d'Anseune, personnage de Ronsasvals,
154-155.
Garlande (Jean de).
Gascogne, citée dans le Reductorium morale de
Pierre Bersuire, 335.
Gaston II de Foix, 196.
Gaufredi (Jean).
Gauthier, abbé de Notre-Dame de Coulombs, 281,
284.
Gautier de Coincy, 179, 194; — rapport de son
œuvTe avec celle de l'auteur des Quarante Miracles
de Notre Dame, 202-203, 206, 211, 213-216, 218,
225, 232-233, 247-248.
Gautier de Termes, personnage de Ronsasvals,
153.
Gauvain, dans la Descriptio mundi de Pierre
Bersuire, 327, 333; — dans le Repertorium morale,
357.
Gembloux (Sigebert de).
Gendrey (Humbert de).
Geoffrey de Monmouth, cité par Pierre Bersuire,
321. 332.
Geoffroy de Fontaines, auteur d'une Somme,
274.
Geoffroy Povereau, abbé de Maillezais, 264.
Georges (saint), dans le Pèlerinage de l'Âme,
49.
Georges Bersuyre, 259.
Géraud (Hugues).
Gerberoy. Voir Saint-Pierre de Gerberoy, 291.
Gervais de Tilbury, auteur des Otia imperialia,
275; — influence sur l'œuvre latine de Pierre Ber-
suire, 305, 315, 319, 321, 332, 333, 357.
Gervais, dit Le Rosti, témoin de l'échange passe
entre Pierre Bersuire et Pierre Greslé, 293.
Gervais du Bus, auteur de Fauvel, 108, 113.
Gesner (Conrad), auteur de la Bibliotheca uni-
versalis, 422.
Gesta Caroli Magni, cités par Pierre Bersuire,
321.
Gesta Romanorum, attribués à tort à Pierre Ber-
suire, 425-426; — cités par lui, 322.
Gestes (Les) romaines, de Robert Gaguin, 408-
409.
Gil de Zamora, 213.
Gilbert de La Porrèe, auteur d'un Commentaire
sur le Cantique des Cantiques, 274; — cité par Pierre
Bersuire, 321.
Gille de Tusculan, personnage de Saint Guillaume
du Désert, 240.
Gilles (saint), 162-163; — voir aussi Vie de saint
Gilles.
Gilles Colonna, auteur du De regimine principum,
317.
Gilles de Corbeil, 321.
Gilles Mallet, bibliothécaire de Charles V, 364,
365.
Gilles Rigaud, abbé de Saint-Denis, 284.
Gimarde, personnage de Galien, 158.
Giovanni Colonna, cardinal, 272.
Girart de Roussillon, 133.
Girart de Sezille, personnage de Galien, 157.
Giraud de Barri, auteur de la Topographia
Hiberniae, 276; — cité par Pierre Bersuire, 321,
333.
Giraud Valete, auteur de Grandes Concordances
bibliques, d'après Pierre Bersuire, 351-352.
Gisle, personnage de la Karlamagnus Saga,
163.
Glass (Salomon), auteur de la Philologia sacra,
426.
Glossa Monachi, attribuée à tort à Pierre Ber-
suire, 423-424.
Gloucester (Humphrey de).
Godart, personnage du Paroissien excommunié,
210-211.
Golein (Jean).
Golian, personnage du Roland à Saragosse, 141.
460
TABLE DES AUTEURS
Gondebaud, personnage de Le Mariage et le
baptême de Clovis, 253-254.
Gondebeuf, personnage de Ronsasvals, de Galien
et du Viaggio di Carlo Magno, 159.
Gondophore, personnage de Saint Ignace, 222.
Gonzaga (Francesco et Lodovico), 412.
Gorlien (saint), 248.
Gossouin, auteur de la rédaction en prose de
l'Image du Monde, 99.
Gournai (Enguerrand de).
Grande Chirurgie de Guy de Chauliac, 272.
Grandes Chroniques de Saint-Denis, 100, 297.
Grandrue (Claude de), auteur du catalogue
manuscrit de la bibliothèque de Saint-Victor, 423.
Grégoire de Tours, 254-255.
Grégoire Le Grand, auteur des Moralia in Job
et des Dialogues, 53; — cité dans le Pèlerinage de
l'Âme, 66; — auteur des Homelia in Evangelia, 79;
— fréquemment cité par Guillaume de Digulleville,
106; — auteur d'une Vita Benedicti, 108; — les
Moralia in Job copiés à l'atelier pontifical d'Avi-
gnon, 274; — cité par Pierre Bersuire, 320, 344,
349.
Grenoble, cité dans le Repertorium morale,
276; — dans le Reductorium morale de Pierre Ber-
suire, 322.
Greslé (Pierre).
Grosseteste (Robert).
Guérin, informateur de Pierre Bersuire, 271, 322.
Guérin de Gy-l'Êvêque, maître général des Domi-
nicains, 271.
Guérin de Monglane, 157.
Gui, personnage de la chanson de Daurel et
Béton, 135.
Gui (Bernard).
Gui de Rochechouart, 287.
Guiart (Guillaume).
Guibert de Nogent, auteur du De laudibus béate
Marie, 213-214.
Guibour, personnage de La Femme que Notre
Dame sauva du bûcher, 213-214.
Guido Settimo, archevêque de Gènes, 239.
Guido délie Colonne, auteur de VHistoria tro-
jana, 363.
Guillaume (saint), dans le Pèlerinage de l'Ame,
49; — dans les Quarante Miracles de Notre-Dame,
192.
Guillaume VII, duc d'Aquitaine, 241.
Guillaume VIII, duc d'Aquitaine, personnage de
Saint Guillaume du Désert, 240-242.
Guillaume, évêque de Poitiers, personnage de
Saint Guillaume du Désert, 240.
Guillaume, personnage de La Femme que Notre
Dame sauva du bûcher, 213.
Guillaume Chariot, officiai de Paris, 281-284.
Guillaume d'Auvergne, 107.
Guillaume d'Ockham, 273.
Guillaume de Berguedan, 137.
Guillaume de Berneville, auteur de la Vie de
saint Gilles, 162-163.
Guillaume de Bourges, abbé de Chaalis, 106; —
voir aussi Vie de saint Guillaume de Bourges.
Guillaume de Conches, cité par Pierre Bersuire,
321.
Guillaume de Digulleville, moine de Chaalis;
■ — sa vie, 1-11; — ses écrits : Le Pèlerinage de la
Vie humaine, 11-47; le Pèlerinage de l'Âme, 48-
72; onze poèmes latins, 72-78; le Pèlerinage de
Jésus-Christ, 79-89; le Roman de la fleur de lis,
89-105; — éléments, caractères et destinée de sou
œuvre, 105-132.
Guillaume de Machaut, ami de Pierre Bersuire,
292.
Guillaume de Mandagout, 265.
Guillaume de Nangis, auteur d'une Vie de saint
Louis, 99; d'une Chronique, 100.
Guillaume de Saint-Amour (Complainte de).
Guillaume de Trie, archevêque de Reims, 113.
Guillaume du Mesnil, prêtre, 281.
Guillaume Fièrebrace, 241.
Guillaume Flote, 283.
Guillaume Guiart, auteur de la Branche des
royaus lignages, 102.
Guillaume le Bel, 296.
Guillaume Manier, rapporteur au procès de
Pierre Bersuire. 282.
Guillaume Philippeau, beau-frère de Pierre Ber-
suire, 260, 301.
Guillaume Romain, prieur, 410.
Guiot, personnage de Saint Alexis, 223.
Guiraut de Cabreira, 134, 135.
Guy de Chauliac, auteur de la Grande Chirurgie,
272.
Haiton, 275; — cité par Pierre Bersuire, 321.
Halles (quartier des), à Paris, 195.
Hanston (Beuve de).
Hanville (Jean de).
Haquin, diminutif d'Isaac, personnage de la Pas-
sion du Palatinus, 185.
Hardré, personnage d'Amis et Amile, 243.
Heilingen de Beeringhcn (Louis).
Hélène (sainte), 276.
Hélène, personnage de Saint Sevestre et l'Empe-
reur Constantin, 249-250.
Hélie de Saint-Yrieix, abbé de Saint-Florent de
Saumur, 279.
Hélinand (strophe dite d'), 30.
Henri V, roi d'Angleterre, 129.
Henri III, roi de Castille, 413.
ET DES MATIERES.
4e:
Henri Romain, auteur du Compendium historial,
410.
Hercule, dans l'Ovidius moralizatus, 338.
Héripé, personnage de Saint Pantaléon, 221.
Hermann de Tournai, auteur des Miracula béate
Virginis, 214.
Hermolaus, personnage de Saint Pantaléon, 221.
Hérode, dans le Pèlerinage de Jésus-Christ, 82;
— dans la Passion des Jongleurs, 182; — dans la
Passion du Palatinus, 185.
Hérodote, cité par Pierre Bersuire, 320, 332.
Hésiode, cité par Pierre Bersuire, 320.
Heudri, personnage de Berthe, femme du roi
Pépin, 240.
Hibernkus (Mauritius).
Hilaire (saint), ses ouvrages enluminés ou reliés
à Avignon au xive siècle, 274; — cité par Pierre
Bersuire, 320.
Hincmar, auteur d'une Vie de saint Rémi, 94.
Hippocrate, dans le Pèlerinage de la Vie humaine
et dans le Secret des Secrets, 109 ; — source de Pierre
Bersuire, 320.
Hippolyte, personnage de Saint Laurent, Philippe
et Dacien, 227.
Histoire (£') des deux sœurs jalouses de leur
cadette, 239.
Histoire naturelle de Pline, source principale de
la Descriptio mundi de Pierre Bersuire, 332.
Histoires romaines de Jean Mansel, 409.
Histoires romaines de Pierre Bersuire, traduc-
tion de l'œuvre de Tite-Live, 287, 301, 358-414.
Historia ecclesiastica de Pierre le Mangeur, citée
par Pierre Bersuire, 321.
Historia hierosolymitana, citée par Pierre Ber-
suire, 321.
Historia Romanorum, citée par Pierre Bersuire,
321.
Historia scholastica, citée par Pierre Bersuire, 321.
Historia Terrae Sanctae de Jacques de Vitry,
citée par Pierre Bersuire, 321.
Historia tripartita de Cassiodore, citée par
Pierre Bersuire, 321.
Historia trojana de Guido délie Colonne, 363.
Historiae Galvagni et Arturi, connues de Pierre
Bersuire, 333.
Hochberg (Rodolphe de).
Holkot (Robert).
Homelia in Evangelia de saint Grégoire, 79.
Homère, cité par Guillaume de Digulleville, 107.
Honoire, personnage de Saint Alexis, 227-228.
Honorât (saint). Voir Vie de saint Honorât.
Honoré, personnage de VEnfant voué au diable,
201-202.
Honoré Bonnet, 117.
Honorius, auteur de YElucidarium, 49, 52, 57,
109; — auteur du De philosophia mundi, 59; —
auteur de l'Imago Mundi, 109, 332, 419.
Horace, cité par Pierre Bersuire, 344.
Houdan (Raoul de).
Hous of Famé (The) de Geoffrey Chaucer, 345.
Huet, personnage de Saint Jean le Pelu, 224.
Hugon de Constantinople, personnage de Galien,
157.
Hugues « de Cathalano », rapporteur au procès
de Pierre Bersuire. 282.
Hugues de Croydon, un des auteurs des Concor-
dantiae magnae, 352.
Hugues de Fouilloi, cité par Pierre Bersuire, 321.
Hugues de La Vergne, écuyer poitevin, 281, 299.
Hugues de Saint-Cher, auteur de Concordances
bibliques, 352.
Hugues de Saint- Victor, auteur du De Sacramen-
tis, 49, 55, 81 ; — auteur d'une Summa sententiarum.
49; — auteur du De bestiis, 52; — auteur présumé
du De spiritu et anima, 58; — le Super contempla-
tionem animae et le Didascalion à la Bibliothèque
pontificale d'Avignon, 274; — cité par Pierre
Bersuire, 321, 344.
Hugues Géraud, évêque de Cahors, 265.
Humbert de Gendrey, auteur présumé d'un Ars
predicandi, 416.
Humphrey de Gloucester, 411, 412.
Humphrey of Woodstock, 411.
Huon de Bordeaux, 162.
Husz (Mathieu) imprimeur, 130.
Ibis d'Ovide, 45, 108.
Ignace (saint), dans les Quarante Aliracles de
Notre Dame, 192, 222-223 ; — voir aussi Saint Ignace.
Ile-de-France, région bien connue de Pierre
Bersuire, 288, 427; — voir aussi Paris.
Image du Monde, rapport avec l'œuvre de Guil-
laume de Digulleville, 65, 99, 109; — rapport avec
la Mappemonde de Pierre de Beauvais, 331.
Imago mundi d'Honorius, sans doute exploitée
par Guillaume de Digulleville, 109; — ■ source prin-
cipale de la Mappemonde de Pierre de Beauvais,
332, 419.
Imago mundi de Pierre d'Ailly, 419.
Impératrice (L') de Rome, 197, 199, 231-233.
Infernus, personnage de la Passion du Palatinus,
183.
Innocent III, cité par Pierre Bersuire, 321.
Innocent VI (Etienne Aubert), confirme la bulle
Vas electionis, 125; — favorise Pierre Bersuire,
265, 293, 295.
Instruction à Trajan du Pseudo-Plutarque, 116-
117.
Integumenta Ovidii de Jean de Garlande, 337
Iorath, cité par Pierre Bersuire, 321.
462
TABLE DES AUTEURS
haac, astrologue, cité par Pierre Bersuire, 321.
Isachar, cité dans le Pèlerinage de l'Âme, 58.
Isidore de Séville, cité par Guillaume de Digul-
eville, 106, 107; — ■ cité par Pierre Bersuire, 321,
332; — 324; — les Étymologies, source de l'Ovidius
moralizatus, 339, 340; — cité par Nicolas Trevet,
374.
Isle-sur-Sorgue (L'), 386.
Israël, personnage des Passions, 183.
Isloire (L') de la construction de Tournay, 388.
Jacob, cité dans le Pèlerinage de l'Âme, 58.
Jacqueline, personnage de Galien, 157, 159.
Jacques (saint), dans le Pèlerinage de Jésus-
Christ, 84.
Jacques V, roi d'Ecosse, 412.
Jacques, roi de Hongrie, de Sicile et de Jérusa-
lem, 406.
Jacques Bauchant, traducteur du De remediis
de Sénèque, 363.
Jacques Bruant, 117.
Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, 406, 410.
Jacques de Lausanne, cité par Pierre Bersuire, 321.
Jacques de Thérines, abbé de Chaalis, 6-7, 113.
Jacques de Varazze, auteur de la Legenda aurea,
220, 255.
Jacques de Vitry, auteur d'une Historia hieroso-
lymitana et de YHistoria Terrae Sanctae, 321; —
sa crédulité dans VHistoria orientalis, 323.
Jacques Duèse. Voir Jean XXII.
Jacques Fournier. Voir Benoit XII.
Jaligny (Seigneurs de), 407.
Jauceran, personnage de Ronsasvals, 153.
Jean XXII (Jacques Duèse), favorise la royauté
française, 113; — ■ en conflit avec les Frères Mineurs,
123-124; - confère à P. Bersuire le prieuré de La
Fosse-de-Tigné, 263, 277; — érige Maillezais en
évêché, 264-265; — cité, 267; — grand érudit, 268-
269; — cité, 271; — reconstitue la Bibliothèque
pontificale à Avignon, 273-275 ; — P. Bersuire
commence son Reductorium sous son pontificat,
305-306; — nomme Opicino de Canistris scriptor
de sa Pénitencerie, 332; — prodiges survenus à
sa mort mentionnés par P. Bersuire, 335.
Jean Ier d'Aragon, 413.
Jean II le Bon, roi de France, allusion à ses mau-
vais conseillers dans le Pèlerinage de l'Âme, 64,
115-116; — sa captivité évoquée dans le Pèlerinage
de Jésus-Christ, 88; — son rôle lors du procès de
Bersuire, 283 ; — commande à Bersuire la traduction
des Décades de Tite-Live, 287, 359, 363, 404; —
protecteur de Philippe de Vitry, 289; — reçoit à
son retour de captivité une ambassade italienne
dirigée par Pétrarque, 297-298.
Jean, infant d'Espagne, 412.
Jean, moine de Liège, auteur de la Visio status
animarum post mortem, 48.
Jean André, lettre & lui adressée par Pétrarque,
329.
Jean, duc de Bedford, 129, 411.
Jean-Baptiste (saint), dans le Pèlerinage de
l'Ame, 49, 53, 66; — dans le Pèlerinage de Jésus-
Christ, 82-83; — dans la Nativité du ms. Cangé,
175.
Jean d'Acy ou d'Assy, 291.
Jean Beleth, cité par Pierre Bersuire, 321.
Jean Bersuire, écuyer, 259, 280-281, 299.
Jean Buridan, 272, 291.
Jean Campion, 292.
Jean Chrysostome (saint), cité par Guillaume de
Digulleville, 106; — sa légende, dans les Quarante
Miracles de Notre Dame, 204-205 ; — cité par Pierre
Bersuire, 320.
Jean Colombe, auteur d'une table du Reperto-
rium morale de Pierre Bersuire, 358.
Jean Damascène (saint), légende le concernant,
205; — cité par Pierre Bersuire, 320.
Jean Daudin, traducteur du De remediis utriusque
fortunae de Pétrarque, 382.
Jean de Berri, sa bibliothèque, 129; — emprunte
la traduction de Tite-Live de Bersuire à la Librairie
de Charles V, 365, 405, 413.
Jean de Booleyo, prieur de Saint-Eloi, 296.
Jean de Bury, vend une maison à i'écuyer Jean
Bersuire, 281.
Jean de Conflans, maréchal de Champagne, 296.
Jean de Derlington, un des auteurs des Concor-
dantiae magnae, 352.
Jean VI de Gaillefontaine, abbé de Chaalis, 6.
Jean VII de Gaillefontaine, abbé de Chaalis, 6.
Jean de Galles, auteur présumé d'un Ars predi-
candi, 416-417.
Jean de Garlande, auteur des Integumenta
Ovidii, 337, 340.
Jean de Hanville, 90.
Jean de La Mote, 292.
Jean de La Rochelle, 107.
Jean de Meung, critique les Normands dans le
Roman de la Rose, 2, 37 ; — inspire le Pèlerinage
de la Vie humaine de Guillaume de Digulleville, 12.
Jean de Montcorvin, 306.
Jean de Monlrcuil, sa description de l'abbaye
de Chaalis, 7.
Jean de Murs, 272, 292.
Jean de Pouilly, 125.
Jean de Procida, cité par Pierre Bersuire, 321.
Jean de Roque taillade, 273.
Jean de Rovroy, traducteur des Stratagèmes de
Frontin, 362, 382, 383.
ET ORS MATIERES.
463
Jean de Salisbury, auteur du Polycraticus, 116.
Jean de Sara, à la cour d'Avignon avec Pierre
Bersuire, 271, 333.
Jean de Savoie, dans les Quarante Miracles de
Notre Dame, 196.
Jean de Sy, traducteur de la Bible, 361.
Jean de Tritenheim, auteur d'un De scriptoribus
ecclesiasticis, 421-422, d'un De viris illustribus, 422.
Jean de Venette, 272.
Jean de Vy, échevin de Metz, 404.
Jean Delo (ou d'Elot), rapporteur au procès de
Pierre Bersuire, 282, 283.
Jean des Mares, arbitre le conflit opposant Pierre
Bersuire à Pierre Greslé, 294.
Jean Despautère, auteur d'une grammaire latine,
264, 424.
Jean Ferron, traducteur des Échecs moralises, 363.
Jean Gallopes dit le Gallois, met en prose le
Pèlerinage de l'Âme, 8, 129, 130.
Jean Gaufredi, dédie son Collectaire à Pierre
des Prés, 266.
Jean Golein, auteur du Traité du Sacre, 104.
Jean l'Êvangéliste (saint), dans le Pèlerinage
de Jésus-Christ, 84; — dans le Tractatus beati
Bernardi de planctu béate Marie, 178; — dans la
Passion du Palatinus, 184, 186; — dans les Qua-
rante Miracles de Notre Dame, 192, 207, 238.
Jean Le Bègue, 407, 408, 409, 410.
Jean Le Pelu, 224-225.
Jean Le Royer, commissaire de l'ofEciai de Paris,
283.
Jean Mansel, auteur des Histoires romaines, 409.
Jean Poilevilain, 116.
Jean Quentin, auteur de Dits relatifs aux miracles
de la Vierge, 209, 211.
Jean Ridewal, auteur d'une Moralisation des
divinités païennes, 344.
Jean Rivaut, arbitre le conflit opposant Pierre
Bersuire et Pierre Greslé, 294.
Jean Saillembien, médecin, 283.
Jeanne Bersuiresse, 259.
Jeanne de Laval, 129.
Jeanne de Navarre, 335, 337, 406, 412.
Jeannin de Rouen, scribe, 404.
Jehan Bodel, auteur du Jeu de saint Nicolas, 169.
Jennes (Renier de).
Jérémie, cité dans le Pèlerinage de la Vie hu-
maine, 20, 39-40.
Jérôme (saint), cité par Guillaume de Digulleville,
106; — ses lettres au Pape Damase, 274; — cité
par Pierre Bersuire, 320.
Jésus-Christ (Pèlerinage de) et Vie de Notre
Seigneur).
Jeu d'Adam, 170.
Jeu de saint Nicolas, de Jehan Bodel, 169.
Jeu des Trois Rois, 170.
Jeune (Le) marchand sauve, 197, 198, 208.
Jeux de la Nativité, 170, 173-175.
Joasaf. Voir Vie de Barlaam et Joasaf.
Jnffroi, évêque de Chartres, personnage de Saint
Guillaume du Désert, 240.
Johannes, traducteur de la version grecque de
Le Marchand Chrétien et le Juif, 216.
Johannes Andreae, lettre à lui adressée par
Pétrarque, 329.
Johannes Anglicus, reconnu comme Jean de
Garlande, 337.
Johannes Schlitpacher, auteur d'un abrégé du
Repertorium morale de Pierre Bersuire, 358.
Johannitius de Ravenne, 321.
John Bellenden, 412.
John Bunyan, auteur de Pilgrim's Progress, 132.
John Lydgate, 132.
Joie, personnage de La Fille du Roi de Hongrie,
235-236.
Joienval (abbaye de), 101-104.
Josaphat. Voir Barlaam et Josaphat.
Joscet, personnage de Saint Alexis, 229.
Joseph, dans le Pèlerinage de Jésus-Christ, 82,
85, 86; — dans la Nativité du ms. Congé, 173-175.
Joseph d'Arimathie, dans les Jeux de la Résur-
rection, 171-172; — dans la Passion d'Autun, 188.
Josèphe, cité par Pierre Bersuire, 320.
Jourdan Catala, auteur des Mirabilia Indiae, 269.
Juan « de Sancto Angelo », 424-425.
Jubal, cité dans le Pèlerinage de l'Âme, 68.
Judas, dans le Pèlerinage de la Vie humaine,
39, dans le Pèlerinage de l'Âme, 70, dans le Pèle-
rinage de Jésus-Christ, 84.
Juges (les), cités dans le Pèlerinage de l'Âme, 61.
Julien. Voir L'Empereur Julien et Libanius.
Julien de Campis, auteur d'une table du Reper-
torium morale de Pierre Bersuire, 358.
Julien « de Mûris », rapporteur au procès de
Pierre Bersuire, 282, 283.
Jumièges, cité dans Sainte Bautheut, 251-252.
Justin, cité par Pierre Bersuire, 320, 387; — cité
par Nicolas Trevet, 374.
Juvénal, cité par Pierre Bersuire, 320.
Juzian, personnage de Ronsasvals, 162.
Karlamagnus Saga, 160, 162.
Khanbalik (Pékin), une ambassade des chrétiens
de cette ville à Jean XXII évoquée dans le Reduc-
torium morale de Pierre Bersuire, 306.
King's Taie (The), de Geoffrey Chaucer, 345.
464
TABLE DES AUTEURS
Laborintus d'Evrard l'Allemand, 59.
La Buigne (Gace de).
Lactance, auteur des Narrationes fabularum, 340.
La Fosse-de-Tigné (Maine-et-Loire), prieuré béné-
dictin conféré à Pierre Bersuire, 263, 277.
La Gaudine. Voir Marquise de La Gaudine.
La Rochelle (Jean de).
Landolfo Colonna, chanoine de Chartres, contri-
bue à la diffusion de la quatrième décade de Tite-
Live, 367-368, 369, 370, 400.
Langlois (Dora Adrien), prieur de l'abbaye de
Jumièges, 252.
Langton (Etienne).
Languedoc, 268; — fréquemment cité dans le
Reductorium morale de Pierre Bersuire, 276, 333,
427; — son importance dans les Otia imperialia de
Gervais de Tilbury, 333.
Lapidarium, cité par Pierre Bersuire, 321.
Larchant (Seine-et-Marne), cité dans les Quarante
Miracles de Notre Dame, 195.
Laurent (saint), dans les Quarante Miracles de
Notre Dame, 192, 204, 218, 225-227.
Laval (Jeanne de).
Lazare (Le pauvre), dans le Pèlerinage de Jésus-
Christ, 83.
Lazare (saint), dans le Pèlerinage de Jésus-Christ,
84; — dans les Passions, 179.
Laurent II « de Marcellis », abbé de Chaalis, 6,
114.
Lausanne (Jacques de).
Le Bègue (Jean).
Le Chantre (Pierre).
Le Croloy, cité dans les Quarante Miracles de
Notre Dame, 195.
Le Dam, avant-port de Bruges, cité dans les
Quarante Miracles de Notre Dame, 195.
Légende dorée, 212, 214-215, 219, 220, 222, 226,
228, 248, 250, 255.
Legouais (Chrétien).
Lelong (Le Père), auteur de la Bibliolheca sacra,
423.
Leonardo Bruni, auteur d'un ouvrage latin sur la
première guerre punique, 407, 408, 410.
Le Royer (Jean).
Le Thor, cité dans le Reductorium morale de
Pierre Bersuire, 306.
Lettres familières de Pétrarque, 298.
Leucieux, dans l'Évangile de Nicodème, 183.
Libanius. Voir Empereur (U) Julien et Libanius.
Libellus de deorum imaginibus d'Albéric, 345.
Liber de Passione Christi et doloribus et plancti-
bus matris ejus, attribué à tort à saint Bernard, 177.
Liber de proprietatibus rerum de Barthélémy
l'Anglais, 65, 92, 99, 109, 110; — influence sur
l'œuvre de Pierre Bersuire, 305, 315-316, 319, 325.
Liber historiae Francorum, 254-255.
Liber monstrorum d'Adclinus, cité par Pierre
Bersuire, 321.
Liber sententiarum de Pierre Lombard, 52, 57,
109, 282.
Libro dei cinquanta miracoli, 205, 209, 213, 233.
Liège (Arnold de).
Lille (Alain de)
Limoges. Voir Saint-Martial de Limoges.
Limoges (Pierre de).
Limousins (Les), opposés aux Poitevins par Pierre
Bersuire, 264.
Lingres (Estout de).
Lion (Pierre).
Livre (Le) des fais et bonnes meurs du sage roy
Charles V de Christine de Pisan, 361.
Livre (Le) de paix de Christine de Pisan, 361.
Livre (Le) de la Passion, 178, 184.
Livre (Le) des Proverbes, 35.
Lodi, en Lombardie, cité dans le Reductorium
morale de Pierre Bersuire, 345.
Lombard (Pierre).
Londres (Albericus et Anonyme de).
Longin, cité dans le Pèlerinage de l'Ame, 70;
— dans le Pèlerinage de Jésus-Christ, 84; — ■ dans
les Passions, 182, 187, 189.
Lopez de Ayala (Pedro). Voir Ayala.
Lorence Bersuire, 230, 301.
Lorraine, citée dans le Reductorium morale de
Pierre Bersuire, 322.
Lorraine (Antoine de).
Lorris (Robert de).
Lot, personnage de la Passion d'Autun, 189.
Lothaire, personnage d'Oste, roi d'Espagne, 234.
Louis IX (saint Louis) roi de France, cité, 102-
103; — son éloge dans la seconde rédaction du
Pèlerinage de la Vie humaine, 115; — - réminiscence
de sa prise de croix en 1244 dans l'Impératrice de
Rome, 233; — son expédition en Egypte relatée
dans le Super totam Bibliam de Pierre Bersuire,
348; — voir aussi Vie de saint Louis.
Louis d'Anjou, 405.
Louis d'Orléans, 406.
Louis de Bourbon, 406.
Louis de Bruges, 362, 406.
Louis, duc de Guyenne, 405.
Louis Heilingen (ou Sanctus) de Beeringhen, 272.
Loup (Pierre).
Louvre, mentionné à plusieurs reprises dans les
Quarante Miracles de Notre Dame, 195.
Lubias, personnage d'Amis et Amile, 243.
Lucien, personnage de Saint Laurent, Philippe
et Dacien, 227.
Lucain, cité par Pierre Bersuire, 320, 332, 338.
Lumière (La) as lais de Pierre de Peckham, 52,
53, 55, 66.
Lusignan (maison de), 261.
Lydgate (John).
Lyon, cité dans le Reductorium morale de Pierre
Bersuire, 334.
Lyre (Nicolas de).
ET DES MATIÈRES.
465
Macaire, 231.
Macaire, personnage du Roland à Saragosse,
147.
Machaut (Guillaume de).
Macrobe, cité par Pierre Bersuire.
Madeleine (sainte), dans les Trois Maries, 171 ;
— dans le Dialogus beatae Mariae et Anselmi
de Passione Domini, et les Meditationes vitae
Christi du Pseudo-Bonaventure, 177; — dans la
Passion d'Autun, 187-189.
Magnificat, commentaire dans le Pèlerinage de
Jésus-Christ, 88.
Maillezais, 262, 264, 299, 348.
Mainet, 162.
Maladori, personnage de Ronsasvals, 155.
Malchus, personnage de la Passion du Palatinus,
185.
Malingre (Claude), auteur de Les Antiquités
de la ville de Paris, 300.
Maliste, personnage de Berthe, femme du roi
Pépin, 239.
Mallet (Gilles).
Mandagout (Guillaume de).
Manekine (la) de Philippe de Beaumanoir, 236.
Manne, rivière du Poitou citée dans le Reducto-
rium morale de Pierre Bersuire, 263.
Mans (forêt du), citée dans Berthe, femme du
roi Pépin, 239.
Manriquez (Angelo), évêque de Badajoz, 1.
Mansel (Jean).
Mantes, citée dans les Quarante Miracles de
Notre Dame, 195.
Mappemonde (La) de Pierre Bersuire, 359, 360.
Mappemonde (La) de Pierre de Beauvais, 331-
332, 419.
Marcel (Etienne).
Marcellis (Laurent de).
Marchand (Le) chrétien et le Juif 197, 198,
215-216.
Marcili, personnage de Ronsasvals, 151, 152.
Marco Polo, 275; — cité par Pierre Bersuire, 321.
Mares (Jean des).
Marguerite. Voir Vie de sainte Marguerite.
Mariage (Le) et le baptême de Clovis, 197,
199, 253-256.
Marie. Voir Vierge (La).
Marie, duchesse de Bar, 404, 405.
Marie, personnage de La Mère du Pape punie
de son orgueil, 209-210.
Marigny (Enguerrand de).
Marquise (La) de La Gaudine, 197, 199, 230-231.
Marseille, citée dans le Reductorium morale de
Pierre Bersuire, 306, 334.
Marsile, personnage du Roland à Saragosse,
137, 139, 150; — ■ personnage de la Rotta di Ron-
oisvalle, 143; — personnage de Galien, 158.
Marsilio, personnage du Viaggio di Carlo
Magno, 143, 158.
Marsile de Padoue, 273.
Martial (saint), 295.
Martianus Capella, 320.
Martin d'Aragon, 413.
Matfre Ermengaut, auteur du Breviari d'Amor,
128.
Mathieu (saint), dans le Pèlerinage de Jésus-
Christ, 83.
Maur (Raban).
Maurice l'Anglais, cité par Pierre Bersuire, 321.
Maurin. Voir Aigar et Maurin.
Mauritius Hibernicus, auteur de Distinctiones,
275, 356.
Mélusine (la Fée), au Livre XIV du Reductorium
de Bersuire, 261, 327.
Mesnil (Guillaume du).
Meung (Jean de).
Mercure (saint), dans L'Empereur Julien et
Libanius, 246-247.
Mère (La) du Pape punie de son orgueil, 197,
198, 209-210.
Messahallach, cité par Pierre Bersuire, 321.
Mézières (Philippe de).
Michel (saint), dans le Pèlerinage de l'Âme, 49,
51, 65; — prière à lui adressée dans un poème latin
de Guillaume de Digulleville, 77 ; — dans la Nativité
du ms. Cangé, 174; — dans les Quarante Miracles
de Notre Dame, 192, 212, 214, 224, 226, 237-238, 243.
Michel « Aiguani», auteur d'un commentaire sur
les psaumes attribué faussement â Pierre Bersuire,
425.
Michel de Césène, 124, 273.
Microcosmus de Bernard Silvestre, 59.
Mille (Les) et une nuits, 239, 263.
Milon d'Angers, personnage de la Karlamagnus
Saga, 163.
Mineurs (« château » des), dans le Pèlerinage de
la Vie humaine, 42.
Minochio, auteur présumé de L'Entrée d'Espagne,
142.
Miolon, personnage de Ronsasvals, 153.
Mirebeau (Vienne), cité dans le Reductorium
morale de Pierre Bersuire, 261.
Mirabilia Indiae de Jourdan Catala, 269.
Miracle (Le) de la Sacristine, 205-206.
Miracle (Le) de Théophile, 169.
Miracula béate Virginis d'Hermann de Tournai.
214.
Monglane (Guérin de).
Moniage (Le) Guillaume, 241.
Monmouth (Geoffrey de).
Mons, cité dans h'Abbesse enceinte délivrée par
Notre Dame, 195, 203.
400
TABLE DES AUTEURS
Montcorvin (Jean de).
Montjoie saint Denis, origine de ce cri, 101-104.
Montreuil (Jean de).
Moralia in Job, de saint Grégoire, 53, 66, 274.
Moralisation des divinités païennes de Jean
Ridewal, 344.
Mossé, personnage de la Passion du Palatinus,
185.
Mossé, personnage de Le Marchand chrétien et
le Juif, 215-216.
Mote (Jean de La).
Moustiers-Sainte-Marie, 279.
Mozin, personnage de Saint Pantaléon, 221.
Munificans, personnage de Fierabras, 162.
Munier (Guillaume).
Murs (Jean de ou des).
Murs (rue des), à Paris, 281, 288, 299.
Mystère du Vieux Testament, 57.
Mythographus III d'Albéric ou d'Alexandre,
338, 339.
Nabuchodonosor, cité dans le Pèlerinage <fe_ la
Vie humaine, 17; — dans ie Pèlerinage de l'Ame
57, 59, 116; — dans le Repertorium morale de
Pierre Bersuire, 354.
Nachor, personnage de Barlaam et Josaphat,
219-220.
Nangis (Guillaume de).
Naples (Robert de).
Narbonne (province de), citée dans le Repertorium
morale de Pierre Bersuire, 268.
Narrationes fabularum, de Lactance, 340.
Nativité du manuscrit Cangé, 173-175.
Nativités, 170.
Navarre (Jeanne de).
Nayme de Bavier, personnage de Ronsasvals,
154, 164.
Naymon de Resia, personnage de Ronsasvals,
152.
Necham (Alexcandre).
Nicodème, dans le Pèlerinage de Jésus-Christ,
83; — dans la Passion d'Autun, 188.
Nicolas (saint), dans le Pèlerinage de l'Ame, 49
Nicolas (Jeu de saint).
Nicolas « Bersuyre », 260.
Nicolas Braque, 116.
Nicolas de Baye, 407.
Nicolas de Lyre, cité par Pierre Bersuire, 321; —
auteur d'un commentaire sur l'Apocalypse, 348.
Nicolas de Strasbourg, cité par Pierre Bersuire,
321.
Nicolas de Vérone, auteur de la Prise de Pampe-
lune, 142, 146.
Nicolas Trevet. Ses œuvres à la Bibliothèque
pontificale d'Avignon, 275; — cité par Pierre Ber-
suire dans le Reductorium morale, 321 ; — VOvidius
moralizatus de Bersuire lui est faussement attribué
en de nombreux manuscrits, 337; — commentateur
des Décades de Tite-Live, 366-367, 368, 370, 371-
374, 378-381, 385, 387, 388, 391-392, 398-400.
Nicole Bozon, auteur d'un poème sur l'enfer, 54.
Nicole Darrées, tiers arbitre du conflit opposant
Pierre Greslé à Pierre Bersuire, 294.
Nicole Oresme, emploie le premier la forme fran-
çaise « cenith », 90; — cité 117; — ami de Jean des
Murs, 272; — fait partie de la société lettrée de
Paris, 291 ; — traducteur de la Politique d'Aristote,
363; — établit des lexiques, 383.
Nagent (Guibert de).
Normandie, information particulière de Guil-
laume de Digulleville sur cette province, 2-3, 37,
290.
Nonne (La) qui a laissé son abbaye, 197-198
205-206.
Notre-Dame de Coulombs, 280-281, 292-293.
Notre-Dame de Tournai, 292.
Notre-Dame du Puy, dans L'Enfant ressuscité, 208.
Nouvelle (La) complainte d'Outremer de Rutebeuf,
34, 53.
O intemerata, Miracle de la Vierge, 225.
Odoric de Pordenone, cité par Pierre Bersuire,
321, 333.
Ogier le Danois, personnage du Viaggio di
Carlo Magno, 159.
Olivier, personnage du Roland à Saragosse,
138-141, 148-149, 151 ; — personnage de Ronsasvals,
152-156; — personnage du Viaggio di Carlomagno,
158-159.
Olivier de la Haye, 383.
Olivier-Martin (François). Notice nécrologique,
VII-IX.
Opicino de Canistris, 332, 419.
Oppien, cité par Pierre Bersuire, 320.
Orange, cité dans le Reductorium morale de
Pierre Bersuire, 306, 334.
Ordo representationis Adae. Voir Jeu d'Adam.
Oresme (Nicole).
ET DES MATIERES.
4e;
Orgelin, personnage de Ronsasvals, 154.
Origène, cité par Guillaume de Digulleville, 106;
— fréquemment cité par Pierre Bersuire, 285, 320.
Orlando, personnage de la Spagna, 142-143; — ■
personnage de la Rotta di Roncisvalle, 143-144.
Orléans, cité dans les Quarante Miracles de
Notre-Dame, 195.
Orléans (Arnoul, Charles et Louis d').
Orose {Paul), cité par Pierre Bersuire, 320, 332,
387; — cité par Nicolas Trevet, 374.
Orphée, cité dans le Pèlerinage de l'Âme, 68.
Orsini (Matteo), 271.
Osanne. Voir Le Roi Thierry et sa femme Osanne.
Oste, roi d'Espagne, 197, 199, 234-235.
Othon III, 367.
Othon IV, protecteur de Gervais de Tilbury, 333.
Otia imperialia de Gervais de Tilbury, 275; —
influence sur l'œuvre latine de Pierre Bersuire,
305, 315, 332, 333, 357.
Oudin (Casimir), auteur du Commentarius de
scriptoribus ecclesiasticis, 423-424, 425.
Ovide, dans le Pèlerinage de la Vie humaine,
45; — succès de ses fables au xive siècle, 290; —
cité par Pierre Bersuire, 320, 332; — influence sur
l'Ovidius moralizatus de Pierre Bersuire, 336; —
cité dans la traduction de Tite-Live de Pierre Ber-
suire, 387, 388.
Ovide moralisé, en vers français, utilisé par Pierre
Bersuire, 342-344.
Ovidius moralizatus de Pierre Bersuire, 336-345 ;
— cité, 260, 270, 289, 290, 325, 328, 329; — allu-
sion à Pétrarque, 267; — attribué souvent à Tbomas
Waleys, 271, 428.
Padoue (Marsile de).
Paffraet (Richard), imprimeur de Deventer à la
fin du xve siècle, 417.
Palatinus (Passion du).
Palladius, cité par Pierre Bersuire, 320.
Pantaléon (saint), 221.
Pape (Le) qui vendit le baume, 197, 198, 206-
207.
Papias, cité par Pierre Bersuire, 321.
Paris, quartier des Halles et le Louvre, 195; —
rue des Murs, dans le quartier de l'Université, 281,
288, 299; — porte Saint-Victor, 287; — évocation
dans l'œuvre de Pierre Bersuire, 288; — résidence
de Bersuire, 289-301 ; — Saint -Benoît-le-Bétourné,
292; — porte Baudoyer, 296; — rue des Poitevins,
299; — voir aussi Saint-Eloi et Saint-Victor.
Paroissien (Le) excommunié, 197, 198, 210-211,
225.
Pas-en-Artois, cité dans les Quarante Miracles
de Notre Dame, 195.
Passion d'Autun, 173, 185-190.
Passion des Jongleurs, 178-179, 182-184, 186,
189.
Passion du Palatinus, 176, 178-186; — citée,
187-190.
Pater nosler, dans le Pèlerinage de la Vie hu-
maine, 30-31.
Paul (saint), dans le Pèlerinage de la Vie hu-
maine, 34; — dans le Pèlerinage de l'Âme, 49,
65; — ■ dans le Pèlerinage de Jésus-Christ, 88; —
dans les Quarante Miracles de Notre Dame, 192,
249; — cité par Pierre Bersuire, 338, 417; — voir
aussi Visio sancti Pauli.
Paul Diacre, cité par Pierre Bersuire, 321.
Peckham (Pierre de).
Pékin. Voir Khanbaliq.
Pélagiens (les), cités dans le Pèlerinage de la
Vie humaine, 34.
Pelayo (Alvarez).
Pèlerinage de Charlemagne, 153, 158-159.
Pèlerinage de Jésus-Christ de Guillaume de
Digulleville, 2, 10, 11, 48, 79-89, 107, 108, 109,
128-130.
Pèlerinage de l'Âme de Guillaume de Digul-
leville, 2, 4, 5, 8, 10, 11, 43-72, 77-78, 79, 89, 107,
109, 111, 112, 115, 128-131.
Pèlerinage de la Vie humaine de Guillaume
de Digulleville, 1, 2, 4, 6, 7, 8, 9, 10, 11-47, 48, 54,
63, 78, 79, 88, 89, 107, 108, 109, 110, 111, 113, 114,
115, 118-123, 125, 127, 128-131.
Pépin. Voir Berthe, femme du roi Pépin.
Personnifications allégoriques dans le Pèlerinage
de la Vie humaine, 8-46.
Petit (Jean), 131.
Petite (La) Philosophie, 331.
Pétrarque (François), ses relations avec Pierre
Bersuire, 259, 267, 269, 270, 271, 272, 276, 289,
297-299, 329, 339, 344; — sa connaissance de la
quatrième décade de Tite-Live, 367, 368, 369, 370;
— le De remediis utriusque forlunae traduit par
Jean Daudin, 382.
Pharaon, cité dans le Pèlerinage de la Vie
humaine, 18; — cité dans le Pèlerinage de l'Ame,
64; — 204.
Philémon, dans le Pèlerinage de la Vie humaine
et dans le Secret des Secrets, 109.
Philippe (saint), dans le Pèlerinage de Jésus-
Christ, 82.
Philippe. Voir Saint Laurent, Philippe et Dacien.
Philippe IV le Bel, roi de France, 335.
Philippe V, roi de France, 91.
Philippe VI de Valois, roi de France, son avéne-
4(38
TABLE DES AUTEURS
ment, 91; — en lutte contre Edouard III, 96-98; —
son projet de croisade 100; — cité, 103; — meurt à
l'abbaye de Coulombs, 281 ; — protège Philippe de
Vitry, 289, Gace de La Buigne, 291.
Philippe Biart, copiste d'une des versions de la
Passion d'Autun, 186-190.
Philippe Boyl, 411.
Philippe de Beaumanoir, auteur des Coutumes
de Beauvaisis, 21, de la Manekine, 236.
Philippe de Bergame, auteur du Supplementum
chronicorum, 421, 422.
Philippe de Mézières, 117.
Philippe de Vitry, auteur du Chapel des fleurs de
lis, 100; — ami de Pierre Bersuire, 272, 289-290,
292, 298, 342-343.
Philippe Le Bon, duc de Bourgogne, 405.
Philippe Le Hardi, duc de Bourgogne, 361, 405.
Philippeau (Guillaume et Pierre).
Phillebert, personnage de Sainte Bauteut, 251.
Philobiblon, de Richard de Bury, 271.
Physiologus, cité par Pierre Bersuire, 320, 332.
Pierre (saint), cité dans le Pèlerinage de l'Âme,
66; — dans le Pèlerinage de Jésus-Christ, 82-84; —
dans les Quarante Miracles de Notre Dame, 192,
206-207, 249.
Pierre, personnage de Le prévôt Etienne et son
frère, 218-219.
Pierre Alfonse, cité par Pierre Bersuire, 321.
Pierre Bersuire, I. Sa Vie, 259-301; — II. Ses
écrits, 301-433 : A. Reductorium morale, 304-349;
B. Repertorium morale, 349-358; C. La traduction
française de Tite-Live, 358-414; D. Ouvrages perdus.
1. Le Breviarium morale, 414-418, IL La Cosmogra-
phia, 418-420; E. Ouvrages faussement attribués à
Pierre Bersuire, 1. Recueil de sermons, 421-422,
2. Epîtres et traités divers, 422, 3. Breviarium
Bibliae, 422-423, 4. La Glossa Monachi, 423-424,
5. Un commentaire sur les Psaumes, 424-425, 6.
Les Gesta Romanorum, 425-426; — Conclusion,
426-430; — Note bibliographique, 431-433; —
Appendice. Manuscrits et éditions, 434-450.
Pierre Chrétien, témoin de l'échange passé entre
Pierre Bersuire et Pierre Greslé, 293.
Pierre d'Ailly, auteur d'une Imago mundi, 419.
Pierre Damien, cité par Pierre Bersuire, 321.
Pierre de Beauvais, auteur de La Mappemonde,
331-332, 419.
Pierre de Blois, ses ouvrages à la Bibliothèque
pontificale d'Avignon, 275; — cité par Pierre Ber-
suire, 321.
Pierre de Cipière. Voir Pierre de Limoges.
Pierre de Corbière (Corbara), 273, 306.
Pierre de Cuignières, 114.
Pierre de Limoges, ses ouvrages à la Bibliothèque
pontificale d'Avignon, 275; — cité par Pierre Ber-
suire, 321.
Pierre de Peckham, son adaptation de Elucida-
rium en vers français, 109.
Pierre de Poitiers, nom souvent donné à Pierre
Bersuire, 420.
Pierre de Poitiers, grand-prieur de Cluny, 264
420.
Pierre de Poitiers, théologien, auteur d'un Brevia
rium Bibliae attribué à Pierre Bersuire, 420-421.
Pierre de Poitiers, chanoine de Saint-Victor, 287
421.
Pierre de Ravenne, cité par Pierre Bersuire, 321
Pierre de Riga, cité par Pierre Bersuire, 321, 322
Pierre « de Villaribus », évêque de Nevers, puis
de Troyes, 268.
Pierre des Prés, cardinal-évêque de Palestrina
protecteur de Pierre Bersuire, 265-266, 273, 279
280, 303-304, 316, 350, 358, 361, 426.
Pierre du Pré, dans les Quarante Miracles de
Notre Dame, 196.
Pierre Greslé, 293-295.
Pierre Lion, personnage de Saint Guillaume du
Désert, 240.
Pierre Lombard, auteur d'un Liber Sententiarum
52, 57, 109, 282.
Pierre Loup, familier de Pierre des Prés, 280.
Pierre le Chantre, auteur du Verbum abbreviatum,
422.
Pierre le Changeur, 197, 198, 216-217.
Pierre Philippeau, prieur de Saint-Éloi de Paris,
260, 300.
Pierre le Mangeur, auteur de i'Historia eccle-
siastica, cité par Pierre Bersuire, 321, 349; — cité
par Nicolas Trevet, 374.
Pierre Roger. Voir Clément VI.
Pierre ■> Villaris", chapelain de Jean XXII, 267-
268, 271.
Pierre Virgin, 130.
Pilate, cité dans le Pèlerinage de l'Âme, 70; —
dans le Pèlerinage de Jésus-Christ, 84; — dans le
Jeu de la Résurrection, 171; — dans la Passion
latine attribuée à Bède, 177; — dans la Passion du
Palatinus, 180-181; — dans la Passion des Jon-
gleurs, 182; — dans la Passion d'Autun, 187,
189.
Pilgrim's Progress de John Bunyan, 132.
Pimentel (Rodrigo Alfonso), 414.
Pirra, 341.
Pisan (Christine de).
Pise (Terramagnino de).
Placidus, personnage d'une Vie latine de saint
Valentin, 224.
Plaies (Les) du monde de Rutebeuf, 53.
Platearius, cité par Pierre Bersuire, 321.
Platon, cité par Pierre Bersuire, 320, 344.
Pline l'Ancien, ses ouvrages à la Bibliothèque
pontificale d'Avignon, 275; — fréquemment cité par
Pierre Bersuire, 286, 315, 319, 320, 324, 330, 332,
344; — cité dans les Gesta Romanorum, 425.
Plutarque, cité par Pierre Bersuire, 320; - — voir
Pseudo-Plu torque.
Poeticus, personnage du Pèlerinage de l'Âme, 64.
Poilevilain (Jean).
Poissy (couvent de), cité dans Le chanoine marié,
213.
ET DES MATIERES.
469
Poitevins (rue des), à Paris, 299.
Poitiers, ses habitants ont la réputation de tri-
cheurs, 21.
Poitiers (Complainte sur la bataille de).
Poitiers (Pierre de).
Poitou, région bien connue de Pierre Bersuire et
souvent citée par lui, 261, 263, 264, 328, 427; —
petite colonie de Poitevins à Paris, 299.
Politique d'Aristote, 363.
Polybe, 407.
Polycraticus de Jean de Salisbury, 116.
Polyhistor seu de Mirabilibus mundi de Solin,
332.
Pomponius Mêla, cité par Pierre Bersuire, 320,
332.
Pontoise, cité dans les Quarante Miracles de
Notre Dame, 195.
Pordenone (Odoric de).
Porrée (Gilbert de La).
Portajoyas, personnage de Ronsasvals, 155, 168.
Povereau (Geoffroy).
Pouille, citée dans Le Pape qui vendit le baume,
206.
Pouilly (Jean de).
Prêcheurs (« Château » des), dans le Pèlerinage
de la Vie humaine, 42.
Presles (Raoul de).
Prévôt (Le) Etienne et son frère, 197, 199,
217-219.
Prise (La) de Pampelune de Nicolas de Vérone,
142, 145, 160.
Prix (saint), 218.
Procida (Jean de).
Prosper (saint), cité par Pierre Bersuire, 320.
Provence, région bien connue de Pierre Bersuire,
276, 306, 323, 328-329, 427; — son importance dans
les Otia imperialia de Gervais de Tilbury, 333.
Psautier (Paraphrase du), poème latin de Guil-
laume de Digullevdle, 73, 75.
Pseudo-Boèce, son De disciplina scholarium com-
menté par Nicolas Trevet, 371.
Pseudo-Plutarque, auteur de l'Introduction à
Trajan, 116-117.
Pseudo-Turpin (Chronique du).
Ptolémée, cité dans le Pèlerinage de la Vie
humaine, 41, 109; — source de Pierre Bersuire,
320.
Puy (Notre-Dame du).
Puytaillé (seigneurs du), 261.
Pythagore, cité par Pierre Bersuire, 320, 344.
Quarante (Les) Miracles de Notre Dame, 173,
191-258.
Quentin (Jean).
Questions naturelles de Sénèque, citées par
Pierre Bersuire, 326.
Quinimo (Simon).
Quinte-Curce, cité par Pierre Bersuire, 320.
Quiriac (saint), 248.
Raban Maur, ses ouvrages reliés ou enluminés à
Avignon au XIVe siècle, 274; — cité par Pierre Ber-
suire, 320, 338; — le De rerum naturis et le De
universo sources de X'Ovidius moralizatus, 339,
340; — les Allégories sur l'Écriture, sources du
Repertorium morale, 356.
Rabelais (François), 262-263.
Raimon Feraut, auteur de la Vie de saint Honorât,
168.
Raimond des Prés, 265.
Rainfroi, personnage de Berthe, femme du roi
Pépin, 240.
Raoul, auteur de la Voie de Paradis, 12.
Raoul de Brienne, 116.
Raoul de Cambrai, 162.
Raoul de Houdan, auteur du Songe d'Enfer, 12,
21.
Raoul de Presles, relate la légende de Joienval dans
la préface de la Cité de Dieu, 104; — cité, 117, 410.
Raoul Tainguy, scribe, 406.
HIST. LITTÉR. XXXIX.
Raoulet, dans les Quarante Miracles de Notre
Dame, 196.
Raphaël (saint), dans l'un des Quarante Miracles
de Notre Dame, 192.
Rapondi (Dino), 405.
Ravenne (Johannitius et Pierre de).
Raynier (Galian de).
Reductorium morale de Pierre Bersuire; —
cité 259, 261-264, 267, 271, 276-277, 288-290, 301-
304; — • livre X inspiré du Bonum universale de
apibus de Thomas de Cantimpré, 274; — livre XIV
inspiré des Otia imperialia de Gervais de Tilbury,
275; — suspect d'hérésie, 285-286; — 304-349 : les
treize premiers livres du Reductorium, 307-325 ; —
les trois derniers livres du Reductorium, 326-349;
— le livre XIV, De Nature mirabilibus ou Descriptio
mundi, 326-335; — le livre XV, Ovidius morali-
zatus, 336-345; — ■ le livre XVI, Super totam
Bibliam, 345-349; — cité, 350, 356, 360, 414, 418,
420, 425, 427, 428.
31
470
TABLE DES AUTEURS
Regnaidt, personnage de Saint Guillaume du
Désert, 241.
Regnault (François), 408.
Régula sancti Benedicti, citée par Pierre Bersuire,
321.
Reims. Voir Saint-Remi de Reims.
Reine (La) de Portugal, 197, 199, 229-230.
Religieux de Saint-Denis, auteur d'une Chro-
nique, 294.
Rémi (saint), 102, 254; — voir aussi Vie de saint
Rémi.
Rémi d'Auxerre, auteur des Expositiones, 274; —
cité par Pierre Bersuire, 321.
Remoulins, près de Nîmes, cité dans ie Reduc-
torium morale de Pierre Bersuire, 306.
Renart, cité dans ie Pèlerinage de la Vie humaine,
18, 112.
Renart le Contrefait, 57, 106.
René Ier d'Anjou, 129, 404.
Renier, personnage du Roi Thierry et sa femme
Osanne, 239.
Renier de Jeunes, personnage de Galien, 157; —
personnage de Ronsasvals, 159.
Repertorium morale de Pierre Bersuire, 349-
358; — cité 259, 260-263; — dédié à Pierre des Prés,
266 ; — cité, 267 ; — exemplaire donné aux Frères
Prêcheurs de Troyes par Charles V, 268; — cité, 271,
276-277, 288, 302-305, 325, 336; — cité 359, 360,
363, 396, 414, 418-420, 425, 428.
Rerum memorandarum, de Pétrarque, 329.
Resia (Naymon de).
Résurrection de Sion, 172-173, 190.
Résurrection du Sauveur, 171-172, 185.
Rhazès, cité par Pierre Bersuire, 321.
Rhône, cité dans le Reductorium morale de Pierre
Bersuire, 305, 327.
Richard de Bury, auteur du Philobiblon, 271.
Richard de Fournival, cité par Pierre Bersuire,
321.
Richard de Saint-Victor, auteur du De eruditione
hominis interioris, 57; — cité par Pierre Bersuire,
321.
Richard de Stavensby, un des auteurs des Concor-
dantiae magnae, 352.
Ridewal (Jean).
Riga (Pierre de).
Rivaut (Jean).
Robert de Baudricourt, 404.
Robert de Clermont, maréchal de Normandie,
296.
Robert de Dreux, protecteur de Pierre de Beauvais,
331.
Robert de Lorris, 116, 283.
Robert de Naples, dans les Quarante Miracles de
Notre Dame, 196.
Robert de Villette, maître régent en théologie,
282.
Robert Gaguin, 408-409.
Robert Grosseteste, 107.
Robert Holkot, 337.
Robert le Diable, 197, 199, 244-246.
Roberto de' Bardi, 290-291.
Rocamadour, dans Le Jeune marchand sauvé, 208.
Rochechouart (Gui de).
Rodolphe de Hochberg, maréchal de Bourgogne,
407.
Roger (Pierre). Voir Clément VI.
Roi (Le) Flore et la belle Jehanne, 234-235.
Roi (Le) Thierry et sa femme Osanne, 197,199,
238-239, 258.
Roland, cité dans le Pèlerinage de la Vie
humaine, 18.
Roland (Chanson de).
Roland a Saragosse, 137-151, 164-168.
Rolando, personnage du Viaggio di Carlo Magno,
143.
Romain, personnage de Saint Laurent, Philippe
et Dacien, 227.
Romain (Guillaume et Henri).
Roman (Antoine).
Roman d'Arles, 57.
Roman de la fleur de lis de Guillaume de
Digulleville, 11, 88, 89-105.
Roman de la Rose, les Normands y sont critiqués,
2, 37; ■ — influence sur le Pèlerinage de la Vie
humaine, 12, sur l'oeuvre entière de Guillaume de
Digulleville, 108.
Roman de la Violette, 234.
Roman de Renart, 111.
Roman des Sept Sages, 205.
Roman du Comte de Poitiers, 234
Romanz (Li) de saint Fanuel, 179.
Ronsasvals, poème épique provençal, 137, 151-
168.
Rostan Bonet, notaire à Apt, 136-137.
Rotla di Roncisvalle, poème épique italien,
141-147, 149.
Rouen, cité dans le Pèlerinage de l'Âme, 3, 60.
Rouen (Jeannin de).
Rovroy (Jean de).
Roye (Barthélémy dé).
Rustique (saint), 67, 75.
Rutebeuf, auteur de la Voie de Paradis, 12; —
auteur de la Complainte de Guillaume de Saint-
Amour, 17; ■ — auteur de la Complainte du comte
Eudes de Nevers, et de la Nouvelle complainte
d'Outremer, 34, 53; — des Plaies du monde, 53; —
de VErberie, 185.
ET DES MATIERES.
471
Sabine, personnage de Saint Alexis, 227.
Saillembien (Jean).
Saint Alexis, 197, 199, 227-228, 256.
Saint-Aman, son cimetière évoqué par Pierre
Bersuire dans le Reductorium morale, 263.
Saint-Benoit-le-Bétourné, à Paris, 292.
Saint-Denis, l'abbaye prétend conserver l'ori-
flamme de Dagobert, 102.
Saint-Denis (Chronique du Religieux de).
Saint-Denis (Grandes chroniques de).
Saint-Donatien de Bruges, 292.
Saint-Éloi de Paris, prieuré bénédictin conféré
à Pierre Bersuire, 260, 290, 293-297, 299-301, 304,
350, 359, 362, 363, 420.
Saint-Florent de Saumur, abbaye bénédictine,
277, 279, 305, 342.
Saint-Genais (Manche), cité dans les Quarante
Miracles de Notre Dame, 195.
Saint Guillaume du Désert, 197, 199, 240-242.
Saint Ignace, 197, 199, 222-223.
Saint-Jacques (couvent de), à Paris, 391.
Saint Jean Chrysostome et sa mère, 197, 198,
204-205.
Saint-Jean d'Orbestier, son cartulaire mentionne
un Georges Bersuyre, 259.
Saint Jean le Pelu, 197, 199, 224-225.
Saint-Jouin-de-Marnes, 279-280, 342.
Saint Laurent, Philippe et Dacien, 197, 199,
225-227.
Saint-Martial de Limoges, 420.
Saint-Maur-des-Fossés, 295, 300, 350.
Saint- Michel-en-V 'Herm, cité dans te Reductorium
morale, de Pierre Bersuire, 262-263.
Saint Pantaléon, 197, 199, 221.
Saint-Paul-Trois-Châteaux, 387.
Saint-Pierre de Gerberoy (Oise), 291.
Saint-Pierre-du-Chemin (Vendée), village natal
de Pierre Bersuire, 259-260, 301.
Saint-Remi de Reims, 103.
Saint Sevestre et l'Empereur Constantin,
197, 199, 249-250.
Saint-Thomas d'Épernon, 281.
Saint- Yrieix (Hélie de).
Saint Valentin, 197, 199, 223-224.
Saint-Victor (abbaye de), à Paris, sa bibliothèque
possédait le manuscrit du De laudibus Virginis de
Bersuire, 266; — un exemplaire du Doctrinal
d'Alexandre de Villedieu avec une Glose attribuée
à tort à Bersuire, 423; — Pierre Bersuire y aurait
été emprisonné, 287; — Pierre de Poitiers y est
chanoine, 421.
Saint-Victor (Porte), à Paris, 287.
Saint-Victor (Hugues et Richard de).
Sainte Bautheut, 197, 199, 251-252.
Saintonge, région bien connue de Pierre Bersuire,
263, 427.
Salamon de Bretagne, personnage de Ronsasvals,
153.
Salisbury (Jean de).
Salluste, cité par Pierre Bersuire, 320, 374.
Salomé, personnage de la Nativité du ms. Cangé,
174-175.
Salomon, cité dans le Pèlerinage de l'Âme, 64 ; —
cité dans le Roman de la fleur de lis, 91, 94.
San-Salvador de Budino, prieuré clunisien, 278.
Santa Croce (Filippo da).
Santeline, personnage de Barlaam et Josaphat,
220.
Sara (Jean de).
Saragosse (Roland à).
Sause (Barré de).
Savaric, personnage de Ronsasvals, 153.
Savoie (Jean de).
Savoyards (Les), cités dans le Reductorium morale
de Pierre Bersuire, 267.
Scala (Antonio délia), 413.
Schlitpacher (Johannes).
Sébile, personnage de L'Enfant voué au diable,
200-202.
Secret des Secrets, 109.
Secundus le Taciturne, cité par Pierre Bersuire,
320.
Seguin (Philippe), auteur d'une Bibliolheca cis-
terciana, 1.
Sénèque, 274; — fréquemment cité par Pierre
Bersuire, 286, 315, 319, 320, 326, 332, 344, 349;
— ■ son De Remediis traduit par Jacques Bauchant,
363; — les Declamationes et les Tragédies com-
mentées par Nicolas Trevet, 372; — cité dans les
Gesla Romanorum, 425.
Sénèque le Tragique, cité par Pierre Bersuire, 320.
Senlis, bien connu de Guillaume de Digulleville,
3; — cité dans La Fille du roi de Hongrie, 236.
Sermons, attribués à tort à Pierre Bersuire, 421,
422.
Settimo (Guido).
Sevestre. Voir Saint Sevestre et l'Empereur Cons-
tantin.
Séville (Isidore de).
Sezille (Girart de).
Sigebert de Gembloux, cité par Pierre Bersuire,
321.
Silvestre (Bernard).
Siméon (saint), cité dans le Pèlerinage de l'Âme,
68.
Siméon, dans le Pèlerinage de Jésus-Christ, 82,
84; — ■ dans la Nativité du ms. Cangé, 174; — dans
l'Évangile de Nicodème, 183.
31.
472
TABLE DES AUTEURS
Siméon Métaphraste, auteur d'une Vie de saint
Pantaléon, 221; — auteur d'une Vie de saint
Ignace, 222.
Simon, personnage de Berthe, femme du roi Pépin,
239-240.
Simon d'Escorcy, 295.
Simon Quinimo, notaire, 293, 295.
Simonide, cité par Pierre Bersuire, 323.
Sion (Résurrection de).
Sixte, personnage de Saint Laurent, Philippe et
Dacien, 126.
Sixte de Sienne, auteur d'une Bibliotheca sancta,
422.
Socrate, cité par Pierre Bersuire, 325.
Solin, fréquemment cité par Pierre Bersuire,
286, 315, 319, 320, 330, 332, 344, 353, 387 ; — cité par
Pierre de Beauvais dans la Mappemonde, 331; —
cité par Nicolas Trevet, 374 ; — source des traités de
géographie du Moyen âge, 419.
Songe d'Enfer de Raoul de Houdan, influence sur
le Pèlerinage de la Vie humaine, 12;
consacré aux Poitevins, 21.
Sostegno di Zanobi, auteur présumé de la Spagna,
142.
Spagna (La), poème épique italien, 141-147, 158,
160, 162-163.
Spéculum historiale de Vincent de Beauvais, 99;
— cité par Pierre Bersuire, 321.
Spire (saint), dans les Quarante Miracles de
Notre Dame, 195.
Stavenesby (Richard de).
Strasbourg (Nicolas de).
Suétone, cité par Pierre Bersuire, 320.
Summa Sententiarum de Hugues de Saint-Victor,
49.
Super contemplationem animae de Hugues de
Saint-Victor, 274.
Super totam Bibliam de Pierre Bersuire, 345-
349; — cité, 417.
Supplementum chronicorum de Philippe de Ber-
game, 421.
Sy (Jean de).
Tainguy (Raoul).
Tarascon, cité dans le Reductorium morale de
Pierre Bersuire, 327.
Templiers (Les), cités dans le Pèlerinage de la
Vie humaine, 25.
Térence, cité par Pierre Bersuire, 320.
Terigi, personnage de la Spagna, 142-143.
Termes (Gautier de).
Terramagnino de Pise, auteur de la Doctrina de
cort, 128.
Théodas, personnage de Barlaam et Josaphat, 220.
Théodore, la femme moine, 197, 198, 211-212.
Theodorus, personnage d'une version en prose de
Le Marchand chrétien et le Juif, 216.
Théonas. Voir Théodas.
Théophile (Miracle de).
Théophrasle, cité par Pierre Bersuire, 332, 344.
Théopompe, cité par Pierre Bersuire, 320.
Thérines (Jacques de).
Theséus de Cologne, 258.
Thierry III, 252.
Thierry. Voir Le Roi Thierry et sa femme Osanne.
Thomas Beckel, 416.
Thomas d'Aquin (saint). Voir Vie de saint
Thomas d'Aquin.
Thomas de Cantimpré, auteur du Bonum uni-
versale de apibus, 274-275, 292 ; — influence de son
De natura rerum sur l'œuvre de Pierre Bersuire,
319, 321.
Thomas de Digulleville, père de Guillaume de
Digulleville, 2.
Thomas IValeys ou de Galles. L'Ovidius moraliza-
tus de Bersuire lui est attribué, 337, 343; — a con-
naissance de la quatrième décade de Tite-Livc, 368.
Tibert, personnage de Berthe, femme du roi Pépin,
239.
Tilbury (Gervais de).
Timée de Platon, 344.
Tite-Live, traduction de ses Décades, par Pierre
Bersuire, 287, 301, 358-414; — cité dans le Reducto-
rium morale, 320.
Tombel (Le) de Chartrose, 204, 205.
Topographia Hiberniae de Giraud de Barri, 276.
Toulouse (province de), citée dans le Reductorium
morale de Pierre Bersuire, 323.
Tournai. Voir Notre-Dame de Tournai.
Tournai (Hermann de).
Tournay (L'Istoire de la construction de).
Tours (Grégoire de).
Tracon, personnage de Saint Sevestre et l'Empereur
Constantin, 249-250.
Tractatus beau Bernardi de planctu béate Marie,
attribué à tort à saint Bernard, 177-178.
Tractatus de planctu B. Virginis, 184.
Tractatus de proprietatibus rerum moralizatus,
compilation anonyme dont s'inspira Pierre Bersuire
dans son Reductorium morale, 275, 317-319, 322.
Traduction de Tite-Live par Bersuire, 287,
301, 358-414.
Tragédies de Sénèque, 372.
Traité (Le) de l'Âme d'Aristote, 58.
Traité (Le) du Sacre de Jean Golein, 104.
Trajan. Voir Instruction à Trajan; — dan9 Saint
Ignace, 222.
Traversari (Ambrogio).
Trebius Niger, cité par Pierre Bersuire, 320.
Trevet (Nicolas).
ET DES MATIERES.
473
Tréguier, cité dans le Reductorium morale de
Pierre Bersuire, 335, 343.
Trets, cité dans le Reductorium morale de Pierre
Bersuire, 306.
Trinité, thème d'un poème latin de Guillaume de
Digulleville, 75.
Trinité de Clisson, prieuré conféré à Pierre Ber-
suire, 279, 349.
Tritenheim (Jean de).
Trogue-Pompée, cité par Pierre Bersuire, 320.
Trois (Les) Maries, texte dramatique, 171.
Trois Rois (Jeu des).
Turpin, personnage du Roland à Saragosse, 138;
- personnage de Ronsasvals, 152, 155.
Turpin (Chronique du Pseudo-).
Tuy (diocèse de), en Espagne, 278.
Uzès, cité dans le Repertorium morale de Pierre Bersuire, 277.
Valentin (saint), 223-224.
Valenton, cité dans les Quarante Miracles de
Notre Dame, 195.
Valère-Maxime, 275; — cité par Pierre Bersuire,
320, 388, 417; — cité par Nicolas Trevet, 374; —
cité dans les Gesta Romanorum, 425.
Valérien, personnage de la Vie de saint Laurent,
226.
Valete (Giraud).
Varazze (Jacques de).
Varron, cité par Pierre Bersuire, 320, 332.
Vassius, auteur du De historicis latinis, 423.
Végèce, 275; — cité par Pierre Bersuire, 320; —
souvent traduit au xive siècle, 361, 362 ; — cité par
Nicolas Trevet, 374.
Venelle (Jean de).
Vérard (Antoine), 130-131, 407-408, 409.
Verbum abbreviatum, de Pierre Le Chantre, 422.
Vergne (Hugues de La).
Vérone (Nicolas de).
Véronique (sainte), dans la Passion d'Autun, 189.
Viaggio (II) di Carlo Magno in Ispagna, poème
épique italien, 141-147, 149, 158-162.
Viane (Prince de), voir Carlos d'Aragon.
Vie (La) de Barlaam et Joasaf, 220.
Vie (La) de Notre Seigneur Jésus-Christ, 57.
Vie (La) de saint Alexis, 228, 255.
Vie (La) de saint Benoit, 108.
Vie (La) de saint Bernard, 1-8.
Vie (La) de sainte Dieudonnée, mère de saint
Jehan Bouque d'Or, 205.
Vie (La) en prose de sainte Douceline, 168.
Vie (La) de saint Gilles de Guillaume de Berne-
ville, 162.
Vie (La) de saint Guillaume de Bourges, 106,
108.
Vie (La) de saint Honorât de Raimon Feraut,
168.
Vie (La) de saint Louis de Guillaume de Nangis,
99.
Vie (La) de sainte Marguerite, 202.
Vie (La) de saint Rémi d'Hincmar, 94.
Vie (La) de saint Thomas d'Aquin de Bernard
Gui, 270.
Vie (La) des Pères, 209, 211, 230; — citée par
Pierre Bersuire, 320.
Vierge (La), oraison à elle adressée dans le Pèle-
rinage de la Vie humaine, 25, 31, dans le Pèlerinage
de l'Âme, 49, dans le Pèlerinage de Jésus-Christ,
82; — ses lamentations dans le Pèlerinage de l'Âme,
57; dans le Pèlerinage de Jésus-Christ, 84; — ses
fêtes, dans le Pèlerinage de l'Âme, 67; — poème
latin de Guillaume de Digidleville consacré au nom
de Marie, 76; — autre poème en son honneur, 76.
« Villaribus » (Pierre de).
« Villaris » (Pierre).
Villedieu (Alexandre de).
Villeneuve (Arnaud de).
Villette (Robert de).
Vincent, personnage de Saint Laurent, Philippe
et Dacien, 226.
Vincent de Beauvais, 99; — rapport des miracles
de la Vierge contenus dans le Spéculum historiale
avec les Quarante Miracles de Notre Dame, 202
203, 205, 228; — ses encyclopédies à la Bibliothèque
pontificale d'Avignon, 275 ; — 292 ; — cité par Pierre
Bersuire, 321, 333, 344, 349; — sa crédulité dans
certains passages du Spéculum, 323, 324.
Violier (Le) des histoires romaines, traduction des
Gesta Romanorum, 425, 426.
Virgile, cité par Pierre Bersuire. 320, 332, 417;
— sujet de légende au Moyen âge, 336.
Virgin (Pierre).
Visconti (Les), la première décade de Tite-Live
copiée dans un manuscrit provenant de leur biblio-
thèque, 373.
'iT'l
TABLE DES AUTEURS
Visconti (Galéas), 297, 413.
Visio sancti Pauli, 48, 50, 55, 65.
Visio status animarum post mortem de Jean,
moine de Liège, 48.
Vita Basilii, attribuée à Amphilochius, 247.
Vita sancti Antonii, citée par Pierre Bersuire,
321.
Vita sancti Brandani, citée par Pierre Bersuire.
321.
Vitry (Jacques et Philippe de).
Vœux (Les) du Héron, 98.
Voie (La) de Paradis de Raoul, influence sur le
Pèlerinage de la Vie humaine, 12.
Voie (La) de Paradis de Rutebeuf, influence sur
le Pèlerinage de la Vie humaine, 12.
Volant, personnage des Quarante Miracles de
Notre Dame, 196.
Voyage (Le) de saint Brendan, 128.
Vulcain, dans VOvidius moralizatus, 338.
Vy (Jean de).
w
Waleys (Thomas). Poetry, 426.
JVarton (Thomas), auteur de History of English Woodstack (Humphrey of).
Xanthos de Sarde, cité dans les écrits latins de Pierre Bersuire, 320.
Ypocrates, dans Saint Pantaléon, 221.
Ysabel, dans La Fille du roi devenue soudoyer, 237.
Zachée, dans le Pèlerinage de Jésus-Christ, 83.
Zambre, dans la Vie de saint Sevestre, 250.
Zamora (Gil de).
Zanobi (Sostegno di).
Zébédée, ses fils cités dans le Pèlerinage de la
Vie humaine, 33.
Zebel, dans la Nativité du ms. Cangé, 173-175.
Zelomé, nom de Zebel dans l'Évangile du Pseudo-
Mathieu, 175.
Zénophile, personnage de Saint Sevestre et l'Em-
pereur Constantin, 249-250.
Ziegelbauer (Le P.), auteur d'une Historia rei
literariae O.S.B., 264, 422, 423, 424.
Zolle, personnage de Pierre le Changeur, 217.
TABLE
DES ARTICLES CONTENUS DANS CE TRENTE-NEUVIEME VOLUME.
rages
Avertissement v
Notice sur François Olivier-Martin (C. S.) vu
SUITE DU QUATORZIÈME SIÈCLE.
Guillaume de Digulleville, moine de Chaalis (E. F.) 1
Poèmes épiques provençaux du xrve siècle (M. R.) 133
Le théâtre religieux en langue française jusqu'à la fin du xive siècle (A. J.) 169
Pierre Bersuire, prieur de Saint-Éloi de Paris (C. S.) 259
Table des auteurs et des matières 451
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